‹ Trois années de théâtre, 1883-1885Chapitre 3 sur 37 · ALEXANDRE DUMAS PÈRE · texte numérisé non relu

ALEXANDRE DUMAS PÈRE

I. LES DEMOISELLES DE SAI^T-Crl{. - U. HENRI 111. III. ANTOnr

LES DEMOISELLES DE SAINT-CYll

La France vers IS'iO. — Les Demoiselles de Saint-Cyr. — L'Esiia(;nc slinmlant chez les autres (Corneille, Molière, 15eaiiinarcliais, Victor Hugo), mais point chez Dumas. — Don Juan est le Faust et le Candide de Molière.

Les Demoiselles de Saint-Cyr ont été représentées pour la première fois, le 2S juillet 1843. C'est dire qu'elles datent de l'un des beaux moments de notre histoire. Si jamais peuple a goûté les vrais biens de ce monde, l'abondance, l'activité paisible et féconde, les passions nobles, des mœurs domestiques honnêtes sans sévérité, aisées et enjouées sans licence, si jamais peuple a connu la sagesse, la

liberté, la justice et le bonheur, c'est la France vers 1840.

Cette année-là représente, dans la période contemporaine, un point de perfection de la législation générale, des mœurs et de l'esprit. Tout se tient dans l'état moral et politique d'un peuple. Le temps où. il y a de la sagesse dans les lois et le gouvernement est aussi le temps oii le génie poétique se joue pamri les créations les plus diverses. De 183S à 1845, le théâtre fut chez nous en pleine effervescence, et c'a été particulièrement une heure triomphale pour la Comédie-Française. La troupe en représentait alors une réunion achevée de talents, que l'étude, l'inspiration, le génie naturel, la conscience professionnelle, le soin du détail et un respect religieux de la tradition avaient également contribué à former. Buloz, celui qu'on peut appeler maintenant le grand Buloz, dirigeait la Comédie ; Rachel venait d'y faire explosion ; Scribe, Dumas, Hugo travaillaient pour elle. Scribe s'était renouvelé, en son honneur, après 1830. Il venait de lui donner deux comédies politiques, Berlrand et Raton (1833), la Camaraderie (1837) qui, pour la qualité du sujet choisi, pour la justesse de la conception, pour la finesse du dessin, sont de premier ordre. Il lui donne en 1841 le beau drame d'wie Chaîne, et en 1842, sa comédie philosophique le Verre d'eau^

inspirée par une vue si spirituelle, si élégante, si supérieure du train des choses humaines et du cœur humain. Hugo, en 1843, apporte à la Comédie les Burgî'avcs, le chef-d'œuvre de son imagination épique, qui semblait ouvrir pour lui, après Ilernani et Ray-Blas, une ère de magnificence rassérénée. Hélas I cette ère naissante a été bien vite interrompue par le coup de foudre du 2 Décembre et par l'obligation morale où le poète se trouva soudain placé de se faire de nouveau outlaw, de maudire de nouveau et de blasphémer et de lancer l'anathème. C'est à ce même moment que Dumas, se modifiant comme Scribe, dans une direction semblable, et d'après un patron analogue, compose pour la Comédie Mademoiselle de Bclle-Isle (1839), un Mariage sous Louis XV (1841), et les Demoiselles de Sainl- Cyr (1843). 11 n'eût rien manqué, en cette heure propice, à la Comédie, si elle n'avait laissé l'Odéon lui ravir Lucrèce (1843), la Ciguë (1844), et quelques menues comédies de franche verve, entre autres le Voyage à Pontoise (1843).

A quel genre appartiennent des œuvres dramatiques, telles que Bertrand et Raton^ le Verre d'eau. Mademoiselle de Belle -Isle, etc ? A aucun. Elles sont du genre dont elles sont. Quelque chose leur vient sans doute de Beaumarchais, beaucoup de Lemercior et de son Pinto; cà et là, on y surprend quelque

trace de Sedaine et de Marivaux. Elles sont surtout un genre neuf et créé. Le créateur est Scribe. Ici, Dumas n'arrive que comme émule; je ne dis pas comme imitateur et comme disciple ; ce sont là des mots qui ne conviendraient pas pour un personnage littéraire de ce tempérament et de cette encolure. Les trois comédies que Dumas a fait jouer de 1839 à 1843, au Théâtre-Français, y ont rencontré un succès inégal, et elles présentent, en effet, une inégale valeur. Le succès soutenu a été pour Mademoiselle de Belle-Isle, qui n'a jamais quitté le répertoire courant. On doit mettre un Mariage sous Louis XV bien au-dessus de Mademoiselle de Belle-Isle^ parce que l'action, qui n'en est pas, pour cela, moins intéressante, n'y vient que du tracas du cœur et de ses surprises. Mademoiselle de Belle-Isle plaira cependant toujours davantage au public ; c'est plus un drame ; la facture en est plus nerveuse ; les péripéties y sentent plus leur Dumas, dramaturge et thaumaturge ; l'attrait en est plus sensible par le contraste qu'offrent l'innocence et la sincérité touchante de Gabrielle de Belle-Isle avec la violence de son aventure.

Quant aux Demoiselles de Saint-Cyr^ personne n'en voudra évidemment à M. Perrin d'avoir repris cette pièce ; elle se laisse encore voir. Cependant, puisque M. Perrin disposait d'un certain nombre

de soirées pour une reprise, il y avait dans le théâtre contemporain d'autres œuvres qui eussent mieux mérité l'honneur que M. Perrin a fait à celle-là. On a déjà signalé entre autres, parmi les ouvrages de Dumas lui-même, Henri III et sa cour. M. Perrin aurait pu risquer aussi de s'approprier Kean par la même hardiesse heureuse qu'il va s'approprier la Dame aux Camélias. Il aurait pu nous rendre J5ertrand et Raton ou monter les Mécontents qui n'ont jamais été joués, je crois, sur aucune scène; ces deux amusantes satires de nos mœurs et de nos infirmités politiques sont redevenues, parmi nos incessantes révolutions, d'une actualité plus vivante que jamais; il semble que notre incurable endurcissement dans les mêmes travers et les mômes vices les ait rajeunies à mesure que nous vieillissions. On a également sujet de s'étonner que la Comédie n'essaye pas de prendre à son répertoire Lucrèce et Agnès de Méranie. Faut-il le dire? Je ne serais pas non plus fâché qu'on revînt quelquefois à Casimir Delà vigne. J'accorde que Casimir Delavigne a été beaucoup surfait sous la monarchie de Juillet; il était alors poète favori dans les salons de la haute bourgeoisie et au Château ; Louis-Philippe, roi sage, mais prosaïque, affectait un penchant décidé pour le lyrisme sans vilain désordre des Messéniennes . Aujourd'hui on oublie trop, on délaisse trop un écri-

vain autrefois prisé trop haut. VÈcole des vieillards, les Enfants d'Edouard, Louis XI, Don Juan d'Autriche sont loin d'être des œuvres dramatiques dès à présent surannées ou tombées en caducité. Enfin, c'est les Demoiselles de Saint-Cyr qui ont tîxé le choix de M. Perrin. Va pour les Demoiselles de Saint-Cyr. La pièce n'est, au vrai, qu'un opéra comique, à la façon de ceux que Scribe et Auber composèrent de 1830 à 1830. Seulement cet opéra comique a deux légers défauts. Il y manque d'abord la mixture Auber- Scribe, ferment divin où Scribe fournissait la magie des situations et Auber la magie de l'expression. Ensuite, au lieu de trois actes, les Demoiselles de Saint-Cyr en ont quatre. Or, l'opéra comique de Scribe ou à la Scribe n'admet que trois actes. Premier acte : l'exposition et le drame ; second acte : le labyrinthe et la comédie ; troisième acte : l'explication et l'apothéose. On ne trouve point dans la construction de la pièce et dans son développement l'habileté de main ordinaire et la furia de Dumas. L'auteur avait d'abord distribué son sujet en cinq actes ; il l'a depuis réduit à quatre ; il en est résulté un quatrième acte languissant, fort long, démesuré. C'est un sujet tranché exactement par le milieu en deux époques bien distinctes ; il nous faut nous transporter à Madrid, à la cour ennuyée et ennuyeuse de Philippe V, pour y chercher aux deux derniers

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actes, parmi des incidents qui menacent de tourner au sombre, la suite interminaijlc et le dénouement d'une gaie folie, qui s'est engagée à Versailles et à Paris. Le romanesque de cet imbroglio n'est d'ailleurs exempt ni de fadeur, ni de banales réminiscences . Je vous reconnais , Dubouloy ; deux années auparavant, dans u?ie Chaîne, vous vous appeliez Ballandard. Je pourrais dire, si je ne craignais d'y mettre une rigueur déplacée, que je reconnais aussi les deux charmantes personnes qui se font pendant au Buen-Rctiro comme à Saint-Cyr : Charlotte de Mérian, pour laquelle l'amour est la passion qui prend la vie, et Louise Mauclair, pour qui l'enlèvement et le mariage sont des parties de plaisir, avec un hôtel et un beau carrosse au bout. Le Domino Noir, l'Ambassadrice, dix autres pièces nous avaient déjà montré cette opposition aimable et celle association à facette des deux contraires, la sentimentale et l'enjouée, s'en allant parallèlement à travers la vie et les fictions théâtrales. Dumas, qui, en écrivant les Demoiselles de Saint-Cyr, n'était pas en veine d'invention, bon jeu, bon argent, s'y est copié lui-même. Dans la seconde partie de son drame, la partie madrilène, il tire un effet de scène saillant de l'hypothèse que le mariage de Charlotte de Mérian et de Saint-Hérem aurait été annulé par le pape. Il avait déjà employé ce moyen-là, qui pour-

tant ne saurait être usuel et quotidien, dans un Mariage som Louis XV, et il l'avait employé beaucoup plus à propos. Je cite cette preuve de sansfaçon parmi plusieurs autres. On n'est bien pris que par le premier acte, qui est pittoresquement découpé et enlevé, et par deux ou trois jolies scènes comme celle du bal travesti au Buen-Retiro, entre Charlotte, Louise et Saint-Hérem. Tout le reste pourrait être les Mousquetaires de la Reine de l'estimable Saint- Georges. Si c'est toujours du Dumas, c'est du Dumas terni, amorti, intimidé.

Dumas aura eu froid en visitant la vieillesse de Louis XIV, en mettant en scène Philippe V et sa mélancolie, en prononçant les noms peu folâtres et qu'il se figure bien plus rigides encore qu'ils n'étaient, de madame de Maintenon et de Saint-Cyr. L'idée du ciel des Espagnes, sous lequel se passe la seconde époque de son drame, et l'image de la rue d'Alcala, où il se dénoue, ne l'ont pas réchauffé. Il nous a fait une Espagne sans verve et sans fantaisie. Chose singulière et presque inexplicable, quand on songe à l'imagination tranche montagne de Dumas, à son cerveau tropical! Dumas et l'Espagne ne se sont jamais accrochés. Peut-être se ressemblaient-ils trop. L'action que l'Espagne a exercée, à diverses époques, sur notre littérature est inappréciable. L'esprit français, en touchant l'Espagne, s'est deux ou trois fois

rajeuni comme Antée reprenait des forces en touchant la terre. Corneille était nourri des Espagnols. Molière leur a emprunté la matière de son œuvre la plus forte, Don Juan, le chef-d'œuvre entre ses autres chefs-d'œuvre et au-dessus des autres, qui est son Faust, à lui, et son Candide. Beaumarchais a vu Séville et l'Andalousie ; et il en a rapporté tout un cliquetis, tout un pétillement, tout un feu d'artifice aux baguettes multicolores, un éblouissement de poésie pour un siècle. L'Espagne a incendié Victor Hugo. Elle a dégelé Mérimée. Scribe s'en est enchanté. Alfred de Musset s'en est ressuscité, par moments, hors de son sépulcre glacial de byronisme et de dandysme. Sur Dumas, nulle impression notable, nulle fascination de TEspagne. En 1843, lorsqu'il fit les Demoiselles de Saint-Cyr, il n'y avait pas encore voyagé, que je sache. Il n'y est allé qu'en 1846, pour signer au contrat de M. le duc de Montpensier et de l'infante Louise. 11 l'a dû voir en tout cas, en 184C, sous les mêmes traits dont il l'a peinte en 1843 dans sa pièce :

« Oh 1 mon ami, que la Péninsule est mal connue et qu'on en fait de faux récits. A entendre ceux qui en reviennent, un joli garçon, un homme bien tourné, un cavalier élégant, ne peut pas faire un pas dans la rue sans être suivi par une duègne qui lui remet

10 Li: on ami: iiistohiquk

un billet de la part de la maîtresse, ne peut pas lever la tête vers une fenêtre sans voir une main qui passe à travers une jalousie, ne peut pas, en se promenant au Prado, baisser les yeux sur un banc, sans y trouver un éventail oublié à dessein, et qui attend qu'on le rapporte à sa jolie propriétaire. Les nfàmes menteurs!... Moi, je pars pour l'Espagne, de confiance, sur ce que les voyageurs en disent ; dès le jour de mon arrivée, je me lance dans les rues de Madrid ; je regarde à toutes les fenêtres, je m'assieds sur tous les bancs... Eh bien ! mon ami ; pas une duègne, pas une main, pas un éventail!... Aussi, à mon retour en France, je t'en préviens, Saint-Hérem ; je déshonore l'Espagne... »

Je ne dis pas que ce tableau de la déception espagnole soit faux. Je crois bien qu'aujourd'hui on pourrait traverser toute l'Espagne, d'Irun à Cadix et de Barcelone à Salamanque, sans entendre le son d'une mandoline. Mais l'art ne gagne rien à ce que l'artiste soit affecté de cette façon désobligeante par les lieux où il place les héros de ses romans.

Il EN ni m

La représentation do riiûtel Sellièrc en 1862. — Dumas en 1829, — Ses antécédents, les antécédents de son drame. — La vraie Catherine de Clèves et la fictive qui a des sensations de Sand et de Lamartine. — Mérimée et la chronique de Cliarles IX. — -Vitct. — Granier de Cassagnac et Dumas.

Puisque je touche à l'âge de la vieillesse conteuse, qu'on me permette d'abord de recueillir mes souvenirs et de conter, fiit-ce un peu longuement, le plaisir que j'ai éprouvé, la dernière fois qu'il m'a été donné de voir Henri III et sa Cour, avant la reprise actuelle. Il s'agit d'un curieux événement artistique et mondain, qu'on a rappelé plus d'une fois depuis lors, mais avec des détails incomplets ou inexacts. C'était le 19 mai 1862, au théâtre improvisé du manège de l'hôtel Sellière. Il y a de cela vingt ans. Les gens qui jouèrent ce soir-là purent représenter, au naturel, la cour d'Henri III, parce qu'ils composaient eux-mêmes la plus brillante des Cours. Depuis les Grandes Nuits de Sceaux, depuis les Petits Cabinets de madame de Pompadour,

depuis le théâtre de Marie- Antoinette à Trianon, dont M. Adolphe JuUien vient de nous conter minutieusement l'histoire dans un livre nourri de savoir et éblouissant de luxe % oncques n'avait-on vu une réunion plus rare de comédiens et de comédiennes. On s'était formé pour deux soirées seulement en troupe de comédie, entre gens du même monde. On voulait d'abord et surtout, venir en aide à une œuvre digne d'intérêt, celle des Amis de l'Enfance. On n'était pas fâché non plus de faire valoir ses petits talents et de montrer qu'on devait porter d'un air fringant le pourpoint et les robes esthétiques du temps des Valois. La princesse de Beauvau s'était chargée du personnage de la duchesse de Guise. Madame Abeille, qui était alors dans tout l'éclat de son élégante beauté, représentait Catherine de Médicis. La comtesse de Pourtalès avait accepté le bout de rôle de madame de Cossé : la comtesse de Pourtalès ne faisait en ce temps-là, pour ainsi dire, que de naître au monde et à la vie mondaine. Le marquis Philippe de Mornay faisait Henri III ; le comte Grabowski, le duc de Guise ; le vicomte de Magnieu, Saint-Mégrin ; Maurice Cottier, Ruggieri. Le page Arthur s'appelait Raynald de Ghoiseul, le môme Ghoiseul qui exerce maintenant de hautes

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