VICTOR HUGO
Une représentation de Ruy-Blas en 1883.
La tragi-comédie de Ruy-Blas plaît au public, le captive et le prend. Je constate ce sentiment du public et je me l'explique en partie. J'avoue cependant que j'y reste réfractaire. Les deux caractères poétiques de don César de Bazan et de la reine, la splendeur originale du langage, l'éloquence retentissante des discours dont M. Victor Hugo fait abus, mais dont l'abus séduit toujours des oreilles françaises, la puissance de résurrection de l'histoire, que M. Victor Hugo possède comme l'ont possédée Chateaubriand, Dumas, Michelet, Paul de Saint-Victor, mais avec son trésor propre de sons et de couleurs, ce quatrième acte, si pittoresque et si spirituel, ce second
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acte, peinture à fresque d'une cour morte, cette explosion de Ruy Blas au troisième acte, à la vérité hors de propos et contraire aux convenances scéniques, mais où sont marqués de traits si forts, avec une fougue tribunitienne et un dépenaillement moral si neufs, les vices et les crimes des gouvernements de décadence, tant de beautés devraient me justifier le succès constant de Ruy-Blas. Mais il s'agit ici d'un drame. Je ne m'explique pas que le drame résiste, je ne dis pas à la puérilité violente de l'affabulation, — passe encore d'une fable puérile et forcée, — mais à la puérilité et au vide du caractère principal. Je le déclare tout net : je ne saurais m'intéresser un instant ni à la personne ni aux malheurs de Ruy Blas.
L'invention franche manque à M. Victor Hugo. 11 y supplée par la fabrication artificielle des contrastes. Le contraste joue chez lui dans l'action le même rôle excessif que l'antithèse dans le style. Dans Ruy-Blas, il prend ses contrastes aux deux extrémités de la chaîne sociale : un laquais, une reine. Il donne ou prétend donner au laquais une âme royale ; il fait de la reine la maîtresse du laquais ; et il a la volonté et le parti pris de nous produire ainsi quelque chose de gigantesque et de prodigieux en fait de drame. Ce goût du monstre, maladie du Stw'm und Drangpériode de 1830, maladie surtout de M. Victor Hugo,
me met déjà en défiance. Fera-t-il seulement des hommes, celui qui cherche à faire plus qu'humain? Sans tant de fracas ni de si hautes visées, Marivaux Tavait déjà accompli, le tour de force de faire dire par une femme noble, belle, riche et exquise à un laquais : « Savez-vous bien que si je vous aimais, tout ce qu'il y a de plus grand dans le monde ne me tenterait pas ! » Et il n'est rien au théâtre de plus romantique ni de plus délicieux. C'est que précisément Marivaux n'avait pas prétendu à faire un tour de force qu'il a pourtant fait. Il n'avait pas prétendu à, être titanesque. Il voulait seulement saisir le tracas ordinaire du cœur, de ce cœur qui chez les reines comme chez les laquais, chez les laquais comme chez les reines, ne demande qu'à se contenter. Sylvia ne se retient pas d'aimer Dorante, même sous la livrée; elle vit d'une vie forte et elle a l'âme robuste. Quand la reine de ballade de Ruy-Blas découvre que son amant a été laquais, le premier mouvement chez elle est de dégoût et de rupture. Et pourtant, elle sait que Ruy Blas a du génie; elle le lui a dit du moins, au troisième acte. Créature fragile et de peu de foi I En voyant ensemble don Salluste, le grand d'Espagne et Ruy Blas, le laquais, elle ne trouve rien dans son cœur qui soit pareil au grand mot de Sylvia : « Que le sort est injuste 1 Aucun de ces deux hommes n'est à sa place I d Mais venons à Ruy Blas. Je ne
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force personne à partager mes sensations. Je demande seulement la permission de les noter en toute franchise et en toute vivacité, comme elles m'arrivent au fur et à mesure de révolution de la pièce.
D'abord Ruy Blas n'est qu'un faux laquais. C'est, en réalité, un bachelier de Salamanque, faiseur de sonnets, c'est une bête à concours de l'institution Massin,
Orphelin, par pîtié nourri dans un collège,
qui a mal tourné pour un moment. Il est, ensemble, faible, rêveur, paresseux, orgueilleux et ambitieux. Au lieu de chercher à fonder sa vie sur une occupation utile, il consume ses jours devant les palais
A regarder entrer et sortir les duchesses.
Je ne dis pas que ce caractère-là ne soit pas vrai ; c'est au contraire un vrai caractère d'enfant du siècle. Je ne dis pas non plus que la faiblesse rêveuse de Ruy Blas ne puisse être poétique. Je dis qu'elle ne peut pas être dramatique. Quand la fainéantise élégiaque a réduit Ruy Blas à se faire laquais pour ne pas mourir de faim, il se lamente sur l'ignominie de sa condition et de son habit.
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En livrée ! Un laquais ! Être un laquais pour elle !
Un misérable fou, qui porte avec effroi Sous rhabit d'un valet les passions d'un roi !
Cela est fort beau. Mais à quoi riment ces lamentations du laquais d'occasion? Qu'ont^elles qui puissent émouvoir? Eh 1 morbleu, mon ami, il n*est pas de sot métier; toutefois, si celui que vous avez pris vous offusque tant, il ne fallait pas le prendre. Qui vous y forçait? La faim? Ce n'est pas vrai. Vous êtes jeune, vigoureux et ambitieux. Vous pouviez porter le mousquet, vous faire soldat dans une 6awda, devenir alferezy capitaine, colonel. La casaque vous brûle les épaules; jetez-la; vous n'êtes pas un esclave, quoique vous disiez l'être pour justifier par une métaphore votre attache à votre servitude. Vous ne jetez pas la casaque. Loin de là. Don Salluste vous demande un papier de votre main, humiliant et insultant, comme quoi vous êtes laquais et domestique; tout autre laquais, qui ne serait pas comme vous une âme sensible et sublime, lancerait le papier à la tête de l'insolent ; vous, vous écrivez avec docilité le certificat de votre honte, vous le signez et le paraphez 1 Très bien ; mais alors ne gémissez plus; vous êtes fait pour le métier et le métier pour vous. Ah I vous voilà maintenant écuyer de la reine, monsieur. Peste 1 Vous avez une belle chance^
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je m'en vante ! On vous apprend que votre charge vous donne le privilège de garder la nuit la porte de la chambre à coucher de la reine dont vous êtes amoureux et de l'ouvrir au roi quand il viendra visiter sa royale épouse. Or, vous savez comme toute l'Espagne, que le roi est inhabile à ces visites nocturnes. Et cependant, vous n'avez pas plus tôt appris quelle serait votre fonction que vous tombez évanoui. Allons! Est-ce que vous êtes encore humilié d'ouvrir les portes? Non! Eh bien quoi?... Vous êtes jaloux, dites-vous, du mari ! Corpo di Bacco, monsieur l'écuyer. Vous avez la jalousie terriblement délicate et la syncope extraordinairement facile. Un amoureux, d'ordinaire, ne se plaint pas d'être posté la nuit à la porte de sa reine, surtout pendant l'absence du mari.
Je vous retrouve après ce premier évanouissement premier ministre ! De mieux en mieux. Eh ! eh ! mon jeune démocrate! vous êtes arrivé par les sonnets et par les femmes, à ce que je vois ; c'est charmant, je ne suis pas de ces cuistres qui vous en feront reproche. Les faiseurs de sonnets valent bien pour la politique et la diplomatie les paperassiers hiérarchisés. Les femmes savent aussi bien choisir pour le service de l'Etat que les directeurs généraux et les chefs de division : exemple, le nommé Richelieu et le nommé Mazarin arrivés, comme vous, par l^s
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femmes. Mais, premier ministre comme Maiarin, Richelieu et Acomat, qu'est-ce que vous allez faire? Une lamentation encore I une lamentation de Jérémie ! une imprécation d' Archiloque ! le discours en est magnifique ; l'image, par où se termine ce discours, l'aigle impérial qui
Cuit, pauvre oiseau plumé, dans leur marmite infâme,
est une populacerie d'un effet incomparable. Quoique je n'admire pas votre personne autant que le fait Anne de Neubourg, quoique je ne voie pas bien à quel propos et pourquoi vous insérez à ce moment cette harangue dans le drame de votre vie, la harangue me saisit, me ravit, me soulage et me venge de quantité de choses qu'en ce siècle je n'ai cessé de subir et de dévorer. Mais, monsieur, songez que vous n'êtes plus le poétereau qui n'a de ressource contre la vilenie et le brigandage tout-puissants que de déclamer en compagnie de don César dans les posadasl Vous êtes à votre tour tout-puissant. Arrêtezmoi donc tout de suite et envoyez à la tour de Ségovie tout ce Conseil de Castille, s'il est, en effet, composé de concussionnaires et de pillards ; ne lui débitez pas de vers, même incomparables. Guérissez les souffrances du peuple, au lieu de les pleurer, vous qui avez été nourri sous le lin et qui vous prélassez à présent dans le velours et sous l'hermine...
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Panl pan! Qui frappe là?... C'est don Salluste... Comment? Comment? Vous connaissez ce scélérat et vous allez encore lui peindre en termes forts la décadence de TEspagne 1 Don Salluste trouve qu'en un premier ministre ces manières-là sentent leur petit génie ; et, pour le coup, je suis de son avis. Il vous commande de ramasser son mouchoir; vous le ramassez ; de fermer la fenêtre, vous la fermez ; de vous rendre à la petite maison, et vous lui répondez avec soumission que vous irez I Quelle dégringolade, juste ciel I quelle dégringolade, en ce moment, de vous et de tout le drame 1 Mais tuez-le donc, ce don Salluste; soyez une bonne fois du peuple et de la rue, votre mère, en le tuant comme un chien, ce beau marquis deFinlasI Que craignez-vous ?N'êtesvous pas premier ministre en fonction, tandis qu'il n'est plus lui, qu'un rien du tout d'ancien ministre? Par Satan, tuez-le moi I Vous savez bien que vous êtes premier ministre enfin et que le tribunal des conflits de Madrid prononcera demain que le meurtre de don Salluste par Son Excellence Monsieur le Premier est sans conteste un acte de gouvernement. Vous ne le tuez pas, ou du moins vous ne le tuez qu'au cinquième acte, trop tard, et en sanglotant devant votre reine, avec un enjambement inénarrable.
Il m^a broyé le cœur à plaisir ! Il m^a fait Fermer une fenêtre. . .
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Je VOUS avoue que ce dernier coup m*achève. « Il m'a fait fermer une fenêtre » et en rejet encore, s'il vous plaît! En forme d'enjambement! Il m'a fait fermer la fenêtre! Mon habit a craqué dans le dos! Malheur 1 Mort et damnation ! Fermer une fenêtre I Et Ruy Blas est un lion I La rubrique du cinquième acte nous avertit que c'est un lion. Cet acte est intitulé le Tigre et le Lion. Je m'en vais relire de ce pas le discours à la Ruy Blas de Gambetta devant la fameuse sixième Chambre. Il n'est pas aussi pur d'expression ni aussi magnifique de rythme que le discours au Conseil de Castille :
Bon appétit, messieurs ! 6 ministres intègres ! il a été suivi de plus d'action.
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