‹ Trois années de théâtre, 1883-1885, Volume 1Chapitre 26 sur 47 · SARDOU · texte numérisé non relu

SARDOU

Théodora. — Byzance. — Les trois parties que contient le drame. Supériorité de la mise en scène. — Racine première de tous ces drames historiques, Henri III. — Evolution du drame historique de Henri III à Théodora. — Le Justinien, la Théodora et TAntonina de l'histoire et du drame. — La scène au palais pendant Témeute du cirque, et le discours de Théodora.

On a donné Théodora, Depuis ce moment, il n'est plus question que de Théodora, Toutes les trompettes de la renommée sonnent Théodœ^a, Tous les journaux sont pleins de Théodora. On en a oublié la reprise de la Camaraderie. On en a oublié Phèdre et M. Mounet- Sully qui a reparu dans Phèdre^ à l'occasion du deux cent quarante -cinquième anniversaire de la naissance de Racine. A plus forte raison n'est-il pas question, dans les entretiens

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du jour, de la Fille du Diable et de Taimable représentation, donnée au Cercle artistique de la rue Volney, par divers artistes du Vaudeville, du Palais- Royal et de la Comédie. Il me faut donc, avant tout, tracer un croquis, le plus complet possible, de Théodora.

M. Sardou a emprunté son sujet à l'histoire du Bas-Empire. Le principal personnage de la pièce, Théodora, est cette courtisane et cette mime fameuse que Justinien épousa, malgré les lois, et éleva avec lui à Tempire.

Le drame de Théodora est une composition d'ensemble d'une vaste étendue, la plus vaste peut-être qui ait été mise au théâtre, dans notre pays et de notre temps. Le résultat obtenu ne répond pas à Tefifort conçu et réalisé. L'originalité de l'efifort toutefois subsiste, si FelFet n'en est pas achevé. M. Sardou a tout ensemble peint un tableau d'histoire, retracé des mœurs et un état d'esprit historique, incarné ces mœurs en des figures précises, ressuscité une époque en ses formules matérielles, en ses détails palpables et sensibles de décoration, de costume et d'ameublement, enfin écrit un drame de passion intime. Il a appelé des arts divers, Tarchitecture, la peinture, la sculpture, l'archéologie, l'iconographie et le drame à unir leurs ressources et à confondre leurs domaines. C'est là, sans doute, une entreprise

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qui avait déjà été tentée et exécutée plus d'une fois, en tout ou en partie, depuis le moment où est né, il y a soixante ans, le drame historique; Jamais avec la même puissance de système. L'œuvre accomplie aujourd'hui est telle que l'archéologue, le décorateur, le costumier, ou, pour tout dire d'un mot, le metteur en scène qui l'a encadrée en est réellement l'auteur autant que le poète qui l'a écrite. Le drame Hemani, malgré tout le précieux concours que M. Perrin, par son art et par son goût, a pu lui apporter en le reprenant, reste évidemment l'ouvrage de Victor Hugo seul. Théodora est en réalité de MM. Sardou et Duquesnel. Supposez quoi que ce soit de dérangé dans la mise en scène, les soldats sarmates vêtus ou placés autrement qu'ils ne sont, le costume de cérémonie de l'impératrice moins chargé de perles et de rubis, la coupole de Sainte- Sophie supprimée, les accessoires empruntés à des époques hétérogènes ou disposés avec moins de minutie, aussitôt le principal de la pièce tombe et disparaît. Que Tart dramatique ainsi conçu et ainsi appliqué soit un art inférieur ou supérieur, un art d'extrême culture ou de décadence, c'est ce que nous n'examinerons pas. En tout cas, c'est un art nouveau ou, à tout le moins, renouvelé. M. Sardou apporte, sinon une conception nouvelle du drame adapté à la reproduction de l'histoire, du moins une mise en

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œmTe nouvelle de l'histoire par le drame. A ce point de vue, Théodora sera peut-être le commencement de quelque chose dans le progrès futur de notre théâtre. L'affabulation de Théodora n'a rien qui soit fort inventé. Ce qui est une idée trouvée, c'est d'avoir essayé de ressusciter l'état mental et psychique de Byzance, dominé par deux images, Justinien et Théodora (je dis images plus encore que caractères ou types), et les reflétant. La symphonie et la cacophonie de Byzance, avec quelques trilles, il est vrai, passablement faux, et des points d'orgue qui chancellent et sombrent, sont fidèlement reproduites dans la pièce de M. Sardou; on ne peut le contester : là est le titre d'honneur et le mérite de Théodora.

Pour ce qui est de la fable du drame, elle consiste essentiellement en ceci que l'impératrice Théodora, sans se faire connaître et sous le nom supposé de Myrtha, s'est donné pour amant un jeune homme d'Athènes, qui voyage à Byzance pour affaires; qu'elle l'aime avec passion ; qu'elle ne peut le dissuader d'entrer dans un complot qui a pour objet l'enlèvement et la déposition de Justinien; qu'elle tâche de le sauver quand son complot est déjoué et lui-même pris; qu'elle n'arrive qu'à se perdre et à mourir avec lui. On doit faire assez peu de cas de ce roman intime qui se mêle au tableau de mœurs, au

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déroulement du panorama de Byzance et de la psychologie du Byzantin. Ce roman se détermine et se relève par les coups de scène qu'y jette la science théâtrale de M. Sardou. En soi il est vulgaire; il a traîné partout depuis cinquante ans, soit qu'on en considère les personnages, les faits constitutifs ou les sentiments.

M. Sardou se montre toujours fort affecté, quand les gazettes lui reprochent de copier ses prédécesseurs, d'emprunter ou de dérober sans cesse et de sans cesse déguiser ses emprunts et ses larcins par une savante élaboration des thèmes qu'il traite et qu'il n'aurait pas trouvés de lui-même. Bécemment encore, M. Sardou adressait au directeur du journal le Gaulois, cette lettre piquée et piquante, moins piquante toutefois que piquée :

« Oui, mon cher Meyer, il y a une Théodora italienne et une Théodora anglaise, et de plus une pièce française intitulée : U Impératrice et la Juive; et j'aime mieux avouer tout de suite que, fidèle à mes habitudes, c'est avec ces trois pièces que j'ai fait la mienne. Amitiés.

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