Paris, Dentu
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paraissent faux sur la scène. Si le décousu et le fouillis de l'œuvre de M. Delair avaient pu être dissimulés au public, ils l'eussent été par mademoiselle Blanche Pierson, mademoiselle Legault et mademoiselle Depoix, par M. Francès et M. Dieudonné. Mais le poids était trop lourd pour ces excellents artistes. La pièce s'est maintenue assez bien les premiers jours, grâce à une cabale politique qui s'était formée pour la siffler. On accusait l'auteur d'avoir commis toute sorte de sacrilèges contre les rois. Hélas I il a bien fallu reconnaître que le seul sacrilège inhérent à la pièce, c'est qu'elle ennuie. Les sifflets se sont découragés. Il est probable qu'aujourd'hui ou demain les Rais en exil vont être exilés, même du Vaudeville. Si au moins cette leçon pouvait servir! Si elle persuadait une bonne fois nos auteurs qu'un sujet de roman est un sujet de roman, et qu'un sujet de pièce est un sujet de pièce I
Le sujet du roman de M. Alphonse Daudet, les Rois en exily appartient au plus vif des mœurs et de l'histoire contemporaine. M. Alphonse Daudet a su dégager de bonne heure la liberté de son esprit et la soustraire au joug des coteries de salon comme à celui des partis politiques. Aussi a-t-il traité son thème avec une vigueur tranquille, intrépide et sûre. On a pu crier contre le livre; on l'a lu et subi. C'est ce qui a donné à M. Alphonse Daudet et à M. Paul
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DelairrUlusion que le roman, traDsporté au théâtre, produirait une œuvre forte. Illusion I pure illusion I
Outre que les procédés du théâtre diffèrent toujours beaucoup de ceux du roman, il n'est peutêtre pas d'ouvrages romanesques qu'il soit plus difficile d'adapter à la scène que ceux de M. Alphonse Daudet. La nature du talent de M. Daudet ainsi que sa méthode de composition jurent avec les exigences scéniques. M. Daudet procède par bonds successifs et par tableaux où l'action sort de la description, où la psychologie du paysage et des objets ne forme qu'une seule et même trame avec la peinture de l'âme et des affections de l'âme, où la poésie du style s'étale en gerbes pétillantes jusque sur la vilenie des vices et la .bassesse des plus bas coquins. Tout le brillant papillotage de ce style ne sert qu'à recouvrir et à décorer les spectacles les plus tristes et les plus navrants que nous offre la vie. M. Daudet, qui a été l'un des hommes heureux de ce temps et qui s'est toujours si bien trouvé pour lui-même de laisser aller le monde conmie il va, ne se doute pas, je crois, d'une chose : c'est qu'en ses ouvrages il est non seulement beaucoup plus descriptif, mais encore beaucoup plus sinistre et cruel que ne le comporte le théâtre.
Tel que M. Alphonse Daudet l'a disposé et sous forme de roman, le sujet des Rois en exil se prêtait
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admirablement au vagabondage dlmagination du poète; il lui offrait un large espace pour y déployer sa perception singulièrement vive du paysage parisien, sa conception de l'homme, joujou vivant et poignant entre les mains de puissances aveugles, sa faculté de vivisection satirique. C'était un sujet de grande moralité dans tous les sens du mot. Un des personnages de Daudet, le vieux partisan, marquis de Hezeta, qui tout jeune a débuté dans les caravanes du côté de la Navarre, quand il existait encore comme des espèces et des apparences de prétendants, résume ainsi dans le livre son opinion sur Tétat présent des races royales déchues et des rois détrônés : « C'est fini, il n'y a plus de roi... Le principe est debout; mais les hommes manquent.... Pas un de ces désarçonnés qui soit capable de se remettre en selle, pas un même qui en ait le vrai désir.,. Les rois ne croient plus; les rois ne veulent plus. Pourquoi nous entêterionsnous pour eux? » C'est la pensée exprimée en trois mots par le vieux marquis de Hezeta que M. Alphonse Daudet a mise en œuvré et en action dans son roman. Il l'a développée, [confirmée, vérifiée et vivifiée par tout ce que pouvait lui fournir de traits animés et de preuves concluantes sa connaissance du monde parisien et des principales variétés de ce monde.
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Autrefois un roi tombé ou à qui Ton disputait son trône ne prenait pas pour cela le parti de faire le métier de simple particulier, tranquille observateur des lois; il était Gustave Wasa ou le Béarnais, à tout le moins Charles-Edouard ou Conradin, coûte que coûte. Dans les temps plus rapprochés de nous, nous avons encore vu des prétendants qui croyaient en leur personne et en leur droit. Louis Bonaparte surgissait à Strasboui^ et Marie-Caroline en Vendée. De simples rois de fortune, comme Murât ou Maximilien, aimaient mieux tomber rois sous les balles du peloton d'exécution que traîner, découronnés, une vie de décadence. Ceux qui se résignaient, ceux qui laissaient là toute espérance active prenaient soin du moins d*aller cacher leur majesté déchue dans quelque ville endormie d'un sommeil solennel, au Hradschin de Prague, dans la noble Venise, à Gratz, parmi la paix aimable et austère des montagnes de la Styrie. Maintenant c'est au pied de Belleville et du mont Sainte-Geneviève, ce Sion et ce Sinaï de la démocratie européenne, qu'ils viennent s'établir et se capitonner après leur chute; la Babylone révolutionnaire les attire, les énerve et les corrompt. Tel est le phénomène nouveau de physiologie politique que M. Daudet nous a rendu sensible et analysé en écrivant l'histoire naturelle de Christian d'niyrie, passé de l'état de roi en activité de ser-
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vice à l'état de roi mis eu disponibilité par réfonne ou retrait d'emploi.
Quoi qu'on ait dit, le tableau général quil a tracé de cette condition de roi déchu, s'aoeommodânt de rêtre, serait d'une vérité irréprochable si l'auteur avait plus tenu compte de certains éléments qui étaient de nature à modifier le caractère trop absolu de sa thèse et qui peuvent servir d'excuse aux victimes qu'il dissèque. Qui sait si ces malheureux rois, dont il dit tant de mal, n'ont pas cherché leur refuge chez nous par la raison très avouable que Paris est toujours la ville où l'on peut le plus aisément renoncer aux satisfactions dispendieuses du rang et le plus aisément aussi se passer de bonheur? Qui sait si l'apathie que leur reproche si amèrement l'auteur ne vient pas du sentiment très dair qu'ils ont de la consommation de leur destinée, de l'épuisement de leur race et d'une impuissance qui leur vient moins d'eux-mêmes que de tout et de tous? Qui sait aussi dans quelle mesure le d^oût des grandeurs stériles et le mépris secret pour leurs peuples, encore plus dégénérés qu^eux- mêmes, inspire leur inertie politique? Dans la galerie de portraits de M. Daudet, il en manque certainement un, celui du roi en exil, qui, jouissant des douceurs de la vie de Paris, ne s'y amollit pas et qui, gardant les qualités d'un roi, ne veut pour-
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tant plus régner. Ses sujets Tout chassé ou laissé tomber : il estime qu'il est dégagé et ne leur doit plus rien, il n'a de rancune ccmtre personne; mais il est bien décidé à n'être plus pasteur des peuples, même quand les brebis, tondues par des maîtres de hasard, bêleraient vers lui leurs plus attendrissantes supplications. Il n'acceptera plus de se déranger pour régner, du moment qu'il ne doit être qu'un roi à bail ; c'est en vain que le baillair s'engagerait, en cas d'une seconde éviction, à lui payer un fort dédit. Il est libre; il jouit de la lumière du ciel et du soldl du bon Dieu, qui luit pour tout le monde, même pour les rois; il goûte les arts et l'entretien de ceux qui sont comme lui des sages; qu'a-t-il besoin d'un peuple qui ne saura ni le supporter ni se passer de luil Je ne sais si ce type idéal du roi déchu existe quelque part. Un poète moraliste comme M. Daudet avait le droit de le créer, et, pour remplir tout le cadre de son sujet, il en avait l'obligation.
Le public a conscience de cet état d'esprit possible d'un roi déchu, et il ne juge cet état d'esprit ni indigne ni vulgaire. Aussi, au théâtre, où tout s'abrège, se condense et doit courir, quand nous n'avons plus devant nous M. Daudet pour nous éblouir avec ses fusées de style, ses broderies, ses prestiges, ses arabesques, pcmr nous détourner et
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nous embrouiller avec sa multiplicité d'épisodes insérés dans les épisodes et son chapelet de digressions entrecoupé sans cesse de nouvelles digressions incidentes, nous ne voyons plus du tout sous le jour où M. Daudet nous la voulait montrer la lutte entre Frédérique, la reine altière d'IUyrie, qui sacrifie tout au devoir de reconquérir la couronne perdue et Christian qui demande qu'on le laisse en paix.
Tout le nœud de la pièce, autant que la pièce de M. Paul Delair a un nœud, est celui-ci : d'une part, les réfugiés illyriens réunis à Paris ont préparé avec leurs amis restés là-bas une descente à main armée sur les côtes illyriennes, de laquelle ils attendent le meilleur succès; d'autre part, la Diète dlllyrie, qui a mis l'état en république et qui tient sous séquestre la fortune personnelle de Christian évaluée à deux cents millions, offre de restituer à celui-ci capital et revenus s'il renonce à toute prétention sur rillyrie pour lui et sa postérité. Quel parti doit prendre Christian? Celui de la descente en Illyrie ou celui d'un arrangement avec la Diète?
La pièce de M. Delair, quand elle s'est enfin liée, pivote autour de cette question. Le roi Christian soupire après les deux cents millions; la reine, belle d'indignation, choisit la misère et la lutte. Eh bien voici le point où gît la catastrophe de la pièce; c'est que M. Paul Delair, selon l'objet que
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M. Daudet et lui se sont proposé, donne raison ou prétend donner raison à la reine et qu'en conscience comme en bon sens on ne peut donner tort à Chris* tian.
Le public sans doute blâme et méprise le roi Christian, qui se flétrit dans le libertinage banal et n'entretient ses vices que d'emprunts et de pis. Mais après? Ou'est-ce qui pourrait engager moralement le peuple d'IUyrie à reprendre le roi Christian, fulril le prince exilé le plus correct et le plus digne en sa conduite? Nous n'en savons rien.
Qu'est-ce qui peut engager Christian lui-même à jouer sa tête dans une entreprise dont l'objet désintéressé sera le bonheur de TlUyrie? Nous ne le savons pas davantage. Cette incertitude des motifs ne nuirait pas encore trop au drame, si tous les autres détails de la situation de Christian restaient dans la même imprécision, si avec lui nous flottions dans le vague des temps fabuleux et héroïques, si les destins s'agitaient sur le terrain à perte de vue et dans la langue généreuse de la tragi-comédie. Loin de là, nous restons sans cesse dans la langue horriblement positive de la tenue des livres, du billet à ordre, de la lettre de change, des parties de fournisseur. On nous a établi de la façon la plus minutieuse l'inventaire en fin de royauté de Christian et de sa dynastie. Christian est arrivé
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^fôS LE DRAME HISTORIQUE
à Paris avec un simple million; sur ce million, il s'est acheté un hôtel à Saint-Mandé, il entretient pour lui et sa femme cinq domestiques, un secrétaire des commandements, une gouvernante pour le jeune héritier du trône, prince de Zara, et il y a encore ajouté un précepteur, Elisée Méraut, qui porte au chiffre de huit les personnes à sa charge. Bon! Le public est bien obligé de savoir ce compte, puisqu'on lui en rebat les oreilles. Que le roi accepte les deux cents mUlions, il n'offrira plus je Favoue, aucun intérêt dramatique. Mais s'il les repousse, quelle injustifiable folie I Car enfin la descente en Illyrie peut échouer, et la Diète n'offrira plus les deux cents millions. Que feront alors Frédérique et Christian ? Que deviendra leur malheureux enfant le prince Zara?
Vils détails d'argent I dira-t-on. Encore une fois, l'auteur nous tient le nez sur ces chiffres et l'affreuse question d'argent nous rend caduc l'héroïsme de la reine qui persiste à repousser les deux cents millions avec horreur. Je n'admire point un héroïsme que je ne comprends pas. Le spectateur sensé trouve inhumaine et extravagante cette reine qui veut faire vivre tout le monde de sublimité; il trouve maniaque Elisée Méraut, le précepteur à théories, qui espère insuffler une âme royale à son élève par la méthode Jacotot ou tout autre semblable.
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Le spectateur philosophe, de son côté, songe que rhéroïsme et la parfaite vertu ne sont pas toujours identiques au devoir; ou plutôt il songe que pour les rois, comme pour les simples mortels, il est des occasions dans lesquelles la première vertu, c'est la sagesse, Fhéroïsme le plus haut, c'est le renoncement sincère à Timpcussible et la résignation. La parfaite vertu et Théroïsme ont besoin pour subsister de s'appuyer sur un substratum positif, soit un capital certain encore que modique, — or, Christian est ruiné jusqu'au dernier liard, — soit sur une aptitude à quelque métier, — or, Christian n'a été élevé pour aucun, si ce n'est pour celui de roi où le chômage devient fréquent. En vain ce déclamateur insupportable d'Elisée Méraut, en vain cette reine chimérique qui dîne bien soir et matin, sans se demander d'où vient le dîner, déclarent avec un accent superbe que ce serait le déshonneur et l'ignominie d'abdiquer une couronne qu'on n'a plus et de reprendre les deux cents millions sur lesquels on a droit, de laisser l'ombre pour la proie I Je crains de bien autres ignominies pour le roi, dans l'état de fortune où il est tombé, s'il refuse l'arrangement proposé par la Diète. Avant six mois, nous le verrons, voyageur royal de commerce pour société de crédit, ambassadeur accrédité près des cours et gouvernements d'Europe par les entreprises d'escroqué^
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rie en commandite. Avant six mois, il sera à Laybach, son ancienne capitale, sollicitant de la Diète la concession d'un Crédit foncier dlllyrie pour la maison Tom Levis, Leemans et G*.
Tom Levis, Leemans Sephora, fille de Leemans et femme de Levis, forment avec le valet de chambre Lebeau, factotum du roi, une bande de rongeurs qui se sont associés pour dévorer les deux cents millions offerts par la Diète d'Illyrie, après qu'ils auront mis Christian dans une situation où il sera forcé de les accepter. La bande, au théâtre, a révolté le public qu'elle avait su prendre et 3ubjuguer dans le roman. On n'a voulu voir en elle que l'invention d'une fantaisie grossière. Quoi I de tels personnages, sortis de tels bas-fonds, peuvent-ils atteindre et mettre en exploitation l'une des plus anciennes dynasties de l'Europe I Oui, quand cette dynastie se décompose. Les spectateurs là-dessus jugent d'instinct; ils se trompent, et cependant on ne saurait les en blâmer; c'est au dramaturge à créer chez eux la croyance aux choses qu'il dramatise. Le petit nombre de gens au fait de Paris savent bien que tout le vilain monde conduit par Tom Lévis existe dans la ville cosmopolite et s'y démène de la façon que dévoile M. Paul Delair, après M. Alphonse Daudet. On pourrait dire le vrai nom de la chaste juive Sépbora ; dans quel magasin de modes, elle
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était première; quel prince dépossédé lui a bâti son élégant hôtel de l'avenue de Messine, sans avoir jamais été admis seulement à lui baiser le bout de Tépaule. On pourrait nommer également Leemans; à la vérité Leemans, quand il se mit à brocanter des couronnes, avait quitté depuis longtemps son bricà-brac du ghetto de Coblentz pour le superbe palais qu*il s*est édifié rue Monceaux; il aurait pu déjà à ce moment-là s'approprier, avec plus d*autorite, le mot du Leemans de la pièce : « Juif et brocanteur je suis le roi du monde 1 » On vous présentera en chair et en os, si vous y tenez, Tancien factotum Lebeau qui sera candidat Tannée prochaine à la députation, et le bookmaker, Tom Lévis, placier en maisons et usurier en tableaux. Mais « le vrai peut quelquefois!... » Je remarquais plus haut que personne n'avait possédé comme Scribe Fart de rendre vraisemblable au théâtre ce qui n'est pas vrai. Que nos auteurs actuels méprisent cet art tant qu'ils voudront! Mais qu'au moins ils apprennent celui de ne pas rendre complètement invraisemblable ce qui est rigoureusement vrai!