CHAPITRE PREMIER
DE FRANCE EN PERSE, A LA SlITE DE SA MAJESTE NASR EI)-niN CHAH.
Si la relation du vovagc fait en Europe par Nasr ed-Din Chah en 1889 est un jour publiée, on v lira ces lignes, dont je dois la tradu6lion à l'obligeance du premier interprète de Sa Majesté : «Le médecin-chet Tholozan, notre médecin, nous a présenté M. Feuvricr, jeune médecin militaire français, qui a longtemps servi le prince de Monténégro. Il était en uniforme & avait l'air à la fois martial ik agréable. C3omme le médecinchef Tholozan veut rester à Paris, il nous recommande ce doiflcur pour le remplacer auprès de notre personne. Nous agréons sa demande.»
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Présente au chah le i'"' août, de la façon dont il vient d'être dit, après avoir été mis à sa disposition par le ministère des affaires étrangères. Sa Majesté me tendit la main ik, le sourire aux lèvres, me dit en français ces quatre seuls mots : «Vous êtes mon médecin. » Et voilà pourquoi je suis en route pour la Perse, à la suite de Sa Majesté iranienne '^\
10 août 18S9. — Nous avons, à deux heures de l'après-midi, quitté Paris où l'Exposition bat son plein <S: nous roulons sur la ligne de Belfort.
A Gret2, une jeune fille vient offrir des journaux au chah; il en choisit deux agrémentés d'illustrations ik donne une pièce d'or en échange.
Une foule compa6le se presse partout aux abords de la gare de Troyes; des gamins sont perchés sur les arbres, il y en a même d'échelonnés le long des poteaux du télégraphe; tout ce monde est en joie & crie à tue-tête : «Vive le chah!» jusqu'à notre disparition.
Nasr ed-Din, quoique habitué aux manifestations svmpathiques des Parisiens, est agréablement surpris par ce spe(il:aclc inattendu; il perd son sérieux & rit de bon cœur en voyant la gymnastique de cette fourmilière d'entants.
Nous sommes en pleine campagne : brusquement le train s'arrête; les employés inquiets vont cS. viennent avec précipitation le long des w^agons, interrogent du regard chaque compartiment; les voyageurs sont aux portières, se demandant ce qui est arrivé. C'est le favori, Azi;; es-Sultan, qui, en s'amusant ou par malice, a fait tonélionner le signal d'alarme.
A Vesoul, pendant une courte halte, j'ai la satisfaéHon d'embrasser des parents venus de Saulx, le village où je suis
^'^ Dès le 29 juin, le ministre des remplie auprès de S. A. le prince de
affaires étrangères — dont je dcpen- Monténcfgro — m'avait avise que
dais encore, étant à peine de retour j'allais être attache à la personne de
d'une mission semblable que j'avais S. M. le chah de Perse.
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ne, me faire leurs adieux. Ils pensent bien ne plus me revoir : p)ur eux, la Perse est (c au bout du monde », comme ils ont coutume de dire.
Un dîner nous est servi à la gare de BeUort. Ensuite, au milieu de la nuit,* nous reprenons notre train cS. traversons un coin de la Suisse pour nous rendre à Bade, où nous arrivons à on;^e heures du matin.
Le chah, de cœur avec nous, n'a pas voulu fouler la moindre parcelle du territoire alsacien <Sv entrer en Allemagne par cette terre française.
Cx:tte première journée de route s est écoulée de manière à me faire bien augurer de celles c|ui stiivront. Nous étions quatre dans le même compartiment. Mes trois compagnons, deux chambellans cS. un secrétaire de légation, parlant tous français, se sont montres d'une grande amabilité. Les gèncTaux Aboul Hassan Khan <Sv Ahmed Khan sont deux jeunes Kurdes aux cheveux <S: aux veux noirs, caraci:èristic]ues de leur origine; Tun a l'esprit enjtniè, Tautre est plutôt sérieux; amis intimes, ils rivalisent de zi\c \ de dévouement au service de leur souverain en qualité de chambellans. Mir/a Riza Khan, secrétaire de la légation de Perse à Pétersbourg, est appelé, parait-il, à im brillant avenir; il a su plaire au premier ministre, qui le destinerait à un poste diplomatique important.
// août» — Le grand-duc de Bade, dont nous sommes les hôtes au nouveau château, nous fait à tous, en nous recevant, l'impression de se soumettre à une corvée. Néanmoins, il ne néglige rien pour distraire son roval visiteur durant six longs jours : grands dîners, feu d'artifice, représentation au théâtre, soirée de prestidigitation, excursion à- Heidelberg <S: chasse dans la foret Noire.
Bade n'est plus la ville populeuse ik animée du temps de la roulette & du trente & quarante. L'allée de Lichtenthal, la Trinkhalle <S: la maison de conversation semblent désertes <S:
vides à qui les a vues alors que chacun pouvait tenter fortune sur les tapis verts de la salle de jeu. Cependant, l'amélioration apportée depuis cette époque dans les établissements de bains est sensible & même remarquable, si Ton en juge surtout par les bains Frédéric 5 mais qu'est ceci comparé à l'attrait du jeu !
Au dîner de gala, je suis entre deux généraux : l'un, à face mobile, parle sans cesse & me dit avoir «des amis dans l'armée française»} l'autre, à figure de bronze, où n'a jamais dû même s'ébaucher un sourire, ne dit mot de tout le repas, comme s'il (îbéissait à une consigne.
Le grand-duc porte au cou le portrait du chah entouré de diamants, le Timsal houmayoun, la plus haute décoration persane, qui lui a été remis pendant la journée.
Le prince Maximilien (communément appelé Max), neveu du grand-duc, grand jeune homme bien découplé qui semble heureux de revêtir l'uniforme d'officier prussien, vient causer avec moi après le dîner. Mon long séjour au Monténégro, dont il a connaissance, me vaut cet honneur. Nous parlons du pays ik de ses habitants, de la famille régnante, en particulier de la princesse Militza, qui vient d'épouser le grand-duc Pierre Nicolaïevitch, & de sa sœur, la princesse Anastasie (Stane), fiancée au prince Romanovski, duc de Leuchtenberg. 11 me dit que, par sa mère, il est parent du prince Romanovski, ik je me rends compte par là de son désir de connaître la princesse Anastasie de Monténégro.
La soirée se termine par une séance de prestidigitation, à la maison de conversation , où nous descendons à travers Bade illuminé.
Le vieux château de Hcidclbcrg, que nous allons visiter le 14, paraît intéresser le chah. 11 s'en fait raconter l'histoire, &, apprenant que les Français ont contribué à sa dcstruélion, il me regarde d'un œil malin en hochant légèrement la tête. S'il admire cette superbe ruine <S: la vue dont on jouit de ses
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terrasses, en revanche, le tonneau monstre, qui emplit une cave, le laisse tout à fait froid.
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