‹ Trois ans d'esclavage chez les Patagons: recit de ma captivitéChapitre 11 sur 17 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Fêtes religieuses des Indiens.

A de certaines époques de Tannée les Indiens observent des fêtes religieuses. La première a lieu dansTété, et elle est consacrée au Dieu du bien — Vita-ouènetrou — dans le but de le remercier de tous ses bienfaits passés et de le prier de les leur continuer dans Tavenir.

C'est généralement le grand Cacique qui en fixe l'époque et la durée. D'après ses ordres, tous les chefs des tribus réunissent leurs administrés, soit dans leurs parages respectifs, soit dans un endroit désigné.

Les préparatifs se font avec toute la pompe religieuse dont ils sont capables ; ils se graissent les cheveux et se peignent la figure avec plus de soin que de coutume. Les vêtements

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des riches se composent pendant ces grands jours de tons les objets volés aux chrétiens, et (ju'ils ont conservés à cet eflFet avec le plus grand soin. Les uns sont revêtus d'une chemise qu'ils ont soin de laisser flotter au-dessus des mantes dont ils s'entourent la taille ; d'autres n'ay: nt point de chemise étalent avec orgueil à l'admiration de tous, un mauvais manteau espagnol, ou une bien courte veste que n'accompagne pas un pantalon; d'autres enfin, couverts seulement d'un pantalon souvent mis sens, devant derrière, sont coiffés d'un képi sans visière, ou d'un chapeau à haute forme, et chaussés tantôt d'une botte ou d'un soulier. Rien n'est plus comique que ces accoutrements bizarres, portés par des hommes dont la gravité habituelle se maintient même pendant le cours de cette fête durant laquelle il est expressément interdit de rire.

Dès le commencement de la cérémonie, les femmes transportent provisoirement leurs tentes au centre de l'emplacement choisi par le Cacique. Les hommes n'arrivent que quand ces préparatifs sont achevés ; ils en font trois fois le tour au grand galop, en poussant le cri

de guerre et en agitant leurs lances. Ces trois tours terminés, ils se placent sur une seule file et plantent leurs lances sur un front dont la régularité parfaite flatte le coup-d*œil. Les femmes vont ensuite prendre la place de leurs maris, qui, après avoir mis pied à terre pour attacher leurs chevaux, s'en reviennent former un second rang derrière elles.

♦La danse commence alors, sans changement de place autrement que de droite à gauche. Les femmes chantent sur un ton plaintif, et s'accompagnent en frappant sur un tambour en bois recouvert de peau de chat sauvage, bigarré de couleurs et de dessins semblables à ceux qu'elles ont sur la figure. Les hommes pirouettent sur eux-mêmes en boitant de la jambe opposée à celle de la femme, et soufflent à pleins poumons dans un morceau de jonc creusé qui rend le son aigu et étourdissant d'une clé de gros calibre.

Cet ensemble est de l'efi'et le plus original, vu la contrariété des mouvements de part et d'autre et la raideur des danseurs. A un signal du Cacique présidant la fête, des cris d'alerte retentissent, les hommes sautent vivement à

cheval, interrompant ainsi brusquement la danse pour se livrer aune fantasque cavalcade autour de l'emplacement de la fête, tout en agitant leurs armes et en poussant de nouveau le sinistre cri de guerre qu'ils font retentir dans leurs pillages.

Dans les intervalles que laissent ces courses eiïrénées, chacun se rend visite dans l'espoir de déguster un peu de laitage pourri conservé dans un cuir de cheval ; c'est un mets des plus friands selon eux, et qui leur procure cependant le doux effet d'une copieuse médecine.

Le quatrième jour, dès le grand matin, pour clore la cérémonie, un jeune cheval, un bœuf et deux moutons donnés par les plus riches d'entre eux sont sacrifiés à Dieu. Après les avoir renversés sur le sol, la tête tournée du côté du levant, le Cacique désigne un homme pour opérer l'ouverture de la poitrine de chaque victime et en extirper le cœur, qui palpitant encore est suspendu à une lance inclinée vers le levant. Alors la foule empressée et curieuse, les yeux fixés sur le sang qui coule d'une large incision faite à cet organe, tire des augures qui presque toujours

sont à son avantage : puis elle se retire dans son lieu d'habitation, pensant ,que Dieu, fort satisfait de sa conduite, lui sera favorable dans toutes ses entreprises.

La seconde fête a lieu dans l'automne; elle est célébrée en l'honneur de HouacouvoUy directeur des esprits malfaisants. Elle a pour but de le conjurer d'éloigner d'eux tous maléfices.

Ainsi que dans la première fête, les Indiens se parent de leur mieux et s'assemblent par tribus seulement, chaque cacique en tête.

La réunion de tout le bétail a lieu en masse. Les hommes forment alentour un double cercle, galopant sans cesse en sens contraire afin qu'aucun de ces fougueux animaux ne s'échappe. Ils invoquent Eùuacouvou à haute voix et renversent goutte à goutte du lait fermenté contenu dans des cornes de bœuf que leur présentent leurs femmes pendant qu'ils font le tour des animaux. Après avoir réitéré trois ou quatre fois cette cérémonie, ils jettent sur les chevaux et sur les bœufs ce qui reste de laitage, afin, disent-ils, de les préserver de toute maladie; après quoi, chacun

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sépare son bien et le conduit à quelque distance pour revenir ensuite s'assembler de nouveau autour du cacique, qui, dans un long et chaleureux discours les engage à ne jamais oublier Houacouvou dans leurs prières, et à se préparer promptement à lui être agréable, en allant chez les chrétiens porter la désolation et augmenter leurs troupeaux. Chacun reconnaissant la sagesse d'un tel conseil, agite ses armes en priant Houacouvou de les bénir et d'en faire dans leurs mains des instruments de bonheur pour leurs tribus et de mort pour tous les chrétiens qui tenteraient de leur disputer leurs biens ou leur vie.

Ces êtres n'ont aucun sentiment de pitié ; Plus ils font de victimes, plus ils s'en enorgueillissent. Ils considèrent les êtres civilisés comme des sorciers et des ennemis; ils les accusent de tous les maux qui peuvent les atteindre.

Avant l'apparition des owijfn^ca^, disent-ils, nous vivions paisiblement sur tous les points de cette terre qu'ils nous ont ravie par la force, sans respect pour la volonté de Dieu

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qui nous y a fait naître et nous en a donné la propriété. A qui donc sont ces bœufs et ces chevaux, créés comme nous dans ces parages, sinon à nous? téonas-ouignecaës — ces chiens de chrétiens, — ne nous ont point épargnés; non-seulement ils nous ont ravi nos biens, mais ils n'ont pas craint de tremper leurs mains, avides d'or, dans notre sang. A tout jamais ils seront nos ennemis ; nous lutterons contre eux jusqu'à la mort pour leur reprendre peu à peu ce qu'ils nous ont dérobé d'un seul coup. Pourquoi ces chiens de chrétiens sont-ils assez téméraires pour venir jusqu'ici au lieu de rester chez eux ? Dieu nous ordonne de troubler leur tranquillité et de nous opposer à la réussite de leurs projets. Il nous commande de leur prendre leurs femmes et leurs enfants pour nous en servir comme d'esclaves.

Telles sont les idées de ces êtres que nous appelons sauvages.

Les Indiens croient aux talismans. Ils considèrent et conservent comme tels maints objets insignifiants, tels que : les boules de poil durci qu'ils trouvent dans le corps des

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bœufs ou les amas graveleux qui se forment souvent dans les rognons des chevaux qui n'ont, la plupart du temps pour s'abreuver, que des eaux calcaires. Le grand Cacique Galfoucourah porte sur lui une sorte de relique assez curieuse qu'il trouva étant tout enfant. C'est une petite pierre bleue, dont le nom lui est resté, à laquelle la nature s'est plu à donner presque une forme humaine ; la superstition des Indiens la leur fait regarder comme un talisman. Selon eux, Houacouvou ne Ta fait tomber entre ses mains que pour le préserver de tout danger et pour le rendre invincible. C'est à elle qu'ils attribuent tous les succès de Calfoucourah : ce qui les confirme dans cette croyance, c'est l'organisation vraiment exceptionnelle de ce chef et son inteUigence très-supérieure à celle de tous les autres caciques qui s'accordent à dire que jamais ils ne pourraient le remplacer. 11 n'est pas jusqu'aux Hispanos-Américains, auxquels il a fait tant de mal, qui ne se plaisent à reconnaître et à admirer sa bravoure et ses capacités hors Hgne.

Cet homme, j'en suis convaincu, n'aurait

point été ennemi de la civilisation, car il était doué d'instincts généreux. Il avait le sentiment de la justice, mais malheureusement pour les Argentins, pour lesquels sa soumission eût été la source de grandes richesses, leur manque d'habileté et leur inconstance en politique ont détourné ses bonnes dispositions.

Ce chef pour conserver toute son autorité sur les êtres farouches qu'il commandait et commande peut-être encore dut forcément refouler au fond de son cœur tous ses bons sentiments. Cependant, je lui dois lavie^ et le jour où pour me la laisser il renvoya, en les déboulant deleur demande, tous ceux qui avaient juré ma mort, ne fut pas la seule preuve que j'eus de sa générosité.

Plusieurs fois, pendant mon séjour auprès de lui, quand nous nous trouvions seul à seul, il me tint un langage bien différent de celui qu'il employait devant témoins , et il me prodigua des marques de la plus grande sympathie. Il sut fort bien me faire comprendre que je ne devais pas lui en vouloir lorsqu'il me brusquait, car ce n'était souvent que le résultat de la violence qu'il se faisait à lui-même

pour résister au désir de m'être utile, cela étant incompatible avec sa position et avec la surveillance qu'exerçaient sur lui les autres Indiens ; il .^Joutait que si jamais je recouvrais ma liberté par suite de circonstances inattendues, il souhaitait vivement que je me souvinsse de lui comme d'un ami sincère. Cependant je dois dire que malgré toutes ses belles paroles et toutes ses marques de sympathie auxquelles il fallait que j'eusse Tair de croire aveuglément, je savais fort bien, que le cas échéant, la haine la plus implacable trouverait seule place dans ce cœur Indien si je lui laissais entrevoir le vif désir que j'éprouvais de m'affranchir.

Néanmoins, j'affectai de paraître très-reconnaissant de tous ses bons procédés, que je tenais du reste à mériter tant que je serais près de lui. Pour lui en donner une preuve, je lui proposai un jour de semer tout un sac de maïs provenant d une expédition dans la province de Buenos-Ayres. Cette offre lui plut infiniment : nous choisîmes ensemble un endroit propice, et, chaque malin, dès l'aurore, je me mis à travailler. Je fis d'abord un

fossé sfôsez large, pour empêcher le. bétail de pénétrer dans le champ.

Galfoucourah venait jusqu'à deux et troig fois par Jour, suivre des yeux mon travail et m'enoourager. Il me faisait fumer sa pipe et m'appelait son fils; Quand j'achevai ce fossé qui était large d'au moin§ un mètre cinquante et profond de deux, il me fit venir dans un roukah et après m'avoir fait partager son re^ pas^ il mefit présent d'un manteau : quoiqu'à dettii usé^ cet objet me causa une grande jniç car c'était le premier vêtement que je possédais depuis le commencement de ma captivité.

J'avais déjà beaucoup fait: en creusant le fossé, mais l'embarras pour moi était de trouver un moyen de labourer cette terre, non défrichée. Il me manquait pour cela une efcarrue. J'aurais sans doute été réduit à la bêcher avec mon incommode pelle ,el je n'aurais (jue fort lentement avancé dans ce travail fatiguantji si je n'eusse eu le ^nheurde trouver dans le voisinage une hache que je pus affiler. A Taide de cet instrument j -abattis un ' petit arbre: don t une des branclteç foririait avec

le tronc un angle aigu, et je taillai rextrémité en forme de soc. Au nombre du bétail se trouvaient deux bœufs de labour que j'attelai tant bien que mal à cette charrue grossière ; à force de persévérance je parvins à labourer passablement Tenclos, lequel avait environ cinq cents mètres carrés. Quand je l'eus ensemencé je chargeai de pierre un fort cuir de bœuf auquel j'attelai trois chevaux, et je m'en servis pour herser. La nature ayant pris soin de faire le reste, je vis bientôt éclore une grande quantité de tiges de maïs qui, en peu de temps donnèrent une récolte magnifique. Ce succès me captiva complètement l'amitié et les bonnes grâces de Calfoucourah et celles de ses trente-deux femmes qui parurent redoubler encore pour moi d'attentions et d'égards.

Un jour voulant, selon mon habitude, abattre un bœuf d'un seul coup de poignard au défaut de la nuque, un lazzo qui le retenait s'étant rompu, je manquai mon coup, et je fus piétiné par l'animal furieux et blessé, de dessous duquel on ne m'arrachât qu'à grand peine tout sanglant et meurtri. Tandis qu'il

me labourait le corps de ses cornes, j'avais perdu connaissance: lorsque Je revins à moi, J'étais étendu sur des cuirs de mouton, la tête reposant sur les genoux d'une des épouses du grand Cacique, qui me prodiguait les soins les plus empressés et sembla ainsi que tous les Indiens dont J'étais entouré toute Joyeuse en me voyant renaître à la vie.

Je fus quelque temps à me remettre des suites de ce terrible accident, dans lequel J'avais failli perdre un œil, car J'avais eu une paupière déchirée.

Malgré toutes les prévenances des Indiens et toute ma diplomatie. Je n'étais pas complètement à l'abri de leurs mauvais traitements, car la superstition et l'inconstance de ces êtres méfiants les portait souvent au con traire à me faire expier dans leurs moments de colère ce qu'ils appelaient alors leur inexcusable faiblesse à mon égard.

Bien qu'il n'entrât pas dans les habitudes de Calfoucourah de se faire accompagner autrement que par ses fils ou par moi lorsqu'il voyageait, il n'accueillait pas moins avec les marques de la plus grande satisfaction tous

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ceux qui se présentaient pour lui servir d'es^^ corte.

Vu son grand âge ce chef ne conduisait plus guère lui-même les Indiens au pillage. Il se contentait de leur donner ses ordres ou ses conseils pour envaihir tel point plutôt que tel autre. Mais, quand parfois il se laissait entraîner par ses idées belliqueuses et qu'il conduisait ses soldats, il emportait avec lui ses principales richesses, consistant eSri éperons et étriers d'argent, et il ernmenâit la plupart de ses femmes. Là se bornait toute sa distinction d'avec le commun des Indiens, qui seuls praiaient part au combat. Ses droits n'allaient pas jusqu'à s'attribuer une- part quelconque du butin ; mais comme il était généralement aimé et vénéré de chacurt, tous mettaient leur orgueil et leur amourpropre à lui offrir de nombreux troupeaux, composés des plus beaux animaux pillés, ou bien encore à lui faire don de quelques captives qu'il vendait généralement à vil prix aux Indiens des tribus Soignées.

Calfoucourah habitait une vaste tente abondamment pourvue de toutes choses tbrttiant

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le confortable des Indiens. Et sous son toit fragile un Européen eût certes pu trouver bien des richesses entassées pêle-mêle.

Depuis plus de six mois je vivais près de cet homme, lorsque de nouveau les Indiens sentirent la nécessité de traiter avec F un ou Tautre parti politique des Hispan os-américains dont la surveillance de plus en plus active s*opposait à leurs terribles invasions.

Ils hasardèrent près des uns et des autres des démarches pacifiques dont le résultat devait influer beaucoup sur ma destinée.

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