‹ Trois ans en JudéeChapitre 13 sur 119 · Herod., 102, Uv.l · texte numérisé non relu

Herod., 102, Uv.l

s'accorde à y voir un flux de sang. Nul doute que la tradition recueillie par Fhistorien grec ne soit une trace du fait consigné dans les livres saints. L'idée bizarre de venger une profanation en attirant sur les coupables un châtiment si extraordinaire ne peut être une pure imagination et doit avoir une origine réelle dans le souvenir d'un événement de^ temps anciens. Cet événement serait, selon moi, la punition des Philistins qui enlevèrent l'arche d'alliance.

Nous venions d'aborder sérieusement la montagne : le chemin, étroit et rocheux, n'était plus qu'un défilé d'une pente rapide , appelé par les Arabes Ouady-Aaly. Trois quarts d'heure après l'entrée de ce ravin , la route s'élargit, la vallée devient moins abrupte, et l'on se trouve au milieu d'une espèce de bassin dont le centre est occupé par un gros bouquet de chênes verts. C'est ce qu'on nomme l'arbre de l'Imam- Aaly {Chejrèt-Imarri'Aaly ) , délicieux endroit de repos pour la halte du déjeuner. Nous nous étendîmes à l'ombre , le dos appuyé aux ruines d'un ancien oratoire

musulman , devant une petite citerne dont la voûte est effondrée et qui ne retient plus l'eau des pluies. Tout en faisant , d'un excellent appétit , une collation plus que médiocre , nous écoutâmes la légende suivante , que nous servît Hadji-Moustapha en manière d'assaisonnement :

« Dans les premiers temps de l'islam, Seid- Aaly était un riche et vaillant cavalier au pays d'Yemen. Aucun de ses voisins ne pouvait lutter contre sa puissance , et Dieu favorisait ses entreprises , bien qu'il fût encore dans l'ignorance de la vraie foi et aveuglé par les ténèbres de Tidôlâtrie. Tant grande était sa réputation de bravoure que le pacha qui gouvernait le pays au nom du sultan de Roum voulut à tout prix s'attacher ce puissant auxiliaire contre les invasions des gens du désert, et lui donna comme épouse sa fille unique , la belle Mériem.

« L'heureuse nuit que celle où , après trois jours de fêtes magnifiques, Seid-Aaly vit entrer dans sa tente sa jeune fiancée ! Enlevant , selon l'usage , à la pointe de son sabre , le voile

doré qui la dérobait encore à ses yeux impatients , il resta comme ébloui en contemplant un visage plus gracieux que celui des péris , plus élincelant que la lune en son plein. Cependant, tandis qu'immobile, ravi, hors de lui-même , il sent s'allumer dans son cœur le feu de l'amour , une force invincible enchaîne son corps et paralyse sa volonté. C'est que l'éternelle vérité vient de se révéler à lui, dans sa splendeur incréée qui absorbe tout éclat terrestre. Devenu subitement musulman par la grâce d'en haut , il prononce les mots sacrés de la profession de foi et veut faire partager à Mériem le mième bonheur. Mais les yeux de celle-ci restaient fermés à la lumière céleste; elle refuse de confesser l'unité de Dieu.

« Seid-Aaly, malgré l'ardeur de ses désirs, s'abstint d'user de ses droits , et permit à l'épouse vierge de retourner chez son père , lui faisant promettre qu'au jour où son âme s'ouvrirait à la doctrine du salut , elle viendrait le rejoindre et lui rendre un bonheur désormais impossible sans elle.

« Depuis ce jour la paix s'enfuit du cœur de Seid-Aaly; abandonnant ses fidèles compagnons , ses riches troupeaux , le désert où s'était passée sa jeunesse , il vint dans cette vallée, caché sous des haillons de derviche, et consacra son existence à oflfrir de Teau aux voyageurs.

« Plusieurs années se passèrent : il persévérait dans ses prières et ses bonnes œuvres , suppliant le Miséricordieux de l'enlever de ce monde ou de le réunir h Mériem. Un jour qu'il prenait le repos de midi dans cette petite grotte, là-bas de Taulre côté du chemin^ il croit voir en songe s'avancer vers l'ermitage sa fiancée , revêtue d'une riche parure nuptiale, mollement étendue sur un brancard d'or que portent deux génisses éclatantes de blancheur. La joie l'éveille , et il trouve devant lui , le front dans la poussière , une pèlerine dont les vêtements sont en lambeaux , dont les pieds, déchirés aux ronces du chemin, ont tracé jusqu'au seuil de sa retraite une empreinte sanglante. Il s'approche , il reconnaît sa Mériem si désirée qui , sur le

point d'expirer de fatigue , le salue par les mots sacrés de la profession de foi. Il se précipite sur elle , dépose un ardent baiser sur ses lèvres , et avec ce premier baiser s'envolent, deux âmes, qui ne se quitteront plus dans le séjour du bonheur éternel.

« Là où l'on trouva les corps inanimés des deux fidèles serviteurs de TUnique , les anges firent croître un bouquet de chênes , et Ton construisit un lieu de prière avec une fondation (wahouf), pour que le voyageur y puisse trouver toujours de l'eau et bénir la mémoire du saint imam. L'indifférence du siècle a tout laissé tomber en ruines, à la honte des administrateurs du wakouf ; aussi Dieu les jugera , lui qui seul connaît le mérite des actions des hommes. »

Hadji-Moustapha finissait en même temps sa narration et son tchibouq : le moment était venu de se remettre en marche.

Au point culminant de la vallée, on traverse, par un chemin détestable , une plantation d'oliviers où se blottit le village de Sarris. A droite, sur le flanc de la montagne, à cent pas

environ de la route , est une petite source de bonne eau cachée dans les rochers. Des pierres sans nombre obstruent le chemin et font trébucher les chevaux ; pendant une heure on parcourt un plateau ondulé, tout couvert de hallJers verdoyants , et l'on arrive , par une pente toujours ascendante , à la montagne où s'élève le village d*AbovnGosch.

Ce village, que les Arabes appellent Elqarriè ou QuarneUéi-Aanéb ( village des raisins ), est situé à mi-côte, à droite de la route, à la naissance d'une vallée fertile , couverte de figuiers et de vignes. On s'accorde à y reconnaître le Keriat^Yéharim des Écritures, appelé aussi Keriat'Baala *, où l'arche demeura pendant vingt ans déposée dans la maison d'Abinadab , sur le coteau *. C'est aujourd'hui la résidence d'un cheikh de paysans assez brouillon , assez remuant , que , dans le style de la Genèse , on appellerait le roi des Beni- Malek.

Page 1