‹ Trois ans en JudéeChapitre 36 sur 119 · Jean, XX · texte numérisé non relu

Jean, XX

Quant à la tradition qui place dans cette chapelle le crâne d'Adam , le père du genre humain, j'éprouve, je l'avoue, une certaine difficulté à en admettre l'authenticité, bien que cette croyance soit fort ancienne, puisqu'elle a motivé la présence du crâne au pied de tous les crucifix. J'aime mieux y voir une idée philosophique, un rapprochement plein de poésie (jui fait tomber sur la tête du premier pécheur la première goutte du sang rédempteur de l'humanité.

Les cérémonies religieuses sont fort nojnbreuses autour du saint Sépulcre ; celles de la semaine sainte y attirent surtout un grand concours de pèlerins de tous pays. L'intérieur du temple offre alors l'aspect le plus saisissant, si l'on ne cherche dans la réunion de ces hommes si divers par leur nationalité, leurs mœurs et leurs costumes qu'une seule et même pensée, l'adoration d'un Dieu unique. L'impression sera pénible au contraire, si, s'attachant seulement au spectacle matériel, on ne voit qu'une profanation dans cette installation de trois jours durant lesquels.

hommes, femmes et enfants s'établissent dans l'église comme sous leur tente.

Je ne rapporterai point les cérémonies catholiques de la Pâques; elles ne diffèrent d'ailleurs de celles que nous connaissons que par le caractère plus imposant et plus solennel inspiré par les saints lieux. Mais je signalerai la curieuse cérémonie du feu nouveau , une des plus en honneur parmi les schismatiques.

Le samedi saint, sur le midi, les soldats du sultan entrent dans l'église pour maintenir la tranquillité parmi les nombreux pèlerins dissidents qui en envahisscAt l'enceinte. Ils les font placer sur deux flics autour du saint Sépulcre, et c'est à grand'peine qu'ils empêchent les cris, les chants, les danses de ces impatients fanatiques. Le clergé des Grecs, celui des Arméniens, des Cophtes et des Abyssins non unis se met en marche processionneliement, et successivement fait le tour du saint tombeau. — La surexcitation de la foule parait s'en augmenter. — Enfin arrive l'évêque qui se dirige vers la cha-

pelle de l'Ange dont on ferme soigneusement les portes après son entrée.

Auboutdequelques instants passés en prière, l'évêque lance par deux trous pratiqués dans les murs de la chapelle, un faisceau composé de trente-trois cierges allumés représentant les*

trente-trois années du Sauveur. Ce faisceau est recueilli par un individu dont la famille jouit de ce privilège depuis les temps les plus reculés. Triste privilège qui ne laisse pas que d'entraîner avec lui un danger! A peine en possession de ce feu, la foule se précipite sur lui, chacun cherchant à allumer un faisceaui semblable au sien. Rien ne peut donner une idée du spectacle qui s'offre alors aux regards; c'est une mêlée infernale éclairée par les lueurs rougeâtres de sept ou huit mille torches. Tous vocifèrent à qui mieux mieux, se poussent, se culbutent; les hommes se brûlent avec frénésie la figure et les bras ; les femmes suivent cet exemple et l'exagèrent; je ne saurais dire où s'arrêteraient ces frénétiques démonstrations, si les soldats turcs , impassibles spectateurs

de ces désordres, n'y mettaient un terme.

Alors, chacun d'éteindre ses cierges à l'aide de son tékié^, qu'il emporte ensuite et conserve précieusement pour s'en faire couvrir la tête après sa mort.

J'allais oublier de citer une de ces étrangetés dont je fus témoin et qui mit le comble à ma surprise. Pour frapper plus vivement l'imagination du peuple , l'évêquc grec, dont les prières viennent d'opérer un miracle en faisant descendre le feu du ciel, sort en courant de la chapelle de l'Ange, et se dirige vers son couvent, vêtu d'une simple chemise, les yeux hagards, les cheveux en désordre, en un mot avec la contenance d'un homme inspiré qui vient d'être en rapport immédiat avec la divinité.

Heureux ceux qui, dans ce moment, peuvent de la main toucher le saint homme.

1. Serre-tète blanc que porte les Orientaux sous leur bonnet rouge, appelé tarbouche.

Une noce arabe chez les latins. — Musique fantastique.

Cérémonies du mariage.

Je sortais de diner, m'apprétant à faire un tour daos cette ville où parmi tant de souvenirs de toutes les époques j*y en avais laissé moi-même quelques-uns ; un jeune Latin , âgé de seize à dix-huit ans, m*altendait assis sur le seuil de ma chambre, armé d*un grand cierge en cire blanche. A mon approche, il se leva et, m'appelant par mon nom, il m'offrit son flambeau, m' invitant pour la soirée même à la noce de sa sœur.

Tout étonné, je demandai naïvement à cet ami si intime comment il s'appelait. Au sortir de l'enfance, quatre ans sont un siècle et suffisent pour produire unt homme, tandis que vers la trentaine, quelques années modifient peu la physionomie. Le petit Àïssa était donc bien grandi, bien changé, et sans être accusé de manquer de mémoire, j'avais pu ne pas reconnaître dans ce grand garçon le gamin vif et intelligent qui, lors de mon dernier voyage, m'avait accompagné dans toutes mes courses, et qui, lui, ne m'avait pas oublié, comme le prouvait sa démarche tout affectueuse. Apprenant mon arrivée, il avait voulu être un des premiers à me souhaiter la bienvenue. J'acceptai l'invitation, et rendezvous fut donné pour huit heures du soir, à la maison de Varoncé (fiancé).

« Mais à quoi bon cette grande chandelle , lui demandai-je ? Dois-je l'emporter avec moi? Joue-t-elle un rôle dans les épousailles?

— Certainement, me répondit-il, gardezvous bien de l'oublier, c'est votre lettre d'invitation. »

Dans ce pays od les anciens usages ont la vie dure et tenace, les flambeaux de Vhyménée ne sont pas seulement une formule, une périphrase rebattue à l'usage des anciens rimeurs classiques, c'est une belle et bonne réalité.

A huit heures je pars pour la maison nuptiale qui n'est pas éloignée, et que je trouve facilement, grâce à l'harmonie qui s'en échappe. Les voisins sont des gens bien heureux!... Celte harmonie, c'est un mélange irritant de voix féminines et d'instruments barbares : les voix féminines lancent, comme des fusées, deux notes à l'octave, formant un chant monotone dont les paroles, qu'il est presque impossible de distinguer, sont des improvisations à la louange de l'épousée, de sa famille, des principaux invités. Celte poésie de circons.lance (on l'appelle zagharith)^ se compose de quatrains , hurlés plutôt que chantés, sur ces deux éternelles notes, et après chaque quatrain éclatentle gloussement, l'ululation, le glouglou de tout le chœur. Ce dernier cri est peut-être ce que les Grecs appe-

laient alaly (AXaXiî), cri de joie et de douleur, cri de guerre, cri de victoire. Au bout de quelque temps, cela devient d'un effet trèsagaçant sur les nerfs déshabitués de la musique orientale. Quant aux instruments, l'indispensable, la base' obligée de toute fêle, c'est le dov/mdoum, nom expressif qui nous dispense de définir le son de l'instrument. Le doumdoumse compose de deux petites timbales accouplées, formées chacune d'un hémispère de cuivre garni d'une peau tendue et rendant chacune une note différente ; on les frappe, pour obtenir cet agréable résultat, avec deux petits bâtons de bois dur, en marquant un rhythme peu varié qui se ralentit ou s'accélère selon les circonstances.

Mais, dans les grandes occasions, le doumdoum reçoit du renfort; on jouit alors d'un orchestre complet, lequel s'accroupit sur une natte, dans un coin de la chambre, et dont l'invariable composition est celle-ci :

Un violon se lançant dans les variations les plus inattendues ;

Un canoun^ sorte d'épinette à vibrations

métalliques posée horizontalement sur les genoux. Grâce aux dés de fer qui arment ses doigts, Tarliste peut, sans crainte de s'user les ongles, racler infatigablement les cordes de laiton et lutter de caprice, d'entrain et de persévérance avec le Stradivarius voisin ;

Un virtuose, accompagnant son chant monotone des ronflements prolongés de son tambour de basque.

Cette réunion mélodieuse semble ne se proposer qu^un but, celui de couvrir le tic tac du doumdoum, mais le doumdoum a toujours le dernier mot : non pluribus impar,,,.

Eh bien! vivez quelque temps parmi les peuples orientaux, habituez votre oreille aux sons fantastiques, capricieux de cette musique sauvage, et vous serez étonné d'y trouver un charme étrange, quelque chose qui diflère absolument des sensations musicales produites par l'harmonie européenne. Cette gamme par quarts de ton , qui blessait d'abord votre tympan effarouché, perdra ce caractère d'intonations vagues et fausses : les motifs sou-

Tent gracieux de la mélodie orientale ressortiront sur ce fond nuancé de d^radations délicates, comme les arabesques des cbâles indiens ou des tapis persans qui forment, avec des couleurs en apparence fausses et dissonnantes, un ensemble barmonieux où Tœil ne se beurte à rien de brusque, à nul contraste cboquant. ^

rentre donc en plein dans la fête, et je prends place sur le di^-an, dans la chambre où se trouve déjà réuni tout le personnel barbu des invités. Les femmes se livrent à la joie dans un autre compartiment, car toute réunion, sous prétexte de réjouissance ou de deuil, a toujours Forganisation de nos établissements de bains. C'est peut-être là en Orient l'obstacle le plus grand aux progrès de notre civilisation moderne. Cette séparation des sexes empècbe l'esprit de famille de se développer et paralyse dans son principe le plus vital l'esprit de société; de là, l'abjection anticbrétienne de la femme, la dépravation contre nature dès mœurs, l'indécence naïvement grossière de la conversation. Et qu'on n'en

accuse pas le Coran ; les gynécées d'Athènes valaient les harems de Constantinople , et le grec ancien avait des noms pour toutes les passions fourvoyées.

A peine ai-je bu l'inévitable café et donné quelques baisers au tchibouq, son compagnon inséparable, que les deux chebin ou paranymphes de l'époux font leur entrée offlcielle; ils viennent chercher la fiancée pour la conduire à l'église. Reçus, comme moi, dans la salle masculine, ils sont tenus, avant d'aborder l'objet de leur mission, de passer par les préliminaires obligatoires : une cuillerée de confiture et un verre d'eau, une pipe et un fidjan de café. Alors seulement ils entrent en fonctions : le père de la jeune fille les prend par la main et les conduit vers l'appartement des femmes. En ma qualité d'Européen, j'eus le privilège de les suivre.

La fiancée, emmailloltée dans un long voile de tulle rouge pailleté d'or, qui la couvrait depuis la tête jusqu'aux pieds, la fiancée, immobile, invisible, muette, était assise sur une chaise au milieu de la chambre. Autour d'elle,

toutes les femmes, parées de leurs plus beaux atours, formaient un cercle brillant de couleurs vives et de bijoux. Les chebin demandent qu'on leur livre la victime ; le père et la mère la font lever et la remettent entre

leurs mains. Les plénipotentiaires alors la placent entre eux deux, la tenant délicatement par le coude, et l'on sort de la maison.

Ici chaque invité alluma son cierge, et l'on suivit le groupe principal : les hommes d'abord, puis le peloton des femmes enveloppées dans leurs longs linjceuls blancs.

Dans le trajet jusqu'à l'église, le cortège fut arrêté par tous les amis devant la maison desquels il passa; à chaque seuil, une tasse de café fut répandue sur le chemin de la jeune fille; tous les invités furent aspergés d'eau de rose au moyen de petits vases à long col percés de trous étroits d'où distille la pluie odorante. Les compliments, les fcwmules de politesse, les souhaits de félicité se croisèrent en l'air. Par une combinaison profonde , on arriva à la porte de l'église en même temps que le cortège de l'époux, qui

avait subi les mêmes épreuves en suivant une route différente ; et sans se mêler à lui, on entra dans le temple. Devant le prêlre , les époux se trouvèrent pour la première fois côte à côte , et la cérémonie religieuse s'accomplit.

Au sortir de Téglise, les deux chœurs s'en furent chez le mari, séparément encore, mais à la suite l'un de l'autre. L'époux marchait silencieux et les yeux baissés; l'épouse, tout à fait muette et fermant les yeux sous son voile : le code des belles manières exige que les deux conjoints aient l'air aussi malheureux, aussi lugubre que possible.

Quand on arriva à la demeure du marié, nid fortuné du nouveau couple, madame, avec toutes les femmes, entra dans le compartiment réservé au beau sexe, et monsieur, qui ne. lui avait pas adressé une parole , se tint avec ses amis dans la chambre des hommes.

Des deux côtés recommencèrent alors les plaisirs les plus folâtres , les divertissements les plus variés, c'est-à-dire la musique et les pipes entremêlées de confitures, de pistaches.

(le grains de mais grillés ou couverts d'une croûte de sucre, de rahat lokoum, sorte de pâte douce dont la base est la farine de riz. Les jeunes célibataires, à tour de rôle, offrirent à toute la compagnie, en commetiçant par les gens de distinction, des verres de raki (eau-de-vie anisée), qui se succédèrent indéfiniment. Quand on sait vivre, avant de boire, à chaque libation, on adresse aux parents des époux quelques souhaits pour le bonheur du nouveau ménage. Les parents vous répondent par un vœu pour votre mariage, si vous n'êtes pas marié, pour le mariage de vos enfants, si vous avez de la famille. Et cela se répète dix fois, vingt fois, trente fois jusqu'au matin.

Une vie de ménage commencée par une nuit tellement ennuyeuse ne semble pas promettre beaucoup d'agrément ; mais si l'usage est absurde, il est ancien, et nul ne songe à s'y soustraire. Bien plus, les nouveaux mariés ne seront ^euls que demain soir, et après-demain matin, toujours de par le même tyran, les matrones de la famille se présenteront avec

orgueil les preuves écrites de la vigilance avec laquelle elles ont veillé sur l'innocence de l'épousée depuis sa naissance. Comment espérer réformer une coutume ([ui remonte au temps de Moïse*? Quant à la pompe extérieure, aux marches processionnelles qui accompagnent les épousailles, elles ont leur raison d'être; c'est le désir de rendre l'union publique et évidente, d'en faire un acte notoire que puissent attester de nombreux témoins. Cela remplace nos publications. Musulmans, juifs, chrétiens de toutes les sectes, n'auraient garde d'y manquer, et nos Latins sont encore moins exagérés que les autres. Ainsi chez ks Arméniens non unis la cérémonie doit durer trois jours pleins; chez les musulmans on fait un véritable abus de la marche en cortège. Tout le mobilier, toute la corbeille de la mariée, sont portés en pompe, article par article, sur les pas d'un joueur de musette et d'une grosse caisse. En tôle du défilé, quelques amis de la famille, le sabre nu à la main, s'escriment à la danse,

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