Luc, II
dans les deux, et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté ! » Quelques peintures naïves, maïs non sans caractère, ornent l'humble sanctuaire; j'y allumai deux ou trois petits cierges pour avoir un prétexte d'y déposer mon offrande de pèlerin, et je repris le chemin de Jérusalem.
A la sortie de Beitléhem , on voit dans un champ, à droite de la route, trois citernes creusées dans le roc que l'on appelle Biar^ Dàoudy les puits de David ; celles qui sont sur la place, devant le triple couvent, portent aussi le même nom.
Jusqu'au couvent de Saint-Élie (Mar-Elias), rien qui soit digne de remarque , sinon le champ des Poùy lande peu étendue dont le terrain se compose de petits cailloux roulés, de la grosseur d'un pois chiche, les uns tout ronds, les autres lenticulaires. Un jour, la sainte Vierge, en passant, vit des paysans qui volaient dans ce champ des pois chiches. « Nous ramassons des pierres, » lui dirent-ils pour se moquer d'elle , et à l'instant même toute la récolte se pétrifia. Des gens
bien informés prétendent qae là furent cueillies les lentilles qui coûtèrent à Esaû son droit d'aînesse, légumes maudits pour avoir induit ce triste gourmet en tentation. Je n'ose décider entre ces deux traditions ; ce qu'il y a de positif, c*est que selon les moines grecs le prophète Ëlie laissa l'empreinte de sou corps dans ce gros rocher situé à gauche de la route, en face du couvent qui porte son nom.
L'église du couvent de Mar-Elias est assez belle, et ressemble pour le style et les dimensions à celle de Saint-Jean. J'y ai vu avec efTroi une image du prophète ^ qui en donne une terrible idée. Derrière le monastère s'élève une colline isolée d'où l'on jouit d'un coup d'œil poétique : on voit à la fois le lieu de la naissance du Sauveur, le lieu de sa mort, et celui de son ascension ; à l'horizon les flots bleus de la mer Morte.
Dix minutes après le couvent de Saint-Élie, toujours dans la direction de Jérusalem, on
1. IV Rois, I, 8. Vir pilîosus et zona peîlicea accinctus renilms.
renconlre le puits auprès duquel se reposaient les mages lorsque l'étoile reparut à leurs yeux ^ Enfin j'approche de l'endroit où la plaine des Raphaïm S c'est-à-dire des Géants, que je viens de parcourir, va s'incliner rapidement vers la vallée de la Géhenne ; Je remarque à ma droite, d'abord la ruine nommée Tour de Saint'Siméon ', puis les élifs (lettres arabes) que Salomon enfant traça sur le rocher, et , franchissant le barrage d'une antique piscine qui s'appelle l'Étang-du-Roi, Birhet-es-Sultan *, je remonte le flanc du mont Sion et rentre à Jérusalem par la porte de Jaffa.
1. Matth., II, 10. — 2. Josué, XV, 8; XVm, 16. — 3. Bonifacius, livre II.— 4. Le lai germain des croisades
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Couvent de Saint-Saba. — Jourdain et mer Morte. — Jéricho; fontaine d'Elisée. — Légendes du mont de la Quarantaine et de Nebi-Moussa.
Contrairement au programme ordinaire des voyageurs qui vont d'abord à Jéricho pour revenir par Saint-Saba, je résolus de faire la promenade en sens inverse et de commencer par Saint-Saba ; j'y trouvai l'avantage d'avoir toujours en face un superbe panorama dont je n'aurais pu jouir autrement qu'au prix d'un torticolis.
Mon consulat me fit avoir une lettre de l'archevêque grec de Pétra , moyennant laquelle
rermilage de Saint-Saba devait m*ouvrir sa porte hospitalière ; il demanda et obtint aussi pour moi une escorte de quelques cavaliers bachi-bozouq , car, depuis quelque temps, une discussion s'étant élevée entre les deux tribus qui ont le monopole de convoyer les pèlerins, le gouverneur de la province les avait mises d'accord en leur enlevant à toutes deux cette source de revenus. Mes passe-ports vivants devaient venir me rejoindre à deux heures après midi ; et leur chef, à ma grande satisfaction, était une vieille connaissance, le Kurde Kutchuk-Âaly. Comme on doit forcément passer une nuit à Jéricho ou dans les environs, les voyageurs délicats sont obligés de prendre une tente, s'ils ne veulent pas coucher à la belle étoile » ou dans la tour au milieu de la garnison. Pour moi, pensant qu'en voyage le plus grand des conforts est la liberté d'allure et l'absence des impedimenta , je renonçai à la tente et pris un tapis pour tout mobilier, du pain, quelques vivres et une outre d'eau en guise d'approvisionnements.
Me voilà donc descendant toute la vallée de la Géhenne, contournant l'ouest et le sud de la ville pour gagner le lit du Cédron qui, grâce à sa sécheresse prophétique, s'appelle Ouad-en-Nar, la vallée du fleuve de feu, et, après trois heures de marche pendant lesquelles je ne recueillis que deux ou trois coules sans caractère, j'arrivai sans regret à Saint- Saba , dont le site pittoresque et les constructions baroques me ménageaient un dédommagement. Ce couvent, bâti sur le flanc escarpé du Ouad-en-Nar, semble accroché à la falaise volcanique qui forme la rive droite du torrent. Deux tours carrées, reliées par un mur dont la partie supérieure, formée en pierres sèches, s'écroulerait sur la tête des assaillants, garnissent le haut de la falaise, où s'ouvre une porte basse en fer. Quand on veut entrer dans le monastère, c'est à cette porte que l'on frappe, jusqu'à ce qu'une corbeille descende d'une des tours. On y dépose la lettre d'introduction, et seulement alors la porte s'ouvre. Dès le seuil, on descend un long escalier, et l'on se trouve dans la pieuse forteresse.
L*art s'est tant de fois permis d'imiter la nature , que celle-ci me semble avoir voulu, à Saint- Saba, prendre une fois sa revanche. Ce couvent, collé à un rocher perpendiculaire dans lequel sont creusées des cellules communiquant entre elles par des escaliers fantastiquement dirigés en tous sens; ces tours et ce mur croulant qui surmonte la ruche, ce ravin désolé qui semble en vérité avoir servi de lit à un torrent de feu, ces papas grecs, vêtus de longues robes noires et bleues , décorés de barbes vénérables; tout cet ensemble, pittoresque et harmonieux , peut passer pour la réalisation d'un décor d'opéra.
Les ermites me reçurent d'une manière toute cordiale , et me firent visiter le couvent en détail, la magnifique chapelle, les reliques des nombreux religieux martyrisés parTamerlan, les tableaux sans nombre, les cellules des anachorètes auxquels ils ont succédé, enfin la grotte de saint Saba et de son lion.
La légende rapporte que le cénobite, trouvant un jour sa retraite occupée par un lion, ne l'en chassa point, mais lui concéda un coin
de la cellule, et vécut ainsi longtemps avec cet étrange Trère lai. Depuis le sixième siècle , ce site merveilleux est habité par de pieux solitaires, successeurs des Esséniens qui y avaient cherché une retraite loin d'un monde corrompu.
Je m'endormis de bonne heure dans une jolie chambre entourée de divans en tapis; j'aurais voulu y trouver plus de solitude, car des monstres moins gros, mais plus exigeants que le lion de saint Saba, se dédommagèrent amplement sur moi de leur abstinence cénobi tique : aussi, dès trois heures du matin j'étais sur pied, on sellait les chevaux, et je disais adieu à Saint-Saba, en remerciant les bons religieux de leur fraternelle liospitaUté.
A partir de Mar-Saba, la route n'est qu'une descente continuelle, impétueuse, désordonnée, impatiente de s'enfoncer par des ressauts irréguliers vers le centre de la grande dépression où la mer Morte secoue lourdement ses flots de plomb. Derrière chaque vallée , c'est une nouvelle vallée plus profonde; partout
des roches nues et caldnées, un sol aride, une nature désolée. La physionomie du paysage conserve la laideur grimaçante d'une immense convulsion; et là has, à lliorizon blanchi par les vagues lueurs de l'aube, c'est la mort succédant à Tagonie, c'est le grand miroir immobile et pâle de la mer maudite , encadré dans une plage blafarde et silencieuse.
Vue à la lumière incertaine qui précède l'aurore, cette contrée déserte, avec son lac dormant , est bien la terre où régnent c les grands épouvantements de la mort , » mais dès que le soleil a franchi la barrière des mcmtagnes de FArabie Pétl*ée, colorant les déchirements du rocher volcanique, les mille facettes du sol bizarrement tourmenté, la nappe étincelanle des eaux amères, ce n'est plus qu'une solitude étrange, une Suisse ravagée par l'incendie , qui mire ses ruines dans le plus bleu et le plus calme de ses lacs.
A sept heures, je mettais pied à terre sur la plage déserte, toute brillante de cristallisations salines ; je constatais , avec un haut-le-cœur accentué^ l'abominable goût de cette eaure-
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nommée *; et, tenant peu à griller au soleil sur cette côte inhospitalière, après avoir poussé les chevaux sur le petit îlot couvert de ruines qui porte le nom de Loth, je me dirigeai en hâte vers le Jourdain, à travers une plaine dont le sol semble un mélange de cendres et de sel.
Enfin, je me prélasse à l'ombre sur une banquette formée, au bord de Feau courante, par le lit encaissé du Jourdain; des arbres toufifus, une verdure fraîche et vivace, une rivière rapide qui murmure en passant à mes pieds, voilà le décor; l'histoire du lieu où je me trouve , les suppositions sur la révolution du globe qui a fait descendre cette vallée audessous du niveau des mers, voilà le livret de la scène.
Ouvrons la Bible, et reculons jusqu'aux temps où la mer Morte n'existait pas encore : « Loth, levant les yeux, vit toute la région du Jourdain , partout arrosée avant le bouleversement de Sodome et de Gomorrhe, sembla-
1. Cette eau renferme environ un quart de son poids de différents sels.
ble à un jardin divin, semblable à FÉgypte pour ceux qui arrivent à Ségor. C'était la vallée silvestre» qui est maintenant la mer de Sel *, et elle était criblée de puits de bitume *. « Les villes florissantes de Sodome , de Gomorrhe, d'Adama, de Séboîm et de Ségor, qui s'élevaient dans cette fertile contrée, irritèrent Dieu par Tabomination de leurs crimes, et le juge suprême résolut leur perte. Loth seul, sa femme et ses deux filles trouvèrent grâce, et sortirent de Sodome, à l'aube, pour se réfugier dans la montagne ; mais, en chemin, le vieillard qu'une longue route effrayait, obtint de se mettre à Tabri dans Ségor, petite ville voisine, qui dut à la présence du juste d'être épargnée. « Le Seigneur' alors fit pleuvoir sur Sodome et sur Gomorrhe le soufre et le feu, que le Seigneur jetait du ciel; — et il renversa de fond en comble ces villes, tout le pays d'alentour, tous les habitants des cités, et toute la verdure de la terre. — Et la femme
1. Genèse, XIV, 3.-2. Genèse, XIV, 10. — 3. Genèse, XIV, 24-28.
de Loth, regardant derrière elle, fut changée en statue de sel.— Et Abraham , se levant le matin à l'endroit où il avait joui la veille de la compagnie de Dieu (sur une montagne près d'Hébron), aperçut Sodome et Gomorrhe et tout le pays desenvirons, etil vit desétincelles qui s' élevaient de terre comme la fumée d'une fournaise. »
De TAnti- Liban jusqu'à la mer Rouge, la coupe de la vallée actuelle est une ligne courbe, dont la grande concavité est le fond de la mer Morte, se relevant au sud de ce bassin intérieur pour s'incliner de nouveau vejs le golfe d'Acabah. La plus grande profondeur de la mer Morte est d'environ 400 mètres* (je ne cite bien entendu que des chiffres ronds), et en les ajoutant aux quatre cents mètres', qui mesurent la dépression de la plage nord au-dessous du niveau de la Méditerranée , cela donne pour la partie la plus basse de la crevasse 800 mètres environ. De ce point, il y a vingt-cinq lieues, ou à peu