Jean, IV, 6. — 2. Deutér., XXVII. — 3. Josué, XXIV
temps les premiers rayons du soleil percent cette voûte sombre, les jeunes Naplousaines courent pieds nus sur le gazon naissant et y cherchent avec ardeur les violettes qui s'y cachent, pour en préparer, avec du sucre pilé, des pastilles dont le parfum aromatisera pendant les chaleurs d'été les cherbets des oisifs de Damas et de Jérusalem. C'est, avec les pastèques à chair rose et les abricots savoureux, l'objet du principal commerce du pays. N'eston pas tenté de supposer, avec des occupations si douces et si paisibles, une population de mœurs simples et aimables, une Arcadie sous le beau ciel syrien ? Et pourtant les gens de Naplouse sont le^ plus remuants, les plus intraitables de la pi^vince. Animés d'un fanatisme farouche, ils regardent l'étranger comme un ennemi, et ne cessent entre eux de se livrer des combats sanglants. Ont-ils donc conservé rancune de la perfidie dont Sichem fut vktime de la part de ses hôtes les Hébreux, quand Hémor et ses guerriers furent égorgés par les fiis de Jacob ? Malgré le naturel peu hospitalier des Naplousains, le voyageur peut
séjourner parmi eux quelques jours, garanti par le prestige du nom d'européen et par l'influence redoutée des autorités consulaires. Il aura le temps d'aller sur le Garizim reconnaître les traces du temple que le grand schisme des dix tribus y éleva; il pourra re-* chercher le tombeau de JosuéàTimnathseraS visiter le grand rabbin de la secte samaritaine, ce curieux débris si persistant des Guthéens convertis au culte de Jehovah. Enfin il aimera peut-être à observer, comme nous l'avons fait tant de fois, les mœurs des villages de la montagne, car l'empreinte s'y est conservée plus franche, plus saillante que partout ailleurs, garantie par l'organisation féodale, que nul effort n'a encore pu détruire.
Lorsqu'on arrive, au moment où le soleil se couche, à la fontaine près de laquelle on dressera la tente pour le repas du soir, on est frappé du caractère antique de la scène qui s'offre aux yeux : des enfants poussent à grands cris dans la campagne les troupeaux qui vien«
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neiit de se désaltérer ; les jeunes filles sortent du village portant gracieusement sur la tête ou sur Tépaule les vases de terre cuite à forme sculpturale qu'elles vont remplir en causant ; tous les toits lancent vers le ciel empourpré de minces nuages blanchâtres dont l'odeur pénétrante décèle le combustible immonde qui les produit. A cent pas de la source, sous un caroubier au feuillage épais, sur un terrain aplani et battu comme une aire, sont accroupis en cercle des vieillards à longue barbe blanche, drapés majestueusement dans leurs manteaux de laine rayée. C'est là que, savourant avec lenteur la fumée de longs tchibouqs, ces chefs du peuple {ichkiiariè^ vieillards) discutent les intérêts de leur petite république. Approchons-nous et prêtons l'oreille afin d'étudier sur le vif le jeu de l'administralion.
Les nuzzar (chefs du canton) sont revenus de la ville, annonçant que le mulsellim (sousgouverneur) avait reçu l'ordre de percevoir des villages de son arrondissement une somme de dix mille piastres, pour laquelle le caïmacan (lieutenant du gouverneur) n'aura pas la
patience d'attendre. La part de notre village serait de mille piastres, eu égard à sa population; mais ces braves gens qui, au lieu de se reposer, veillent en ce moment d'une façon toute gratuite aux intérêts municipaux n'ontils pas droit à quelque avantage ? On décide donc, non pas que les membres du conseil seront exempts de contribuer, cela va sans dire, mais qne Ton fera payer à la commune mille cinq cents piastres. C'est plus prudent si Ton craint des non-valeurs, et dans le cas d'une rentrée parfaite, il y aura pour nos sages une gratification bien méritée.
Dans quelques jours, les mille cinq cents piastres seront réunies, et les mille piastres demandées par le mutsellim lui seront remises.
Ce fonctionnaire plein de prévoyance avait taxé à dix mille piastres les dix villages de la circonscription^ bien qu'il ne flit obligé d'en verser que six mille à la caisse du caïmacan ; il prélèvera donc le prix de son habileté, sans faire tort au fisc d'un seul para.
Le caïmacan concentrera dans ses mains intègres les versements des divers mutsellim^
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une trentaine de mille piastres par exemple, et enverra au pacha, gouverneur de la province, vingt mille piastres. De quoi pourraiton se plaindre, c*est la somme à laquelle le district de Naplouse a été taxé, et Ton envoie cette somme à la cftisse centrale, nette de tous frais de perception^ sans que le trésor ait eu à subir aucune perte, aucune dépense !
Le pacha, heureux d'avoir reçu des cinq caïmacans placés sous ses ordres une belle somme de cent mille piastres , se hâtera de témoigner de son zèle envers la Sublime Porte, en expédiant au trésor bien garni (khaznéï amiré) les soixante mille piastres qu'on lui avait ordonné de percevoir, somme bien minime dont la modération prouve les sentiments paternels de Sa Hautesse.
Gela se passe toujours de cette manière; aussi les emplois publics, bien que gratuits ou très-peu rétribués, deviennent-ils le but de la convoitise générale. Ils sont ici, comme partout en Syrie, le monopole de quelques familles rivales, Kayssi ou Yéméni, qui n'ont d'autre désir que de se supplanter à tour de rôle,
chaque fois qu'arrive à Jérusalem un nouveau pacha. Quand, au moyen d'un riche présent de bienvenue, un Yéméni a pu obtenir du fonctionnaire de la Sublime Porte la lieutenance de Naplouse , à tous les degrés de l'échelle administrative, les Kayssi sont renversés et redeviennent matière taillable et corvéable; à moins pourtant qu'ils ne se sentent assez forts pour défendre les armes à la main leur position menacée. Alors les Djéroud s'assemblent comme des nuages de sauterelles \ le cri de guerre court de village en village , lés plantations sont brûlées et coupées, le sang coule appelant le sang. Le gouvernement ottoman finit par s'émouvoir de ces désordres qui nuisent à la rentrée des impôts et cherche à mettre les rivaux d'accord en s'adjugeant Thultre ; il envoie donc un caîmacun ottoman afin de ne point faire de jaloux. Le procédé est infaillible ; les compétiteurs font immédiatement la paix et s'entendent.... pour chasser l'intrus et recommencer la lutte après son départ.