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| avec de vrais transports. C’est que le pays avait | bien souffert durant son absence. L’abandon des villages de Saint-Jean-Baptiste et de Saint- Ignace qui tn formaient la barrière naturelle, l’ouvrait sans défense à toutes les incursions. | Les Iroquois en avaient profité ; ils y multipliaient leurs soudaines et redoutables irruptions. Saint-Michel avait été saccagé par eux: femmes, enfants, vieillards, ils y avaient tout | massacré pêle-mêle, puis le feu avait fait son œuvre et réduit toutes les cabanes en un monceau de cendres.
| Surpris pendant l'absence de ses principaux guerriers, Saint-Joseph venait de subir le | même sort (4 juillet 1648). Là était tombé un | missionnaire, le P. Daniel. Il descendait de ! l’autel quand des clameurs féroces se firent entendre. Quel moment plus favorable pour | consommer son propre sacrifice ?.. Le prêtre | aurait pu fuir avec les femmes et les enfants : | | mais, loin de lui cette pensée! Son seul souci & | est de baptiser les quelques catéchumènes | qui l’entourent, d’absoudre les chrétiens qui accourent, tremblants, à ses côtés. Puis, les Iroquois approchant de la chapelle, le Pasteur | se dévoue pour la partie de son troupeau qu’il |
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| peut protéger encore et, afin de lui donner
quelques instants de plus pour fuir, il se précipite au devant des assaillants. — Étonnés
du courage de la Robe-Noire, les Iroquois “hésitent en effet un moment. — Mais ils se | . vengent bientôt sur elle. Le P. Daniel tombe sous leurs coups, et son cadavre, jeté dans la
chapelle qu'on livre aux flammes, est consumé
. près de l’autel où le prêtre avait, une heure | auparavant, immolé la Victime par excellence, | JÉsus-CHRIST.
Ce sang était encore chaud, pour ainsi dire, . quand le P. Gabriel Lalemant débarqua dans
la presqu'île huronne. — Comme s'il eût désaltéré la rage iroquoise, un calme pro-
| fond succéda aux horreurs de la guerre ; | | il dura près de six mois. Calme trompeur du | | reste, semblable à celui qui pèse sur la nature |
| frissonnante au moment où l’orage va éclater. Les nuages s’amoncelaient en effet à l'horizon
et,sans qu’on y prit garde, le ciel s’assombris- |
sait de plus en plus ; à l'insu de tous, un mil- | lier d'ennemis avaient hiverné au cœur du
pays. Un matin, vers le milieu du mois de mars, trois Hurons accourent éperdus au village Saint-Louis, où se trouvaient le P. Gabr.
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18 Le Père GABRIEL LALEMANT,.
| Lalemant et le P. de Brébeuf.— Ils annoncent | qu’à la pointe du jour, les Iroquois ont envahi | Saint-Ignace par surprise, suivant leur cou- | tume, et qu'ils le mettent à feu et à sang. Aussitôt la défense s'organise. On évacue sur Sainte-Marie tout ce qui est trop faible pour : | y concourir. Puis le P. de Brébeuf baptise ou | confesse la plupart de ceux qui restent, pen- | dant que, peu au courant encore de la langue, | le P. Lalemant donne le baptême à quelquesuns d’entre eux.
Ainsi fortifiés, prêts à paraître devant leur Juge, les défenseurs de Saint-Louis n’avaient rien à craindre de la mort. Aussi est-ce en lions qu’ils combattirent le lendemain, quand,
| au soleil levant, l’ennemi se présenta. Les | deux premiers assauts furent victorieusement | | repoussés. Mais, dix fois plus nombreux que | | leurs adversaires,les assaillants devaient néces- | | sairement les écraser ; au troisième assaut, la | | victoire leur resta et avec elle,le P. de Brébeuf | | et le P. Lalemant, faits prisonniers, demeu- | | rèrent entre leurs mains. |
* + Nous avons dit ailleurs (‘) comment la | x. Le P. Jean de Brébeuf, premier apôtre des Hurons |
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théâtre même de leur charité et comment,
mains et des pieds arrachés, ils furent, en tête des autres prisonniers, poussés jusqu’à Saint- Ignace loù les vainqueurs s'étaient fortement
| retranchés.
Là, un commun holocauste allait réunir | | providentiellement l’ouvrier de la première |. heure et celui de la onzième seulement. — | Mais les deux supplices ne furent pas menés |
de front: dans leur raffinement de cruauté, les Iroquois voulaient donner à leur barbare plaisir toute la durée possible et c’est sur le
| P, de Brébeuf que s’acharna d’abord cette | horde de bourreaux, — car il y avait autant
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de bourreaux que d’assistants. Trois heures durant, le P. Lalemant fut donc contraint d’as-
| sister aux effroyables tortures qu'on infligea à
l'intrépide athlète qui combattait à ses côtés. | — Il en vit les membres brûlés, le crâne | déchiqueté, les chairs arrachées par lambeaux, | rôties et dévorées par les démons à face hu- | maine qui tourmentaient sans pitié le servi-
| teur de Dieu: avertissement manifeste du
sort qui l’attendait. Mais sa force d'âme n’en
| passion des deux missionnaires s’ouvrit sur le |
| dépouillés de leurs vêtements, les ongles des |
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. 20 Le Père GABRIEL LALEMANT,
| fut point ébranlée. « Mon Père, avait-il dit | joyeusement au P. de Brébeuf pendant qu’on | l'attachait au pal, specfaculum facti sumus | mundo,et angelis,et hominibus (:), » Et, comme | il encourageait les prisonniers qui l’entou- | raient, on lui fendit la bouche de part en | part jusqu'aux oreilles pour l'empêcher de | parler, sans cependant lui arracher les lèvres | comme on le fit au P. de Brébeuf. — C’est | donc tout sanglant qu’il attendit la fin du | supplice de son compagnon d'armes. Quand | celui-ci eut succombé sous le tomahawk, les | bourreaux lassés se reposèrent un instant ; | puis, vers six heures, ils s’approchèrent de la | victime qui restait et ils commencèrent à la | torturer à son tour.
| On piqua d’abord le patient avec des alè- | nes portées au rouge blanc. Puis, armés de | | tisons brûlants, les Iroquois attaquèrent suc- | | cessivement tous ses membres. On lui fit | ensuite sur toute la longueur latérale de la | cuisse gauche une grande entaille jusqu’à la |
| 1. € Voilà que nous sommes donnés en spectacle au monde, aux anges et aux hommes, » 7 Cor., IV, 0.
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Le Père GABRIEL LALEMANT. 21
rofondeur de l’os et, dans cette blessure | béante, on fit glisser lentement le tranchant d’une hache rougie au feu. Par une sacrilège | ironie, deux autres incisions, non moins profondes, marquèrent l’autre cuisse d’une croix
| sanglante, pendant que des Hurons apostats baptisaient le courageux confesseur d’eau | bouillante qu’ils versaient à grands flots sur
lui, Cependant le P. Lalemant ne faisait pas
entendre une seule plainte. Les yeux levés au | ciel, il semblait dans le ravissement. Comme | ses poignets étaient attachés séparément et | par des liens qui lui laissaient une certaine | liberté de mouvement autour du poteau,tantôt | il joignait les mains, tantôt, malgré ses horribles blessures, il se jetait à genoux et, le | regard en haut, il priait Dieu avec transport. | Si bien que les sauvages croyant trouver là le | secret de son inexplicable force, lui séparaient | les mains, quand il les joignait, ou le contrai- | gnaient à se relever, lorsqu'il se mettait à | genoux.
La nuit suspendit en partie le supplice.
| C'était, en effet, une coutume parmi les Iro-
quois qu’un condamné ne devait pas mourir entre le coucher et le lever du soleil, — En |
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22 Le Père GABRIEL LALEMANT.
attendant l’aurore, on abandonna donc l’hé.
roïque missionnaire aux mains des jeunes gens, avec permission de le torturer suivant leur caprice pourvu qu'ils ne lui enlevassent
pas complètement la vie (*). Heures longues |
et douloureuses pendant lesquelles la victime épuisée resta le jouet sans défense de ces sauvages, comme pendant toute une nuit aussi son Maître avait été le jouet de la valetaille juive, chez le grand prêtre prévaricateur, C’est alors, vraisemblablement, qu'on lui hacha la tête à petits coups de couteau et qu’on lui coupa le nez.
Enfin le jour parut : ce devait être celui du
1, € Chaque nuit, ceux-ci me piquaient avec des bâtons aigus, ceux-là me brûlaient avec des tisons ardents ou des pierres rougies au feu. Ils me faisaient marcher autour du feu sur la cendre chaude, sous laquelle ils
| avaient planté en terre des bâtons pointus. Les uns me | tiraient les cheveux, les autres la barbe... Ils passaient
ensuite un quart d'heure environ à me brûler un ongle ou un doigt. Ilne m'en reste maintenant qu'un seulentier et
| encore ils en ont arraché l'ongle avec les dents. Un soir,
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ils m'enlevaient ur ongle, le lendemain la première phalange, le jour suivant la seconde, En six fois, ils en brûlèrent presqui ‘ix. Aux mains seules, ils m'ont appliqué le feu et le fer plus de dix-huit fois, et j'étais obligé de chanter pendant ce supplice. » — P, Bressani, lettre au T. R. P. Général sur sa captivité,
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Le Père GABRIEL LALEMANT. 23
triomphe éternel. On ramena le martyr () au lieu de son supplice. Ses membres étaient
dans un état affreux : certaines parties, — | l'œil gauche entre autres, — avaient été en |
quelque sorte carbonisées par l'application prolongée des haches brûlantes. — Mais une
âme invincible soutenait ce corps que la |
mer
nature avait fait si frêle et sur lequel, en outre, |
la cruauté venait de s’épuiser! « Après avoir |
passé un soir, une nuit et une matinée sans
relâche, au milieu de ces cruels tourments, la |
force d'esprit et la foi du Père étaient encore |
si vigoureuses, que, nonobstant les plaies dont
j'ai parlé, il se mit à genoux pour embrasser |
son poteau et faire à Dieu sa dernière offrande, qui sembla trop longue à ses bourreaux (2). » Les tortures de la veille recommencèrent :
- 1. Voir à la fin de cette notice le texte du Pos/rlatum par lequel les Pères du 111e Concile provincial de Québec ont demandé au Saint-Siège de se prononcer sur le mar-
évêques et un préfet apostolique. Il porte la date di: 6 juin 1886.
| | | tyre. du P. Lalemant. Ce Postulatum est signé par dix |
| 2. Lettre du P. Poncet, missionnaire à Sainte-Marie i des Hurons et cousin du P. Lalemant, à sa famille, | 18 mai 1649. La plupart des détails du supplice ont été empruntés par nous à ce témoin si bien informé.
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la 24 Le Père GABRIEL LALEMANT,
| puis la hache consomma l’œuvre, et, en fra- | cassant le crâne de la victime, elle rompit du | même coup les liens qui retenaient son âme | | sur la terre d’exil. Le P. Gabriel Lalemant | | avait trente-neuf ans (17 mars 1649).
#'# | Quelque temps après, le P. Jérôme Lale- | mant, en annonçant la grande nouvelle à la | prieure des Carmélites, sœur préférée de Ga- | briel, lui écrivait :
« Le baptême de deux mille sept cents | sauvages, qui a accompagné sa mort, nous |
| confirme que ce sang n’a pas une vertu com-
| mune. Je me suis grandement senti de lavoir
| invoqué en diverses circonstances. Plusieurs | | en ont éproüvé les mêmes effets. Après tout,
| ce n’est pas à nous à faire les saints : il faut | | que les miracles éclatent.. » | | Le prudent Supérieur avait raison. Mais | | Dieu, qui a donné à son Serviteur la gloire du | | sacrifice suprême qu’il ambitionnait, n’y | ajoutera:t-il point, par surcroît, la gloire en ce | | monde à laquelle l’humble Gabriel n'avait | | jamais songé ? Et sera-t-il trop téméraire d’es- |
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ji | si T. Le Père GABRIEL LALEMANT. 25 | en fra- | | pérer que, le miracle fleurissant sur ces restes | | npit du vénérables, l'Église un jour placera sur ses | | on âme | D Autels le héros dont ils proclament les longues | | demant | M Lostures et les combats victorieux ? | | | ( | fl | À 1!
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