JACQUES, MARIE
JACQUES
Elle rouvre les yeux!
Marie s* est dressée lentement ; Jacques lui tend les bras.
Marie!
MARIE
OÙ sommes-nous?
JACQUES
Vous êtes dans mes bras; je suis à vos genoux.
MARIE
Non! Non!... Expliquez-moi, Jacques... Je me rappelle... Tout à l'heure, on m'a prise... Un homme...
JACQUES
Tu es belle.
Et je t'aime !
MARIE
Cet homme!... Où suis-je donc?
JACQUES
Tu vois.
Auprès de moi.
MARIE
J*ai peur.
JACQUES
As-tu peur de ma voix ?
MARIE
Pourquoi ne suis-je plus chez nous!... Ah! je commence A comprendre... J'ai peur...
JACQUES
Mais c'est de la démence... Calme-toi, je le veux... Tu m'aimes... Je suis là; Nous sommes seuls... Pourquoi trembler?...
MARIE
Oui, c'est cela !
Vous vouliez m'entraîner... puis cet homme m'a prise; 11 m'a jetée à vous... Jacques, mon cœur se brise! Répondrez-vous?... Pour qui suis-je ici, dites-moi? Lui, c'est un grand seigneur, mais vous?...
JACQUES
C'est trop d'émoi !
Pourquoi trembler ainsi quand nous sommes ensemble? De quoi donc pourriez-vous avoir peur?... 11 me semble Que ce bras au besoin pourrait vous protéger! Mignonne, en doutez-vous? Vienne donc le danger! Pour te faire tomber entre mes bras, ma belle, Qu'il vienne; c'est de tout mon cœur que je l'appelle!
MARIE
Allons-nous-en, j'ai peur ici !
JACQUES
Partir! vraiment!
MARIE
Je vous dis que j'ai peur... C'est un enlèvement... Et c'est toi, Jacques, toi!...
JACQUES
Calme-toi, je t'en prie!
MARIE
Dis-moi ce qu'on me veut ici, sinon je crie A l'aide...
JACQUES
Écoute-moi. Ton ami le meilleur Est près de toi, Marie; ainsi, plus de frayeur!
MARIE
Mon ami le meilleur... oh! je comprends! J'espère, J'en suis sûre... C'est lui! N'est-ce pas, c'est mon père, Jacques, dis-moi? Je suis ici dans sa maison? Il va venir bientôt?...
JACQUES, riant.
Là!... perds-tu la raison?
Quelle maison? Quel père?... Es-tu bien réveillée? Comme je t'aime avec cette mine effrayée!...
Que regardes-tu là ?
MARIE
Ces murs... et ces tapis?
Ces rideaux?...
JACQUES
Tous les bruits par eux sont assoupis.
Ces tapis pour tes pieds n'auront que des caresses, Marie. Oh ! laisse-moi prendre à tes blondes tresses Le snood bleu qui les tient captives.
Abaissant la tenture du fond.
Ce velours Qui tombe sur la porte en plis épais et lourds, Clôt notre paradis au regard des profanes ; Et la lune, à travers ces vitraux diaphanes.
Quand j'éteins ce flambeau qui brûle tristement, Jette à nos pieds, regarde...
// a renversé le flambeau : la lune illumine le tapis du reflet des vitraux.
un étincellement De couleurs! Viens marcher dans ces feux... Je t'invite
A courir dans l'azur avec moi. Viens donc vite!
// s'assied dans le rayon de lune.
Viens t'asseoir près de moi; je t*aime. Tu verras Qu'il est doux de dormir la tête entre mes bras. Viens ! . . . Non ?. . . Oh ! la méchante ! . . . Elle me désespère ! Viens donc! Nous sommes seuls.
Marie, immobile, montre du doigt le portrait de Jacques I V qu'elle vient d'apercevoir.
Ce portrait? C'est mon père.
MARIE
Mais vous n'êtes donc pas?... Mon Dieu! Je meurs d'effroi! Mais qui donc êtes-vous, Jacques?
JACQUES, se levant.
Je suis le Roi!
MARIE, effrayée.
Le Roi !
JACQUES
Le Roi! Cela t' étonne, ma chérie?
Oui, le Roi! Si pourtant cela te contrarie.
Ne crains rien, va! le Roi d'Ecosse n'est pas fier Et peut rester pour toi ce qu'il était hier.
Choisis, mignonne, car si ce rêve te tente D'aimer un Roi, je veux que vous soyez contente. Madame. La couronne et le sceptre sont là...
// lui montre la couronne et le sceptre au cljevet du lit.
Prends-les... et nous jouerons avec.
MARIE
Ainsi, voilà Le Roi! Le Roi d'Ecosse! Un Stuart! Notre Maître!
Celui dont nous parlons sans jamais le connaître,
Que nous avons reçu pour seigneur en naissant,
Dont Tamour se transmet chez nous avec le sang!
Le juge dont on craint la justice sévère !
Voilà le tout-puissant que le peuple révère,
Et pour qui nous prions le ciel, soir et matin!
Voilà celui qui tient en ses mains le destin
De TÉcosse et qui peut, secourable ou funeste.
D'un mot nous rendre heureux ou malheureux d'un geste.
Priez, petits enfants, pour le fils des Stuarts!
Femmes, joignez les mains! Inclinez-vous, vieillards!
Criez : « Vive le Roi ! » manants, sans oser même
Vers cette Majesté lever votre front blême!
Celui que vous croyez si terrible et si fort,
Celui devant lequel vous tremblez bien à tort.
Celui que je craignais comme vous tout à l'heure,
Je le vois à mes pieds et j'en ris!... Non! j'en pleure!
JACQUES, voulant la saisir.
Ah! je te trouve ainsi plus belle de moitié!
MARIE, r écartant de la main.
Laissez! je n'ai plus peur! vous me faites pitié! Vous ne savez donc pas, Sire, ce qui se passe : Cette nuit mémo, on va délivrer Votre Grâce...
JACQUES
Je le sais!
MARIE
Il le sait et n'en a pas souci!
11 est dans son palais, tranquille. Dieu merci! Qu'on se batte pour lui! qu'on meure! Belle affaire!
TABLEAU IV, SCÈNE VI lOJ
JACQUES
Mourir! La perspective est noire, et je préfère
N'y point songer, vois-tu; j'en aurais trop d'ennuis.
Pourquoi ne veux-tu pas qu'on ait de bonnes nuits
Tranquilles, pour aimer ou dormir à sa guise?
Cette nuit est à moi ! Je crois l'avoir conquise
Par assez de tracas pour avoir maintenant
Le droit d'en bien jouir, comme un simple manant.
Qu'ils bataillent, c'est bien, puisqu'ils ont fait ce rêve
De me prendre aux Douglas ; mais notre vie est brève
Et j'ai toujours trouvé, sans regrets superflus.
Les jours trop courts, mignonne, et les nuits encor plus.
MARIE
Battez-vous donc pour lui, bons soldats, mais qu'on sache Pendant que l'on se bat que Sa Grâce se cache! Battez-vous, il veut bien, mais respectez sa nuit; Gardez-vous de troubler votre Roi! Pas de bruit!... Ne frappez pas trop fort! Il lui faut le silence! Et si, blessés d'un coup de claymore ou de lance. Vous tombez sous les murs du palais, ayez soin, O moribonds, d'aller râler un peu plus loin : Voilà ce que le Roi me charge de vous dire!
JACQUES, riant.
Je n'ai jamais ouï mieux parler!
MARIE
Sire! Sire!
C'est donc vrai qu'ils ont fait de vous un débauché! C'est donc bien vrai qu'ils ont commis ce grand péché D'étouffer votre cœur! C'est donc vrai que votre âme Est sombre maintenant comme un foyer sans flamme!
C'est donc vrai qu'oubliant le nom de ses aïeux, Quand on parle d'honneur, le Roi baisse les yeux! C'est vrai qu'à votre front nulle rougeur ne monte ! Que vous n'avez plus rien. Sire, pas même honte!
JACQUES
Tu m'amuses, va donc! Tu parles bravement!
Et puis, s'entendre ainsi maltraiter, c'est charmant!
MARIE
Sur son front mes soufflets ne laissent pas de trace! C'est un Stuart pourtant, c'est un fils de ta race...
S'adressant au portrait.
C'est ton fils, ô martyr de Flodden ! Penses-tu Que son cœur à l'appel du devoir ait battu?
Il sait qu'on va lutter pour lui. Roi Jacques Quatre: C'est ton fils! C'est un lâche! 11 a peur de se battre !
Jacques a houdi, les poings let'és, puis s'est arrêté.
Non! car j'ai vu briller un éclair dans ses yeux! Il a levé la main pour me frapper. Tant mieux! J'ai réveillé le Roi qui dormait!
JACQUES, souriant toujours.
Je t'adore !
Dis ce que tu voudras! N'importe!... Parle encore! Tout t'est permis! Je t'aime et tu peux abuser. Laisse-moi seulement, ma vaillante, baiser Cette lèvre empourprée où rugit l'anathème!
Laisse-moi la baiser... Oh! je t'aime!... Je t'aime!
MARIE
Et moi, je vous aimais... mais je vous haïrai! Votre devoir de Roi, votre devoir sacré,
C'est d'être bon et d'être grand ! Sire, il m'en coûte De vous parler ainsi, mais si le Roi m'écoute Et s'il apprend par moi ce qu'il devrait savoir...
JACQUES
Oui, petite, tu vas m'apprendre mon devoir.
Parle, mais de plus près! Je pourrai mieux t'entendre,
Et puis ce qu'on raconte à l'oreille est plus tendre.
Sire, écoutez-moi bien, le Douglas est puissant! Chaque jour, il s'élève et le Stuart descend.
JACQUES
Laisse-le donc monter, il me plaît qu'il s'élève. Et viens faire la paix avec ton pauvre élève !
MARIE
Sire, on hait le Douglas, mais si le mal grandit. Prenez garde! demain, le Roi sera maudit!
JACQUES
Laisse-les me haïr; il suffit que tu m'aimes!
MARIE
Demain... Qui sait? Demain, vos partisans eux-mêrties Pourront-ils vous sauver? C'est leur dernier effort. Si cette nuit, pourtant, Douglas est le plus fort! Sa Grâce ne sait pas quel péril l'environne... Ah ! Sire, ce n'est pas un jouet, la couronne !
Elle la prend et va droit au Roi, la tenant dans ses mains In'èes.
Vous m'avez dit : Prends-la ! D'autres vous la prendront. Mais qui veulent, ceux-là, l'essayer à leur front! Sire, défendez-la; qu'un mot de votre bouche
Les arrête! Criez : Malheur à qui la touche!
Quand on se bat pour vous, aidez les combattants! Il s*agit du bonheur de TÉcosse; il est temps! Sire, fuyons, venez rejoindre votre armée !
Posant la couronne sur le front du Roi.
Soyez Roi !
JACQUES, la saisissant par h milieu du corps. Sois donc Reine aussi, ma bien-aimée!
// lui met la couronne sur le front.
MARIE, 5d débattant.
Ah! C'est un guet-apens... Je ne veux pas... Assez! Assez! Tu me fais mal... Jacques... Voyons... cessez! Mon Dieu... je suis brisée...
JACQUES
A la fin, je me fâche; Tu me crois donc sans force!
MARIE
Au secours... Lâche! Lâche!
JACQUES, dénouant ses chn^eux et, dans ce mouvement, faisant tomber la couronne à terre.
Tiens, je brise le snood qui retient tes cheveux! Tu veux que je sois Roi ; j'y consens : je te veux! Je te veux!... C'est le mot des rois!... un mot suprême Auquel rien ne résiste.
MARIE
Au secours!
JACQUES
Non ! je t'aime !
MARIE, lui échappant.
Je vous hais ! je vous hais !
Allant à la fenêtre et rouvrant.
Si vous faites un pas, Je meurs!
JACQUES, dans un accès de rage folle et frappant avec le sceptre. Je veux! Je veux!
SCÈ^E VU
Les Mêmes, ANGUS.
A N G u s, soulevant la tenture et bondissant sur le Roi.
Et moi, je ne veux pas !
JACQUES
Angus !
MARIE
c'est le Régent.
JACQUES, essayant de se dégager.
Laisse-moi; ton audace, Tu la paieras! Je vais te cracher à la face!... Misérable !
A NOUS, appelant.
Parkhead ! Arrêtez cet enfant ! .
Park1)cad paraît, suivi de quelques soldats
SCÈD^E VIII
Les Mêmes, PARKHEAD, puis JOHN et GALWIN.
Arrière! M'arrêter! Le Roi vous le défend!
ANCUS
Obéissez !
Oïl arrête le Roi.
Cousin, garde-le.
JACQUES, aux mains des soldats.
Cet outrage!...
Infâme, je saurai te châtier...
MARIE, avec effort.
Courage !
Sire, relevez-vous à l*heurc du danger!
JACQUES
Oui, vite, maintenant qu*ils viennent me venger!
ANGUS
Vous venger! Et qui donc oserait?
()// entraîne le Roi. Parkhead le suit.
TABLEAU IV, SCÈNE VMl 21]
MARIE, s' affaissant.
Dieu! j'expire!
A N G U s , se précipitant.
Mon enfant!
MARIE, d*une voix éteinte, V écartant de la main.
Laissez-moi !
Angus (Cun geste ordonne à Gaîwin et à John de s* approcher de Marie. Ils la portent sur le coffre et l'y coucljent. Angus les regarde faire sans oser s* approclyer . On entend sonner dix Ixures.
ANGUS, douloureusement.
Je n'ose pas lui dire!...
CINQ UIÈME TABLEAU
Une galerie. A gauche, un mur dans lequel s*ouvre la porte de la chambre du Roi; les battants sont ouverts, mais la tenture est baissée. Ce mur, partant de Tavant-scène, aboutit au milieu du théâtre, vers le troisième plan, à un escalier qui descend dans une cour intérieure. Une galerie s*enfonce vers la droite, avec ses larges arceaux ouvrant d*un côté sur la cour et de l'autre sur la ville. A l'avant-scène, à droite, une porte.
A rentrée de l'escalier, une Vierge dans une niche, devant laquelle brûle une veilleuse.
SCÈ!7s(lE T\EmiÈ%E
A N G U S , debout près de la porte de gauche.
Ma fille!... Mon enfant! Marie!... Oui, c*est son nom! C'est elle! elle est bien là! près de moi, tout près! Non! Cela ne se peut pas; je rcve... Elle! Marie!
Je Tai donc retrouvée!...
Soulevatit la tenture et regardant, extasie'.
Oui!... ma fille chérie...
Je la vois!... C'est bien elle!...
Il fait un mouvevHitt pour entrer dans la chunhre, puis recule.
Oh ! non, je ne peux pas î .. .
TABLEAU V, SCÈNE I 2If
Mais il m'est bien permis de l'appeler tout bas
Ma fille! Est-elle grande, à présent!... et jolie!
Mais c'est qu'elle a seize ans... Seize ans! quelle folie!
Hier, elle n'avait que six ans... Quoi! vraiment.
Petite, elle a voulu grandir si méchamment
Pour qu'on ne puisse plus lui faire la surprise
De la prendre et de la porter!...
Laissant brusquement retomber la tenture.
Oh ! je l'ai prise Et je l'ai portée... Oui, ces misérables bras L'ont prise et l'ont portée... Est-ce que tu pourras Jamais, lâche, effacer ton action infâme?
S* éloignant.
Qu'on me coupe les bras ! ... Mais la honte est dans l'âme ; J'y penserai toujours!...
Un silence.
Eh bien! pour me punir.
Qu'on me tue!
Montrant la clximbre.
Elle, cncor, pourra se souvenir...
Mon crime survivra dans sa pensée!... En elle, Comme en moi, l'action coupable est immortelle! Je ne puis la tuer!... Mon Dieu!
Un silence.
Si je pouvais Mentir! si je pouvais nier l'acte mauvais!
Du moins, je serais seul à savoir l'infamie Et j'en souffrirais seul ! Ah !
Allant lentement vers la clmmbre et soulevant la tenture.
Toujours endormie!...
2l6 LE COEUR SANGLANT
Par tant d'émotions accablée, elle dort!...
Je ne dormirai plus jamais que dans la mort... Si j'allais l'embrasser, pendant qu'elle sommeille! Oui!...
Reculant et laissant tomber la tenture.
Non! je n'ose pas!... Non!... Si je la réveille, Je lui crierai son nom... J'ai connu son effroi, Mais son mépris!... Non! non!
Un silence.
Comme elle aime le Roi!
Elle ne pourra plus m'aimer, puisqu'elle l'aime!... Je le hais ! Je le hais, ce petit enfant blême. Cet obstacle maudit que je trouve toujours Dans mes ambitions comme dans mes amours...
Ils s'aiment tous les deux, et je suis seul, en face De leur haine! Mon Dieu! que faut-il que je fasse? Un abîme est entre elle et moi... Je ne puis rien! Ai-je même le droit d'être son père?... Eh bien! Je me résignerai... Mon secret, je le cache Et je vais la laisser partir sans qu'elle sache Qu'elle est ma fille... Non! non! je n'y consens point! Je ne serai pas faible et timide à ce point!
Je suis son père, moi! son père!... Qu'elle m'aime Ou non, je veux l'avoir et je l'aurai quand même. Là, près de moi, toujours, et je la forcerai A m'aimer... Je le veux... C'est son devoir sacré; On ne peut pas haïr un père! On aime un père! Je veux qu'elle m'aime!
Un silence.
Oh ! cela me désespère De penser qui je suis, sachant ce que j'ai fait... Oui, j'ai gagné mon nom! Cœur sanglant, en effet,
Car je le porte en moi plus meurtri qu'en mes armes;
Il y pleure du sang, il y saigne des larmes!
Non, je ne puis pas vivre ainsi... Courbe-toi donc,
Ambitieux, et va demander ton pardon !
Rends sa couronne au Roi, mais, toi, reprends ta fille!
Un royaume meilleur ce sera ta famille,
Quand sur ton front béni l'enfant viendra poser
La couronne cent fois plus douce d'un baiser!...
Ah! ma fille!
// court vers la chambre. Parhiyead et Georges entrent, à droite, par la porte à r avant-scène; Angus s* arrête.
SCÈD^E II