‹ Trois entretiensChapitre 2 sur 7 · INTRODUCTIO.V XLI · texte numérisé non relu

INTRODUCTIO.V XLI

ses efforts. Il y a sur le sol russe une Eglise non latine qui pratique le rite oriental grécoslave et qui est unie à Rome. Elle porte le nom significatif d'Eglise uniate. Le 18 février 1896, Soloviev reçut la communion des mains d'un prêtre appartenant à cette Eglise gréco-russe, elle-même unie à Rome. Dans le livre dont j'ai parlé, AI. l'abbé d'Herbigny a publié les détails qu'il a pu recueillir à cet égard et que je résume (1). Il n'y eut point d'abjuration proprement dite. Soloviev lut sa profession de foi, en y ajoutant cette déclaration déjà publiée par lui clans l'ouvrage intitulé la Russie et l'Eglise universelle : « Comme membre de la vraie et vénérable Eglise ortbodoxe orientale ou gréco-russe, qui ne parle pas par un synode anti-canonique ni par des employés du pouvoir séculier... je reconnais pour juge suprême en matière de religion... l'apôtre Pierre, qui vit dans ses successeurs et qui n'a pas entendu en vain les paroles du Seigneur. » Ainsi était précisée et complétée la réponse que Soloviev avait faite maintes fois à ceux qui l'interrogeaient sur sa confession religieuse ; « J'appartiens à la vraie Eglise

(1) Vladimir Soloviev, p. 314, 315. 316.

XLii TROIS ENTRETIENS SUR LA GUERRE

orthodoxe; car c'est pour professer, dans son inté'jrité, l'orthodoxie traditionnelle que, sans être latin, je reconnais Home pour centre du christianisme universel. » Là-dessus, en Russie, se produisirent beaucoup de discussions ; ailleurs, des commentaires variés; et aussi la rumeur, d'origine inconnue, d'après laquelle certains amis croyaient pouvoir espérer que Rome le nommerait évoque. Ce qui semble fondé, c'est, en somme, sa participation aux sacrements par le ministère d'un prêtre de l'Église uniate. Quand, à l'improviste, le philosophe chrétien s'éteignit dans la maison de campagne du prince Troiibetskoï, le seul prêtre qu'on eut le temps d'appeler fut le curé du village d'Ouskoïe, représentant de l'Eglise officielle.

Pendant les premiers mois qui suivirent la mort de Soloviev, il y eut sur lui, dans les revues et dans les journaux russes, une quantité d'articles de tout genre et qui tous contenaient l'hommage du regret et de l'admiration. Etudes analytiques sur les ouvrages et sur les tendances du défunt, biographies, anecdotes, la collection

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de ces documents remplirait plusieurs volumes. Ce devint tout de suite une habitude de citer, à propos des sujets les plus différents, le nom, la pensée, la parole de Soloviev. Dix ans après sa mort, les littérateurs, les philosophes, les étudiants célébraient sa mémoire par une fête solennelle; et, dans le Novoë Vremia^ M. Pertsov pouvait dire avec une entière exactitude : « Il semble qu'il écrivait encore hier. « On le reconnaissait dès lors pour l'écrivain « le plus contemporain » . Et, depuis, son influence n'a pas cessé de gagner en profondeur comme en éclat.

Cette gloire qu'il possède, il ne l'avait point recherchée.

Je puis dire davantage. Il savait qu'il la posséderait... et il la dédaignait d'avance. En 1893, à Paris, un soir, il me communiquait confidentiellement ses impressions au sujet des difficultés qu'il rencontrait pour faire avancer la grande idée à laquelle il s'était consacré. Il me découvrit la cruelle lassitude qui, par instants, menaçait de l'envahir. Je lui rappelai ^es succès. J'ajoutai que certainement on continuerait de lire ses livres, et que, dans l'avenir, on les lirait encore plus qu'à l'heure où nous étions. 11 demeura une

xi.iv TROIS ENTRETIENS SLR LA GUERRE

minute silencieux et sombre; puis, avec un sourire mélancolique et froid, il murmura : « Oui, j'aurai la gloire... w Après un soupir, il changea de conversation. Je le quittai, le laissant se livrer au travail que, selon sa coutume, il allait prolonger pendant la plus grande partie de la nuit.

Si, de temps à autre, il ressentait la lassitude morale, il n'en devenait jamais la victime. La force d'âme reprenait vite le dessus. Maintes fois, j'ai dit que Soloviev était doux et tendre comme une jeune fille, mais courageux et puissant comme un lion. Je suis sûr de n'avoir exagéré en aucune manière. Sous son exquise douceur palpitait une puissance superbe. Sa gloire personnelle, qu'il méprisait, rendra durable et fécond l'effort magnifique déployé par lui pour le triomphe du bien et de la vérité.

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