TROTS GENERATIONS
lutionde4830, ce que j'en pensais au moment où elle s'accomplit et où j'y pris part, et ce que j'en pense aujourd'hui *. Je persiste dans ce que j'en ai dit : « C'eût été certainement un grand bien pour la France, et de sa part un grand acte d'intelligence comme de vertu politique, que sa résistance se renfermât dans les limites du droit monarchique, et qu'elle ressaisît ses libertés sans renverser son gouvernement. On ne garantit jamais mieux le respect de ses propres droits qu'en respectant soimême les droits qui les balancent, et, quand on a besoin de la monarchie, il est plus sûr de la maintenir que d'avoir à la
1 Mémoires pour aervir à l'histoire démon temps, t. II, p. 1-34.
17* TROIS OtENIÎRATIONS.
fonder. Mais il y a des sagesses diSiçilei^, qu'on nUmpose pas, à jour fixe, aux nations, et que la pesante main de Dieu, qui dispose des événements et des années, peut seule leur inculquer. Partie du trône, une grande violation du droit avait réveillé et déchaîné tous les instincts ardents du peuple. Parmi les insurgés en armes, la méfiance et l'antipathie pour la maison de Bourbon étaient profondes. Les négociations tentées par le duc de Mortemart ne furent que des apparences vaines ; malgré l'estime mutuelle .des hommes et la courtoisie des paroles, la question d'un rac« commodément avec la branche aînée de la famille royale ne fut pas un moment sérieusement considérée ni débattue. L'ab*
TROIS ClÎNF'llATIONR. 17a
dication du roi et du dauphin vint trop tard. La royauté de M. le duc de Bordeaux avec M. le duc d'Orléans pour régent, qui eût été non-seulement la solution constitutionnelle, mais la plus politique, paraissait, aux plus modérés, encore plus impossible que le raccommodement avec le roi lui-même. A cette époque, ni le parti libéral, ni le parti royaliste n'eussent été assez sages, nî le régent assez fort pour conduire et soutenir un gouvernement à ce point compliqué, divisé et agité. La résistance, d'ailleurs, se sentait légale dans son origine, et se croyait assurée du succès si elle poussait jusqu'à une révolution.
Les masses se livraient aux vieilles passions révolutionnaires, et les chefs cédaient à
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l'impulsion des masses. Ils tenaient pour certain qu'il n'y avait pas moyen de traiter sûrement avec Charles X, et que, pour occuper son trône, ils avaient sous la main un autre roi. Dans l'état des faits et des esprits, on n'avait à choisir qu'entre une monarchie nouvelle et la république, entre M, le duc d'Orléans et M. de Lafayette :
« Général,» dit à ce dernier son petit-gendre, M. de Rémusat, qui était allé le voir à l'hôtel de ville, * si l'on fait une monar- « chie, le duc d'Orléans sera roi; si l'on « fait une république, vousserez président.
« Prenez-vous sur vous la responsabilité « de la république? » Une même conviction dominait ce jour-là tous les hommes sérieux : par la monarchie seule, la France
TROIS CrKNERATIONS. 177
pouvait échappera l'abîme entr'ouvert, et une seule monarchie était possible. Son établissement fut, pour tout le monde, une délivrance: « Moi aussi, je suis des victorieux, me dit M. Royer-Collard, triste parmi les victorieux. »
Ceux-là même qui n'étaient pas tristes ne pouvaient pas ne pas être inquiets, et ils l'auraient été bien davantage s'ils s'étaient dès lors rendu compte des difficultés contre lesquelles, pour le succès de l'œuvre qu'ils avaient à cœur, ils allaient avoir à lutter.
Quel plus naturel et plus puissant enivrement que celui d'un grand événement, d'un grand acte national entrepris par de nobles motifs et généreusement accompli? La gé-
nération qui occupait la scène depuis 181 A avait pour sentiment dominant la passion et pour but définitif la conquête de la li^ berté politique. C'était Tinstinct général du pays qui sentait le besoin de garanties permanentes pour les biens et les droits sociaux, si longtemps compromis par Tanarchie ou par la guerre. C'était l'élan des esprits jeunes et actifs qui cherchaient, à l'intérieur et dans le développement libéral des principes de 1789, la satisfaction dfe leurs forces et l'emploi de leur vie. Quel plus grand acte de liberté politique que la résistance suprême aux tentatives du pouvoir absolu, et le pays disposant lui-même de son gouvernement pour défendre ses lois violées et revendiquer ses droits mé^
connus? Les nations prennent, comme les.
rois, un plaisir superbe à Texercice de la souveçaineté, et les révolutions sont leur façon de dire & leur tour : « L'État , c'est moi! »
Mais» comme toutes les conquêtes, celle de la liberté politique n'est qu'un vain et ruineux plaisir, si elle ne se change en une possession solide, et la fondation d'un gouvernement libre est le seul gage comme le digne prix de la conquête de la liberté. Il faut qu'une révolution libérale enfante un gouvernement libre, régulier et durable j sans quoi , elle n'est qu'un douloureux et stérile avortement. Pour la révolution de 1830, ce grand problème était plus impérieusement posé et plus difficile
180 TROIS GÉNÉUATIOÎ^S.
k résoudre qu'il ne l'avait jamais été.
Les révolutions ont, en général, une impulsion simple et un but unique : elles se font tantôt contre la tyrannie, tantôt conti'e Tanarchie, pour accomplir de grandes réformes sociales ou pour rétablir l'ordre et le pouvoir dont la société ne peut se passer. Dans l'un et dans l'autre cas, les chefs et les adhérents des révolutions marchent dans une voie clairement tracée et sur une forte pente ; ils y rencontrent des difficultés et des périls, mais point d'obscurités ni de lenteurs : inhabiles ou faibles , ils tombent; mais, s'ils ne tombent pas, ils avancent rapidement.
La révolution de 1830 a eu un tout autre caractère ; son impulsion et son but
TROIS GENKUATIONS. 181
étaient très-complexes; entreprise au nom des lois violées et pour leur défense, elle était tenue, par ses propres maximes et ses premiers actes , de rétablir promptement l'ordre légal qui pourtant recevait, daps la personne de la royauté, une grave atteinte.
Mais la révolution venait de bien plus loin que dç la cause immédiate de son explosion, et elle portait dans ses flancs de bien autres ambitions que le rétablissement des lois. Au même moment et sans 'délai, on lui demandait d'accomplir un grand progrès libéral et de mettre sur pied un pouvoir régulier et rassurant. Elle avait à la fois les libertés publiques à étendre et le gouvernement à fonder. Décidée à ne pas
subir les ordonnances de Juillet, la France
voulait une révolution qui ne fût pas révolutionnaire et qui lui donnât, du même coup, l'ordre avec la liberté. C'était si bien son vœu que ce fut la devise de son drapeau.
Pour le prince appelé au trône et pour ses conseillers, cette double tâche .était prodigieusement dilBcile. La révolution n'avait pas été faite par les pouvoirs légaux ; les Chambres s'étaient empressées d'y prendre leur place et de la sanction-' ner pour la régler ; mais c'était l'insurrection populaire qui l'avait commencée et accomplie; et les meneurs de l'insurrection populaire , c'étaient les membres des sociétés secrètes, les anciens conspirateurs; les chefs républicains* Ils avaient com-
battu de l'aveu et avec l'appui du senti-
ment national ; mais le combat avait été leur fait et la victoire leur œuvre. L'élément révolutionnaire était ainsi rentré avec puissance dans Tarène politique où, depuis quelque temps, l'élément parlementaire avait dominé.
Je dis l'élément révolutionnaire , car, à ces vainqueurs de Juillet, la révolution de Juillet, telle qu'elle se concluait, ne suffisait point. Les uns voulaient nettement la république, ou ne consentaient à en abandonner le nom que si on leur en donnait, sous une apparence monarchique, la réalité mal déguisée et mal organisée ; ce qui est, pour toutes les sortes de gouvernement, la pire des combinaisons. Les autres, moins
précis dans leurs vœux et plus désordonnés dans leurs instincts, faisaient, des traditions de la Convention et de celles de l'Empire , un confus mélange qui aboutissait à réclamer, plus ou moins explicitement, au dedans une effervescence populaire indéfinie , au dehors une guerre de propagande et de conquête. Là étaient, disaient-ils, pour la France la grandeur et la liberté.
Ainsi se préparait, pour le gouvernement naissant, dès ses premiers pas et dans son propre camp , une opposition formidable ; il allait se retrouver en face des mêmes passions, des mêmes ambitions, des mêmes inimitiés, des mêmes périls qui avaient assailli la Restauration. Et à côté
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de cette opposition intestine s'en formait, contre lui, une autre, celle des amis de la Restauration qui, une fois sauvés de leurs grandes alarmes, reprenaient leurs regrets et leurs colères. Appelé en même temps à relever le pouvoir et à étendre la liberté, le gouvernement de Juillet avait à lutter à la fois contre les représentants obstinés de l'ancienne société française et les téméraires enfants de la nouvelle, contre la Restauration et la Révolution.
Ce sera sa gloire d'avoir accepté et porté sans hésiter, pendant dix-huit ans , ce pesant fardeau. Il a franchement entrepris d'accomplir à la fois les deux tâches qu'on lui imposait. Pour rétablir l'ordre et fonder un gouvernement digne de ce nom, il a
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résolument adopté » au dehors comme au dedans I la politique de résistance au désordre, aux désirs chimériques, aux entreprises révolutionnaires ; et il a pratiqué la politique de la résistance avec les seules armes de la liberté, sans recourir à aucune loi d'exception, h aucune violence, à aucun silence, vivant sans cesse en face de la publicité^ de la discussion, de la responsabilité , et respectant, au milieu du combat, tous les droits, toutes les libertés de tous ses ennemis.
C'est là vraiment la liberté politique: à ces conditions seulement on a droit de dire qu'elle existe et d'appeler le gouvernement un gouvernement libre. On peut, aujourd'hui comme il y a vingt ans, attaquer la
politique du gouvernement de Juillet; on peut trouver qu'il a trop résisté, qu'il n'a pas assez tenté, assez innové, qu'il n'a pas donné aux penchants du temps et du pays assez de satisfaction* 3e n'admets point, mais je ne discute pas, en ce moment, ces griefs. En tout cas, on ne saurait contester au gouvernement de Juillet l'honneur d'avoir été un gouvernement libre, d'avoir gouverné uniquement par les lois et sous le contrôle de toutes les libertés écrites dans les lois.
Le régime de la liberté politique a ses défauts comme ses mérites, et on ne recueille pas ses bienfaits sans en payer le prix. 11 est vrai : sous ce régime, le bien est souvent lent et difficile, quelquefois
même impossible à faire au moment où il apparaît à la pensée ambitieuse et hardie; les rivalités des partis ou des personnes, la discussion préalable ou pressentie, la timidité en face de la responsabilité retardent quelquefois des résolutions et entravent des entreprises grandes et utiles. Mais, en revanche, que de fautes et de maux épargne, au pouvoir et au pays, la liberté politique ! Que d'idées fausses elle dévoile et écarte ! Que de résolutions égoïstes, que d'entreprises étourdies elle étouffe dans leur germe, avant que le pouvoir et le pays s'y soient compromis sans retour ! Ce régime orageux et bruyant est, au fond et dans la pratique définitive des affaires, un régime de patience et de prudence; il op-
pose au mal bien plus d'obstacles qu'il n'impose au bien de délais ou d'épreuves; et ses deux libertés fondamentales, la liberté de la tribune et la liberté de la presse, qui font dire et croire dans le public tant de sottises , en préviennent bien plus encore, -et de bien plus graves, dans le gouvernement.
De tout temps, et aujourd'hui plus que jamais, les grandes questions abondent, au dedans et au dehors, sur les pas des grands peuples et de leurs chefs. Rien n'est plus tentant que l'espoir de les résoudre; rien n'est plus facile que d'en commencer l'entreprise. Mais ce qu'on a commencé, il faut le finir; les questions qu'on a remuées,
il faut les régler; sans quoi, l'embarras et
lîM) TROIS GÉNÉKATIONS.
peut-être le péril seront bien plus graves que si Ton n*y eût pas touché. Ce fut le mérite du gouvernement de Juillet de ne jamais oublier qu'il était un gouvernement libre, et de ne tenter que ce qu'il pouvait faire avec les armes et dans les conditions de la liberté.
Mais la liberté politique a aussi ce mérite qu'en même temps qu'elle impose des freins au pouvoir et lui enseigne la prudence, elle développe autour de lui, dans ses conseillers et dans ses adversaires, tout ce que la nature leur a donné de talent et d'énergie. C'est un régime qui anime et contient à la fois les hommes engagés dans les affaires publiques, et qui les oblige à déployer tout ce qu'ils sont et tout ce qu'ils
TROIS GKNi:RATIONS. 191
valent, dans les limites de ce qu'ils doivent et peuvent réellement exécuter. Le pays ne gagne pas moihs à ce résultat que le gouvernement; car les œuvres mesurées, accomplies par des hommes éminents, servent et honorent plus les nations que les grandes choses tentées et mal faites par des hommes médiocres.
L'ardeur et la valeur personnelle des hommes, grandement provoquées et développées, ne seraient, pour la société, qu'un bien incomplet et peut-être périlleux si le régime parlementaire n'avait en même .
temps un autre effet. Il oblige et amène les hommes politiques à se grouper, à se discipliner, à reconnaître des chefs, à adopter des principes hautement déclarés, à
soutenir constamment une même cause.
Ainsi se forment ces grands et persévérants partis qui se vouent à tel ou tel des intérêts généraux et essentiels de la société, font régner dans la vie publique des mœurs viriles, la franchise, la fidélité, le respect desoi-même, l'esprit de suite, etdeviennent de puissants et réguliers moyens de gouvernement au milieu des agitations de la liberté.
C'est là le gouvernement libre. C'est là le régime qu'a désiré, poursuivi et plus ou moins bien pratiqué, à travers les crises du temps et ses propres discordes, la génération qui, de 1814 à 1848, a occupé en France la scène politique. .
J'entends le cri qui s'élève et se répète
sans relâche : • La France a cherché ce régime par toute sorte de voies, sous les drapeaux les plus divers; elle l'a entrevu, elle y a touché, elle a cru le posséder. 11 est tombé. Peut- il jamais, après tant d'épreuves, se relever de ce tort et de cemalheur?t Je pourrais me borner à cette simple réponse, déjà souvent faite : « Quel est, depuis soixante-dix ans, le régime qui n'est pas tombé? Le pouvoir absolu a échoué comme la liberté; les conquêtes de la guerre ont disparu comme celles de la paix; les régimes divers auraient mauvaise grâce à se traiter mutuellement avec hauteur ; ils ont tous subi les mêmes revers ; ils ont tous été tour à tour enveloppés et emportés dans cet orage qui, depuis
19t TllOIS GÉNÉRATIONS.
soixante-dix ans, souffle sur TEurope, Cherchez, contre le ré^me parlementaire^ d'autres armes que sa chute ; il vous ren^ drait avec usure les coups dont vous le frapperiez* De tous nos régimes, c'est encore celui-là qui a le plus durée » Mais je ne veux pas m'en tenir à cette récrimination évasive. Je veux encore moins remettre ici en présence les événements et les noms propres* et ranimer d'anciennes discordes en recherchant conunent doit être distribuée, entre les amis sincères de la liberté politique, hommes ou partis, la responsabilité de ses revers. Ce que j'ai à cœur, c'est de signaler, dans la fortune chan** celante du gouvernement libre de 181& à 1848, ces causes intrinsèques et, pour
TROIS OÉNÉHATIONS. 195
ainsi dire, organiques qui ne sont lo fait particulier de personne» homme ou parti, et que chacun peut reconnaître sans se démentir ou s'accuser soi-même. Que les libéraux» tous les libéraux, sachent bien pourquoi la liberté politique leur a si souvent échappé quand ils croyaient l'avoir conquise; à cette lumière, ils apprendront comment on garde ce qu'on a conquis.
J'y reviens sans cesse, tant ma conviction est profonde : c'est à la fondation du gouvernement libre qu'est attachée la solide possession de la liberté politique. Tant que le pouvoir qui gouverne ne puise pas sa forcé, aussi bien que sa limite, dans les institutions mêmes qui servent d'instru*ments et de garanties à la liberté, tant que
la société n'a pas la conscience et la confiance que les institutions qui la font libre lui assurent aussi un pouvoir capable de la gouverner, on n'a qu'un régime troublé et précaire ; la liberté politique est à Tétai de conquête pénible et incertaine, non de possession régulière et définitive.
Le gouvernement libre veutdeux choses:
l'intervention eflScace du pays dans la conduite des affaires publiques et le contrôle efficace du pays sur la conduite des affaires publiques. Que le pays influe d'une façon décisive sur le système et sur les acteurs de la politique qui le gouverne; que cette politique ait constamment à soutenir la critique des spectateurs qui y assistent :
quand ces deux faits coexistent, quand un
ministère, accepté et soutenu par les divers représentants du pa^ys, gouverne en présence d'une opposition armée des droits de la liberté, alors le pays possède un gouvernement libre; la liberté politique est fondée.
Nous avons eu, de 1814 à 1848, les essais de ce régime. Pourquoi ces essais n'ont-ils pas suffi à surmonter les épreuves qu'ils ont eues à subir? pourquoi, en marchant dans la bonne voie, n'est-on pas arrivé et ne s'est-on pas fixé au but?
pourquoi, ni de 1814 à 1830, ni de 1830 à 1848, la monarchie constitutionnelle, qui touchait de si près au gouvernement libre, n'en a-t-elle pas acquis la force et assuré la durée?
h)iS TTIOÏS (iKNKUATIONS*
Je viens de parler des partis politiques, de ces grands et persévérants pailis qui se vouent à tel ou tel des intérêts généraux et vitaux de la société, celui-ci h l'ordre, celui-là h la liberté, l'un à la conservation, l'autre au, progrès, et au sein desquels les hommes apprennent à se grouper, à se discipliner, à soutenir une cause, à reconnaître des chefs, à pratiquer cette franchise, cette fidélité, ce respect de soi-même, cet esprit de suite qui sont les mœurs viriles de la vie publique. De tels partis sont les éléments naturels et nécessaires du gouvernement libre : seuls, ils mettent le pouvoir, et aussi l'opposition, en état de soutenir les longues luttes, de surmonter les mauvaises apparences, de
TROIS GÉNKRATION>S. 190
résister au vent qui souffle, aux échecs décourageants, et de poursuivre, en combattant toujours, des œuvres lentes et difficiles. Les grands partis politiques sont les armées de l'ordre civil au sein de la liberté.
Ces éléments du gouvernement libre ne manquent point à la France. On a beaucoup trop dit qu'une grande aristocratie pouvait seule former et soutenir de grands partis politiques; il est vrai qu'ils y naissent et s'y perpétuent plus aisément qu'ailleurs; mais cette condition du gouvernement libre n'est point le privilège exclusif d'un seul état de société ni d'une seule forme d'institution. Ce ne sont pas les partis politiques qui ont manqué à la république
âOO TROIS OÉNEPiATIONS.
démocratique des États-Unis américains; ils s'y sont établis, étendus, maintenus avec une opiniâtreté indomptable, et c'est de leur tyrannie, non dé leur absence, qu'elle a eu à souffrir. Il y a dans la société française, telle qu'elle estfaite aujourd'hui, tous les éléments d'un parti de l'ordre et d'un parti de la liberté, d'un parti conservateur et d'un parti novateur, d'un parti du maintien et d'un parti du progrès. Ces dispositions diverses se rencontrent dans tous les rangs de notre société; l'esprit de conservation n'est point étranger, en France, aux masses populaires, ni l'esprit d'innovation aux classes élevées ; et cette classification spontanée des intérêts, des idées, des instincts, des passions, peut se
TROIS GÉNEKATIONS. 201
transformer en organisation des partis politiques. De 1814 à 1848, à travers toutes nos crises, nous avons vu commencer ce travail d'organisation ; et malgré ce qui leur a manqué de consistance et de prévoyance, c'est à la formation et à l'action des grands partis politiques, dans les Chambres et dans le pays, que le gouvernement libre a dû parmi nous, de 1814 à 1848, ce qu'il a eu de force régulière et de succès.
Mais, pour que les partis politiques suffisent pleinement à leur tâche, il faut qu'ils possèdent toutes leurs forces naturelles, qu'ils soient complets et. compactes. Si les amis de l'ordre sont divisés et se combattent au lieu de se soutenir, si les parti-
î2():2 TROIS GÉNÉRATIONS.
sans du mouvement et du progrès sont en proie à des intentions radicalement diverses, ni le parti conservateur, ni le parti novateur ne seront efficaces; ni Tun ni Tautre ne sera en état de porter jusqu'au bout son fardeau, et le gouvernement libre sera compromis faute d'acteurs assez forts pour leurs rôles. Tel a été, de 1 8 1 4 à 1848, le malheur de la liberté politique en France: soit sous la Restauration, soit sous le gou^ vemement de Juillet, les deux partis appelés à mettre les institutions libres en pratique ont été profondément incomplets et discordants. Sous la Restauration, une portion considérable de la société française, un grand nombre d'hommes naturellement conservateurs et disposés à soutenir le pou-
voir, ont été méfiants, malveillants et se sont rangés dans Topposîtion. Sous le gouvernement de Juillet, d'autres hommes, considérables aussi, conservateurs aussi par nature et par situation, ont été rejetés, par leurs idées et leurs sentiments, dans Tabstention et Tliostilité. Le parti du gouvernement s'est ainsi trouvé, aux deux époques, plus petit et plus étroit qu'il n'aurait dû et pu l'être, trop petit et trop étroit pour sa tâche. L'opposition, de son côté, a été, non pas mutilée, mais faussée; les adversaires légaux de la politique dominante, les partisans de la Restauration déchue, les républicains systématiques et les révolutionnaires ardents s'y sont mêlég et njuluellement entravés ou entraînés
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tour à tour. Le gouvernement n'a pas eu tous ses appuis naturels. L'opposition a eu des alliés qui Font dénaturée. Tout le régime de la liberté politique a été ainsi frappé tantôt de faiblesse, tantôt de désordre, et tantôt il n'a pas été au iiiveau, tantôt il a été jeté en dehors de sa mission. Je ne réveille aucun souvenir qui puisse diviser ou irriter; je n'impute rien à personne ; je ne prononce aucun nom propre ; j'évite jusqu'aux mots qui exprimeraient nos anciennes querelles; je ne parle ni de démocratie et d'aristocratie, ni de bourgeoisie et de noblesse, ni de propriétaires et de prolétaires; je retrace seulement un fait capital et ses conséquences. La génération qui, de 181 i à 1848, a voulu, sous
la monarchie constitutionnelle, fonder la liberté politique, a poursuivi, avec les plus honorables sentiments, le plus salutaire dessein. Elle a bien compris les principes de i789 et les besoins définitifs de la France; mais elle a cru la liberté politique trop tôt et trop aisément conquise. C'est un régime difficile et laborieux, qui impose à ses amis de longs efforts et de pé-^ nibles sacrifices. 11 faut que les hommes qui veulent sérieusement le mettre en pratique apprennent à se faire mutuellement des sacrifices, à s'entendre, à s'unir, à se discipliner, et qu'ils s'organisent en partis préoccupés, avant tout, du succès de leur œuvre. 11 faut que ces partis soient grands, qu'ils aient toute la taille et toute la force
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que peut leur donner la société. La liberté politique est une maîtresse fière et jalouse, qui sait ce qu'elle vaut et ne se donne qu'à ceux qui, à leur tour, se donnent à elle tous et tout entiers. Tant que nous resterons sous Tempire de nos vieilles rivalités de classes et de nos vieilles guerres de révolution, nous ne conquerrons pas définitivement la liberté politique; nous ne fonderons pas définitivement un gouvernement libre. Il faut que tous les conservateurs soient ensemble, et que les opposants soient des rivaux, non des destructeurs.
Qu'on donne à cette nécessité le nom qu'on voudra, qu'on l'appelle transaction» conciliation, fusion, peu importe; c'est le fait mémo qui est indispensable pour que la
TROIS GKXKRATIONS. 207
l^>ance atteigne enfin le but vers lequel elle s'est élancée en 4789, et pour que, au sein de la liberté, elle se relève et se repose de la Révolution.
J6 tiê raconte point, je ne discute point:
j'esdaye de comprendre et d'expliquer les faits. Je viens de dire pourquoi^ à mpn sens, la génération de 1769 et celle de 181ft ont tour a tour réussi et échoué, Tune dansTœuvre de la Révolution, l'autre dans
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celle du gouvernement libre. J'arrive à la génération de 1848, ou plutôt à la portion de cette génération qui, en I8&89 a envahi la scène et tenté Tceuvre de la République.
Pourquoi a-t-elte, non-seulement échoué dans son dessein, mais rapidement disparu, comme un éclair sinistre, dans la tempête qu'elle avait soulevée?
Le fait est si éclatant que personne, pas même les plus intéressés, ne saurait le méconnaître. L'année 1 848 n'avait pas encore atteint son terme que déjà les vainqueurs des premiers jours étaient des vaincus. En décembre 1848, de nom , la République était encore debout ; de fait, elle courait déjà à sa ruine, car elle avait déjà reçu, des mains du suffrage universel tant vanté
par elle, le chef qui devait bientôt devenir son maître. Pourtant les circonstances avaient été bien favorables à la République ; elle n'avait rencontré , à ses premiers pas, point de résistance; elle avait été immédiatement acceptée par ceux-là mêmes à qui elle déplaisait le plus : t Rallions-nous à la République, avaient dit les hommes les plus éminents, puisque c'est le gouvernement qui nous divise le moins. »
Malgré leurs orages intérieurs, les deux Assemblées républicaines, de 1848 à i851 , n'ont manqué ni de modération ni d'honnête patriotisme ; elles avaient l'anarchie dans leur sein, mais au dehors elles la combattaient. Elles ne savaient pas faire le bien dont la France avait besoin; mais elles
âli TROIS OKNKIIATIONS.
écartaient, elles ajournaient le mal dont elle était menacée. Pas plus que les hommes de bien, les hommes de talent ne leur ont fait défaut; la République de ISliS a eu de brillants apôtres, laïques, prêtres, gentilshommes, bourgeois, publicistes, poëtes.
L'Europe Ta promptement reconnue, puis tranquillement observée. Mais ni la faveur des circonstances , ni l'honnêteté des intentions, ni le mérite des hommes, ni le maintien de la paix européenne n'ont servi de rien, en 18&8, à la République; elle a été radicalement impuissante pour donner à la France précisément ce qu'elle lui promettait avec le plus de fracas, un gouvernement libre.
C'est que, dans l'état de la société fran-
çaise, avec son histoire ancienne et contemporaine , après ses quinze siècles de monarchie et ses soixante ans de Révolution, la République ne contient, pour la France, les conditions ni du gouvernement ni de la liberté. Elle offense , elle alarme, elle éloigne des affaires publiques les classes en qui domine l'esprit d* ordre et de gouvernement» Elle fomente, dans les masses populaires, des passions, des am** bitions, des espérances que ni Tordre, ni la liberté régulière ne peuvent satisfaire, et qui aspirent indéfiniment à des révolutions nouvelles* On répète tous les jours, et tout le monde croit ou semble croire que la France est maintenant une nation exclusivement démocratique, une grande dé-
mocratie, comme on dit, vouée à l'égalité et au suffrage universel. Étrange empire d'un mot une fois adopté comme symbole et conmie drapeau ! Le mot démocratie contient aujourd'hui, parmi nous, une large part de mensonge, et le fait social qu'il exprime n'est pas plus complet que ne sont vraies les maximes radicales que naguère j'ai essayé de ramènera leur légitime sens et dans leurs justes limites. Ce qui est vrai, c'est que les anciens privilèges, les anciennes exclusions et dominations aristocratiques n'existent plus : toutes les carrières sont ouvertes à tous; les charges publiques pèsent sur tous ; les mêmes libertés individuelles sont garanties à tous.
C'est là l'équité, mais non l'égalhé sociale ;
c'est la liberté politique, non l'empire exclusif de la démocratie. Les diversités, les inégalités de tout genre, matérielles et morales, naturelles et historiques , persistent et persisteront parmi nous. Il y a en France de grands, de moyens et de petits propriétaires, de grands, de moyens et de petits industriels, de grands noms, anciens et nouveaux , et des noms obscurs , admis à devenir grands s'ils le méritent, mais qui, tant qu'ils n'ont pas fait leurs preuves, ne sont pas les égaux des grands noms. Il y a des situations aristocratiques, de fait sinon de droit, et des situations bourgeoises ou démocratiques, en pleine possession du droit et des moyens de s'élever aussi haut que pourront les porter le mérite ou la
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fortune , mais qui ont en effet besoin de s'élever. Et ce ne sont pas là des résultats de la violence des événements ou de F iniquité des lois ; ce sont les conséquences spontanées des diversités naturelles et des développements libres de T homme et de la société.
C'est, parmi nous, l'erreur radicale du parti républicain de méconnaître ces grands faits sociaux, et de se dire et d'être en effet exclusivement démocratique. La démocratie a de grands droits et joue un grand rôle en ce monde, plus grand de nos jours qu'à aucune autre époque, du moins dans les grands États. Mais, quelles que soient, dans la société moderne, sa place et sa part, elle n'y est pas seule , elle n'y
TKOIS GÉNÉRATIONS 2H
est pas tout. Elle est la sève qui part des racines et circule dans toutes les branches de l'arbre; elle n'est pas l'arbre même, avec ses fleurs et ses fruits. Elle est le vent qui souffle et pousse en avant le navire ; elle n'est pas l'astre qui éclaire sa route ni la boussole qui le dirige. La démocratie a l'esprit de fécondité et de progrès ; elle n'a pas l'esprit de conservation et de prévoyance. Elle s'anime et se dresse généreusement aux paroles et aux perspectives de la liberté ; mais , dans son ivresse , elle se livre aveuglément aux charlatans qui la flattent, et s'irrite tyranniquement contre les libertés qui lui déplaisent. Elle se révolte trop aisément et résiste trop peu. Elle élève ou renverse les gouvernements, elle