‹ Trois générations, 1789--1814--1848Chapitre 9 sur 9 · TROIS GÉN15RATI0NS · texte numérisé non relu

TROIS GÉN15RATI0NS

haltes, de retours, de chutes, et, tout compensé, tant de conquêtes et de progrès.

Dans cet état des faits et des esprits, désespérer de notre temps et de notre cause, ce serait désespérer de toute notre histoire, de toute l'activité, de toute la destinée de la France, que dis-je 7 de l'Europe chrétienne depuis quinze siècles. Notre présent n'est point une déviation de notre passé, un accident imprévu, une étrange inconséquence, une maladie qui soit venue troubler le cours d'une santé forte et prospère. Nous marchons, depuis quinze siècles, dans les voies où nous avons fait, de nos jours, de si grands pas et de si grandes chutes.

TROIS GÏÎNÉRATiONS. 223

Un principe, une idée, un sentiment, comme on voudra l'appeler, plane, depuis quinze siècles, sur toutes les sociétés européennes, sur la société française en parti- ' culier, et préside à leur développement :

le sentiment de la dignité et des droits de tout homme, à ce titre seul qu'il est homme, et le besoin instinctif d'étendre de plus en plus, à tous les hommes, les bienfaits de la justice, de la sympathie, de la liberté. La justice, la sympathie, la liberté ne sont pas des faits nouveaux dans le monde ; elles n'ont pas été inventées il y a quinze siècles. Dieu en a, dès le premier jour, déposé dans l'homme le besoin et le germe ; elles ont tenu leur place et exercé leur empire dans tous les pays, dans tous

224 noifi 6ENJÉRATI0N8.

les temps, aa sein de toutes les sociétés humaines. Mais, jusqu'à notre Europe chréti»ne , des limites fixes et à peu près insurmontables avaient marqué et resserré étroitement la sphèce de la justice, de la sympathie, de la liberté. Ici la nationalité, ailleurs la race, la caste, Torigine servilOt la religion, la couleur, interdisaient, à un nombre immense d'hommes, tout accès à ces premiers biens de la vie sociale. Chez les plus glorieuses nations, la justice, la sympathie, la liberté étaient refusées sans scrupule aux trois quarte de la population ; les plus grands esprite ne voyaient, dans cette spoliation, qu'un fait naturel et nécessaire, une condition inhérente à Tétat social.

C'est le principe et le fait chrétien par excellence d'avoir chassé de la pensée humaine cette iniquité, et d'avoir étendu à l'humanité tout entière ce droit à la justice, à la sympathie, à la liberté, borné jusque-là à un petit nombre et subordonné à d'inexorables conditions. On a dit d'un grand publiciste que le genre humain avait perdu ses titres et qu'il les lui avait rendus. Fiatterie démesurée et presque idolâtre : ce n'est pas Montesquieu, c'est Jésus-Christ qui a rendu au genre humain ses titres.

Jésus-Christ est venu relever l'homme sur la terre en même temps que le racheter pour l'éternité. L'unité de Dieu maintenue chez les Juifs, l'unité de l'homme rétablie chez les chrétiens , ce sont là des traits

éclatants où se révèle Taction divine dans la vie de Thumanité,

Ce rétablissement de Tunité humaine dans le monde chrétien n'a pas été une œuvre facile, ni prompte, ni pure, et bien s'en faut qu'elle soit partout accomplie.

Des intérêts matériels, des passions brutales, régoïsme, l'orgueil, Tindiflérence, l'emportement, les nécessités du moment, les combinaisons de la politique ont entravé, ralenti, souillé le développement de ridée chrétienne ; mais elle n'a jamais abdiqué, jamais disparu. Toujours présente et luttant toujours, elle a pris à son service les instruments les plus divers : c'est tantôt l'Église, tantôt la royauté, ici les nobles, là les bourgeois, ailleurs la multitude, au-

TROIS g^nîIratîons. 227 jourd'huîle gouvernement, demain l'opposition, qui se sont faits les champions de l'expansion de la justice et de la sympathie au profit de toutes les créatures humaines.

De gré ou de force, par devoir ou par calcul, tout le monde a mis tour à tour la main à cette grande œuvre; savants ou ignorants, pieux ou incrédules, tous, les siècles lui ont fait faire des pas plus ou moins laborieux, plus ou moins rapides.

Elle a rempli toute notre histoire ; et à toutes les époques, elle a été considérfe comme le plus éclatant symptôme du progrès de la civilisation, comme la civilisation même.

Le sentiment public ne s'est point trompé en lui donnant ce nom, et les faits

le confirment avec éclat Dans les pays où ridée chrétienne s'est largement développée, à mesure qae ce droit commun de Thumanité s'est r^andu et appliqué à un plus grand nombre d'hommes, la société a grandi en puissance, en activité, en fécondité, en prospérité et en gloire. De très^mauvais pas^ des abîmes se sont rencontrés dans cette carrière de notre Europe, et plus d'une fois, loin de les éviter, elle s'y est précipitée ; elle a commis beaucibup d'erreurs, de fautes, de crimes; le bien et le mal se sont mêlés dans une confusion déplorable ; on peut adresser à notre civilisation d'amers et légitimes reproches; les idées qui y ont régné, les actes qu'ont entraînés ces idées ont souvent mérité

d'être qualifiés de funestes égarements :

gouvernements et peuples, dévots et philosophes, aristocrates et démocrates, conservateurs et libéraux de tous les pays et de tous les siècles ont, devant Dieu, de redoutables comptes à rendre, et c'est le.

droit de Thistoire de les leur demander ici-bas, et de dire la vérité sur les morts pour instruction et le salut des vivants.

Aucune époque, aucun événement, aucun système» aucun parti n'a droit de se plain* dre d'être ainsi sévèrement interrogé ; et que fais-je moi-même aujourd'hui» quand je sonde sans pitié les mécomptes de nos pères et les nôtres? Mais ces rigueurs une fois exercées sur notre histoire ancienne et contemporaine^ nos erreurs et nos torts

î230 TROIS GENERATIONS.

une fois reconnus et signalés, voici les vérités qui demeurent. L'Europe entière, et notamment la France, marchent, depuis quinze siècles, dans les mômes voies d'affranchissement et de progrès général. Ces voies ont conduit les peuples qui s'y sont le plus fermement engagés à ce haut degré de puissance, de prospérité et de grandeur que nous appelons et que nous avons droit d'appeler la civilisation mo- 'deme. Cette civilisation est surtout le fruit de cette grande idée que tout homme, à ce titre seul qu'il est homme, a droit à la justice, à la sympathie et à la liberté.

C'est Jésus-Christ qui a fait entrer cette idée daas l'âme humaine d'où elle travaille à passer dans la société.

Dieu ne trompe pas le genre humain.

Les peuples ne se trompent pas constamment dans le cours d'une longue destinéel L'abîme n'est pas au bout de quinze siècles de mouvement ascendant. Certes, les déviations, les temps d'arrêt, les ajournements, les mécomptes n'ont pas manqué à la civilisation française ; elle n'en a pas moins continué de se développer et de poursuivre, tantôt sous terre, tantôt au grand jour, ses progrès et ses conquêtes.

Et plus elle a grandi, plus la liberté politique lui est devenue nécessaire. L'épreuve de notre propre temps est, en ceci, pleinement d'accord avec celle des siècles. La liberté politique a subi, de nos jours, bien des éclipses ; elle a toujours reparu et re^

^32 TK0I8 GÉNÉRATIONS.

pris sa place, comme un droit froissé se relève, comme un besoin méconnu recommence à se faire sentir. En 181 A, elle était proscrite ; on la croyait morte. Je l'ai vue renaître et prospérer. En 1848, un violent accès de fièvre Ta saisie. En en sortant, elle a langui et dépéri. Je ne sais <piçlte0 tnaverses ou quelles attentes lui séni içnoqi^ réservéts; mais je répète ce fpjle j'ai'dlt m cdmsMiç&îit : J'^ confiance dans ravttk A4 i»diDij)!||s\e^(jte la liberté politique dans moh'pâ^s, Ci^r4||à coup sûr, 1789 n'a pas ouvert, cplfun la France, Vèpe de la décadence, et çlioi]; dans le gdlwiiieniement libre seul que résident les gariatteft efficaces des intérêts' généraux léd la SMiété, des droits personnels de

tout homme, et du dtoit commun de l^umanité.

Page 1