‹ Trois hommes fortsChapitre 17 sur 20 · FÉLICIEN · texte numérisé non relu

FÉLICIEN

— Qu'est-ce que cette lettre? demanda Blanche.

— C'est une lettre de Félicien, qui m'écrit qu'il nous attend aujourd'hui, mais une heure plus tard qu'à l'ordinaire. 11 y a un mot pour vous dans cette lettre, monsieur Robert.

Et, en même temps, madame Pascal passait la lettre à Robert, et celui-ci la lisait.

— Que peut me vouloir M. Félicien? se demanda-t-il.

— Allez le voir tout de suite, lui dit tout bas madame Pas-

218 TROIS TIOMMKS FOTITS

cal;jo ne suis pourquoi j'ai '\d(v que vous serez heureux d'y ùhv a Ut".

Huliert partit aussitôt, et se rendit au séminaire.

Félicien martha à lui d'un air souriant et en lui tendant les deux mains.

— Mon frire, lui dit-il. je veux vcus parler de choPcs sérieuses. Asseyons-nous et causons. Vous aimez Blauclic, Robert?

Robert tressaillit.

— Vous pouvez l'avouer, quel crime y a-t-il iiceia?

— Eh bien, oui, Félicien, j'aime votre sœur. Mais qui vou? i'a dit?

— Votre arrivée à Niort, sous un faux prétexte, n'est-elle pas une indication sufTisante pour un cœur comme le mien, attentif à tout ce qui regarde ma sœur?

» Puis, est-ce qu'un homme comme vous, doué des mêmes qualités qu'elle, iieut voir une fille comme Dlanche sans l'aimer '! Quant à Blanche, elle vous aime aussi.

Robert pâlit à ce mot.

— Non, mon ami, vous vous trompez, dit-il avec émotion, mademoiselle Pascal ne m'aime pas.

— Qui vous l'a dit? demandorai-je à mon tour. xVvez-vous fait confidence de votre amour à Blanche!

— Jamais ; mais je sais qu'elle ne m'aime pas.

— C'est ce que nous saurons bientôt.

— Comment cela?

— Dans une heure, Blanche va venir ici avec ma mère, et je le lui demanderai.

— Quel est donc votre but, Félicien?

— Mon but, mon ami, est ce qu'il a été toujours, de donner ma sœur à un honnête homme, qui l'aime bien, qu'elle aime et qui la rende heureuse. Or, je vous crois dans toutes les conditions que je désire.

w Ce me serait, vous le pensez bien, une douce consolation, au moment oîi je me sépare du monde, de savoir à Blanche un protecteur comme vous. J'ai donc voulu vous parler de cela avant de la questionner. Si Blanche vous aime, comme je crois qu'elle doit vous aimer, si elle consent à devenir

TOtre femme, coQsentirez-vous à devenir mon beau-frère, mon ami?

— Dans quelque temps, dans quelque circonstance que ce soit, je jure, fit Robert d'une voix grave, d'épouser mademoiselle Pascal si elle veut bien m'acccpter pour époux; mais, je vous le répète, mon frère, ajouta Robert avec tristesse, mademoiselle Pascal ne m'acceptera point.

Le soir, Blanche, restée seule pendant quelques instants dans sa chambre avec Robert, lui dit d'une voix pleine de reconnaissance et d'émotion :

— Merci, Robert, de ce que vous avez fait aujourd'hui.

— Qu'ai-je donc fait qui mérite ce remerciment?

— Malgré ce que vous saviez, mon ami, vous consentez à me donner votre nom; vous m'aimez donc bien?

— Oh! oui, je vous aime.

— Eh bien, mon frère m'a consultée à mon tour, et j'ai fait ce que je devais faire, j'ai refusé.

— C'est tout naturel, mademoiselle ; vous ne m'aimez pas, vous !

— En effet, Robert, répondit Blanche, après un instant d'hésitation, et en quittant brusquement la chambre, en effet, je ne vous aime pas.

Et mademoiselle Pascal, s'enfermant dans la chambre voisine, éclata en sanglots.

— Allons! se dit Robert avec découragement, j'étais fou. Quand on pense que j'ai espéré un instant.

» Encore quinze jours d'épreuve, encore quinze jours à souffrir, et quand elle sera heureuse, je confierai Suzanne à madame Pascal, et moi, je partirai.

Je me ferai soldat. Il se trouvera peut-être bien quelque part une balle pour moi.

Quelques jours se passèrent, pendant lesquels Blanche évita de se trouver seule avec Robert. Qu'aurait-elle pu lui dire après ce qu'elle lui avait dit?

Deux ou trois fois, en le voyant venir, elle s'était enfermée, et comme si elle eût eu besoin de faire faire une brus-

JtO TROIS HOMMES FORTS

que diversion à sa pensée, elle avait commence des lettres ]ionr rrtHli'ric.

On ofit dit que Blanclie clicrcliait à puiser dans la certitude qu'elle devait appartenir à un autre liommo, la force nécessaire contre le souvenir de Robert et contre ses propres sentiments.

Elle écrivait donc, elle jetait à la hâte les premières lignes sur le papier, puis sa main se ralentissait, puis l'expression faisait défaut à son esprit ou plutôt à son cœur, elle laissait tomber sa plume, appuyait sa tète sur sa main, et regardant avec étonnoment le dernier mot qu'elle venait d'écrire, elle songeait des heures entières.

Après une heure de rêverie, elle reprenait sa plume; mais, au moment de continuer sa lettre, elle se levait et la déchirait sans même la relire.

Alors elle se promenait dans sa chambre, comme un prisonnier dans sa prison.

L'âme de la jeune fille était prisonnière, en effet, et ne savait comment sortir de l'état dans lequel elle était tombée, état étrange dont elle ne pouvait se rendre compte, et qui, à chaque mouvement qu'elle faisait pour s'y soustraire, lui représentait la même réalité.

Quand elle parvenait à mettre un peu d'ordre dans ses idées, quand un peu de jour éclairait les profondeurs de ses impressions nouvelles, c'était bien pis encore, et elle était comme épouvantée de ce qu'elle y découvrait.

Ce qu'elle voyait était si contraire à ce qu'elle avait cru jusqu'alors, c'était un démenti si formel donné à ses convictions d'autrefois, le changement opéré était si effrayant enfin, que Bh'.nche aimait mieux ne pas le sonder et cherchait à se sauver d'elle-même.

Elle était semblable à un homme ruiné tout à coup et qui aime mieux mourir tout de suite que de chercher auparavant comment il s'est ruiné. Il est douloureux de douter des autres; il est plus douloureux encore de douter de soi, et Blanche en était arrivée là.

Depuis qu'elle était matériellement aéparée de Frédéric,

elle s'apercevait avec étonnement qu'elle supportait déjà sans effort cette séparation, et il y avait des moments où l'idée du rapproclicmen t lui était pénible.

D'ordinaire, quand on s'éloigne des gens qu'on aime, le corps seul franchit l'espace qui sépare d'eux et l'esprit reste à leurs côtés. 11 n'en était pas ainsi pour mademoiselle Pascal. Son esprit était encore plus loin que son corps.

Bref, elle commençait à échapper à l'influence dominatrice, à 1? puissance magnétique qu'il avait jusqu'alors exercée sur son esprit et sur ses sens; et ce qui était affreux pour elle dans la situation où elle se trouvait, elle commençait à analyser le sentiment qui l'avait fait tomber sous la ^/f^ domination de son amant, et à s'apercevoir que le cœur n'y/ avait peut-être eu aucune part. '

Comme nous l'avons dit, c'était là une effroyable découverte, car c'était non-seulement son passé, mais encore son avenir qui allaient en être victimes.

Aussi, la chose était tellement inattendue, et Blanche comprenait si bien les conséquences qu'elle pouvait avoir, que, nous le répétons, elle s'efforçait d'en sortir brusquement, et qu'elle s'écriait :

— Je suis folle! j'aime toujours Frédéric. Quelle femme serai-je donc, si je ne l'aimais plus !

Peut-être, à l'aide de ses souvenirs et forte du respect qu'elle voulait se conserver, fût-elle parvenue ainsi, sinon à convaincre, du moins à faire patienter son cœur; mais ce changement avait une cause, mais elle n'était pas seule en jeu, et elle trouvait en son cœur un obstacle étranger à ellemême.

La cause de ce changement, cet obstacle, c'était ce sentiment tout nouveau qu'éveillait la seule apparition, le seul nom, le seul souvenir de Robert.

Comme un enfant timide qui se tient auprès d'un père redouté, ce nom venait tout doucement s'asseoir dans le cœur de la jeune fille, et lui souriait et l'attirait à lui ; puis, quand il voyait ce cœur se révolter et s'irriter de sa présence, il se sauvait comme s'il eût dû ne jamais revenir, et, quelques

inslaiils aprCis, prolilaiit d'un iiiomciil où la jeune llUe ne songeait pas à lui, il revenait tout iloucoinent ii-prondre sa placo, et cela avec une telle insistance, que DIanche, lassée dans son étonnenienl et dans sa colère, restait dos heures, des nuits entières à écouter les promesses qu'il lui faisait.

11 procédait, ,)our se faire acc(>pter, par des moyens si différents de ceux qu'avait employés Frédéric, si sympathiques à l'organisation de la jeune lille; il était si timide, si dévoué, si reconnaissant de la moindre faveur, que chaque jour il faisait un pas de plus et s'acclimatait dans cette atmosphère de jeunesse, de pudeur et de loyauté, qui était son atmosphère naturelle, celle où il était né, celle où il devait vivre.

L'amour de Robert se prouvait tout seul, par son silencieux dévouement, et Blanche en revenait forcément à se dire :

— Voilà comment le véritable amour se manifeste.

De là à douter de celui qui s'était présenté d'une façon toute contraire, il n'y avait pas loin.

Entre le cœur soumis, respectueux, qui n'avait encore demandé que le droit de pardonner, et le cœur exigeant auquel il avait fallu tout de suite la plus grande preuve d'amour qu'une femme puisse donner, il n'y avait pas de comparaison à faire, et elle était bien sûre d'être plus aimée du premier que du second.

Mais c'eût été un malheur pour elle qu'elle aimât plus celui dont elle était le plus aimée, et pour conserver l'estime «le cet homme, il fallait, puisqu'elle ne pouvait s'cjn convaincre, elle, le convaincre, lui, qu'elle ne l'aimait pas et qu'elle ne l'aimerait jamais.

Comment, en effet, faire avouer à une jeune fille comme Blanche un changement aussi subit? Avoir appartenu à un homme dont on doit être la femme, et avouer à un autre qu'on l'aime, c'était, aux yeux de Blanche, l'acte de la plus folle impudeur, et elle comprenait qu'on mourût de cet amour, mais elle ne comprenait pas qu'on l'avouât.

Voilà pourquoi elle évitait Robert.

Auprès de lui, pressée par ses questions ou par son douloureux silence, elle eût peut-être tout dit; car, comme nous

l'ayons vu, la pauvre enfant ne savait rien cacher. Loin de lui, seule, elle pouvait s'abandonner sans crainte au chagrin de ce bonheur impossible.

Le châtiment suivait de près la faute, car Blanche souffrait horriblement d'avoir perdu la liberté de son cœur.

Mais plus elle songeait, plus elle faisait la solitude grande autour d'elle, plus cet amour nouveau acquérait de force, n'ayant même pas un souvenir à combattre, et se présentant à une âme qui s'enfermait et s'isolait pour le recevoir. Elle mettait donc sur la blessure de son cœur un baume qui le calmait momentanément, mais qui l'irritait, et qui, plus tard, la ferait plus large et plus grave.

Pendant ce temps, que faisait Robert ?

Tous les jours, il se promettait de ne plus venir chez Blanche, en se donnant cette raison :

— A quoi bon y aller, puisque je la vois à peine? Et tous les jours il y venait.

Il ne la voyait presque plus, mais il voyait la porte derrière laquelle elle était, et il passait des heures à regarder cette porte à la dérobée, tandis que madame Pascal travaillait à côté de lui.

Que de regards Robert crut perdus, et que Blanche surprit ! car, bien des fois, la jeune fille n'avait pu résister au désir de le voir sans être vue. Alors, comme uq enfant, elle avait regardé par le trou de la serrure, et deviné les pensées du jeune homme, dans les regards profonds qu'il jetait sur sa chambre close.

Cependant une trop grande obstination à s'éloigner de lui eût été remarquée de sa mère et eût paru d'une impolitesse par trop affectée, après ce qui s'était passé entre Robert et Félicien.

Blanche se croyait donc forcée, de temps en temps, de trouver un prétexte pour sortir de sa chambre et venir causer quelques instants avec Robert.

Cependant il lui avait fallu donner une i ceison à sa mère pour expliquer sa retraite quotidienne, et elle lui avait dit:

— Tu comprends, ma bonne mère, qu'après avoir refusé,

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(onimo jiM'ai fait, d'épouser M. Robert, moins je me trouverai avec lui, mieux rola vaudra.

— G^'^t juste, mon enfant, avait répondu madame Pascal ; nais pourquoi as-tu refusé?

— Parce que je ne veux pas encore quitter ma mère que 'aime, pour un mari que je n'aimerai pas..

Et en disant cela. Blanche demandait pardon à Dieu de ce mensonge sacrilège.

Les pères et les mères croient toujours à une réponse qui flatte la vanité de leur amonr, et madame Pascal, qui n'avait aucune raison de ne pas croire, avait cru à ce que Blanche \m avait dit.

D'un autre côté, elle était devenue la confidente de Robert, qui, s'il ne lui confiait pas toutes ses impressions et toutes jes pensées, lui disait de temps en temps quelques mots qui laissaient entrevoir l'état de son âme, et qui le faisaient plaindre de la brave dame.

Un soir, comme Blanche n'avait pas paru de la journée devant Robert, qu'elleavait diné toute seule dans sa chambre, Robert crut voir dans cet éloignement le désir que ce fût lui qui s'éloignât; il prit donc sa résolution et dit à madame Pascal :

— J'ai un service à vous demander, madame.

— Oh! dites, monsieur Robert, dites. Le jour où je pourrai vous le rendre sera un beau jour pour moi.

— Je vais partir.

— Vous allez partir, dites-vous?

— Oui.

— Et pourquoi partir, bon Dieu?

— Parce qu'il le faut, voyez-vous, parce que je suis trop malheureux.

— Pauvre monsieur Robert! C'est vrai, vous souffrez; vous avez peut-être raison. Voyagez pendant quelque temps,

ela vous fera du bien; puis, qui sait? avec le temps, les àées de Blanche changeront peut-être. Les petites filles sont si capricieuses !

Pour les mères, les filles sont toujours de petites filles„

— Et que ferez- vous? continua madame Pascal.

— Je prendrai du service.

— Vous vous ferez soldat ?

— Oui. Il me serait impossible de rester à ne rien faire. La discipline, les devoirs, une guerre peut-être, me distrairont et mettront une barrière entre le présent et l'avenir.

•> Tant que je m'appartiendrai, je serai capable de faire des folies; quand j'appartiendrai à mon pays, quand je serai forcé d'obéir à d'autres qu'à moi-même, quand je serai contraint de vivre loin de mademoiselle Blanche, quand enlln de l'état d'homme je serai passé à l'état de chosi", peut-être arriverai-je à l'insensibilité, à l'oubli, au bonheur

» Cela vaut mieux que le suicide, n'est-ce pas?

— Le suicide ! grand Dieu ! Avez-vous pu avoir de pareilles idées?

— Eh bien, ma bonne madame Pascal, j'ai compté sur vous, car je ne puis emmener Suzanne avec moi dans mon régiment. Ma résolution sera même un bonheur pour cette enfant.

» Voici qu'elle arrive à l'âge où la femme a besoin des soins de la femme. Vous serez sa mère, sa tutrice, madame Pascal. Le voulez-vous? Mademoiselle Blanche se mariera un jour; M. Félicien va être prêtre; vous resterez seule.

» Eh bien , cette enfant vous sera une distraction , vous rendra une fille en retrouvant une mère.

1) Vous lui parlerez quelquefois de moi, n'est-ce pas? Et si le bonheur veut que je sois tué, vous lui direz que je l'aimais bien.

Le pauvre garçon se leva comme pour échapper à son émotion ; mais malgré lui les larmes inondèrent ses yeux, et appuyant ses coudes sur la cheminée, il cacha sa têle dans ses deux mains, pleurant abondamment, et disant à madame Pascal :

— Pardonnez-moi, madame ; mais c'est plus fort que moi. Madame Pascal s'était levée à son tour, et visiblement

émue, elle s'était approchée de Robert comme elle se fût approchée de son flls :

— Je vous en prie, monsieur Robert, ne pleurez pas, lui

avait-cllc dit, vous me faites du mal; il me semble que c'est Fôlicieii qui pleure.

— Pardon, encore une fois, ma bonne madame Pascal, mais, aujourd'bui, l'airectation que mademoiselle Blanche a mise à se tenir loin de moi m'a fait un mal alTreux. C'est plus que de l'indillérence, c'est du mépris. Et pourtant je ne le môrite pas.

Madame Pascal allait répondre, quani une main lui toucha doucement l'épaule.

Elle se retourna.

Blanche était derrière elle, pâle comnu illc ne l'avait ja~ Diais été.

— Laisse-moi seule avec M. Robert, dit-elle tout bas à madame Pascal , il faut que je lui parle.

Madame Pascal s'éloigna, rentrant dans la chambre que Blanche venait de quitter et qu'elle referma sur elle.

Alors, la jeune lille approcha sa main d'une des mains de Robert qui n'avait rien vu de ce qui venait de se passer, abîmé qu'il était dans ses pensées douloureuses, et d'ailleurs la tête cachée dans ses deux mains.

— Écoutez-moi, Robert, ht Blanche de sa voix la plus douce, mais avec une émotion dont, comme on le comprend bien, elle ne pouvait être la maîtresse.

Robert tressaillit au son de cette voix et au toucher de cette main.

Il releva la tête.

— Blanche! s'écria-t-il.

— Oui, Blanche qui a entendu tout ce que vous venez de dire, monsieur Robert; Blanche qui veut avoir une explication avec vous.

» Asseyez-vous là, près de moi, et causons, mais causons bien bas, car, comme moi, ma mère pourrait entendre, et il y a des choses qu'il faut qu'elle ignore, n'est-ce pas?

En parlant ainsi, Blanche serrait significativement la main de Robert, et elle continua, quand il se fut assis auprès d'elle :

— Vous voulez partir, Robert?

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— Oui,

— Vous avez raison.

— Ainsi, vous m'approuvez? dit Robert, qui un moment avait espéré que Blanche lui dirait de rester.

— Cette idée ne vous fût pas venue, que je vous l'eusse donnée ; il faut que vous partiez, Robert, pour votre bonheur à vous, pour mon bonheur à moi.

— Soit, je partirai. Quand faut-il que je parte?

— Pardonnez-moi ce que je vais vous dire, Robert. Partez demain.

— • Demain?

— Je vous en prie.

Robert s'inclina en signe d'assentiment. Il n'aurait pas pu prononcer une parole, et il fallait à Blanche une force dont elle ne se fût jamais crue capable pour pouvoir conserver le calme de sa voix.

Il se fit un silence assez long, silence pendant lequel Blanche ne retira pas sa main de la main de Robert.

Celui-ci parvint à dire :

— C'est bien, Blanche, votre volonté sera faite, et plus tôt que vous ne l'espérez. Je partirai ce soir.

— Voilà que vous m'en voulez, ami, c'est mal.

— Moi, vous en vouloir de quelque chose! Dieu m'en garde et me fasse mourir le jour où il entrera pour vous dans mon cœur un autre sentiment que celui que je vous ai voué ! Mais vous me permettrez bien d'être triste à l'idée de m'éloigner de vous, et plus je comprends que vous ne pouvez m'aimer, plus je souffre que vous ne m'aimiez pas.

1) C'est à moi de vous demander pardon de la hardiesse que mon cœur a eue. Vous avez raison : il vaut mieux que je parte.

n Adieu Blanche, adieu!

Et le jeune homme posa ses lèvres sur le front de mademoiselle Pascal, baisa avec effusion ses deux mains et se dirigea vers la porte, le cœur et les yeux gonflés.

Blanche, debout à sa place, le regardait partir.

Au moment où il allait toucher le bouton de la porte ;

Î|R -l'IioiS IIOMMF.S F0UT8

— Uolxil, cria-l-i'lh;, ruvciicz!

Hohrrl Si' rt'lourna.

-- je ne puis pas vous laifiscr partir ainsi, roprlt-clle, écoutcz-nioi! Qu'alloz-vons fiiirc?

— Ce (pie j(! (lisairf à iiiadaiiic Pascal, j(! vais m'cnfîafj;!'!'. Que voulez-vous (pie je fasse? Tant (pie je serai lil»re, j'irai où vous serez, et il iu\ \v. faut pas, vous venez de rïn\ I(î dire.

— El c'est parce (juc je ne vous aluic pas qu(! vous eliaugez votre vie?

— Oui, mademoiselle.

— Vous vous trompez peul-ôtre, Ilohert, sur le sentiment que je voua inspire. Qui suit si un autre amour ne vous eon- Bolera pas de celui-là?

— Jamais! sur ma iiK^'n', je If jure!

— Quejc suisuMliicureuse, mon Dieu ! 8'(^cria nianclie qUi ne pouvait plus (H)ntenir ses larmes et qui se laissa tomber sur une chaise.

Roltcrt la corilcmiilail avec, ('•lomicmciif. Ce pauvre co-ur na'if ne [)ouvail sou|)(;oun(!r la v<^ritablc cause de la duiileur (h; IManclie.

— Blanclie, ne pleurez pas, je vous en supplie, lui dit-il en se mellanl à fjçfmoux devant elle, coirune un cnfaiil i|ui demande |)ai(l()n à sa nn'^re; j(; suis d(''jà bien assez maliicureux sans vous voir (encore pleurer. Madaiiie Pa;ical peut vous entendre; ne pIcMuvz pas, vos larmes me font trop de mal; puis, qui peut vous faire pleurer, vous?

nianrlic essuya ses yeux, et jeta sur Robert un re;;ard plein de reconnaisbance et de douce compassion.

— Que vousôles bon ! lui dit-elle 0"('I1(>' ûme noble et fi(^n<';reuse vous avez! Vous serez mon ami toujours, n'est-ce pas? Si un jour j'cMais malheureuse, je vous trouverais; vous Die le prometicz?

» Vous nous laisserez Suzanne, votre (;liôre sœur; je Taimcrai comiue mon enfant, je l'éliiverai dans le respect de YOlro nom, et plus tard vous la verrez heureuse, et son bonheur vous consolera de celui (juc vous n'aurez pas eu.

» Oh! j' h surveillerai, soyez tranquille, pour qu'elle ne

prenne jamais une erreur de son esprit pour un besoin de son âme. Ou souiïre trop quand on a la preuve qu'on s'est trompa.

— Que voulez-vous dire, Blanche? je ne vous comprends pas.

■— Bien, mon ami, rien. Vous m'écrirez; moi, je vous écrirai souvent.

» Une bonne et franche amitié remplacera un amour impossible, et si, malgré vos prévisions, vous trouvez une femme qui vous aime et que vous aimiez, vous ne me le cacherez pas, et le jour où je l'apprendrai sera un beau jour pour moi.

» La vie a des nécessités cruelles, voyez-vous ; il y a six mois, je vous eusse aimé. Pourquoi Dieu n'a-t-il pas permis que je vous connusse alors?

» Maintenant si je vous aimais, mon amour serait un malheur pour vous, une lâcheté vis-à-vis de celui à qui j'appartiens, une insulte que je me ferais à moi-mCmo.

» Deux hommes pourraient avoir le droit de me mépriser, l'un tout de suite, l'autre plus tard ; car, si noble que vous soyez, qui vous dit qu'un jour vous ne porteriez pas la moitié de ma faute? Il y a des souvenirs qu'on oublie bien difficilement; il y a des faits qu'on ne raye pas de la vie avec sa volonté.

I) Une fois que je serai la femme de l'homme à qui je me suis donnée, le mal sera réparé, en ce qui regarde le monde.

n Quelle excuse aurais-jc do donner mon cœur à un autre maintenant? quelle garantie olîrirait ce neuve/ amour? quelle femme serais-je à mes propres yeux? Non, mon ami, je ne peux pas, je ne veux pas, je ne dois pas vous aimer.

» Si celui qui doit être mon mari ne le devenait pas ; si la mort, le hasard ou sa volonté empêchaient cette réparation, c'est à Dieu que j'appartiendrais dorénavant. Son éternité seule a assez de pardon pour un pareil malheur.

» Allons, Robert, du courage. Partez , mon ami , ne vous retournez pas en arriére, ne vous occupez plus de moi. Vous ■vouliez rester jusqu'à ce que vous m'eussiez vue heureuse

mariî'C du moins. Vous avez vu k- conilc, vous savez qu'il m'aime et qu'il tiendra sa parole comme un lionnëlc homme.

» Puis, en tous cas, à quoi bon attendre? Quoi iju'il arrive, il y a une douleur pour vous à rester auprès de moi. Détachez brusquement votre vie de la mienne.

)) Je vous eu prie, je le veux, continua Blanche avec douceur, et ce qu'une sœur peut demander au ciel pour son frère, je le demanderai pour vous.

— Elle l'aime toujours, pensa Robert, et, tout pûle, il se leva.

Celte conversation avait lieu près du lit où reposait Suzanne.

Sans répondre un mot à ce que venait de lui dire Blanche, Robert s'agenouilla devant ce lit, considéra quelques instants sa sœur, essuya deux grosses larmes qui roulaient silencieusement le long de ses joues, larmes dont l'une tombait sur son passé mort et l'autre ?ur son avenir délinilivemcnt brisé; puis il se retourna vers mademoiselle Pascal, la prit dans ses bras, la serra contre son sein , et sortit brusquement de la chambre en jetant derrière lui ce seul mot : Adieu !

Blanche regarda cette porte qui venait de se refermer sur Robert. Si elle ne se fût retenue, elle l'eût rappelé encore une fois.

— Voilà mon bonheur qui s'en va, murmura-t-elle. A moi, maintenant, une vie de larmes et de regrets. 11 se consolera sans doute, et moi je souffrirai seule! C'est mon pardon que je gagne.

)' Ma mère, continua-t-elle en passant dans la chambre voisine, pour échapper à la solitude, ma mère, M. Robert est parti.

Mais madame Pascal ne bougea p(>\nt. Elle s'était endormie sur sa chaise, son travail à la main.

Ainsi, une des grandes questions de la vie de Blanche venait de s'agiter entre le sommeil d'une enfant et le sommeil d'une vieille femme.

— Ages heureux, pensa Blanche en regardant tour à tour Suzanne et sa mère; âge que je n'ai plus, âge que je n'ai pas

encore, le bonheur est en vous. L'un a l'ignorance, l'autre a l'oubli. Quand donc aurai-je des cheveux blancs !

Et Blanche déposa un baiser sur le front de sa mère qui s'éveilla.

— Tu es seule? fit madame Pascal en ouvrant les yeux et en regardant autour d'elle.

— Oui, ma bonne mère; M. Robert est parti.

— Pauvre garçon ! il t'aime bien ; mais puisque tu ne l'aimes pas, toi, n'en parlons plus. Ton bonheur avant tout. Oh ! les mères sont égoïstes pour leurs enfants. C'est bien naturel, je crois. M. Robert t'a sauvé la vie ; il lui faudrait la mienne, '"e la lui domierais, mais la tienne c'est autre chose.

COMMENT FRÉDÉRIC s'ÉTAIT FAIT AIMER DE BLANCHE

Le lendemain du jour oîi il avait reçu la lettre de Blanche, Frédéric avait quitté son château. Huit jours après, il était de retour, rapportant les papiers nécessaires pour son mariage. Il s'attendait en revenant à trouver au moins une lettre de Blanche. Comme nous le savons, la jeune fille ne lui avait pas écrit une seule fois.

Ce silence étonna le comte, et les choses qui l'étonnaient étaient rares. Aussi celle-ci lui sembla-t-elle mériter réflexion. M. de la Marche jugeait un peu les autres d'après lui; et comme il ne se faisait aucune illusion sur lui-même, il en résulte qu'il avait une mauvaise opinion de l'humanité. C'était un esprit mauvais, mais clairvoyant comme le dieu du mal, et il était difficile qu'une combinaison humaine lui échappât : nous l'avons vu par la réflexion qu'il avait faite en voyant Robert sortir de chez lui, réflexion qui prouvait qu'il avaitdeviné l'amour dévoué du joune homme poui Blanche. Donc, s'il ne faisait pas le bien, il savait du moins que le bien existe; et ce qui augmentait sa force, c'est qu'au contraire des sceptiques ordinaires, quoiqu'il ne le pratiquât point, il le supposait facilement chez les autres, et savait, le

cas c'cln'aiil, ou s'en fairo une arnu' utile, uu tout au moins le nultredans la bakuuc des probabilités.

Mailieureuscmenl, le bien est plus redoutable que le mal, pour les inécliants, bien enlemlu. Les mauvaises natures aiment mieux avoir à combattre chez les autres les vices ou les passions qu'elles ont, qu'avoir à attaquer une vie droite et marchant sans rien cacher d'elle, comme ces guerriers qu'un talisman rendait invulnérables, et contre lesquels les mauvais génies s'épuisaient en vain.

Frédéric ne se trompait pas sur le genre d'influence qu'il exerçait sur Blanche. Il savait parfaitement que ce n'était pas de l'amour qu'il inspirait à la jeune lillc.

J avait troublé ses sens, forcé sa volonté, égaré sa raison; inais il n'avait pas entamé le cœur de mademoiselle Pascal. Elle seule avait pu croire à ce bouleversement et le prendre pour de l'amour. Il fallait même qu'elle s'y trompât pour donner une raison à sa faute.

Les moyens auxquels elle avait cédé ne lui avaient d'ailleurs pas laissé le temps de la réflexion, et c'est ici le moment de les faire connaître, car nous ne croyons pas qu'on cuisse présenter au lecteur une fille comme Blanche chargée d'une faute, sans expliquer minutieusement comment elle est arrivée à la commettre.

Dans ce cas-là, l'explication est presque l'excuse. Écoutez ^onc, et vous verre-z qu'il y avait eu dans la volonté du comte un côté infernal auquel il était impossible que la pauvre enfant résistât.

C'était trois mois avant l'arrivée de son frère que Blanche avait vu Frédéric pour la première fois, et c'était à l'éghse qu'elle l'avait vu. Elle n'avait d'abord pas remarqué cet homme adossé, comme une statue, à Fune des colonnes près desquelles elle priait; mais cet homme, qui semblait dans tout le corps n'avoir de vivant que les yeux, avait rivé son regard sur elle d'une si étrange façon, que deux ou trois fois, sans qu'efle y songeât d'abord et mue par la seule curiosité, Blanche avait lové les yeux de dessus son livre pour les porter sur cet iacounu.

Son premier mouvement d'enfant naïve et insouciante avait été de rire de ce regard qu'elle ne comprenait pas; puis, le retrouvant toujours aussi calme, aussi insolemment fixe, elle s'état dit : Que me veut donc cet homme! et enfin, à un frémissement involontaire , elle avait compris que ce qu'elle faisait pouvait être mal, et elle avait pris la résolution de ne plus regarder de ce côté.

Mais elle sentait que ce regard Tenveloppait toujours , t\ pesant sur elle, la fatiguait aussi réellement que si une main de plomb se fût posée sur sa tête. Elle voulut secouer ce magnétisme qui avait un côté douloureux; elle passa la main sur son front, elle se confina dans la prière; mais, malgré elle, elle jeta un coup d'œil de ce côté, et trouva le regard du contemplateur mystérieux adouci, comme s'il eût deviné la résolution qu'elle avait prise de l'éviter, et comme s'il eût voulu la remercier de n'avoir pas donné suite à cette résolution.

Blanche se sentait mal à son aise dans cette église, où elle appelait en vain la prière, et sans faire à sa mère, plongée dans ses dévotions, la confidence de ce qui se passait, elle lui dit seulement :

— Allons-nous-en , ma mère , ]e me sens un peu souffrante.

A la porte, elle avait fait le signe de la croix, et arrivée au soleil, le charme sous lequel elle s'était trouvée quelques instants avait disparu. Alors , elle avait respiré librement en disant à sa mère qui s'inquiétait :

— Tranquillise-toi , ma mère , je me sens mieux. J'avais bes«n d'air, voilà tout.

Quand elle était arrivée à la grille de sa maison, elle avait aperçu, à trente pas d'elle, à moitié caché derrière l'angle d'une ruelle, cet homme qui l'avait suivie jusque-là

Alors elle avait commencé a éprouver cette peur vague, instinctive, sans cause certaine, et qu'on nonune un pressentiment.

Elle était rentrée, et tout le jour, s'exagérant l'avenlnre du matin, comme le fait toute jeune fille dont la vie a tou-

?i?i TROIS HOMMES FORTS

jours 01(5 tran?parcnte, ralmc et sans incident, elle n'arait pu ouvrir une porte sans se fipuror qu'elle allait trouver, doiTiôre, les deux yeux de l'éfilise et de la rue.

Cependant la journôe sY'tait passée sans qu'elle eût aucune nouvelle de l'inconnu, ce qui ne rempûcha pas de s'enfermer le soir dans sa chambre et de s'endormir plus tard que de coutume.

Elle dormit néanmoins.

Elle avait à peu près oublié ses appréhensions de la veille, tant s'effacent vite de l'esprit des jeunes Jilles les impressions auxquelles leur cœur n'a point do part, et elle se disait même qu'elle raconterait cette ridicule frayeur u sa mère, ce qui prouvait qu'elle ne la subissait déjà plus, quand elle s'aperçut qu'elle n'en avait pas fini avec celui qui la lui avait fait subir.

En effet, elle se promenait toute seule le soir dans le jardin, comme cela lui arrivait souvent, quand, au moment où elle passait devant le pavillon qui en occupait un des angles du fond, elle s'entendit appeler, mais si faiblement que, dans toute autre disposition d'esprit, elle eût pu croire que c'était le souffle de b brise qui passait dans ses cheveux et non pas son nom qu' arrivait à son oreille.

Elle tressailli*, et involontairement elle se retourna.

Alors elle crut voir trembler les rideaux de la fenêtre du rez-de-chaussée, et elle resta convaincue que, malgré l'obscurité, elle avait, entre les rideaux à peine entr'ouverts, distingué les deux yeux de la veille toujours fixés sur elle.

La peur qu'elle ressentit fut si grande qu'elle n'eut pas la force de se sauver, et qu'elle ne put s'éloigner qu'à pas lents.

Elle rentra dans la maison, vint s'asseoir à côté de sa mère, à qui sa pâleur n'échappa point, et à qui cependant elle n'osa faire part de ce qui venait de se passer. Elle prétendit avoir eu froid dans le jardin et une heure après elle se relira dans sa chambre, où elle emporta un livre avec elle, prévoyant qu'elle ne dormirait pas tout de suite.

Une fois dans sa chambre, elle s'enferma à double tour et essaya même de rouler un meuble contre la porte ; elle n'osa

pas ouvrir une armoire dans laquelle elle enfermait les objets nécessaires à sa toilette de nuit.

Elle tressaillit chaque fois que le vent plus fort ronflait dans la cheminée.

Elle ne dormit que trois heures cette nuit-là.

Le lendemain, au point du jour, elle se leva et descendit au jardin. Elle voulait, en plein soleil, s'assurer si elle s'était trompée ou non la veille. Elle alla au pavillon, sans pouvoir se défendre d'un battement de cœur.

La porte du pavillon était fermée à double tour.

— Je suis folle, se dit-elle ; personne n'a pu entrer ici hier au soir.

Mais, en regardant machinalement à terre, elle vit des traces de pas parfaitement indiquées sur la terre un peu humide, car il avait plu les jours précédents.

Les pas n'étaient ni ceux de sa mère, ni ceux du jardinier, ni les siens; d'ailleurs, arrivés au mur, ils disparaissaient, ce qui prouvait que celui qui avait marché là avait escaladé le mur et s'était sauvé dans la campagne.

— Cet homme est hardi, murmura Blanche. Et savez-vous ce qu'elle fit?

Elle avait si grand'peur, l'innocente enfant, que sa mère ne vît ces traces de pas et ne conçût un soupçon quelconque, qu'elle prit un râteau et les effaça.

Eu agissant ainsi, elle voulait encore, s'il était possible, se retirer à elle-même la preuve de cette étrange persécution.

Tous les deux jours, Blanche allait à la messe avec madame Pascal.

Ce jour-là était donc le jour oîi elle devait y retourner, puisqu'elle y avait été l'avant-veille.

Elle ne douta pas uû instant qu'elle dût y rencontrer l'homme mystérieux.

Elle chercha d'abord un moyen de n'y point aller; mais pour cela, il fallait prétexter une indisposition et alarmer sa mère ; puis, ce qui l'empêcherait d'aller à la messe, ce serait la certitude d'y rencontrer cet homme. S'il y était, c'était qu'il savait qu'elle devait y venir ; si elle n'y venait

pas, c'était lui avouer tacitement qu'elle le fuyait, et que, par confisquent, elle avait peur de lui.

Clanelie alla à la messe comme de coutume, se promettant de ne trahir en rien son émotion.

Cependant son premier regard en entrant fut pour la colonne où elle avidt vu pour la première fois sou persécuteur obstiné.

Cette fois, il n'y avait personne.

Elle prit de l'eau bénite, fit le signe de la croix et marcha vers sa chaise.

Un homme était assis sur la chaise qui se trouvait derrière la sienne.

Avons-nous besoin de dire qui était cet homme?

Blanche s'attendait si peu à le voir qu'elle faillit pousser un cri.

Frédéric mit le doigt sur sa bouche pour lui imposer silence.

L'empire qu'il exerçait sur elle était déjà si grand, qu'elle baissa les yeux et s'agenouilla à sa place accoutumée.

Quand elle se rassit, le comte s'agenouilla, lui, si bien que ses lèvres effleuraient la tête de mademoiselle Pascal.

Elle pressentit qu'il allait lui parler.

— Ne craignez rien, mademoiselle, lui dit-il d'une voix si basse qu'il était impossible que madame Pascal l'entendît; ne craignez rien, nul ne saura jamais que vous avez daigné m'en tendre. Quand vous me trouverez sur votre chemin, ne me fuyez pas, voilà tout ce que je vous demande. Je suis si heureux quand je vous vois ! Vous êtes émue en ce moment, votre cœur bat, je trouble votre prière-, faites un signe, et je vous prouverai mon respect en m'éloignant.

— Partez, monsieur, je vous en supplie, fit Blanche en tournant la tête du côté du comte, et en joignant à cette phrase un regard suppliant.

Frédéric se leva et quitta l'église.

Blanche n'entendit plus parler de lui de toute la journée. Beaucoup plus tranquiUisée, le soir, elle rentra dans sa chambre sans songer même à verrouiller sa porte^

Elle s'approcha même assez gaiement de son lit et l'entfouvrit.

En tirant le drap à elle, elle fit tomber un papier par terre.

Elle le releva sans soupçonner ce que cela pouvait être, et l'ouvrit sans déiiance.

C'était une lettre d'une écriture complètement inconnue; mais, dès les premiers mots, à défaut de l'écriture, elle en reconnut l'auteur.

— Coifiment a-t-il pu déposer cette lettre sous mon oreiller? se demanda-t-elle en tenant le papier dans ses doigts tremblants. Aurait-il mis Gervaise ou le jardinier dans la conildence? C'est impossible! Ce sont de trop honnêtes gens pour consentir à de pareilles choses.

» Alors il est venu lui-même. Mais comment a-t-il fait?

Tout ce qui est étrange, original, mystérieux séduit les femmes malgré elles, et Blanche était femme.

Une fois la première émotion vaincue, il ne leur plaît pas que leur vie prenne des teintes de roman.

D'ailleurs, jusque-là, il ne se passait rien d'inavouable, et celui qui lui écrivait faisait pour elle ce que bien des jeunes gens ont fait et font journellement pour des jeunes tilles.

Ce ne fut donc pas tout à fait avec le sentiment du reproche quNîlle fit une nouvelle réflexion sur la hardiesse de Frédéric et qu'elle ouvrit le billet qui contenait ces mots :

« Vous avez vu, ce matin, comme j'ai promptement obéi au premier ordre que vous m'avez donné ! Seul, un amour comme celui que je ressens pour vous est capable d'une pareille obéissance, car je ne vis pas quand je suis loin de vous. Vous me devei une compensation à votre cruauté de ce matin.

» Vous voyez qu'il me serait facile d'arriver jusqu'à vous, puisque j'ai pu moi-même, et sans que personne me vît, déposer cette lettre dans votre chambre; mais l'entretien que je désire, c'est de vous-même que je veux l'obtenir, et je TOUS le demande à genoux.

» Jamais votre mûre ne descend au jardin, surlout en ce temps, avant midi, je le sais; vous ôtes donc bien sûre qu'elle ne vous verra pas si demain, à onze heures. ^:zas Tenez ouvrir la petite porte qui donne sur la campagne et m'entendre, ne fût-ce qu'une minute. Cette courte entrevue décidera de ma vie, et ce que vous ordonnerez que je fasse., je le ferai. »

A la lecture de ce billet, que celui qui l'avait écrit n'avait pas signé, et dans lequel il semblait ne pas douter que Blanche vînt au rendez-vous qu'il lui donnait, la pudeur et la dignité de la jeune fille se révoltèrent ; elle le déchira et en jeta les morceaux au feu avec colère, se repentant déjà de l'espèce de pardon qu'elle avait accordé aux tentatives de Frédéric, tant qu'elle avait cru que ses tentatives en resteraient à des regards, pourraient passer pour des enfantillages, et ne lui causeraient que des étonnements.

Blanche était une fille trop pieuse pour répondre autrement que par un dédaigneux silence ù une pareille invitation; et à l'idée qu'un homme qu'elle ne connaissait pas, qu'elle avait vu pour la première fois quelques jours auparavant, avait osé lui écrire pareille chose, elle sentit le rouge de la honte lui monter au front et des larmes mouiller ses yeux.

Certes, ce n'était pas là une lettre bien habile, et un homme comme Frédéric aurait dû prévoir de quelle façon mademoiselle Pascal y répondrait, et par conséquent ne pas la lui écrire. Il l'avait prévu, et voilà justement pourquoi il l'avait écrite.

Ce qu'il voulait d'elle, ce n'était pas un entretien en plein jour, en plein air ; et, en se faisant refuser celui-là, il se donnait presque le droit, en mettant son amour en avant, d'en obtenir un autre par tous les moyens qui seraient eu son pouvoir.

Donc, non-seulement Blanche n'alla pas à ce rendez-vous, mais encore elle ne quitta pas de la journée la chambre de sa mère.

Elle était blessée dans la vanité de sa pudeur; elle était par conséquent invulnérable. Elle sentait en elle toute la force nécessaire, et du moment que les poursuites de cet inconnu cessaient d'être respectueuses, elle ne les redoutait plus.

Le soir, elle ouvrit son lit avec la certitude qu'elle allait y trouver une lettre, et voulut se donner à elle-même la satisfaction de la brûler sans la lire, pour rester dans une ■ position légale vis-à-vis de sa conscience.

Il n'y avait rien.

— Tant mieux, se dit Blanche presque étonnée; et, convaincue que les choses en finiraient là, elle s'endormit, se féhcitant de n'avoir pas entretenu sa mère de toute cette affaire, et de n'avoir pas donné à cette aventure plus d'importance qu'elle n'en méritait.

Le lendemain se passa sans événement : pas de lettres, pas de traces de pas, pas de regards inattendus.

Blanche était une sainte et chaste fille dans toute l'acception du terme, et joignait à ces grandes vertus morales les qualités d'intérieur qui en étaient comme les ramifications.

L'ordre, dans les choses matérielles et communes de la vie, était une des qualités de la jeune fille. Aussi sa chambre, dans laquelle elle se plaisait était le cadre charmant de son existence régulière. Tout, depuis les petits tableaux qu'elle avait dessinés elle-même, et qui en ornaient les murs, jusqu'aux moindres objets, y était rangé avec une symétrie parfaite, que mademoiselle Pascal rentrant chez elle sans lumière, la nuit, eût pu, au premier coup, trouver toute chose dont elle eût besoin. Les jeunes filles ont assez souvent le don d'arrangement, et elles savent s'entourer de mille riens que nous, hommes, nous briserions au moindre contact si, pendant deux jours seulement, ils se mêlaient à nos habitudes, et au milieu desquels elles vivent pendant des années sans qu'aucun d'eux s'égare ou se détériore.

La cheminée, les étagères, les tables de mademoiselle Pascal étaient couvertes de ces mille frivoUtés qui n'avaient ie

prix que pour elle et par les souvenirs qu'elle y rattachait, car à peine si le tout eût valu cent francs. C'6taienl des cachets, des dessins, des médailles, des tigurines, des petites lasses de Cliine. Porcelaines, cuivres, cristaux se confondaient dans une parfaite intelligence et dans une fraternelle communauté.

Aussi, quand il arrivait à la bonne Blanche de changer de place le plus petit de ces objets, au premier coup d'œil que la jeune fille jetait par habitude autour d'elle en rentrant dans sa chambre, elle surprenait ce changement, et d'instinct le réparait. Elle avait même fini, autant par quintessence de pudeur que par amour de l'harmonie, par faire elle-même son petit ménage, et par ne laisser pénétrer personne, excepté sa mère, dans la chaleur de son nid.

Comme nous l'avons dit, le lendemain du jour où elle avait reçu la lettre de Frédéric s'était passé sans événement, quand, le soir. Blanche rentra chez elle pour se mettre au ht, laissant dans la chambre précédente sa mère qui, pour être plus près de sa fille, avait fait de cette chambre sa chambre à coucher. A peine si elle songeait à ce qui l'avait occupée pendant trois jours.

Mais en entrant, elle devint pâle et s'arrêta sur le seuil de la porte.

Une chaise était renversée au milieu de la chambre et les morceaux d'une petite tasse brisée gisaient à terre.

Il était impossible que ce fût quelqu'un de la maison qui eût renversé cette chaise et brisé celte tasse, car il eût relevé l'une et fait disparaître les morceaux de l'autre.

— Il est venu ce soir, se dit-elle.

Et, malgré elle, ses yeux se fixèrent sur l'armoire où elle enfermait ses robes, et qui était le seul endroit où pût se mettre quelqu'un ayant intérêt à se cacher dans cette chambre.

A partir de ce moment, elle ne pressentit pas, elle fut convaincue que l'homme à la lettre était caché dans cette armoire.

Blanche avait le courage des âmes qui n'ont rien à se

TROIS HOMMES FORTS ^3t

reprocher. Elle s'assura que sa mère dormait ; elle ferma la porte qui communiquait de sa chambre à la sienae, el marchant droit à l'armoire, elle l'ouvrit.

Elle ne s'était pas trompée, Frédéric était caché là.

Frédéric sortit tranquillement de l'armoire où il venait d être surpris, car nous devons dire que si perspicace qu'il fût, il ne s'attendait pas que Blanche devinerait sa présence dans sa chambre, et à la façon dont elle venait d'ouvrir la porte derrière laquelle il était, il comprit bien que ce n'était pas le hasard qui la lui avait fait ouvrir.

— Que faites-vous ici, monsieur? dit Blanche pâle et d'un ton sévère.

— Vous le voyez, mademoiselle, repondit le comte d'une voix calme, je vous attendais. Vous n'avez pas voulu venir en plein jour, au rendez- vous que je vous avais demandé, il a bien fallu que je demandasse à la nuit l'entretien que je voulais obtenir.

— Au risque de me perdre, monsieur I

— De vous perdre! et comment? Je risquais de recevoir un coup de fusil comme un voleur, au moment où j'escaladais le mur de votre jardin, quand je m'introduisais ici. Mais vous, mademoiselle, vous ne risquez rien.

~ C'est bien, monsieur, maintenant vous allez sortir d'ici.

— Comment, mademoiselle?

— Tout simplement par la porte.

— Mais il faut pour cela traverser la chambre de votre mère.

— Ma mère dort.

— Et si en passant je la réveiîie?

— Tant pis pour vous, monsieur, car alors je lui dirai la vérité. Tout ce que je puis faire, et cela, moins pour vous que pour moi, c'est de prendre le plus de précautions possii)les, afm que nul ne nous voie sortir de chez moi.

— Et si je refusais de m'en aller, mademoiselle?

— Alors, monsieur, j'appellerais.

Le comte parut réfléchir pendant quelques instants. Blanche prit la lampe et se dirigea vers la porte de sa m^rç.

— Venez, monsieur, dil-cllc.

— AssuR'z-vous d'ubord que madame Pascal dort, fil le comte; c'est plus prudent, je crois.

Dlanchc ouvrit la porte et passant dans la chambre de sa mère, elle se pencha sur le front de madame Pascal et s'assura qu'elle dormait.

Au moment où elle relevait la tôte, une chaise tomba dans la chambre voisine, et madame Pascal rouvrit les yeux, réveillée en sursaut. C'était Frédéric qui avait volontairement fait ce bruit.

Blanche ue put retenir un cri en l'entendant.

— Que fais- tu là? lui dit sa mère.

— Je croyais que tu m'avais appelée, répondit Blanche d'une voix tremblante.

— Qu'as-tu donc? Tu parais tout émue! D'où vient le bruit qui ma réveillée ?

— C'est moi qui ai fait tomber une chaise en passant par

— Pourquoi n'es-tu pas encore couchée?

— Je vais me coucher, ma môre, embrasse-moi et rendorstoi vite.

La jeune fille posa ses lèvres sur le front de madame Pascal, et rentra dans sa chambre dont elle eut soin de fermer la porte.

En ce moment, elle haïssait bien sincèrement l'homme qui l'attendait et qui, sans qu'elle fût sa complice, venait de la forcer de faire à sa môre le premier mensonge qu'elle eût fait de sa vie, car elle n'avait osé dire à madame Pascal la véritable cause du bruit.

Et cependant, elle n'était pas coupable; mais même innocente, une jeune fille pudique comme Blanche et craintive comme elle emploie tous les moyens honorables et conciliants, avant de faire un aveu comme celui qu'elle eût été forcée de faire. De l'avis de Blanche, rien qu'une tentative comme celle du comte était déjà une tache sur sa vie, et elle aimait autant être seule à Teifacer. Elle se croyait d'ailleurs ùsbez forte de sa conscience pour cela.

TROIS EOilMES FORTS 233

Frédéric l'atteadait, les bras croisés, et adossé à la cheminée.

— Ce que vous faites est infâme, monsieur, lui dit-eile à voix basse.

— Votre mère dormait, n'est-ce pas? fit le comte, dont la bouche touchait presque l'oreille delà jeune fille; je l'ai bien vu, et je l'ai réveillée exprès, cela me donnera toujours une demi-heure pendant laquelle je vous dirai ce que j'ai à vous dire.

Et en parlant ainsi, Frédéric fixait ses yeux ardents sur Blanche.

— Eh bien, monsieur, dit-elle en acceptant résolument la nécessité où elle se trouvait, ayons donc une explication franche; d'autant plus franche, que ce sera la seule et dernière que nous aurons.

— Je vous aime. Blanche, répondit Frédéric d'une voix calme et grave, comme si elle était réellement un écho du cœur, et cependant si faible, que c'était plutôt au mouvement de ses lèvres qu'au son des paroles que la jeune fille entendit ce que cet homme lui disait; car, pour que madame Pascal ne surprit rien, il fallait parler à voix basse, et c'était plutôt l'àme que le corps qui parlait.

Blanche regarda le comte, qui soutint le regard clair et franc de cette chaste fille.

— Vous abusez du sacrifice que je fais au repos de ma mère, monsieur, lui dit-elle, pour me dire des choses que je n'ai jamais entendues. Au nom de votre mère, monsieur, taisez-vous.

Frédéric devint silencieux, et laissa tomber sur mademoiselle Pascal un regard profond et scrutateur.

— Oui, je vous aime, murmura-t-il, comme s'il n'eût pu contenir la voix de son âme, malgré tous ses efforts. Je vous aime, et ;1 faudra bien que vous m'aimiez.

Blanche, sans répondre un mot, marcha vers la chambre de madame Pascal.

— Où allez-vous, demanda le comte.

— Je vais rejoindre ma mère, monsieur; pour ne pluô

22% TROIS HOMMES FOTITS

voii:i! ontvMiilro. Je ni'enlormcrai dans sa chambre, et vous sorliirz d'ici connue vons pourrez.

— Allez! m le comte en tirant des tablettes de sa poche et en se mettant à écrire.

II y avait un tel air de menace dans ce seul mot, que Blanche s'arrcHa et revint sur ses pas.

— Que faites-vous? demanda- t-elle.

Le comte déchira de ses tablettes la feuille qu'il venait d'écrire, et la passa à Blanche qui lut ces mots :

it Je me suis introduit la nuit auprès de mademoiselle Pascal que j'aimais et qui m'a repoussé. Préférant la mort à l'idée d'être séparé d'elle, je me suis tué dans sa chambre. Qu'on n'accuse personne de ma mort et qu'on ne la soupçonne pas un instant, elle la plus pure et la plus chaste de toutes les femmes.

» Comte Frédéric de la Marche. »

— Vous faites cela pour m'effrayer, monsieur, dit Blanche eu déchirant ce papier; vous ne vous tueriez pas.

— Vous ne me connaissez point. Blanche, continua M. de la Marche, qui s'obstinait à traiter ainsi familièrement la jeune fdie, et qui répondait avec un sang-froid merveilleux, contre lequel devaient se brioer tous les doutes de mademoiselle Pascal.

Et en même temps il tirait de sa poitrine une paire de pistolets de poche, et, les armant tranquillement l'un et l'autre, il les déposa sur la cheminée.

Blanche vit briller les amorces à la lueur de la lampe.

— Sur ce christ, dont l'image veille au-dessus de votre lit, dit le comte en étendant la main sur un crucifix qui se dessinait dans la pénombre des rideaux; sur ma mère et sur mon honneur, mademoiselle, je vous jure que si vous quittez cette chambre avant le moment où il est convenu que nous la quitterons ensemble, je vous jure que je me fais sauver la cervelle.

Cet homme pouvait icentir, mais il pouvait dire vrai. Puis

TBOIS HOMMES FORTS 235

il y avait tout à craindre d'un homme doué d'une pareille volonté, et réveiller madame Pascal, c'était peut-être exposer sa vie,

-— C'est bien, monsieur, je reste; mais cachez ces armes.

Le comte désarma ses pistolets et les replaça où il les avait pris, sans pouvoir s'empêcher de sourire.

Quel immense mépris Blanche eût eu pour cet homme, si «lie avait su que ces pistolets n'étaient même pas chargés !

Maître de la position, Frédéric se rapprocha d'elle, et lui prenant la main et l'enfermant dans les siennes, malgré les efforts de la jeune fille, il lui dit :

— Vous avez dû voir, Blanche, que je ne suis pas un homme comme les autres, et que l'amour que je ressens n'est pas l'amour de tout le monde. D'ailleurs pouvez-vous inspirer un amour ordinaire?

« Depuis que je vous ai vue pour la première fois, vous êtes devenue un besoin de ma vie ; et, je vous le répète, le jour où je serai sûr de ne pas être aimé de vous, je me tuerai; mais jusque-là je tenterai tout pour me faire aimer.

» Vous me trouverez partout, comme votre ombre, en quelque endroit que vous alliez, quoi que vos fassiez pour m'échapper. Je vous suivrai comme je suivrais mon cœur, s'il marchait devant moi. Avez-vous quelque chose à m'ordonner, quelque chose d'étrange, d'impossible? je le ferai.

Certaines gens diront :

— Elle n'avait qu'à répondre à Frédéric :

— Puisque votre amour est si pur, si sincère, si loyal, si «apable de tout, au lieu de vous introduire, la nuit chez moi comme un voleur, au lieu de risquer de me compromettre, au lieu de me demander à moi-même, demandez-moi à ma mère.

C'est vrai. Blanche eût pu répondre ainsi ; mais, pour cela, il eût fallu d'abord qu'elle entendit ce que Frédéric lui disait, et la pauvre enfant n'avait plus la tête à elle en ce moment; elle n'était préoccupée que d'une chose, c'était de la crainte que sa mère entendit le chuchotement d'une voix étrangère; car, après le mensonge qu'elle lui avait fait

Fn\l(^ric eût été vu de madame Pascal, Blanche eût eu toutes les peines du monde ù. laconvainci'c de son innocence; puis il eùl encore fallu pour cela qu'elle ])ùl consentir à épouser le comte, et non-seulement elle ne l'aimait pas et ne pouvait pas l'aimer, mais encore elle le redoutait et se sentait bien prùs de le haïr.

L'empire que cet homme exerçait sur elle, il ne l'exerçait que par le mystérieux dont il parvenait à s'entourer, cette volonté de fer qui lui faisait accomplir tout ce qu'il avait résolu, et enfin par l'effroi qu'il inspirait à la pauvre fille, peu habituée à ces scènes de roman, au milieu desquelles elle ne se reconnaissait plus, et se demandait parfois si c'était bien elle qui s'y trouvait.

Elle subissait donc ce que lui disait Frédéric, comme un martyre auquel elle ne pouvait échapper, et l'oreille tendue vers la porte, tout en abandonnant sa main au comte pour ne pas faire de bruit en lui résistant, elle cherchait à distinguer si, dans le silence, ne passerait pas la respiration plus rapide et plus bruyante de sa mère endormie.

Entre un mensonge à avouer et une faute à commettre. Blanche n'eût point hésité. Ce qui eût même pu lui arriver de plus heureux, c'eût été une tentative plus hardie de la part du comte. Elle eût appelé alors, et à partir de ce moment, tout eût été fini entre elle et lui ; car les obstacles qu'il eût eus à surmonter pour la revoir eussent été au-dessus de ses forces et de ses combinaisons.

Malheureusement Frédéric était un homme trop habile, un cœur trop froidement corrompu pour faire une telle sottise.

Aussi se contenta-t-il d'ofirir sa vie sans rien demander en échange, et sou amour rcsta-t-il soumis et respectueux, afin que, parti de chez Blanche, elle n'eût rien à lui reprocher qu'une action romanesque, et que, le danger passé, elle fût forcée de se dire : il faut réellement que cet homme m'aime pour avoir fait ce qu'il a fait.

Tout à coup Blanche dit à, Frédéric d'une voix comprimée mais impérative :

— Silence, monsieur!

Elle croyait avoir entendu sa mère.

Il y avait quelque chose de vraiment étrange dans cette conversation à voix basse entre un jeune homme et une jeune fille, dans la chambre de cette dernière, à minuit, à dix pas d'une mère, et quiconque eût vu ces deux êtres à côté l'un de l'autre, et se parlant ainsi, eût parié sur sa vie que la jeune fille avait volontairement introduit le jeune homme.

Deux amants pouvaient seuls pousser la hardiesse aussi loin.

Blanche dégagea sa main des mains du comte et alla coller son oreille contre la porte.

Évidemment madame Pascal dormait.

La jeune fille entr'ouvrit la porte, et passant la tête, elle écouta de nouveau.

La respiration cadencée qu'elle entendit était bien celle du sommeil, et du sommeil profond.

Elle se retourna vers Frédéric, et avec un geste plein de noblesse :

— Venez, monsieur, venez, dit-elle.

Elle tremblait que le comte en marchant ne fît trembler le parquet, mais il s'avança sur la pointe des pieds, sans qu'ellemême entendit son pas.

On eût dit que cet homme s'était exercé toute sa vie à marcher ainsi.

C'était un véritable pas de voleur de nuit.

Blanche saisit la main de Frédéric et lui dit :

— Suivez -moi.

Elle était belle ainsi, la noble fille, sûre de sa conscience, forte de sa pudeur, et coupable en apparence aux yeux même du plus indulgent qui l'eût surprise.

La lampe, déposée dans sa chambre, jetait un faible rayon dans la chambre de madame Pascal, et devenait le chemin à suivre jusqu'à la porte qui donnait dans l'antichambre.

Blanche, le cœur haletant, l'haleine suspendue, pâle comme un marbre, marchait la première; Frédéric venait ensuite,

mais souriant comme si son ûmo, au milieu de ces Cmotionslà, eût lH(^ dans son vôrilable élément.

Madame Pascal dormait toujours d'un sommeil confiant et ralnio.

Au milieu de la chambre, c'est-à-dire à l'endroit le plus dangereux, puisque c'était le plus près du lit où reposait la mère, Frédéric se pencha sur Blanche, et posant ses lèvres sur son front :

— Je t'aime! lui dit-il.

La jeune fille tressaillit, mais elle ne répondit rien, comme si ce baiser et ce mot n'eussent rien touché en elle qui pût se ternir ; elle continua de marcher, et Frédéric continua de la suivre.

Ils arrivèrent à la porte qu'il fallait ouvrir et qui pouvait crier sur ses gonds avec cette terrible indifférence des objets inanimés.

Que d'existences ont été perdues, parce qu'il n'y avait pas d'huile daus les gonds d'une porte, ou parce qu'une clef faisait du bruit dans une serrure!

— Je n'ose pas ! murmura Blanche.

— Laissez-moi faire, alors, dit Frédénc.

Et posant sa main sur le bouton de la porte, il le tourna, tandis que, de l'autre, ri tirait le verrou que madame Pascal avait soin de mettre tous les soirs.

La porte s'ouvrit sans qu'il y eût plus de bruit dans la chambre que quand elle était fermée.

Toutes les preuves de sang-froid et d'adresse que lui donnait Frédéric causaient à Blanche de nouvelles terreurs.

Que faire contre un pareil homme?

La respiration de madame Pascal ne varia pomt.

Blanche était à moitié sauvée ; elle s'appuya contre le mur et porta la main sur son cœur, sans quoi elle eût étouffé.

— Rentrez, maintenant, lui dit Frédéric; je n'ai plus qu'une porte à ouvrir, et vous venez de voir comment je m'en acquitte, l'escalier à descendre et le jardin à tras'crser.

— Non, monsieur, répondit mademoiselle Pascal en se relevant, ce n'est pas seulement de ma chambre, c'est de cette

maison que je veux vous voir sortir. Je veux vous accompagner, pour qu'on ne vous arrête pas comme un voleur si fon vous surprend, et pour pouvoir dire à qui nous surprendrait ce que vous êtes venu faire ici.

Ils gagnèrent le jardin à l'aide des mômes précautions, et Blanche accompagna le comte jusqu'au raur qu'il allait escalader.

Au moment où il allait le franchir :

— Maintenant, monsieur, lui dit-elle, j'espère que je ne vous reverrai jamais ?

— Vous me reverrez ce soir. Blanche, fît le comte ; et il disparut.

Je vous laisse à comprendre dans quel état la pauvre fdle était. Ses jambes ne pouvaient plus la porter, et une sueur froide couvrait son visage.

— Que serait-ce donc si j'étais coupable ? se disait-elle. Elle avait laissé toutes les portes ouvertes derrière, et elle

reprit le chemin de sa chambre. Madame Pascal dormait toujours. Lorsque Blanche se fut retirée dans sa chambre, quand elle s'y vit seule, elle tomba à genoux et remercia Dieu, en poussant ce soupir de joie que pousserait l'être qui reverrait la lumière après être resté deux jours sous les décombres d'une maison écroulée.

— J'ai bien fait, pensa-t-elle, de ne rien dire à ma mère ; me voilà sauvée maintenant et sans scandale; mais il m'a dit :

— A ce soir.

Pour m'effrayer sans doute, car il doit bien comprendre que. maintenant que je suis prévenue, il ne franchira pas le seuil de cette chambre. J'accepte la lutte, monsieur le comte, et vous verrez que le plus fort est celui du côté duquel Dieu 86 met.

Blanche s'enferma, et brisée par tant d'émotions, elle s'<;ndormit.

Lf^ lendemain, elle crut un moment avoir rêvé ses effroyables terreurs de la nuit.

Quand elle vit sa mère et les domestiques ouvrir et fermer

ojO trois hommes forts

libreniont ces portes (levant lesquelles son r(rur avait tant combattu, nous ne saurions dire l'étrange sentiment qui s'empara il'elle : elle se mit à rire. A compter de ce moment, elle regardait le comte comme vaincu.

Blanche devait passer la soin^e avec sa môre chez une vieille amie de celle-ci, dont la maison ôtait à cinquante pas de la sienne environ.

Avant de partir, elle monta dans sa chambre, ouvrit toutes les armoires, regarda sous le lit, derrière les rideaux, dans tous les endroits enfin où un homme eût pu se cacher, et quand elle fut sûre qu'il ne pouvait y avoir personne chez elle, elle ferma les volets de ses croisées, baissa le tablier de sa cheminée, jiourplus de précaution, ferma sa porte à double tour et emporta la clef sur elle.

— De cette façon, se dit-elle, je suis sûre de dormir Iranquille cette nuit.

A dix heures, elle et sa mère quittèrent la maison de leur amie et se retirèrent.

Blanche, sa lampe à la main, embrassa madame Pascal et ouvrit la porte de sa chambre. Elle poussa un cri et faillit s'évanouir.

-- Ou'as-tu? mon Dieu! lui demanda madame Pascal.

— Rien, ma mère, rien; je me suis heurtée.

Ce qui avait fait pousser un cri à Blanche, c'était une bougie brûlant tranquillement dans sa chambre, qu'elle avait laissée fermée sans lumière à huit heures du soir.

— J'en mourrai ! murmura-t-elle.

Et, convaincue que Frédéric était encore caché là comme la veille, et résolue à en fmir, elle courut à l'armoire et l'ouvrit brusquement :

— Sortez, monsieur ! dit-elle.

L'armoire était vide.

Blanche recommença les investigations auxquelles elle s'était livrée avant de partir, et ne découvrit personne.

— Que veut dire cela? se demanda-t-elle. Comment a-t-il pu pénétrer ici? Car c'est évidemment lui qui a allumé cette bougie pour me prouver qu'il était venu. 11 n'y a qu'une clef

de ma porte, et c'est moi qui l'ai. Cet homme est-il donc le diable?

11 s'en fallait de bien peu que l'esprit effrayé de la jeune fille crût à cette supposition,

La pxière était un grand refuge; elle se mit à prier; puis elle s'enferma aux verrous et s'apprêta à se déshabiller.

Mais sa terreur était si grande, qu'elle n'ôta que son châle et son chapeau et se jeta tout habillée sur son lit. Elle avait à craindre que Frédéric n'entrât pendant la nuit, puisqu'il passait à travers les murs, et que, déshabillée, couchée et endormie peut-être, elle n'eût plus de défense contre lui.

Ce n'était pas vivre que de vivre de la sorte.

Blanche prit un livre et se mit à lire ; mais elle ne comprenait rien à ce qu'elle lisait, et tenait constamment son oreille tendue et ses yeux fixés sur les portes et les fenêtres.

Une heure se passa ainsi.

Le silence du dehors était si grand , qu'elle reprit un peu de confiance.

Elle se releva, prit de petits ciseaux à ouvrage, afin d'avoir une espèce d'arme à sa disposition, et les glissa sous son oreiller.

Elle y trouva une lettre, de Frédéric, bien entendu.

Elle l'ouvrit et la lut avidement.

Voici ce qu'elle lut :

« Vous voyez, Blanche, que, malgré toutes vos précautions, je puis pénétrer chez vous quand bon me semble. 11 en sera toujours ainsi, quoi que vous fassiez; mais je veux vous prouver mon amour en ne renouvelant pas aujourd'hui vos émotions d'hier. Dormez sans crainte, chère enfant, et pensez sans haine à celui qui a mis son bonheur et sa vie dans l'amour éternel qu'il vous a voué.

» Frédéric. »

— C'est peut-être un piége! se dit Blanche. Et elle s'en tint à sa première résolution de se jeter sur Bon lit tout habillée.

Ello s'omlormit d'un sommeil fiOvreux et dont elle se rô- Tcillait en sîursaut i chaque instant.

Cependant le jour parut, et Frédéric ne vint pas. Alors elle comprit qu'elle n'avait plus rien à craindre.

— Ce qu'il a fait est bien, pensa-t-ello alors en souillant sa lampe et en s'apprètant à dormir mieux qu'elle ne TavaU fait jusque-là et à réparer ses forces épuisées.

Et elle fut reconnaissante à Frédéric d'avoir tenu sa parole.

Comme les dangers passés s'effacent vite dans l'esprit quand on a luge de Dlanche!

A onze heures, elle dormait encore.

Avouons que ce Frédéric était un nomme hamie, et qu'il savait bien merveilleusement se servir des impressions qu'il faisait naître. Comme nous venons de le dire, lorsque Blanche, en se réveillant, vit qu'elle avait eu tort de se délier de la parole que Frédéric lui avait donnée, il ne fut plus le même homme pour elle, et elle ne put s'empêcher de dire :

— Ce qu'il a fait là est bien.

Il était entré si brusquement dans la vie de la jeune fille, il y avait si violemment brisé les habitudes prises, qu'il fallait bien qu'elle lui sût gré de la trêve qu'il lui accordait. C'était le premier homme que Blanche eîit remarqué. 11 est vrai qu'il ne pouvait guère en être autrement après la façon dont il s'était présenté à elle.

Quoi qu'il en soit, il l'avait forcée de s'occuper de lui, et quand, à l'âge de Blanche, on est forcé de s'occuper d'un homme jeune, beau, et que l'on sait amoureux de soi, on est bien près de lui pardonner ses audaces, surtout quand elles sont une preuve d'amour, que le danger est passé, et qu'après avoir prouvé l'énergie de sa volonté, il se fait humble et soumis comme un esclave. Or, c'était là ce qui arrivait.

Frédéric voulait laisser à Blanche le temps de réfléchir, car il savait bien, dans son expérience du cœur, que la réflexion ne pouvait que lui être proli table.

En effet, restée seule avec elle-même, mademoiselle Pascal commença à envisager ce qui s'était passé avec moins d'émotion et à dégager ce souvenir des terreurs qui l'entou-

raient. Physiquement et moralement, toute chose a deux faces bien distinctes et bien difîérentes l'une de l'autre.

Du moment que Blanche sentait dans son cœur une ombre de reconnaissance vis-à-vis de Frédéric pour le repos qu'il lui avait accordé, elle devait arriver à ne plus voir que la seconde face de cet événement, celle qu'elle n'avait pas encore vue.

Or, en ariiver là, c'était se dire ce que toute autre se fût dit à sa place, car les jeunes filles, comme tous les gens qui ne connaissent pas les dangers qu'ils affrontent, sont pleines de hardiesse dans leurs sentiments intérieurs et dans leurs pensées intimes. Elles croient que, parce qu'elles sont seules quand elles pensent, qu'elles ne mettent personne dans la confidence de leurs pensées, elles croient que ces pensées restent en elles et que nul ne les pourra deviner ni surprendre. Elles ne s'aperçoivent pas que le péril est justement dans cette solitude, et que la facilité qu'elles ont de s'enfermer avec ces preuves nouvelles leur en fait contracter l'habitude, le besoin même; et elles sont tout étonnées un jour que, sans avoir rien dit, leur cœur se soit dévoilé à quelqu'un qui avait intérêt à le pénétrer. Elles se demandent comment il a pu deviner ce qui se passait en elles, tandis qu'il n'a eu pour cela qu'à remarquer leur rêverie, cette indiscrétion des âmes silencieuses.

D'ailleurs l'idée qu'un homme s'occupe d'elles a toujours une grande puissance sur l'esprit des jeunes filles; à plus forte raison quand celui-là qui s'occupe d'elles le leur prouve comme Frédéric l'avait prouvé à Blanche, en affrontant un danger réel, en employant des moyens étranges et en appelant à son aide des ressources de théâtre et de roman.

La nature, qui ne veut qu'une chose, l'union des corps et des cœurs, pour arriver à la reproduction qui fait la base étemelle du monde, la nature a mis deux choses dans le cœur des jeunes filles, l'inexpérience et la poésie, deux portes ouvertes à qui veut se donner la peine de les pousser. L'inexpérience leur vient de la confiance qu'elles ont en elles et du peu de défiance qu'elles ont des autres; la poésie leur

vient do leur â^v, va sans cosse de luur cspril à leur cœur et fait naître renlliousiasmedans l'un et l'amour dans l'autre. Presque toutes ks jeunes filles qui se sont perdues se sont perdues pai l'exagération d'un noble sentiment. Si j'avais une fille, je lui dirais:

— Combats les mauvaises pensées et défie-toi des bonnes. Blanche n'avait pas reçu de conseils : aussi se laissait-elle

aller sans défiance ù celte dangereuse pente de l'indulgence qui mène au pardon. Pardonner à un homme qui s'est conduit comme Frédéric, c'est déjà faire acte de complicité.

Est-ce bien la faute de la jeune fille? Non, c'est la faute delà nature et de la jeunesse, qui la font fiôre tout à coup d'être une femme, de prendre rang dans la vie morale et de pouvoir dire : Moi aussi !

Du moment que sa pudeur croyait n'avoir plus rien à craindre, qu'elle voyait la témérité du comte se changer en humiUté, car cb fut sous cet aspect nouveau qu'il se montra à elle pendant deux jours, à la messe où il la vil de nouveau et dans une lettre qu'il lui fil passer. Blanche commençait à se complaire dans l'aventure dont elle était l'héroïne.

Enfermée avec elle-même, elle faisait vibrer dans son àme dcs cordes inactives jusque-là, et dont elle croyait qu'elle seule pouvait entendre les premiers sons. Elle était semblable à une belle enfant coquette, qui, rentrée dans sa chambre, croyant n'avoir d'autres confidents que sa lampe et sa glace, dévoile peu à peu les beautés de son corps, leur sourit et les admire, sans se douter qu'un œil indiscret et curieux veille aux vitres de la fenêtre ou au trou de la serrure.

Frédéric suivait le progrès de son influence dans l'esprit de Blanche, et lisait ce progrès dans ses yeux, ces fenêtres ouvertes de l'âme.

— Je ne suis donc plus une enfant, se disait Blanche, puisqu'un homme m'aime, puisqu'il me l'a dit, puisque pour me le dire 11 a exposé sa vie. Quelle émotion j'ai ressentie quand je l'ai trouvé là dans ma chambre !

» Ce n'est pas un homme ordinaire qui fait ce qu'il fait. Il a voulu me montrer que pour me voir il pouvait tout teater,

et maintenant, craignant de me déplaire et comme pour me demander pardon, à peine s'il se montre à moi, et il ne se manifeste à mon souvenir que par des choses dont je ne puis 1-ui vouloir, si rigoureuse que je sois. «

En effet, ce n'étaient plus des lettres que Blanche trouvait le soir sous son oreiller ; c'étaient des fleurs, confidentesmuettes, qui lui parlaient de celui qui les avait cueiUies,. plus longtemps et plus éloquemment que n'eussent fait desmots, car elle pouvait les laisser près d'elle pendant soq sommeil, sans crainte qu'elles dissent de quelle main ellesvenaient.

— Mais comment fait-il pour venir dans cette chambre, les fenêtres et les portes étant closes? Quel homme étrange!

Voilà ce que Blanche se demandait et se disait, et convaincue qu'elle n'avait plus rien à redouter de Frédéric, elle s'amusait à lui susciter de nouvelles difficultés pour voir s'il en triompherait. Elle faisait un jeu de ce qui l'avait épouvantée d'abord. Ce qu'elle avait considéré comme un danger, elle le considérait maintenant comme une distraction à sa vie monotone et uniforme, et elle en arrivait à sourire d'admiration en pensant au moment que Frédéric avait choisi pour lui dire qu'il l'aimait et la baiser au front, à quatre pas de madame Pascal endormie.

Elle contractait habitude avec un nouveau sentiment. Le danger était bien plus là pour elle, que dans les tentatives nocturnes de Frédéric.

Tous les jours, en rentrant dans sa chambre, la première chose qu'elle faisait était de glisser sa main sous son oreiller, pour voir s'il cachait quelque lettre ou quelque fleur, et cela aussi naïvement qu'un enfant qui, le lendemain de Noël, fourre sa main dans son soulier pour voir si pendant la nuit saint Nicolas y a déposé quelque chose, et il y avait déjà désappointement cliez elle quand elle ne trouvait rien.

Conunençait-elle donc à aimer Frédéric? Pas le moins du monde. Son imagination de jeune fille se plaisait à accepter un rôle dans la vie d'un homme à qui elle n'en donnait pas dans la sienne, voilà tout.

N'entrevoyant plus le moindre danger dans cette distraction, elle ne songeait plus à leconiljatdc. D'ailleurs, elle aurait eu aiïaire à un ennemi invulnérable, puisqu'il ôtnit invisible. Jeter les fleurs sans les garder, déchirer les lettre» sans les lire, c'était le seul genre de victoire qu'elle pouvait emporter; mais cette victoire restant sans témoins eftt été. une victoire inutile. Pour convaincre Frédéric qu'elle ne lisait pas ses lettres, Blanche eût été forcée de les ^'iivoyer sans les décacheter, mais où, et par qui, et d'ailleurs, elle les trouvait tout ouvertes sous son oreiller, et dans le cas où elle eût pu les faire remeltrccLceluiquileslui avait écrites, il fû t touj ours resté convainc u qu'elle en avait pris connaissance, sans compter que la curiosité, inhérente à toute femme, faisait sa partie dans tout cela. Et qui a jamais osé dire, depuis Eve, qu'on pouvait empêcher la femme de mordre dans ce fruit éternel qui a perdu la première femme, et qu'on nomme ; curiosité?

Un mois se passa ainsi pendant lequel deux ou trois fois, soit à l'éghse, soit à la promenade. Blanche rencontra le regard de Frédéric, et ne put s'empêcher de rougir devant ce regard, qui se fixait si ardemment sur elle. Pour le comte, cette rougeur était l'aveu de la complicité de Blanche.

Il pensa donc que le moment était venu de pousser les choses plus avaoV, et un soir Blanche trouva sous son oreiller une lettre ainsi conçue :

« Blanche, il faut absolument que je vous voie. Un grand malheur m'est arrivé aujourd'hui, et ma destinée est entre Yos mains.

» Après ce qui s'est passé jntre nous, nous ne sommes déjà plus étrangers l'un à l'autre, et j'ai presque le droit de réclamer de vous le service que le dévoûment peut demander à l'indulgence.

« Cette nuit, à une heure, je vous attendrai dans le pavillon qui est au fond de votre jardin ; si à une heure et demie TOUS n'y êtes pas venue, ce sera m'autoriser tacitement à aller vous trouver dans votre chambre, et vous savez que

rien ne m'en empêchera; mais vous aimerez mieux venir à mol que de vous exposer de nouveau à l'émotion que voua avez ressentie la dernière fois que nous nous y sommes vus. »

Comme on le voit, cette lettre était écrite de façon à compromettre Blanche dans le cas où elle la montrerait à sa mère; mais l'idée ne lui en vint même pas.

— Que peut-il lui être arrivé, se demanda-t-elle, et que me veut-il?

Elle ne soupçonna pas un instant le véritable but du comte. La chaste et pure jeune fille ne discutait pas vis-à-vis d'ellemême le droit que Frédéric avait de lui demander un rendezvous. Il avait pris depuis qu'elle le connaissait une telle place dans ses habitudes, qu'il ne lui sembla pas étonnant qu'il lui fit une pareille demande.

Après la trêve qu'il lui avait accordée, c'eût été s'exposer à une nouvelle guerre que de lui refuser, et c'eût été surtout s'exposer à une tentative dangereuse.

— 3'ai lu les lettres, se dit Blanche, j'ai reçu les fleurs; il ne le sait pas, mais moi je le sais; puis-je, quand il me dit qu'il souffre et que sa destinée dépend de moi, puis-je garder le silence? et la menace qu'il me fait de venir me trouver jusqu'ici, mena;ce qu'il réalisera, j'en suis sûre, ne devraitelle pas me décider à aller à lui, quand bien même j'hésiterais encore?

Cette raison était la meilleure, et c'était toujours à elle qu'aboutissaient les hésitations de la jeune fUle.

Le temps s'écoulait.

Deux ou trois fois. Blanche était venue voir si sa mère dormait.

Madame Pascal dormait profondément.

En attendant, Blanche ne se couchait pas, et, plongée dans ses réflexions, elle regardait l'aiguille de la pendule décrira lentement son cercle de chaque heure.

— Une heure sonna.

Le cœur de Blanche battait.

— Il arrive en ce moment, dit-elle. Que faire? Il faut q[uo

je lo voie cependant, quanti co ne serait que pour lui dire de cesser cet ciilantillage de lleurs et de lettres qui ne peut durer toujours. Mais quelle que soit la raison qui me mène à lui, c'est une faute d'y aller aux yeux des hommes, car Dieu ]uge rinlention et non le fait.

Bianelie écarta le rideau de sa fenôtrc et regarda la nuit.

On eût dit que le monde n'avait jamais vécu, tant tout était calme, silencieux et désert.

La pendule marqua une heure et un quart.

11 n'y avait pas de temps à perdre.

Cependant, Blanche ne pouvait se décider à quitter sa chambre. Elle relut encore une fois la lettre de Frédéric.

— Si je n'y vais, il viendra.

L'impitoyable aiguille marchait toujours.

Trois minutes seules la séparaient de la demie. Blanche fut instantanément saisie de l'idée qu'il n'était

déjà plus temps peut-être, et fuyant devant la terreur de voir tout à coup apparaître Frédéric, elle traversa la chambre de sa mère, sans presque savoir ce qu'elle faisait, descendit rapidement l'escalier et courut au pavillon.

Le comte l'y attendait.

Une lanterne sourde éclairait cette chambre.

Lorsque Blanche fut entrée, Frédéric ferma la porte à double tour et mit la clef dans sa poche.

— Oh! monsieur, vous me ferez mourir de peur, murmura Blanche en se laissant tomber sur une chaise, et voyant qu'il avait fermé la porte.

» Pourquoi fermez- vous cette porte? ajouta-t-elle avec une sorte i effroi; car Frédéiic était pâle et son regard avait quelque chose de menaçant,

— 3e ferme cette porte pour que nul ne nous dérange et pour que vous ne puissiez pas sortir.

— Que voulez-vous donc, monsieur?

— Je veux vous parler de choses sérieuses, Blanche. Je TOUS aime, fit le comte en appuyant la main sur le dossier de la chaise sur laquelle Blanche était assise et en penchant ses lèvres à la hauteur de son front.

La jeune fille se leva et se recula de Frédéric, qui, lui saisissant la main, la ramena à lui.

— Je vous aime, reprit-il, comprenez-vous?

— Mais, monsieur, fit Blanche d'une voix tremblante, je ne vous aime pas, moi.

— Tant pis, car il va falloir que vous m'aimiez.

— Mon Dieu! je suis perdue, s'écria mademoiselle Pascal, à qui l'intonation de la dernière phrase de Frédéric ne laissait plus aucun doute sur ses intentions.

Un instant lui suffit pour mesurer l'abîme qui s'ouvrait. Elle se vit seule, sans défense, aux mains de cet homme, tigre qui s'était fait agneau un instant et qui redevenait tigre de dents, de griffes et de cœur.

Elle jeta les yeux autour d'elle machinalement, instincti^'^ment, pour chercher un appui, une protection, une arme.

Il ne fallait pas songer à lutter. Elle appartenait bien à cet homme.

Alors Blanche tomba à genoux, et prenant les mains du comte, elle les baisa en lui disant :

— Au nom de ce que vous avez de plus sacré, monsieur, laissez-moi retourner auprès de ma mère, et je vous bénirai, et je vous aimerai, je vous le jure.

— Vous tremblez. Blanche, et pourquoi? lui dit Frédéric d'une voix calme , toute pleine encore de la résolution première.

— J'ai peur.

— Ne vous ai-je pas dit que je vous aimais? Qu'ave2-Y0U& donc à craindre?

— C'est justement votre amour que je redoute, monsieur le comte. Je vous en supplie, laissez-moi sortir.

— Blanche, voulez-vous être ma femme? dit Frédéric en prenant les mains le la jeune fille et en la relevant.

— Votr« femme .*

— Oui. Puisque je vous aime, qu'y a-t-il d'étonnant que je veuille vous épouser?

— Est-ce là tout ce que vous voulez de moi? demanda

250 TROIS UOMMES FOTITS

Blanrlio.à qui vint tout fi coup l'osp('ïrance qu'elle en avait fini avec le danger reiloiit(^.

— Oui, Blanche, c'est tout, ré[)Oii.iit Frédéric d'une voix douce. Que croyiez-vous donc qucje vous voulais?

— Oh I niohsieur le comte, que cela est bien! fit la jeune Bllo; oh! je n'ai plus peur de vous quand vous parlez ainsi I

Et brisée par l'émotion qu'elle venait de ressentir et toute reconnaissante de ce qu'elle venait d'entendre, elle posa son front sur l'épaule du comte et la mouilla de larmes.

— Vous ne m'avez pas répondu, reprit Frédéric d'une voix pleine de prière, mais avec un regard qui démentait étrangement sa voix.

— Que voulez-vous que je vous réponde?

— Je vous ai demandé si vous vouliez être ma femme, Blanche.

Si Frédéric n'eût pas commencé par épouvanter Blanche, il ne fût jamais arrivé à lui faire faire la confidence qu'il voulait obtenir d'elle; mais après la peur qu'elle venait d'avoir, tout ce qui n'était pas la cause de cette peur lui semblait une concession bien petite, ou plutôt ne lui semblait même plus une concession. Les choses morales n'ont d'importance que relativement. Disons ^'ranchement les choses. Un moment Blanche avait craint d'être violée par cet homme au rendez-vous duquel elle était imprudemment venue ; et cet homme, au lieu d'abuser de sa position, lui prenait les mains, et d'une voix douce et suppliante lui demandait si elle voulait être sa femme : elle devait bien quelque chose à cet homme devant lequel elle ne tremblait plus,

— Demandez ma main à ma mère, monsieur, et si sa volonté est que je vous épouse, fit Blanche , je vous promets de ne m'opposer en rien à sa volonté.

— Mais si elle ne refusait votre maiii?

— Je vous pra nets alors, ajouta Blanche en baissant les yeux, de combal !re ce refus de tout mon pouvoir.

Pour sortir de cette chambre comme elle y é'.ait entrée, Blanche eût promis tout ce qu'on eût voulu. Disons cepen-

dant que ce qu'elle venait de promettre était à cettt heure l'écho des secrètes pensées de son âme,

— Ainsi, vons m'aimerez un peu? reprit le comte,

— Je serai votre femme, répliqua Blanche, avec une touchante pudeur, et je ne comprends le mariage qu'accompagné de l'amour.

— Cependant, tout à l'heure vous me disiez que vous ne m'aimiez pas. .

— Tout à l'heure j'avais peur de vous,

— Et maintenant?

— Maintenant je sens que je n'ai plus rien à craindre,

— Vous avez raison, ma Blanche hien-aimée! Alors vous pouvez être confiante, car voilà que nous ne sommes plus des étrangers l'un pour l'autre. Dites-moi, mon enfant, continua Frédéric en faisant asseoir mademoiselle Pascal, c;: bo mettant à ses genoux et en pressant ses mains, avez-vous pensé à moi sans trop de colère, m'avez-vous pardonné ces lettres et ces fleurs que je vous envoyais? Il m'était si doux de penser que vous toucheriez des choses que j'avais pressées sur mon cœur et portées à mes lèvres !

— Ce que je faisais était peut-être mal, mais j'ai lu vos '^ttres et j'ai gardé vos fleurs!

— Oh! Blanche, combien je vous aime! Parlez, parlez .;;2icore.

— Que voulez- vous que je vous dise, monsieur le comte? Je m'habituais lentement à ces surprises de chaque soir ; je me faisais un plaisir de visiter mon oreiiïer, et mon étonnement, quand je ne trouvais rien, ressemblait fort à du désappointement.

Elle ne s'apercevait pas, la pauvre petite, qu'entrer avec Frédéric dans une parei le confidence, c'était courir un danger plus grand que celui i[u'el[e avait couru quelques minutes plus tôt, car c'était peu à peu s'en faire la complice.

Pourvu qu'on jette des fleurs sur la route qui doit l'égarer, l'âme qui la suit ne demande pas autre chose et s'y laisse conduire.

Blanche fit au comte une question qui mieux que toutes

les analyses prouvera ronibien elle était déjà rassurée et combien, par conséquent, elle eût dû se inéfior de sa confidence.

— Mais comment faisiez-vous, monsieur le comte, ditelle, peur pénétrer dans ma chambre, quand la porte en était fermée par moi à double tour? i

Frédéric no put s'empéclicr de sourire à la curiosité de mademoiselle Pascal, car il comprit par là le progrés qu'il avait fait dans son esprit.

— J'avais la clef, dit-il tout simplement.

— Mais comment l'aviez vous?

— La première fois qu'ayant trouré votre porte ouverte, je me suis caché dans votre chambre, j'ai pris l'empreinte le la serrure et j'ai fait faire une clef sur cette empreinte. Vous voyez que je ne suis pas plus sorcier qu'un autre.

Le moyen était si simple que Blanche ne l'avait pas supposé un instant. Elle en fut presque Immiliée. Gela réduisait gon roman aux proportions hunaines.

— Maintenant, mon enfant, ma femme, fit le comte, il faut retourner auprès de votre mère, car je ne veux pas que le moindre soupçon plane sur vous, fu3sé-je cause de ce soup- 3ea. Demain je verrai madame Pascal et lui demanderai votre main. Dans huit jours nous serons mariés.

Le comte appuya avec une intention cachée sur ce mot.

— Dans huit jours, c'est impossible, monsieur le comte.

— Pourquoi?

— Parce que ma mère ne me mariera pas sans le consentement de mon frère Félicien, et que Félicien ne sera de re-

our que dans deux ou trois mois.

— Quel ûge a votre frère?

— 11 a vingt-quatre ans.

■— S'il allait s'opposer à notre union? ~ Pourquoi s'y opposerait-il, s'il croit que cette union poat me rendre heureuse?

— Oue fait-il, votre frère?

— h est, ou plutôt il sera prêtre.

— Alors il pourra nous marier lui-même, Blanche; mais trois mois, c'est bien long !

Blanche n'était pas encore assez sûre de son cœur pour ne pas être contente de ce sursis accordé à une résolution un peu subite.

— Blanche, reprit le comte, il faut que vous m'aidiez à patienter ce long temps. Avez-vous maintenant confiance en moi; étes-Yous maintenant convaincue que je vous aime et que je vous respecte déjà à la fois?

— Oui, monsieur le comte.

— Eh bien, prenez cette clef; c'est celle de ce pavillon. Je l'ai fait faire comme celle de votre chambre. Une fois par semaine, promettez-moi de me donner use heure pendant la nuit. Accordez-moi ce que je vous demande. Blanche, au nom de mon amour respectueux, au nom de ce malheur que ma lettre vous annonçait et dont vous ne vous êtes même pas inquiétée.

— En effet, un malheur vous est arrivé, quel est-il *>

— Mon père est mort ce matin, Blanche, mon père auquel ]e n'aurais jamais cru survivre, tant je l'aimais, et auquel j'ai survécu, cependant tant je vous aime.

Le comte cacha ses larmes dans ses deux mains.

— Aussi, reprit-il, étais-je réellement un peu fou quand ]e suis venu ici ce soir. Vous comprenez donc dans quelle sohtude et quelle tristesse je vais vivre. Blanche, si de temps en temps un rayon de votre vie pure n'éclaire l'ombre de la mienne. Par grâce, par pitié, laissez-moi vous voir une heure de temps en temps; c'est tout ce que je vous demande. Au jour, je vais assister à cette douloureuse cérémonie de l'enterrement, laissez-moi emporter d'ici un espoir pour m'accompagner dans cette douleur, ou, je le sens, je suivrai mon père oîi il sera.

— Détachez une pierre du mur extérieur, dit Blanche d'une voix émue, et venez tous les jours voir si elle cache quelque chose. Quand je pourrai vous voir un instant, je récrirai, gardez la clef de ce pavillon, monsieur le comte, j'ai confiance en vous.

Comme on lo voit, le comte avait bien fuit de j^ardcr pour la lin l'ollct qu'il comptait faire avccla fausse mort d'uu père qu'il n'avait pas.

C'était un prand metteur en scène que le comte.

Le lendemain, à quatre heures, il vint visiter la pierre. Il y trouva ces mots :

« A minuit, une amie de votre cœur essayera de le consoler un peu de la douleur qu'il a éprouvée ce matin. »

Ce n'était pÎQS le comte qui écrivait â Blanche, c'était maintenant Blanche qui lui écrivait.

Ali! que l'ûrae va vite, quand elle se trompe de route!

PNB VISITE INATTENDUE

Quinze jours après, Frédéric n'avait pas dem.andé la main de Blanche à madame Pascal, et Blanche était sa maltresse.

Suivez la progression de l'empire que le comte avait exercé sur la jeune hlle, et vous verrez que cela devait finir bientôt ainsi.

Comment cela s'était-il fait? Elle en était à se le demander. Ce qu'il y avait de certain, c'esi que cela était, et que cela avait eu lieu de telle façon, que Blanche fut à la fois convaincue que sa pudeur avait été surprise et qu« son cœur s'était donné.

Les pièges comme celui que M. de la Marche aviit tendu à mademoiselle Pascal sont semblables à ces immenses machines de fer dont mille rouages fonctionnent en même temps. Si l'on a le malheur d'y laisser prendre le bout de son doigt, il faut que le corps entier y passe.

Nous nous sommes appesanti sur les détails du commencement de cette iïaison, parce qu'à notre avis, quand une hlle jeune, belle et chaste comme Blanche se perd, il faut montrer la fatalité qui l'a perdue dans? toute sa vérité et dans toute sa vraisemblance.

TRJIS HvJMMES FOBTS 255

Toute autre à sa place se fût perdue comme elle.

— Ainsi, moi, Blaoche Pascal, j'ai un amant, se disaitelle quelquefois avec étonnement en regardant toutes les autres choses de sa vie continuer leur cours régulier et harmonieux.

Alors avaii commencé cette existence que nous avons décrite plus haut, qui devait avoir le mariage pour solution, et au milieu de laquelle le retour de Félicien avait eu lieu.

Frédéric, qui savait, lui, par quels moyens il s'était emparé de la jeune fille, et qui avait eu à le faire un puissant intérêt que le lecteur a deviné déjà, sans doute, et qu'en tons cas il connaîtra bientôt, Frédéric, disons-nous, lisait dans i'àme de Blanche, comme dans un livre ouvert, et il commençait à trembler que l'apparition de Robert, cet ange du bien, ne bouleversât toutes ses conjectures, et ne détruisit toutes ses combmaisons.

— On ne sait jamais à quoi s'en tenir avec les honnêtes gens, se disait-il. Si Blanche allait s'apercevoir qu'elle ne m'aime pas et qu'elle aime ce Robert ; si elle allait tout lui avouer, et si ce gaillard-là, s'épanouissant dans un dévouement sublime, allait jeter par amour sur la faute de Blanche, comme moi par intérêt sur la faute de Léonie, ce voile épais que le pardon tient toujours à la main, tout mon échafaudage de fortune et d'ambition serait détruit, et Dieu sait ce qui arriverait. Or, il ne faut pas que cela ait lic-u, et pour cela il faut que je voie Blanche.

Cependant Blanche avait compris qu'il fallait donner un peu de courage à Robert, cet exilé de son cœur et de sa patrie, ei elle lui avait écrit une longue lettre où elle lui avait détaillé, autant qu'elle avait pu, toutes les causes de sa chute, pour s'excuser le mieux possible aux yeux de l'homme à l'es time duquel elle tenait le plus.

Blanche pleura beaucoup en é^^ivant cette lettre, palpable et terrible réalité jetée entre les rêves d'autrefois et ses rêves présents, séparés à tout jamais maintenant comme des frères jumeaux qui s'aiment 2t qu'une distance infranchissable éloigne l'un de i'autre.

Pour Robert, ct'tto lettre Ctait une preuve de plus qu'il n'y avait plus rien pour lui dans le cœur de mademoiselle Pascal, et que non-seulement elle devait aimer, mais qu'elle aimait celui pour qui elle s'était perdue.

11 fallait que dans cette lettre Blanche puisûi la force de ■vivre loin de Robert, et Robert le courage de vivre loin d'elle.

Elle se réconfortait avec le sang de sa blessure.

Pendant ce temps, Robert rôdait par la villi^ comme une ûme égarée qui ne sait plus son cliemin, mais qui ne peut sortir d'un certain cercle sans que quelque chose se brise en elle, et Frédéric prenait la route de Niort, où il arrivait vers neuf heures du soir.

11 se dirigea aussitôt vers l'hôtel où demeurait Blanche et «a mère. Au moment où il entrait dans la rue de cet hôtel, une ombre se pencha pour le voir, ou plutôt pour le reconnaître.

Un réverbère éclaira le visage de cette ombre.

Frédéric reconnut Robert, mais il continua son chemin, comme si la rue eût été déserte.

— C'est lui, fit Robert en pâlissant; il vient la rejoindre ici. Oh! je comprends maintenant pourquoi elle m'a dit de partir.

Et le pauvre garçon, s'appuyant à la muraille, se mit à pleurer comme un enfant ; puis il s'en alla dans la campagne sombre et triste comme son cœur, et s'asseyant au pied d'un arbre, il attendit là que le jour parût, car avant de partir, il voulait voir Félicien, et lui demander des forces et des consolations.

Frédéric sonna à la porte de l'hôtel de Blanche.

— Donnei-moi un appartement, dit-il au domestique qui Tint lui ouvrir la porte, et qui, la lampe à la main, passa devant lui et monta l'escalier qui conduisait aux divers logements de l'hôtel.

Selon son habitude, Frédéric examinait les localités.

— Que faisait Robert dans la rue à celte heure? se demanda-t-il, et il dit au garçon, pour arriver à apprendre tout ce qu'il voulait savoir :

— N'est-ce pas prochainement que doit avoir lieu à la cathédrale une cérémonie d'ordination ?

— Oui, monsieur; après-demain.

— Le prêtre qu'on doit ordonner ne se nomme-t-il pas Félicien Pascal?

— Oui, monsieur, et nous avons même dans l'hôtel sa mère et sa sœur, qui occupent le numéro 8.

— Et du doigt, le garçon, qui était arrivé au premier étage, montrait la porte et l'appartement de madame Pascal.

— Ah ! ces dames sont ici ?

— Monsieur les connaît?

— De vue et de nom seulement. Où allez- vous me loger?

— Où monsieur voudra.

— Eh bien, donnez-moi ces deux chambres, fit le comte en choisissant justement les deux chambres qui étaient audessus de celles de Blanche et de sa mère.

— Je vais faire le lit de monsieur.

— Faites... Mais, dites-moi, n'avez-vous pas aussi dans votre hôtel un jeune homme du nom de Robert?

— Il est parti aujourd'hui même.

— Reviendra-t-il?

— Je ne crois pas... Je vais chercher des draps pour le lit de monsieur. Quel nom inscrirons-nous sur le livre?

— M. le comte Frédéric de la Marche. D'ailleurs, voici ma carte.

Et le comte se mit à marcher à grands pas, faisant sonner les talons de ses bottes sur les carreaux de sa chambre.

Madame Pascal, qu' s'était endormie sur le livre qu'elle lisait, se réveilla en sursaut à ce bruit qui se faisait au-dessus de sa tête.

Blanche était v i absorbée par ses réflexions qu'elle n'entendait rien.

— Qui donc peut marcher ainsi à pareille heure? fit madame Pascal, voyant que le bruit ne faisait qu'augmenter. Il n'y aura pas moyen de dormir. Entends-tu, Blanche?

— Oui, ma mère, j'entends.

— Ce t'oit est insupportable.

25cS TROIS HOMMES FORTS

— Jecroyaisqucnousn'avionspersonnL'au-dessusclenouB.

— C'est quoiqu'un qui vient d'arriver, sans doute.

— Peut-être bien.

Madame Pasral patienta quelques instants encore. Blanche retomba dans ses penpi'es.

Les pas allaient toujours.

En ce moment, madame Pascal entendit le garçon qui remontait. Elle ouvrit la porte et l'appela.

Le garçon entra.

— Qui donc est au-dessus de nous'> demanda-t-elle.

— Un monsieur qui vient d'arriver, M. le comte de la Marche, ajouta le garçon, tout fier d'avoir un comte dans son liùtel.

Blanr-lic tressaillit,

— 11 est ici ! fit-elle, que veut-il?

— Eh bien, priez le comte de la Marche de marcher moins fort dans sa chambre, fit madame Pascal, qui ne put s'empêcher de sourire de l'espèce de jeu de mots qu'elle venait défaire, sans intention, du reste.

— Ali! si tout pouvait se terminer bien vite! pensait Blanche; s'il pouvait me demander à mon frère, m'èpouser et m'emmener bien loin d'ici !

Le garçon remonta chez le comte, et lui dit :

— Monsieur le comte, madame et mademoiselle Pascal qui demeurent au-dessous de vous, vous prient de marcher moins fort.

Les pas cessèrent.

— Je suis désolé d'avoir fait, tant de bruit, dit le comte. Est-ce que ces dames sont couchées?

— Non, monsieur, pas encore.

— Que font-elles ?

— La maman lit et la demoiselle travaille.

— Veuillez leur dire alors que je leur demande la permission de leur présenter mes excuses moi-même.

— Cela ne vaut pas la peine que ce monsieur se dérange, dit madame Pascal au garçon, qui venait lui annoneer k visite de Frédéric.

— Il sera toujours plus poli de le recevoir, fit Blanche. Dites à M. le comte de la Marche qu'il peut se présenter.

Trois minutes après, Frédéric frappait à la porte de madame Pascal, et madame Pascal l'introduisait.

Blanche, depuis qu'elle connaissait le comte, avait eu le temps et l'occasion fréquente de se familiariser avec certaines émotions; aussi n'était-ce pas l'inattendu de cette visite et la présence de sa mère qui faisaient battre son cœur en ce moment; c'était cette douloureuse coq^^ctxon qui pénétrait en elle, qu'elle n'aimait pas cet homme à qui elle s'était donnée, que les deux sentiments qu'il lui inspirait, étaient la terreur et le remords, et que ce mariage, devenu une nécessité, était un châtiment et non une réparation.

Aussi, Blanche était encore bien pâle quand le comte entra.

— Je ne m'étais pas trompé, se dit Frédéric en remarquant cette pâleur et les efforts que Blanche faisait pour la dissimuler ; mais elle a toujours peur de moi : c'est tout ce qu'il faut.

— Madame, dit le comte en s'approchant de madame Pascal, j'ignorais qu'il y eût quelqu'un sous la chambre où je viens d'arriver, et surtout que ce quelqu'un était la mère eî la sœur de M. FéUcien Pascal.

Frédéric avait trouvé le vrai moyen de prolonger sa visite.

— Est-ce que vous connaissez mon fils ^ demanda la mère en faisant asseoir le comte.

— Oui, madame, de nom, de réputation et de vue seulement, car je n'ai jamais eu l'honneur de lui parler; mais nous sommes voisins de campagne, et, dans tout Moncontour, il n'est question que de ses vertus et de sa dévotion.

— Que vous me rendez heureuse en me parlant ainsi, monsieur! fit madame Pascal, tandis que Blanche, qui s'était remise à une broderie pour se donner une contenance, rougissait de voir ainsi tromper sa mère.

— Je ne viens même à Niort qu'à cause de M. Félicien, madame.

— Venez-vous donc assister à son ordination?

— Oui, madame.

— Oli! ce sera une belle et louchante cércmonic, n'est-ce pas?

— Qui va vous séparer de quelqu'un que vous aimez, et vous retirer un appui et une protection, mademoiselle, continua le comte en se retournant vers Blanche.

— Le plus sûr des appuis et la plus forte des protections, monsieur le comte, répondit Blanche, c'est la prière d'un cœur pur et l'intercession d'une âme pieuse auprès du Seigneur; c'est l'appui et la protection que nous trouverons dorénavant dans mou frère.

~ Eh bien, mademoiselle, j'ai une prière à lui adresser, à ce saint jeune homme, et pour être plus sûr qu'il l'accucille, je désire qu'elle lui arrive par vous. Consentez-vou5 à vous en charger, mademoiselle, si madame votre mère le permet ?

— Oui , monsieur , répondit Blanche ; quelle est cette prière? Si elle est juste, mon cœur l'accueillera.

— C'est une simple lettre à lui donner, mais mon bonheur dépendra de sa réponse.

— Et vous avez préparé cette lettre, monsieur?

— Non, mademoiselle; mais elle ne contiendra que quelques lignes, et je demanderais la permission de l'écrire ici.

— Ma mère, veux-tu donner du papier, une plume et de l'encre à M. le comte?

Madame Pascal se leva et passa dans la salle voisine oà dormait Suzanne, pour aller chercher ce que sa fille lui demandait.

— Que se passe-t-il donc. Blanche? dit aussitôt et à voix basse le comte, quand il se trouva seul avec mademoiselle Pascal; depuis votre départ je n'ai reçu qu'une lettre de vous; avez-vous donc oublié la promesse que je vous ai faite? ne vous souvenez-vous donc plus que vous êtes ma femme, ijue je vous aime, qu'un lien sacré nous unit et que je tuerai quiconque tentera de briser ce lien?

— Que voulez- vous dire?

— Je veux dire qu'en venant ici, continua Frédéric d'une *oix qu'il fit impérieuse et menaçante, j'ai rencnotré cet

homme qui vous a sauvé la vie, que vous m'avez envoyé une fois, qui vous est si dévoué, et je ne sais pourquoi je n'aime pas cet homme.

— Rien ne lui échappe donc? murmura Blanche.

— Vous ne le rencontrerez plus, ajouta-t-elle tout hau^ il est parti.

— Tant mieux ! M-oi je viens tenir ma promesse. La lettre que je vais écrire renfermera la demande de votre main. Vous la remettrez après-demain à votre frère, après la cérémonie, et, le soir de son arrivée à Moncontour, je viendrai lui demander sa réponse et régler les conditions du mariage.

Et maintenant, silence! voici votre mère.

En effet, madame Pascal reparut apportant tout ce qu'il feillait pour écrire.

Frédéric la remercia, et écrivit, en ayant soin que Blanche pût voir ce qu'il écrivait.

« Monsieur,

» Je me nomme le comte Frédéric de la Marche. Je suis riche; j'aime mademoiselle votre sœur, et je crois être aimé d'elle.

» J'ai l'honneur de vous demander sa main.

» Recevez, monsieur, l'assurance de ma haute considération.

» Comte FRÉDÉRIC DE LA MARCHE. »

— Allons, décidément, se dit Blanche avec une sorte de découragement, c'est un honnête homme, et il m'aime.

Blanche se résignait.

Qui lui eût dit deux mois auparavant, à la pauvre fille, qu'il lui faudrait un jour de la résignation pour épouser l'homme sans nom duquel la vie ne devait plus avoir pour elle que honte, remords et solitude ?

Oh! le cœur, mystère!

Voilà cependant quelles étaient les pensées de Blanche, tandis que Frédéric pliait et cachetait la lettre qu'il venait d'écrire, et qu'il lui remit pour Félicien ; après quoi il prit

congt' d'elle et de sa mùrc en renouvelant une df.rnjôre fois ses excuses.

Et ce qui prouve encore mieux ce que nous venons de dire, c'est que, depuis qu'elle aimait Robert, Blanche s'était fait le serment de ne plus appartenir a Frédéric que lorsque les lois humaines lui en auraient fait un devoir.

Quelques moyens qu'il eût employés, le comte n'élit pu obtenir d'elle maintenant un seul des rendez-vous qu'il avait obtenus autrefois. C'est que Blanche enfermait dans son cœur un sentiment pur qu'elle ne voulait souiller en rien; c'est que l'amour fait naître chez les femmes une pudeur nouvelle, bien plus forte, bien plus sûre d'elle-même qu(> la première pudeur, voile blanc, tissu léger, capable à peine de couvrir, mais souvent imi)uissante à défendre celle qui sent s'éveiller dans ses sens les premières ardeurs de la vie.

Aussi la pauvre enfant se demauda-t-elle avec étonnement, avec terreur, comment elle avait succombé. Alors elle accusait la fatalité de tout cela.

La fatalité est le nom générique qu'on donne à toutes les passions, à toutes les fautes, à toutes les erreurs humaines, quand on arrive à l'heure du châtiment.

Nous ne croyons pas qu'il puisse exister pour une femme une douleur plus grande que la conviction trop tardive qu'elle s'est trompée, qu'elle s'est donnée sans amour, conviction jointe à la certitude qu'elle aime réellement un autre homme que celui à qui elle appartient et à qui elle doit appartenir à tout jamais,

Or, c'était à cette douleur-là que Blanche était livrée. Avons-nous besoin de dire ce qu'elle souffrait?

L'entrevue que Frédéric venait d'avoir avec sa maîtresse était la seule chose qu'il désirât en venant la retrouver. 11 repartit de Niort dans la nuit.

Quand il l'eut quittée, Blanche passa dans la chambre où dormait Suzanne et s'y enferma.

Être avec Suzanne, c'était être un peu avec Robert. La chôre enfant était devenue ainsi, sans le savoir et sans y rien comprendre, la confidente et la consolation momentanée

des chagrins de mademoiselle Pascal. Ne pouvant aller à l'amour de Robert, l'amour de Blanche allait à Suzanne.

C'était là le terrain où leurs chastes alîections se rencontraient sans crime, et Blanche pouvait embrasser la sœur avec toute l'énergie de ses sentiments pour le frère.

— Oui, je 'aimerai, chère petite, disait-elle en prenant Suzanne endormie dans ses bras et en la couvrant de baisers et de larmes : c'est moi qui te prends ton frère, ta seule famille, c'est moi qui suis cause qu'il part; mais je te serai une mère si dévouée, que ton jeune cœur prendra patience jusqu'au jour où Robert pourra revenir, gul'ii de "on amour impossible.

La respiration seule de Suzanne endormie répondait à ces confidences muettes.

Blanche versait en elle, comme dans un vase pur et qui le lui devait conserver, le trop plein de ses émotions; mais, comme le vase, Suzanne ignorait qu'elle renfermât quelque chose, et si c'était miel ou poison.

Quelqu'un était loin de se douter de tous les mouvements moraux qui se faisaient autour de lui, c'était Féhcien.

Heureux, fier, éclairé d'en haut, le cœur ouvert, ainsi qu'un temple, à tous les rayons purs, à tcrutes les saintes exaltations de la vie, il allait enfin toucher au but de ses rêves pieux, et des hauteurs où sa foi le plaçait, le monde ne lui apparaissait plus que comme une immense famille à une fraction de laquelle il allait pouvoir donner tous les jours le pain quotidien de l'âme.

La charité débordait en lui, et il se sentait l'âme assez large et assez forte pour y contenir le genre humain tout entier dans \m seul embrassement.

Comme ces arbres géants qui sont chargés de nids et de chansons à leur sommet, dont le faîte est visité chaque matin par les premiers rayons du soleil, il ne voyait plus les passions humaines, sen]d)lables à des couleuvres que recèle la terre, se ghsser sous l'ombre rayonnante de ses ramures et le piquer au pied pour l'abattre.

Le jour dont l'aurore trouva Robert au milieu de la plaine

déserte, où il errait depuis la veille, ôlait donc le dernier jour où Félicien s'appartint encore, puisque le lendemain il devait prononcer d'indissolubles vœux.

Cette dcrniôre journée, il avait voulu la donner tout à r,a mûre et à sa sœur, et les deux femmes devaient venir le trouver à dix heures pour ne le plus quitter que lorsque quatre heures sonneraient; car depuis cette heure jusqu'au lendemain, nul ne pouvait le voir, et il devait se consacrer à la méditation et à la prière.

Robert le savait, et dans la crainte de déplaire à Blanclie en se trouvant avec elle chez Félicien, il se présenta chez le jeune homme dés le point du jour, et le trouva se promenant dans le jardin du séminaire et Usant le livre de Dieu.

— Eh bien, mon frère, tu souffres encore, dit Félicien à Robert en lui prenant la main.

— Oui, je suis bien malheureux! et se jetant dans les bras de Pascal, Robert ne put retenir ses larmes.

— Sois fort, ami. La douleur est une épreuve d'où l'âma sort plus pure, et le Seigneur a des consolations dans ses mains toujours ouvertes. C'est ma sœur qui te fait souffrir, Robert, pardonne-lui, pardonne-moi,

— Oh ! je lui pardonne, et je vous bénis, Félicien.

— Un moment j'avais espéré que je vous verraiij unis l'un à l'autre, et que tu me remplacerais auprès d'elle. Elle ne le veut pas. Respectons la volonté de son cœur. Le cœur est la seule chose qui soit bien réellement à nous, et dont aucune force humaine ne puisse nous forcer à disposer. Que vas- tu faire?

— Je vais partir.

— Et Suzanne?

— Je la laisse à votre mère, FéUcien. Elle approche de l'âge où je lui serais inutile, gênant même. Votre mère et T&tre sœur sauront mieux l'aimer que moi.

» Je n'ai besoin de rien, je vais vendre la petite maison que j'habite, réaliser une quarantaine de mille francs par cette vente et celle d'une petite terre que nous possédons. Je vous

TROIS HOMMES FORTS 26i

les remettrai, cela fera une dot à Suzanne quand elle aura l'âge de se marier.

» Puisse-t-elle alors ne faire souffrir à personne ce que je souffre en me séparant d'elle!

— On guérit de l'amour, Robert. Si je ne le croyais, je te dirais : « Reste avec moi et mets au service de Dieu ton âme désespérée ; » mais peut-être un jour, quand la blessure de ton cœur se serait refermée, regretterais- tu le monde que tu aurais quitté pour toujours, et qui a im baume pour les blessures qu'il fait.

» C'est par vocation et non par désespoir qu'il faut servir le Seigneur : combats donc ta douleur avec les forces qui sont en toi, et si, plus tard, tu reconnais tes efforts inutiles, alors il sera temps de venir à nous. Dieu sera toujours là.

Les deux jeunes gens s'embrassèrent cordialement.

— Merci de ces bonnes paroles, Félicien ; vous avez raison, et je ne voudrais pas apporter à Dieu un cœur où il resterait encore quelque chose des passions de la terre; mais je le prierai si ardemment, qu'il fera heureuse celle qui me fait malheureux, et son bonheur sera ma guérison.

En ce moment, un jeune séminariste s'approcha de Félicien, et lui dit ;

— Mon frère, celui qui vient de me remettre cette carte pour vous, demande si vous voulez le recevoir.

Pascal jeta les yeux sur la carte.

» M. Maréchal, docteur à bord du Nicolas ! »

— Certes, oui, je veux le recevoir, s'écria-t-il. Et après avoir fait signe à Robert de ne pas s'éloigner, il courut à la rencontre du médecin.

VALERT

Félicien sauta au cou de M. Maréchal et vint avec lui rejoindre Robert, qui s'était assis tout pensif sous les arbres réguUers du jardin monacal.

— Mon cher docteur, lui dit-il, je vous présente M. Robect^j

un boa ami à nous, qui nous a sauvô la vie, à ma môrc, à ma sœur et à moi, — et à vous, Robert, je vous présente le docteur Maréchal, avec qui j'ai voyagé de Madagascar au Cap, un bon compagnon qui sauve aussi la vie aux gens par métier comme vous par dévouement.

Robert et le docteur se serrèrent la main, et s'assirent avec Félicien sur un banc de bois.

— Maintenant, mon clier docteur, reprit Pascal, tandis que Robert, laissant retomber sa tête sur sa main, se plongeait de nouveau dans ses pensées: maintenant, dites-moi comment il se fait que je vous voie aujourd'hui?

— Vous savez bien que je suis arrivé en France il y a trois mois.

— Comment! si je le sais? vous avez même eu la bonté de faire remettre à ma mère une lettre de moi.

— Eh bien, j'ai quitté immédiatement Melle, où demeure mon pore, et je me suis rendu à Paris.

— Qu'alliez-vous faire là'

— J'allais solliciter, cai je me sentais pris de vos goûts sédentaires. J'avais assez des océans et des immensités. J'ai voulu être pour les malades de mon pays ce que vous allez ôtre pour les fidèles du vôtre. Il y a un hospice dans notre ville, j'ai demandé au ministre la place de directeur-médecin de cet hospice.

— Et vous l'avez obtenue?

— Il y a huit jour. Je suis revenu aussitôt annoncer cette bonne nouvelle à mon père, et c'est alors que j'ai appris qu'une ordination allait avoir lieu à Niort, et que cette ordination était la vôtre.

1) Je me suis mis en route pour assister à cette cérémonie et pour vous serrer la main avant, si cela était possible. K'ai-je pas bien fait?

* Vous nous avez parlé avec tant d'enthousiasme de votre saittte carrière, que j'ai tenu à vous y voir faire vos premiers pas. Dans quelques jours, je repartirai, mais nous noua verrons souvent ensui^.e, car Melle n'est pas loin de Moncontûur.

— Que cela est bien à vous, mon cher docteur, et combien je TOUS sais gré de cette bonne visite! Vous le voyez, Dieu est bon et fait droit aux tranquilles ambitions des hommes.

» Courage! Robert, courage! continua Féhcien en se tournant vers l'ouvrier, tu es un brave cœur; que le bonheur des autres te console!

— Vous arrive-t-il donc un malheur? demanda M. Maréchal avec intérêt.

— Un malheur, non; une douleur, oui, répondit Félicien. Et il serra confidentiellement la main de Robert, qui lui

sourit; puis il contmua, en s'adressant au docteur :

— Et notre capitaine, M. Durantin, qui était si fort aux dominos, comment va-t-il?

— Il va bien : il se dispose à partir pour Rio-de-Janoiro.

— Avec ses mêmes officiers?

— Oui.

— Ils sont toujours gais et bien portants?

— Toujours.

— Allons, tant mieux ! Il est doux àe savoir heureux les gens que l'on a connus.

— Vous ne demandez plus de nouvelles de personne ?

— De qui encore?

— Il y avait un autre passager que vous à bord du Nicolas.

— M. Valéry?

— Eh bien?

— Eh bien, quelles nouvelles voulez-vous que je demande de lui? Vous n'en savez pas plus long que moi sur son compte. Il est mort, que Dieu prenne pitié de son âmel

— M. Valéry se porte comme vous et moi, mon frère.

— Il n'est pas mort ! s'écria Féhcien avec un élonnement auquel le souvenir des crimes de Valéry et le pressentiment du mal que sa méchante nature pouvait faire encore, mêlaient une sorte d'effroi. Il n'est pas mort, dites-vous?

— Non.

— Que m'apprenez-vous là?

— La vérité, mon frère.

— Mais au moment où, après vous avoir remis la lettre

pour ma mère, je quittais le Nicolas, on préparait le boulet qu'on allait lui attacher aux pieds, et l'on se disposait à le jeter à la mer!

— C'est vrai, et nous sommes entrés dans sa cabine pour Yoir o'il était mort, comme je le croyais, et eu finir avec lui.

» Vous jugez de mon étonncment, quand, au lieu d'un cadavre, je trouvai un homme debout, pâle et maigre comme un spectre, se soutenant d'une main au bois de son lit, et de l'autre cherchant un point d'appui en avant, pour pouvoir faire un pas sans tomber.

— Je suis sauvé, docteur, disait-il, je le sens. Je veux parler à M. Pascal.

» Je lui appris alors que vous veniez de quitter le bord, et je lui montrai la barque qui vous emportait.

» Cette nouvelle le jeta dans un grand désespoir, et il s'évanouit.

» Mais, comme il l'avait dit, il était sauvé. Cette bouteille de madère qu'il avait bue en entier, avait fait déclarer une inflammation qui avait tué l'autre. Les vomissements commencèrent, et trois jours après, M. Valéry était sur ses pieds.

Félicien songeait profondément.

— En effet, murmurait-il, ce malheureux devait désirer de me voir.

— Voulez-vous que je vous parle franchement, mon frère? reprit le docteur après quelques secondes de silence, eh bien, j'ai regretté que cet homme ne fût pas mort.

— Pourquoi?

— Parce que je suis convaincu que c'était un misérable. D avait trop peur de mourir pour être un honnête homme, ^t les mots qu'il a laissés échapper devant moi, au moment

le se confesser, sont des mots de conscience lourde et de re-

lords pesants.

— Vous vous trocapez , docteur, répondit Félicien d'une voix grave.

» A l'heure de la mort, l'âme devient plus scrupuleuse, plus exigeante, et s'exagère les fautes de son passé. Il y a à

la fois surexcitation morale et physique : c'est dans ce caslà que se trouvait M. Valéry.

— Vous me répondez là ce que vous devez me répondre, mon frère.

» Vous avez reçu la confession de M. Valéry, et ne devez rien en divulguer, c'est votre devoir; mais vous ne pouvex m'empêcher d'avoir sur cet homme l'opinion que mes impressions m'ont laissée, et, je vous le répète, mon premier sentiment, en le voyant sauvé, a été le regret.

» Ce désir instantané qu'il a manifesté de vous voir m'a prouvé qu'il s'était trop hâté dans sa confession, et qu'il avait versé en vous quelque terrible secret qu'il eût bien voulu reprendre.

— En admettant que M. Valéry m'eût confié un secret, c'est sous le sceau de la confession que je l'aurais reçu ; il n'eût donc pas eu à craindre que j'en révélasse une syllabe. Noru Je sais pourquoi M. Valéry tenait à me voir.

» Avant de mourir, il m'avait fait don de toute sa fortune pour les pauvres de Nîmes, la ville où il est né, et il voulait sans doute, en se voyant vivant, annuler cette donation.

— Peut-être, mon frère, fit le docteur, que cette raison était loin de convaincre, mais ne pouvait faire autrement que de paraître convaincu.

— Et où M. Valéry vous a-t-il quitté ? demanda Pascal,

— A Marseille.

— Qu'est-il devenu, alors?

— Je n'en sais rien.

— Le croyez-vous en France?

— Oui. Du moins, son intention était d'y rester,

— Comment le retrouverai-je?

— Permettez-moi de vous donner un conseil, mon frère. A votre place, j'éviterais, quoi que vous m'en ayez dit tout à l'heure, toute espèce de rapports avec cet homme.

— Je ne pense pas les continuer, dit Félicien d'une voix douce; car les routes que nous suivons sont fort éloignées l'une de l'autre : il vit dans un monde dont demain je serai

compK'lemcnt séparé; mais il faut quo j'aie quelques rapports avec lui, s'il est encore en France.

» J'ai à lui remettre des papiers que, croyant mourir, il m'avait confiés et qui doivent lui ôlre fort utiles.

— S'ils lui sont d'une si trrande utilitt', comment se fait-il qu'à votre retour, il ne vous les ait pas réclamés, lui qui savait, comme moi, où vous trouver, puisque c'est devant .ni, le capitaine et moi, que vous avez dit où vous êtes né, où vous alliez, et ce que vous comptiez faire en revenant en France?

» Non, croyez-moi, mon frère, je ne sais pas pourquoi je vous dis cela, mais ne vous occupez pas de cet homme. Comme vous le disiez tout à l'heure, les routes que vous suivez tous les deux ne doivent pas se rencontrer ; moi, dont le métier est de voir mourir, c'est d'après leur mort que je juge la vie des hommes, et, je vous le répète, ce Valéry mourait trop mal pour qu'il mérite môme que vous prononciez son nom.

— C'est mon devoir de retrouver cet homme, dit Félicien,

— Alors, n'en parlons plus.

Robert s'était levé, et se promenait avec une certaine agitation.

— Seulement, où peut-il être reprit Pascal.

— N'avez-vous pas dit tout à l'heure qu'il vous avait fait donation de sa fortune pour les pauvres de Nîmes? fît Robert en s'arrêtant.

-Oui.

— Où se trouvait cette fortune?

— Chez un correspondant à Paris, chez un M. Morel.

— Vous n'avez pas encore vu ce correspondant?

— Non. Je complais faire tout cela après mon ordination, vous le savez,

— Eh bien, écrivez tout de suite à ce correspondant de vous faire savoir où est M. Valéry. C'est à lui que ce dernier aura fait sa première visite pour donner contre-ordre de la donation, et il doit savoir ce qu'il est devenu.

— C'est juste. Attendez-moi un instant. Robert, vous vous chargerez de faire partir la lettre.

Dès que Robert eut vu Félicien s'éloigner, il s'approcha de Maréchal et lui dit :

— Vous paraissez bien convaincu que ce M. Valéry était un misérable?

— Oui; car outre les raisons de le croire que je vous disais tout à l'heure et que j'ai, quand Félicien est sorti de la cabine où il avait reçu la confession de cet homme, il était tout bouleversé et s'est mis à respirer comme un homme qui étouffe.

» Je vais plus loin, je ne serais pas étonné que cet homme eût commis un crime, et que ce fût de cela qu'il se fût confessé à notre ami.

» Ces papiers que Félicien veut lui rendre, je parierais que c'est quelque déclaration qui le compromet, et dont Pascal avait reçu de lui l'autorisation de se servir, soit pour éclairer la justice sur quelque ténébreuse affaire où il aurait joué un rôle, soit pour faire une restitution d'argent mal acquis; en un mot, je jurerais que Féhcien a dans les mains de quoi perdre M. Valéry.

— Alors, comment se fait-il que ce M. Valéry n'ait pas tout fait depuis son retour pour rentrer en possession de ces pièces compromettantes que vous supposez être entre les mains de Féhcien?

— Voilà ce que je ne comprends pas. Peut-être aura-t-il eu peur, et aura-t-il quitté la France après avoir réalisé toute sa fortune.

— A moins, fit Robert d'une voix tremblante qui prouvait que ses craintes se soudaient plus fortement dans son esprit facile aux pressentiments, à moins qu'il n'ait cherché un moyen de mettre Féhcien dans l'impossibihté d'agir contre lui.

— Oui ; mais quel moyen eût-il pu trouver?

— Gomment était cet homme? demanda Robert sans répondre à la question du docteur ; répétez-le-moi, monsieur je vous prie.

— 11 était grand, l'œil d'un bleu étrange, assez beau garçon, les cheveux blonds, les dents blanches, la barbe blonde.

— Quclûge?

— Trente ans environ.

— Vous avez raison , docteur, c'est peut-être un grand malheur que cet homme ne soit pas mort.

— Pourquoi?

— Je no puis vous le dire, docteur; mais promettez-moi de ne pas parler à Félicien des craintes que je viens de laisser paraître devant vous.

— Je vous le promets.

— Sur Vbonneur?

— Sur l'honneur.

— Merci.

En disant cela, Robert serrait la main de M. Maréchal et se dirigeait vers la cellule de Félicien,

— Qu'est-ce que cela signifie? se demanda le docteur le regardant s'éloigner. D'où vient le trouble de ce jeune homme?

— C'est lui ! se disait Robert, c'est lui !

Pour Robert, Valéry et le comte de la Marche ne faisaient plus qu'un; pour ce loyal jeune homme, celui que M. Maréchal regardait comme un misérable et le misérable qui avait séduit Blanche étaient un seul et même individu; et ce n'était pas seulement de la ressemblance physique qui existait entre les deux hommes que cette conviction lui venait, elle lui venait d'un de ces pressentiments qui, rapides comme la foudre, jettent, comme elle, assez de lumière dans l'esprit pour éclairer tout à coup les choses les plus obscures.

Robert, dont toute la vie, dont toute la pensée étaient Blanche, souffrait trop depuis quelque temps pour que cette douloureuse inquiétude ne fût pas l'avertissement qu'uu grand danger venait de l'horizon vers celle qu'il aimait. Les cœurs aimants pressentent dans la moindre chose un malheur pour ceux qu'ils aiment, ?omme les maria» devinent Torage dans une vapeur légère que personne ne remarque.

Xobert aimait tant mademoiselle Pascal, que tout ce qui avait l'apparence d'un malheur, il le redoutait pour elle.

On lui eût dit qu'une maison venait de s'écrouler à dix lieues de Niort, que son amour alarmé eût tremblé un instant que Blanche n'eût été écrasée par cette maison, quoiqu'il sût Blanche à deux cents pas de Irj.

Mais s'il y avait ressemblance de visages, il y avait différence de noms. C'était là une preuve de plus pour Robert, qui se disait que l'homme qui veut cacher certaines actions de sa vie, a tout intérêt à cacher son nom véritable.

Il était donc convaincu que si cela était possible, un plus grand désastre que la faute de Blanche et son déshonneur menaçait la chère famille de Félicien et Félicien lui-même. 11 fallait donc aller au-devant de ce désastre et le combattre avant que madame Pascal, Blanche ou son fils le soupçonnassent ; il fallait, si cela se pouvait, qu'ils l'ignorassent toujours, Robert dût-il y laisser sa vie.

C'était la volonté de Dieu, sans doute, puisqu'il avait permis au jeune homme, au moment où il allait partir, cette providentielle inspiration.

Cependant il pouvait se trompt-r.

Après tout, ce Valéry et le comte de la Marche pouvaient être deux personnages différents. L'un pouvait avoir eu peur de la mort sans pour cela avoir commis de crime; l'autre pouvait aimer sérieusement Blanche et être dans la ferme intention de réparer une faute justifiée par la passion.

Le monde est plein de gens qui ont peur de mourir et de gens qui séduisent des jeunes filles. Il n'y a pas sur la terre qu'un homme chargé de ce double emploi. Il ne fallait donc rien brusquer, et, avant d'agir, que Robert corroborât ses prévisions des preuves les plus évidentes.

C'était pour cela qu'il montait auprès de Félicien.

Il le trouva, la tête appuyée sur une main, tenant la plume de l'autre, mais songeant au lieu d'écrire.

— Avez-vous écrit la lettre pour M. Morel, mon frère? lui dit Robert.

— Pas encore, mais je vais l'écrire.

— Dites alors à votre correspondant de me donner, à moî, îe renseignement que vous lui demandez; car, si vous le

27i TROIS HOMMES FORTS

voulez bien, je me chargerai de cette mission. Gela me distraira un peu, et vous aurez votre r(''ponse plus tôt.

— Je veux bien, mon ami, que vous vous ciiargiez de cette mission ; mais je vous préviens que si M. Morel lait la réponse que je lui demande, il vous la remettra cachetée et ne vous en dira rien.

Il Vous comprenez bien, Robert, que ce n'est pas que je me défie de vous, bien au contraire, car le secret le plus caché de mon cœur, si mon cœur avait des secrets, je le verserais avec rc:!"tiUule dans le silence du vôtre ; mais personne, avec mon COI. reniement du moins, ne doit savoir ce qu'est devenu M. Valéry, avant que je lui aie remis certains papiers que j'ai là.

» D'ailleurs, vous n'avez aucun intérêt à connaître la destinée de cet homme. Vous ne m'en voulez pas de cette discrétion forcée?

— Aucunement, mon frère ; mais donnez-moi vite cette lettre, j'ai bâte d'être de retour ici.

Félicien prit une plume et écrivit à M. Morel :

« Monsieur,

» A bord du vaisseau le Nicolas, qui l'a ramené en France, M. Valéry, un de vos clients, s'est trouvé un moment en danger de mort. 11 m'a alors confié des papiers de la plus haute importance, papiers dont le moins important est une donation de la totalité de sa fortune.

» Je viens d'apprendre que M. Valéry, contre toute espérance, avait été sauvé, et qu'il était revenu en France.

» n faut absolument, pour ses intérêts les plus graves, que je le voie.

» Veuillez donc être assez bon, monsieur, si vous le savez, pour m'écrire où il est, et remettre, sans autre détail verbal, votre réponse cachetée à la personne gui vous porte ma lettre.

•• Recevez, monsieur, l'assurance de ma parfaite considération.

» FÉLICIEN PASCAL

Félicien plia, cacheta cette lettre et la remit à Robert.

— Mon ami, lui dit-il, vous me retrouverez à Moncontour, car je m'y rendrai immédiatement après mon ordination. Embrassez-moi, et bon voyage!

Robert se jeta dans les bras de Félicien, l'embrassa cordialement, quitta la cellule, traversa le jardin, recommanda une dernière fois le silence à M. Maréchal, quitta le séminaire, passa à la poste, y prit un cheval, l'enfourcha et disparut ."nr la route de Paris.

RobCi t allait comme le vent.

Jamais messager devant annoncer une mauvaise nouvelle n'éperonua tant sa monture. Aux relais, pour ne pas perdre de temps, le jeune homme sellait et bridait lui-même le cheval qu'il devait monter.

Il arriva à Paris sans s'être reposé une minute, et il courut aussitôt chez M. Morel.

Pendant ce voyage, les choses s'accomplissaient à Niort comme le désirait Pascal.

Le jour où Robert était parti, Félicien était resté avec M. Maréchal d'abord, puis avec sa mère et Blanche jusqu'à quatre heures.

A partir de ce moment, il s'était retiré dans sa cellule jusqu'au lendemain, car jusqu'au lendemain, comme nous l'avons dit, il ne devait recevoir personne.

l'ordination

A travers les méditations qui devaient naturellement précéder un jour comme celui qui allait se lever pour lui et avoir une si grande influence sur sa destinée, Félicien remerciait Dieu d'une résolution qu'il avait prise à l'égard de Valéry, et dans la sainteté de son âme, il se promettait la joie, s'il retrouvait Valéry, de tenter cette conversion difficile, et se livrait au saint enthousiasme d'accomplir, au profit de la religion, cette cure merveilleuse.

27G TROIS HOMMES FOllTS

Ou(>llc roiifianco en lui, quelle foi il allait .irqu(''rir, quelle force il allait avoir, s'il pouvait faire pénétrer le jour du bien, lalumiôre du vrai dans celte ûme obseurc, livrée jusque-là aux plus ténébreuses passions et aux plus fatales erreurs!

Faire épeler la prière à cette boucbc sacriléf^e, faire agenouiller cet orgueil insolent, n'était-ce pas là un triomphe magnifique, n'était-ce pas commencer sa mission par le plus éclatant des auguras?

Quelqu'un qui eût pu se pencher sur cet esprit ardent de fci, conférer avec cette conscience pure comme le diamant, calme comme l'azur, rayonnante comme le ciel qui l'inspirait, eût senti son âme s'exalter, aspirer aux régions infinies, s'épanouir dans un indéfinissable bien-être.

Félicien donnait à lareligioD, à laquelle il se consacrait, toutes les forces, toutes les il' usions, toutes les pensées de riiomme de son âge.

Ce que la nature a mis dans un cœur de vingt ans, pour qu'il puisse admirer, comprendre, aimer toutes les choses de ce monde, ne formait en lui qu'un seul amour, chaste, puissant, immuable. Dieu l'élevait au-dessus de la terre, et le mettait en communication directe avec le principe des vérités éternelles.

Si nous ne craignions, pour expliquer de si pures exalta^ tiens, de nous servir d'une comparaison humaine, presque impie, nous dirions que le doux jeune homme aimait la vie dans laquelle il entrait, comme l'enthousiaste de dix-huit ans aime son premier rôve d'amour.

Il voyait la religion belle comme une épouse promise, épouse immatérielle qui n'accepte que l'union des âmes, dans des sphères mystérieuses et inhabitables aux esprits ordinaires, et il adorait cette fiancée, qui apportait en dot, dans ces chastes fiançailles, son immuable virginité, sa beauté sans fin, son inaltérable amour. Son âme trop pleine débordait, sa prière se répandait en un chant perpétuel découlant de l'intarissable source de ses poétiques enchantements.

TRCIS HOMMES FORTS 277

Félicien était un être si pur, que, dans l'expression de son bonheur, on retrouvait le caractère de l'expansive naïveté des enfants, qui, ne sachant comment formuler leur joie intérieure, la laissent se manifester par un chant sans cause, sans but, qui s'exhale de leur bouche comme le parfom d'un calice trop plein.

Au milieu du silence du séminaire, en entendait une voix moduler les pieuses oraisons et les saints cantiques de l'Église : cette voix était celle de Félicien, qui emplissait sa cellule d'une harmonie chrétienne, comme pour retrouver les pensées de son âme jusque dans l'air qu'il respirait.

Il voyait donc venir avec une douce émotion l'heure où il allait définitivement s'unir à Dieu.

De sa fenêtre ouverte, et par laquelle sa vue plongeait sur les campagnes environnantes, il assistait au réveil de la nature, calme et imposante expression du Dieu qui la dirige et qu'elle reproduit. Les arbres, chargés de la rosée de la nuit, secouaient des perles sous la fraîche brise du matin. Quelques nuages blancs passaient gaiement sous le ciel, courant, légers et folâtres, dans l'immensité des plaines bleues, comme de blanches jeunes filles, pendant un jour de fête, dans le champ de leur père ; la fumée des chaumières, visible respiration de la famille qui s'éveille, les parfums vivaces que le vent cueille sur le haut des collines, le bruit des animaux commençant leur travail quotidien sous l'ordre de l'homme, l'homme recommençant sa vie de chaque jour sous la volonté de Dieu, entin cet orchestre immense où tout a sa note, même la chose inanimée, tout cela déroulait, sous les yeux et devant la pensée de Félicien, un de ces riants tableaux où l'âme prend un nouvel élan et une nouvelle vie avec le monde réveillé, et se reflétait dans la prière du jeune homme dont la vocation avait la nature pour cause et l'humanité pour but.

L'âme du jeune homme était donc admirablement préparée, par la contemplation des grandes choses de Dieu, à l'engagement qu'elle allait prendre.

A dix heures du matin, on vint le prévenir, et, dans un

pieux rocueilloniont, il se dirigea vers la grand* église, où l'ordjuation devait ùlre fuite.

C'était une belle journée, nous l'avons dit.

La maison du Seigneur avait ouvert toutes ses portes à la loMÏe, et ta foule s'y pressait, comme les abeilles bourdonnantes autour de la ruche.

Les cloches tintaient à toute volée pour appeler les fidèles.

L'encens brûlait, l'autel avait mis sa parure de fétc, les fleurs se mêlaient aux flanmies des cierges, et l'orgue, élargissant l'église avec sa puissante harmonie, pour que Dieu pftt y entrer, la faisait grande comme le monde.

Agenouillies dans la galerie de l'orgue, madame Pascal et sa fille priaient, l'une pour son lils, l'autre pour son frère et pour elle-même.

L'évêque, revêtu de son grand costume, était assis à l'autel sur un fauteuil de velours et d'or, et sur l'autel on avait préparé l'huile des catéchumènes, un calice avec du vin et de l'eau, une patène et une hostie sur la i)atène, de la mie de pain, un bassin avec sa burette pour laver les mains, ainsi que des serviettes pour les essuyer.

L'archidiacre s'avança alors, et, au milieu d'un vaste silence, car toutes les voix de l'église s'étaient tues, il appela à haute voix :

— Félicien PascaL

Toutes les tètes se tendirent, et l'on vit entrer le pieux jeune homme.

Son visage rayonnait. 11 était couvert de l'amict, de l'aube, de la ceinture, de Tétole et du manipule ; il tenait sa chasuble pliée sur son bras gauche, en signe qu'il n'avait pas encore le droit de la revêtir, et il portait un cierge de la main droite ; il se plaça devant l'évêque, qui lui sourit et auquel l'archidiacre le présenta, en disant :

— ïrès-révérend père, l'Église catholique, notre sainte aière. demande que vous daigniez élever à l'honneur de la prêtrise le diacre ici présent.

— L'en croyez-vous digne? oemunda l'évêque.

— Autant qu'il est permis à notre faible humanité decon-.

naître, je crois et j'atteste qu'il est digne d'être élevé à cette dignité.

— Dieu soit béni, alors, fit l'évêque en se levant, et se tournant vers la foule, il dit ces paroles consacrées :

— Mes chers frères, puisque les mêmes motifs de crainte et d'espérance doivent exister pour le pilote et pour le passager, chacun a le droit de donner son avis dans une chose où chacun a le même intérêt,

» Ce ne fut pas en vain que les Saints Pères établirent que Ton devait consulter le peuple lui-même au sujet de l'élection de ceux qui doivent s'approcher du service des autels, parce que ce que plusieurs personnes ignorent sur la vie et les pensées de quelqu'un peut être connu d'autres personnes, et que l'on est porté davantage à obéir à celui qui est ordonné, quand on a consenti à son ordination.

1) La conduite de ce diacre, à mon avis du moins, et avec l'aide de Dieu, mérite cet honneur. Mais de peur que Favis d'un seul ou d'un petit nombre ne soit influencé par faiblesse ou par amitié particulière, il est bon de suivre l'avis du plus grand nombre.

» Veuillez donc dire ici ouvertement ce que vous pensez des actes, des mœurs et du mérite de ce diacre ici présent, et souvenez-vous que vous devez rendre témoignage à la sainteté du sacerdoce plutôt que d'écouter les sentiments d'affection.

» Si donc quelqu'un connaît quelque chose contre lui, qu'il s'avance, et qu'il parle au nom de Dieu et dans l'intérêt de sa gloire.

Pas une voix ne s'éleva ; mais un murmure d'assentiment courut dans l'église.

Alors l'évêque se tourna vers Félicien et lui dit à voix haute, et pour être entendu de tous, comme lorsqu'il s'adressait à tous :

— Mon cher fils, vous désirez être promu à la dignité de prêtre, tâchez de recevoir cet ordre dignement et de vous montrer ensuite digne de cet honneur.

» En effet, le prêtre doit offrir le sacrifice, bénir, diriger

piôclicr et baptiser. Il faut donc s'approclicr avec uno grande crainte do ce grade et veiller à ce que la sagesse divine, ars mœurs pures et l'observance continuelle des rôglcsdc la justice vous recommandent à nos frùres.

» Dieu ordonnant à Moïse de cboisir sOiXantc-dix hommes dans Israël pour l'aider dans son ministùrc et pour leur distribuer les dons du Saint-Esprit, lui dit : « Tu les reconnaîtras à ce qu'ils sont des vieillards parmi le peuple. »

« Les prôtrcs auront été choisis ainsi, car ils seront Ic3 vieillards du peuple, si par l'Esprit, auteur des sept dons, gardant l'esprit du dôcalogue, la science, le travail et la chasteté les ont faits mûrs et probes avant la vieillesse. L'Église a ainsi une couronne admirable et éternelle dans cette variété de serviteurs répandus de toutes parts, et ne faisant cependant qu'un seul corps en Jésus-Christ.

Quand il eut entendu ces paroles, Félicien vint s'agenouiller devant l'évéque, qui lui imposa silencieusement les deux mains sur la tôte, puis, ramenant par devant vers l'épaule droite l'élolc qui pendait par derrière, et la mettant en signe de croix sur la poitrine du jeune homme, H lui dit :

— Recevez le joug du Seigneur! son loug est doux et ICger.

— Que le Seigneur soit béni! murmura Félicien plein d'une touchante émotion.

— Et maintenant, recevez l'habit de prêtre, continua l'évéque en revêtant le néophyte de la chasuble qu'il portait sur son bras; Dieu vous donnera la charité et la perfection.

Puis, le vénérable père, ayant ôté ses gants et passé à son doigt l'anneau pontifical, prit de l'huile des catéchumènes, en oignit les mains jointes de FéUcien, en disant :

— Daignez, Seigneur, consacrer et sanctifier ces mains que nous venons de toucher avec l'huile sainte, et qu'elles puissent à leur tour consacrer ce qu'elles auront consacré, et bénir ce qu'elles auront béni !

La consécration des mains faite, l'évéque donna du vin et de l'eau au nouveau consacré, et lui dit en même temps :

— Recevez, mon fils, le pouvoir d'offrir le sacrifice divin,

et de célébrer, au nom du Seigneur, la messe pour les vivants et pour les morts.

— Que le Seigneur soit béni ! dit une seconde fois Pascaï; et il se releva, et jetant un regard sur la foule qui l'entourait, il sourit à sa mère et à sa sœur.

— Que la paix soit avec vous ! fit l'évêque ; et il embrassa le jeune homme.

Alors le chant des enfants de chœur et la \oix de l'orgue éclatèrent en même temps. L'Église, la sainte mère, se mettait en fête pour célébrer le nouveau fils qui lui venait.

Tous s'agenouillèrent, et bientôt les fidèles mêlant leurs voix à celles des enfants de chœur et de l'orgue, ce fut, sous la voûte sacrée, un chant général, une prière unanime.

Pendant ce temps, la messe continuait et Pascal recevait la sainte communion.

Après le Credo, le chant cessa, et l'évêque, se levant de nouveau, reprit en s'adressant au jeune prêtre :

— Les péchés seront remis à ceux à qui vous les remettrez et retenus à ceux à qui vous les retiendrez.

Ensuite, rabattant tout à fait la chasuble que Pascal gardait encore pliée par derrière, il dit :

— Le Seigneur vous revêt de la robe d'innocence. Donnezmoi votre main: vous promettez de croire ce que vous lirez?

— Oui.

— D'enseigner ce que vous croirez ?

— Oui.

— D'imiter ce que vous aurez enseigné ?

— Oui.

Puis, après une pause :

— Vous promettez à moi et à mes successeurs respect et obéissance''

— Je le promets.

— Vous affirmez que vous pardonnerez à ceux qui vous auront offensé?

— Je l'affirme.

— Vous jurez que vous immolerez toutes les passions humaines au culte du Seigneur?

— Je le jure.

— Allez, mon fils, vous êtes avec Dieu. Que la paix soit avec vous !

— Dieu poit béni! dit une troisii'^me fois Pascal, les yeux mouiliï'S des saintes larmes île la reconnaissance et de la foi.

Les chants reprirent, et Ton commença à se retirer sous la douce impression de cette imposante cérémonie.

— Heureuse est la mère de ce juste! disaient les mères sur le passage do Félicien, qui s'en allait jusqu'à la {grande porte de l'église distribuer quelque argent aux pauvres et commencer sa mission par la charité.

Une heure après, madame Pascal et sa fille étaient réunies à Félicien. Los deux femmes se tenaient tout émues à ses côtés, et lui souriaient comme les deux images de l'espérance et de la foi.

Le soir même Félicien partit pour Moncontour, et le lendemain , toujours accompagné de sa mère et de Blanche, 11 quitta la maison maternelle pour se rendre au presbytère qu'il allait habiter; mais la moitié du village était venue à sa rencontre, et les maisons de la rue par laquelle il devait passer étaient toutes ornées de fleurs et de draperies.

— Bénissez notre maison, mon frère, lui disait-on de toutes parts.

Et des jeunes filles, vêtues de robes blanches, innocentes comme des anges, faisaient cortège au jeune prêtre e*;^etaient des feuilles de roses et de hs sur sa route.

— Vive M. Pascal! criaient les hommes. Et c'était à qui s'approcherait de lui, lui parlerait et toucherait sa main.

Félicien récoltait dans cette manifestation unanime la moisson d'amour et de bénédictions que le bien qu'on a fait et que les vertus qu'on pratique font tôt eu tard germer dans le cœur des hommes.

— Pourquoi faut-il qu'une douleur secrète se mêle à cette joie et à ce bonheur? se disait Blanche, dont les femmes baisaient les mains, et à qui Suzanne disait sans cesse :

— Blanche, pourquoi n'est-il pas là?

Arrivé à la porte de l'église, Félicien trouva le curé qui l'y attendait.

Le saint homme lui dit, en l'embrassant, et devant ceux qui l'accompagnaient :

— Mon frère, je remets mon troupeau sous votre direction et je le confie à votre sagesse.

» Voilà dix ans que je le guide dans le chemin de la justice et de la foi.

» Je vais tenter autre part ce que j'ai tenté ici. Entrez, mon frère, et soyez le bienvenu.

» Vous avez de longues années devant vous; utilisez-les au service de Dieu.

» D'ailleurs, vous trouverez dans vos compatriotes des oreilles toujours prêtes à vous entendre, des âmes toujours prêtes à vous croire.

» Il n'y a ici ni aveuglement ni surdité volontaires. Le terrain est pur, semez-le bien, il fécondera tout seul.

)• Adieu, mes frères, je vous quitte; mais là où je vais, je prierai toujours pour vous; je voudrais pouvoir vous presser tous une dernière fois sur mon sein; mais ces belles enfants que j'embrasse et qui sont les anges de vos familles, vous porteront les vœux et les bénédictions que je mets dans le baiser que je leur donne.

Les petites filles, au nombre desquelles se trouvait Suzanne, se jetèrent dans les bras du bon prêtre, demandant toutes le baiser promis.

C'était une scène touchante, en vérité, et capable d'émouvoir les cœurs les plus endurcis.

L'installation de Félicien eut lieu au milieu de la joie de tous.

Cette joie qui accueillait le nouveau venu eût pu paraître de l'ingratitude vis-à-vis de celui qui s'en allait, si, depuis le retour de Pascal, le curé n'eût préparé ses fidèles à ce départ, et ne les eût rassurés en leur disant qu'il les viendrait Tisiter de temps en temps.

Cependant, tout le village, Pascal en tête, lui fit cortège jusqu'à la voiture qui le devait emmener.

Quand le soir, vers six heures, Félicien se trouva seul, comme il avait ilcnnuidi' à TCtre pendant quelques instants, il tomba à genoux au milieu de la petite chambre qu'il allait habiter jusqu'à sa mort, et laissa couler de son âme toutes les priùrcs, tontes les joies et toutes les gratitudes qui s'y amoncelaient depuis le matin.

.'1 était encore à genoux quand on frappa à sa porte. ' Il alla l'ouvrir, et vit Blanche toute seule, qui, s'age- Douillant à son tour, lui dit, en cachant son visage dans ses mains :

— Mon frirj, veux-tu m'entendre?

— T'entendre! dit Félicien en souriant, en relevant sa sœur et en l'embrassant sur le front, et pourquoi te mettre à genoux et cacher ton visage pour parler à ton frère?

— Mon bon frère, fil BlaTiche en posant sa lète sur le sein du jeune prêtre, promets-moi que tu me pardonneras.

— Tu m'effrayes, enfant, tu pleures. Voyons, que se passet-il, et que veux-tu que je te pardonne?

— Pardonne-moi de t'avoir menti, Félicien, ou plutôt de t'avoir caché quelque chose, continua Blanche après une hésitation qui semblait près de se renouveler.

— Explique-toi. Tu sais bien que je t'aime, tu ne peux rien avoir fait qui te fasse trembler devant moi.

» Parle, mon enfant, je t'écoute.

— Quand j'ai refusé d'être la femme de Robert, je ne t'ai pas dit, mon frère, pourquoi je refusais.

— Tu m'as dit que tu ne l'aimais pas. C'était la meilleure raison que tu pouvais me donner.

— Il y en avait une seconde, mon frère.

— Laquelle?

— • C'est que j'aimais une autre personne.

— Tu as l'âge où le cœur se décide. Blanche, tu ne peux aimer qu'un homme digne de toi; nomme-moi cet homme, et s'il t'aime, s'il mérite d'être ton époux, il le sera.

— Il m'aime, mon frère, il me l'a dit. Voilà de qu'il faut que tu me pardonnes.

Si Félicien eût douté un instant de sa sœur, ii eût cru dour

(er de Dieu. Si elle lui eût avoué tout ce que 'ûous savons, il lût peut-être devenu fou, mais il ne l'eût pas cru.

— Et ta mère sait-elle cet amour ?

— Non, mon frère.

— Pourquoi ne m'as-tu pas dit cela plus tôt?

— Parce que j'ai voulu attendre que tu fusses prêtre, afin que tu pusses nous marier toi-même.

— Chère enfant! Et tu es sûre d'aimer cet homme?

— Oui, j'en suis sûre, murmura Blanche avec effort.

— Eh bien, dis-moi son nom, répondit Félicien d'une voix émue par ce qu'il venait d'entendre.

Blanche tira de son sein la lettre que Frédériclui avait remise, et lui dit, quand il eut fini de la lire :

— Le comte va venir dans un instant te demander luimôme ce qu'il te demande dans cette lettre.

— Retourne alors auprès de ta mère, ma chère Blanche, et quand le comte sera parti, j'irai vous voir toutes les deux et vous apprendre ce qui aura été convenu.

» Tu seras sans doute comtesse. Es-tu bien sûre, mon enfant, qu'il n'y a pas d'orgueil dans ton amour? Es-tu bien sûre que Robert, qui n'a que la noblesse du cœur, ne te rendrait pas plus heureuse que cette noblesse de nom?

» Réfléchis, il en est temps encore; l'heure qui va sonner sera une heure solennelle dans ta vie.

— Je te répète, mon frère, que j'aime le comte, que je ne veux et ne dois être qu'à lui, et que je mourrai si je ne suis pas sa femme.

En disant cela. Blanche ne pouvait retenir ses larmes, et se jetait de nouveau au cou de son frère, qui, se trompant naturellement sur la cause de ses larmes, lui dit :

— Tranquillise-toi, mon enfant, le comte t'aime pu^'squ'il damande ta main. Le comte sera ton époux.

Blanche remercia son frère du regard, lui seiis la main, et s'en alla rejoindre Gervaise, qui l'avait amenée eî qui devait la reconduire chez madame Pascal; puis elle regagna la maison de sa mère en longeant la rue, déserte à cette heure.

Elle passa ainsi devant la maison de Robert, devant cette

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maison d'où le jeune Iionime s'était 6!anc6 au devant du taureau le jour où son frùre était parti pour Niort.

— Pauvre Robert! murmura-l-clleen regardant tristement la petite maison silenricusc avec ses volets fermés. 11 est parti maintenant, et c'est moi qui ai fait vide cette maison autrefois joyeuse.

it Pourquoi '^'sst-il trouvé là pour me sauver la vie? Il vaudrait mieux que je fusse morte, je ne soulfrirais pas ce que ]e souffre aujourd'hui.

Et la douce eulaut jetait comme un baiser son regard plein de larmes sur 'a blanche maison, triste comme une tombe, et continuait son chemin, en se retournant de temps en temps pour kl voir encore. Les y.ux aiment à se fixer sur les lieux qu'habitaient les gens aimés. • '"""

Pascal s'était mis à la fenêtre^ et suivait du regard sa su.uqui s'éloignait.

— Pourquoi suis-jesi ému? se demanda-t-il quand il fut seul. Pourquoi ai-je tressailli, malgré moi, en lisant la lettre que m'a remise Blanche, comme si, au lieu d'un bonheur, cette lettre eût enfermé un malheur pour elle.

1) C'est encore là un des égoismes du cœur. Si bons que nous soyons, nous souffrons toujours à voir de nouvelles affections prendre dans le cœur de ceux qui nous sont chers un peu de la place que nous y occupons.

» Pois, tant que ie croyais que Blanche n'aimait personne, j'espérais encore qa'elle aimerait un jour Robert, mon pauvre Robert, qui va bien pleurer quand il va apprendre cet amour et ce mariage, car, sans doute, il nourrissait dans le fond de son cœur la même espérance que moi.

» Mais comment cet amour est-il venu au cœur de Blanche? comment a-t-elle su qu'elle l'éprouvait, comment a-telle appris qu'elle l'avait inspiré? Je ne lui ai rien demandé de tout cela.

» D'ailleurs, avais-je besoin d'autre confidence? J'aurais paru la soupçonner, je lui aurais fait de la peine. Ce sentiment lai est venu comme il vient à toutes les jeunfs fiiJHS

» Elle aura vu ce jeune homme pendant moa abseiice, ilf

TBOIS HOMMES FORTS 287

se seront aimés, ils se le seront naïvement dit, sans vouloir d'autres confidents que leurs cœurs. lisent choisi le jour où je devais être plein d'indulgence et de joie, pour me l'avouer; c'est bien à eux. Pauvre Robert!

Félicien s'assit devant sa table, et posant sa tête sur sa inain, à la lueur de la lampe qui éclairait la petite chambre, il continua de songer en relisant machinalement la lettre que venait de lui remettre sa sœur.

— Quelle chose étrange que la vie! pensait-il, et comme le cœur y grandit vite aux impressions!

» Il me semble que c'est hier que Blanche est venue au monde. Je la vois encore avec ses grands yeux bleus, s'agitant dans son maillot sur les genoux de notre mère. Son regard ne comprenait pas, sa bouche ne pouvait parler.

» Il semble que la nature, si puissante qu'élit* soit, doive mettre des siècles à faire une femme de cette enfant, une inteUigence de cette faiblesse. Seize années s'écoulent, et l'œuvre de la nature est faite.

» Toutes les choses de la vie sont devenues accessibles à ce jeune esprit ; et voilà que les mêmes passions, à travers lesquelles elle passait quelques années auparavant sans soupçonner qu'elles existassent, et qui attendent toutes les générations au même âge de la vie, se présentent à elle, lui imposant, comme aux autres, leurs inévitables volontés.

» Voilà que cet esprit pense avec un but, que ce cœur bat avec une cause; voilà enlin qu'un jour, l'être dans lequel on s'obstine toujours à ne voir qu'un enfaat arrive et vous dit:

» — J'aime, et je mourrai si je n'appartiens pas à celui-là que j'aime.

» Oh! mon Dieu ! s'il est dans votre volonté d'éprouver par une douleur quelqu'un de notre famille, choisissez-moi pour épreuve, et gardez de toute atteinte la chère et belle enfant qui sort d'ici.

Pascal en était là de ses pensées, quand la porte s'ouvrit et que Robert haletant parut.

— Mademoiselle Blanche sort d'ici? tel fut son premier mot.

— Ov', mon ami, l'avez- vous donc vue? demanda FéUcien,

en venant s'asseoir à côtô do UubiTt, qui s'était laissa tomber sur une chaise, car il était épuisé de fuliguc.

— Je viens de la voir passer; mais elle ne m'a pas vu. Elle me croit parti, il vaut mieux qu'elle le croie toujours. Elle m'en voudrait peut-être d'être resté. D'ailleurs, je partirai demain.

— Écoutez, mon ami, Blanche, que vous avez rencontrée, venait de me dire pourquoi elle n'avait pas consenti à être votre femme.

— Elle ne m'aimait pas, voilà tout.

— Non. Elle en aimait un autre qui l'aime, qui demande sa main et que j'attends avant une heure, continua Félicien en passant à Robert la lettre du comte.

— Voilà donc ce qu'il venait faire à Niort, pensa Robert en lisant cette lettre, le soir où je l'ai rencontré! Ai-je besoin de vous dire, mon frère, ajouta-t-il tout liaul, que mon cœur est plein de vœux pour mademoiselle Pascal?

— Je le sais, bon Robert.

— Maintenant, reprit l'ouvrier d'une voix émue, car chez lui l'âme était plus brisée que le corps, maintenant, laissezmoi vous dire que j'ai rempli la mission dont vous m'avez chargé.

— Vous avez vu M. Morel?

— Oui.

— Il avait vu M. Valéry?

— Qui était venu reprendre chez lui tous les fonds qu'il y avait déposés. M. Morel ne voulait d'abord pas répondre à cette lettre; mais quand je lui ai eu dit qu'elle était d'un prêtre, et qu'il s'agissait de choses importantes dont un homme de votre caractère peut devenir le confident, il n'a plus fait de diiïicultés, et il m'a remis cette rérOiise pour vous.

— Donnez.

Robert, à ce moment suprême, fut forcé de se lever et de mettre sa main sur sa poitrine pour s'aider à respirer, car il étouffait d'inquiétude et de pressentiment.

Enfin, il tira la lettre de sa poche et la remit à Pascal,

Celui-ci s'approcha de la lampe et l'ouvrit.

A peine en eut-il lu quelques mots, qu'il devint pâle comme un mort.

Un moment Robert crut que Félicien allait se trouver mal, et se précipitant vers lui, il le prit dans ses bras.

— Que se passe-t-il, mon frère? lui dit-il, et que vous apprend cette lettre?

Le cœur de Robert battait à lui rompre la poitrine ; car, pour lui, qui avait suivi d'un œil avide l'impression que cette lecture allait produire sur le jeune prêtre, il n'y avait plus de doute, et il était convaincu que Valéry et l'amant de Blanche n'étaient qu'un seul homme.

— Ce n'est rien, mon ami, rien, répondit Félicien en pliant la lettre, en élevant la tête comme pour saisir la respiration qui lui manquait, et ea faisant des efforts surhumains peur paraître calme, je vous remercie de la peine que vous vous êtes donnée. Cette lettre m'apprend tout ce que je voulais savoir.

» Voilà deux jours que vous êtes à cheval, vous devez être fatigué. Allez vous reposer, mon cher Robert. D'ailleurs, vous savez que j'attends quelqu'un avec qui je dois avoir une entrevue secrète.

» Laissez-moi donc seul, et à demain, n'est-ce pas? Demain, j'aurai besoin de vous voir.

— Je ne veux pas vous quitter, Félicien, car, malgré la peine que vous prenez à me le cacher, vous souffrez en ce moment, et vous souffrez beaucoup.

— Oui, je souffre beaucoup, comme vous le dites ; mais ce serait un crime, à moi, de vous dire la cause de cette souffrance. Allez, mon ami, allez.

Robert se jeta dans les bras de Félicien. En ce moment la servante de Pascal entra.

— Monsieur le curé, lui dit-elle, il y a en bas un monsieur lui veut vous parler.

— Gomment le nomme-t-on? demanda Félicien.

— M. le comte Frédéric de la Marche.

— Priez ce monsieur de monter, je vais le recevoir. A dçH main, Robert, à demain.

iiyO TROIS HOMMKS FORTS

— Rol>ert quitta h chambre en se disant :

— Oh ! non, pas ù (Icnuiin, car, ou je me trompe fort, ou je vais avoir ici quelque chose à faire...

Le comte parut et salua Félicien,

— C'est bieu lui, murmura le jeune homme, en s'appuyant à sa table pour ne pas loinbcr.

Quand les deux hommes se trouvèrent face à face l'un de l'autre, toute leur ûme passa dans leur regard. L'œil de l'un resta calme comme le premier rayon d'un jour d'été; l'œil de l'autre s'éclaira d'une lumière fauve, comme le premier éclair d'une tempèle.

Pour Félicien il n'y avait déjà plus de doute. L'être fatal qu'il avait devant lui, et dont la bouche s'entr'ouvrait dans le sourire du mal, venait briser quelque chose dans sa vie.

Les deux grands principee du monde se résumaient en eux en ce moment : le bien et le mal. La lutte allait commencer. Qui des deux allait tuer Faulre?

L'orgueil seul puise sa force en lui-môme, voilà pourquoi il tombe. Félicien leva les yeux au ciel et demanda au Dieu qu'il servait la force dont il allait avoir besoin, et la résignation dont aurait besoin, à son tour, la pauvre enfant pour laquelle il priait quelques minutes auparavant.

Du reste, tout était si calme en Félicien, que Valéry se dit :

— Il ne se doute de rien encore. Il ne me reconnaît pas. La lutte commençait donc déjà par une défaite pour lui,

puisque Pascal savait le véritable nom du comte.

Ce fut Valéry qui le premier rompit Je silence, et avec Fintonation d'un homme qui serait inconnu à celui à qui il parle, il dit à Félicien :

— Monsieur, vous devez avoir reçu ce soir la visite de mademoiselle Blanche, qui a dû vous remettre une lettre de moi.

Félicien fil un signe d'assentiment.

— Je viens moi-même, reprit l'ancien mendiant, chercher votre réponse à cette lettre.

— Asseyez- vous, monsieur Valéry, dit Félicien d'une voix douce, causons.

— Vous m'avez donc reconnu, monsieur? demanda \àlery.

— Depuis hier je sais par M. Maréchal que Dieu vous a sauvé, et depuis un instant, je sais que M. de la Marche et M. Valéry ne font qu'un seul et même homme.

Instinctivement, Valéry regarda autour de lui.

Cette idée venait de lui traverser l'esprit, que Félicien voulait peut-être ie faire arrêter et révéler tout de suite la déclaration qu'il avait reçue.

Valéry avait compté sur un coup de théâtre, sur un grand effet à produire quand il dirait à FéUcien son véritable nom : il était reconnu d'avance; le jeune prêtre ne laissait voir devant lui aucun étonnement, aucune émotion.

Ce premier moyen sur lequel il avait compté lui manquant, il sentit en lui un commencement d'infériorité, et il reprit :

— Eh bien, oui, monsieur, je suis M. Valéry, et je viens vous demander la main de mademoiselle Blanche, que j'aime et qui m'aime.

-- Si vous aimiez ma sœur, monsieur, au lieu de me le dire d'un ton froid, et presque menaçant, ainsi que vous venez de le faire, vous vous jetteriez à mes genoux en pleurant, et vous médiriez : « Mon frère, ma vie et ma mort sont en votre pouvoir; mon frère, vous tenez la justice et le pardon dans vos mains; mon frère, je me repens, car j'aime votre sœur, car un pareil amour renferme en lui toutes les vertus, et il sera mon châtiment ou ma délivrance éternelle, selon votre volonté. »

— Et si je vous parlais ainsi, monsieur, que feriez-vous?

— Ce que je ferais, monsieur? Je vous prendrais la main, et vous relevant, je vous dirais :

» Dieu emploie tous les moyens pour ramener à lui les âmes égarées ; je remercie Dieu d'avoir choisi ma sœur pour opérer votre conversion.

» Ayez patience un an; assurez-vous pendant cette année que votre âme ne se trompe pas, et dans un an, si votre repentir est ferme, si votre amour est sérieux, si votre con- \çrsion est sincère, je vous donnerai la main de ma sœur,

uor. pa? «iculemoiit pour la satisfaction de votre amour, mais comme un pape vivant du pardon de Dieu.

— Ainsi, reprit Valéry, parce que je n'ai mis aucune hypocrisie dans ma demande, parce que je ne vous ai pas trompé par des feintes, parce que je vous ai fait froidement et gravement celte demande, vous la repoussez.

— Quelque moyen que vous eussiez employé, monsieur, j'eusse vu la vérité transparaître. J'aime trop ma sœur pour me tromper au sentiment qu'elle inspire.

— Alors, vous me la refusez?

— Oui, monsieur.

— Et vous faites aussi bien, répondit Valéry d'une voix railleuse, car je ne l'épouserais pas !

— Alors, que laites-vous ici, monsieur, et pourquoi me demandez-vous la main de ma sœur?

— G"est qu'il y a une chose que vous paraissez ignorer, et que je vais vous dire. Il y a entre nous un secret terrible, monsieur.

— Quel secret?

— N'avez-vous pas reçu ma confession?

— C'est vrai.

— Ne savez-vous pas que c'est moi qui ai assassiné le curé de Lafou et sa servante?

— C'est vrai encore.

— Ne vous ai-je pas donné, croyant mourir, une déclaration de ces deux crimes avec l'autorisation de la rendre publique?

— Oui, eh bien?

— Eh bien, je ne suis pas mort, comme vous voyez, et ne veux pas mourir, surtout au moment où je suis, c'est-à-dire au moment ae m'allier à une des plus grandes familles de France. Il fallait donc qac je rentrasse en possession de cette déclaration maudite, ou, tout au moins, que je vous contraignisse au silence. Alors...

— Alors? répéta Félicien, pâle comme une statue.

— Alors )e me suis fait aimer de votre sœur, et elle est devenue ma maîtresse.

— Vous mentez, monsieur, répondit Félicien d'une voix douce.

Valéry tendit, pour toute réponse, au prêtre les lettres de sa sœur.

Pascal en ouvrit une au hasard et la lut.

Une grosse larme, une seule, tomba de ses yeux sur le papier qu'il lisait et qu'il referma silencieusement.

— Je vous demande pardon, monsieur, ma sœur est bien ce que vous dites.

Puis, restitution sublime, il rendit à M. Valéry les lettres qui lui appartenaient.

Le calme du jeune homme irritait de plus en plus Valéry et il ajouta :

— Mais vous ne savez pas encore tout.

— Que peut-il y avoir de plus, mon Dieu !

— Dans quelques mois votre sœur sera mère.

— Pascal s'appuya au mur d'une main et passa l'autre sur son front, comme pour contenir son cerveau près d'éclateE

— Et pourquoi toutes ces infamies'' monsieur.

— Gomment! vous ne comprenez pas? s'écria l'ancien mendiant avec son éternel sourire de haine et de défi.

— Non ! je ne comprends pas que vous fassiez du mal à ceux qui ne vous ont rien fait.

— Ne fallait-il pas que je vous forçasse à vous taire sur mon compte? ne fallait-il pas que je sauvasse ma tête de l'échafaud'

— Il y avait pour cela un moyen bien simple, monsieur.

— Lequel?

— C'était de venir me dire: c Je vis; « et la mort, c'est-àdire la cause de votre déclaration n'ayant pas eu lieu, l'effet devait disparaître avec elle. Un prêtre ne peut révéler la confession ; >ous n'aviez donc rien à craindre de moi.

— Ainsi vous auriez gardé le secret?

— Oai, monsieur.

— Et maintenant?

— Maintenant, lit Pascal avec eQort, maintenant je le gar derai encore, car c'est mon devoir de le garder. Puis, je

29'i TROIS HOMMES FORTS

prierai Dieu qu'il vous éclaire, et qu'il vous envoie à vous le repentir, à moi la résipnalion.

Si fort qu'il fût, Valéry était anéanti devant coîte force bien autrement puisc-ante, bien autrement élevée que la sienne.

— Et cette déclaration? reprit Frédéric.

— La voici, monsieur.

Et Félicien, tirant d un tiroir un papier cacheté, s'apprêta k déchirer ce papier.

— Non, rendez-le-moi, j'aime mieux cela, fit Valéry, pùle et ne quittant pas le prêtre des yeux ; car il lui semblait impossible qu'au moment de lui rendre la seule preuve qu'il eût contre lui, le jeune homme n'essayât pas d'étrangler l'homme qui venait de lai faire tant de mal.

Félicien rendit le papier à Valéry, qui le mit dans sa poche et qui, reculant devant l'attitude calme, résignée du jeune prêtre, gagna la porte à reculons, pâle, effaré, comme don Juan devant la statue du Commandeur.

Cependant, il trouva le courage de s'écrier :

— Je l'ai eafin i A moi l'avenir, maintenant !

Féhcien resta quelques minutes comme anéanti, puis, levant les mains au ciel, il laissa les larmes déborder de ses yeux, et au milieu de ses larmes il murmura :

— Mon Dieu, vous m'avez mis entre ma conscience et mon honneur; entre mon devoir et mon amour pou-r ma pauvre Blanche; je vous remercie, mon Dieu, de m'avoir donné la force de tenir le serment que je vous avais fait, d'immoler à votre culte toutes les passions des hommes.

Et Pascal, se remettant à genoux, continua sa prière.

Alors un homme entr'ouvrit doucement la porte et la considéra quelques secondes avec une touchante admiration.

Cet homme pâle comme un spectre, et qui, caché dans la chambre voisine, avait entendu tout ce qui venait de se passer, c'était Robert.

Il referma la porte sans interrompre la prière, descendit dans la rue, et suivant Yalery qui s'éloignait :

— À nous deux maintenant, dit-il.

XXViïl

LE PaRDOîC

Félicien était brisé. L'âme, si chrétienne qu'elle soit, ne reçoit pas impunément de semblables secousses. La lutte qu'il avait soutenue contre Valéry n'était rien à côté de celle qu'il avait soutenue contre lui-même et dont il venait de sortir victorieux. Félicien était jeune; il aimait Blanche plus que sa vie, son honneur plus que Blanche; mais H aimait Dieu plus que tout cela, et Dieu inspire de rudes devoirs à ceux qui l'aiment. Un moRent, sa jeunesse, comme un jeune cheval sous l'éperon, avait bondi en lui sous l'effroyable défi de l'homme qui venait de. sortir. Un moment, la nature de l'homme avait eu sa volonté sous le devoir du prêtre. Félicien avait senti dans ses oreilles bourdonner le sang rapide de la colère, il avait fermé ses yeux sous ce nuage brûlant qui donne le vertige, et qui, sans qu'on sache comment, vous met la vengeance au cœur et une arme à la main ; mais bientôt la résignation chrétienne s'était élevée au fond de son cœur jusqu'au niveau de sa passion, et l'avait dépassé, comme un fleuve pur qui monte et qui cache dans la transparence de ses eaux les rocs arides ou méphitiques qu'il avait un moment laissés à découvert. L'âme du pieux jeune homme n'avait plus offert alors qu'une surface calme et pure qui, au lieu de se ternir de la vase au fend, se colorait de l'azur du ciel.

C'était donc là une de ces effroyables victoires qui peuvent tuer les, vainqueurs ; mais n'est-ce pas aussi une magnifique chose, que cette religion d'humilité, de devoir et de résignation rue Jésus a apportée sur la terre, et qui a révélé à l'âme ces grands et sublimes triomphes qu'elle sait, depuis Jésus-Christ, remporter sur elle-même ? ]^'est-il pas bien réellement un membre de la divinité, l'homme qui se hausse à ce point au-dessus de lui-même, que, tout en souffrant, et en mourant quelquefois des blessures qu'on lui fait

et des roup? qu'on lui porte, il en laisse, comme le divin Ri'd'Mnpleur, couler le pardon avec sou sanj,'? Ne doit-c;l!o pas un jour ciilin <5tre la religion universelle, celte merveilleuse dot Irine qui a pris Tûme esclave de la matière et qui a fait de la matière l'esclave éternelle de l'àme?

Lorsque Pascal eut terminé sa prière, il s'assit, et, o-ans la çolltude de sa petite ctiambre, il se remit une seconde fois en face de Iui-mèn:c.

— Ainsi, se dit-il voilà Blanche perdue, voilà notre nom flétri, voilà mon avenir brisé dès le premier jour. Dieu me donnera-t-il assez de piété , assez de temps pour reconstruire tout cet échafaudage de bonheur et de pureté? Je l'espère; en attendant, j'ai fait ce que je devais faire. Dieu soit béni.

Alors Félicien appela sa vieille servante, brave femme qui, depuis vingt ans, était dans le presbytère, qui l'avait vu naître et qui avait voulu le servir.

— Ma bonne Marguerite, lui dit-il, car les bonnes âmes deviennent d'autant plus expansives qu'elles souffrent plus; ma bonne Marguerite...

11 s'arrêta là, comme un homme qui ne se rappelle plus ce qu'il voulait dire.

— Que désirez-vous, monsieur le curé?

— Je n'en sais rien, ma bonne Marguerite, mais embrassezmoi, ajouta Félicien eu la prenant dans ses bras et en sentant son cœur se fondre dans ses larmes, j'ai besoin de presser sur mon cœur un cœur honnête et aimant.

— Qu'avez-vous donc, monsieur le curé?

— Rien, Marguerite, rien.

FéUcien prit son chapeau et descendit.

— Vive monsieur le curé! crièrent les paysans qui attendaient à la porte.

— Merci, mes ainis; mes bons amis, merci, répondit le feune homme avec émotion. Soyez tranquilles, je prierai Dieu pour vous tous, et Dieu vous bénira.

Tcus ces braves gens, qui ne se doutaient certes pas de ce '^ui venait d'avoir Ueu et à quelle douleur sérieuse leur joie

natve faisnit cortège ; tous ces braves gens disons-nous, accompagnèrent Félicien jusqu'à la porte de la maison de sa mère, lui rendant ainsi un public et unanime témoignage de leur estime, de leur admiration et de leur dévouement.

Au moment où Pascal refermait la grille du jardin sur lui, le cri : « Vive monsieur le curé ! » retentit une dernière fois ; puis ces bonnes gens se retirèrent gaiement, et le village retomba bientôt dans son silence accoutumé.

On eût dit que Dieu envoyait au jeune homme cet accord de touchantes et sincères sympathies pour le récompenser déjà de l'épreuve qu'il venait de subir.

Félicien trouva Blanche assise à côté de sa mère, l'œil fixé sur la porte de la chambre où elle était, et tressaillant au moindre bruit.

Son frère entra en lui souriant,

11 alla embrasser sa mère, puis, se penchant vers la jeune lille et lui prenant la main, il lui dit :

— Viens avec moi. Blanche, j'ai à te parler.

Blanche ne quittait pas du regard les yeux de son frère, comme pour y lire plus tôt sa destinée.

Il n'y avait toujours qiie de la bienveillance dans les yeux de Félicien.

11 emmena Blanche dans une chambre voisine.

Il s'assit et la lit asseoir à côté de lui; puis, sans dire une parole, il l'embrassa.

Ce baiser donna du courage à la pauvre enfant.

— Tu as vu M. de la Marche? lui dit-elle.

— Oui, répondit Félicien, et il m'a tout dit.

— Tout? s'écria Blanche.

— Tout.

— Et tu m'as pardonnée, mon frère? continua- t-clle en se jetant aux genoux de Pascal et en cachant sa tête dans le sein du jeune homme.

— De quel droit ne te pardonnerais-je pas?

— Et le comte t'a demandé ma main?

-Oui.

— Et tu la lui as accordée?

— Non.

— Non ! lit Blanche STec ôtonnement.

— Cet liomme ne t'aimait pas, et il ù^ait indigne de toi, mon enfant.

— Oh ! sois béni, mon frère ! s'écria la jeune fille en se jetant dans les bras de Félicien.

— Que veux-tu dire"?

— Je veux dire, mon bon frère, que moi non plus je n'aimais pas cet homme ; qu'une elTroyable fatalité m'a fait tomber sous son pouvoir, et que j'acceptais ce mariage pour l'honneur de notre nom que j'avais taché, mais qu'il eût été ma punition éternelle. Que Dieu est bon de permettre que je puisse expier autrement la faute que j'ai commise! Il n'y a faute si grande que le repentir n'efface, n'est-ce pas, mon frère? Eh bien , j'entrerai dans un couvent, jeprierai jour et nuit, mais au moins je ne serai pas la femme de cet homme, et je placerai mon cœur entre les mains de Dieu. Nul ne saura la cause de ma retraite, pas même notre mère, et mon âme, retardée par sa faute, finira cependant par rejoindre la tienne, et toutes deux marcheront côte à côte dans le chemin du Seigneur.

Félicien, la tête baissée, écoutait sa sœur, et sa poitrine se gonflait de plus en plus. Il allait lui répondre, quand les larmes se firent jour de nouveau et que son visage s'en couvrit comme d'une bienfaisante rosée.

— Dieu n'accepte pas le sacrifice que tu veux lui faire, ma Blanche bien-aimée, dit Pascal à sa sœur ; tu te dois à ton enlant, innocente créature qui demanderait où est sa mère et que tu n'as pas le droit d'abandonner. Espère en Dieu, ma sœur, tu as été victime d'une fatalité. Au nom du Seigneur je te pardonne, comme frère je t'absous et je t'aime. Embrasse-moi. Blanche, et songeons à l'avenir. Le bien que nous faisons nous dédommagera du mal qu'on nous a fait, et nous serons heureux encore. Puis, nous avons un devoir àremplii. K 'avons-nous pas promis à un brave cœur, que tu as blessé malgré toi, car le malheur est dans notre maison, n'avons-noas pas promis à Piobert de nous charger de Su-

Kanne? Il faut tenir cette promesse, Blanche, car il faut que Robert ignore ce qui s'est passé et qu'il parte à son tour. Ma mère et Suzanne resteront avec nous.

— Oh oui! Micien, fit Blanche en pleurant aussi, tu as raison de dire que le malheur est dans notre maison, et cependant tu ne sais pas tout.

— Qu'y a-t-il encore? mon enfant.

— J'aime Robert!

Le doux et pieux jeune homme n'eût jamais soupçonné que le cœur d'une jeune fille pût enfermer de pareils mys- 1ères.

— Pauvre enfant! murmura- t-il, que vas-tu devenir maintenant entre ta faute et ton amour !

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