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Trois lecteurs de Rabelais au XVIe siècle

Les gaillardises que Marc de Papillon publia sous le nom de capitaine Lasphrise lui valurent de figurer dans la Bibliothèque poétique de Viollet Le Duc, d’être réimprimé par l'éditeur très spécial que fut Gay et d’être coté très haut dans les salles de ventes.

Les vers de cette « muse soldarde » prouvent jusqu’à l'évidence que la « bibliothèque » de l’auteur était vraiment « vn ratelier d'arme’, » ainsi qu’il l'avoue dans son Discours à la France, mais il exagère quelque peu lorsqu’il ajoute :

le regrette fort de n’auoir la nature (Comme tant de sçauans) encline à la lecture,

car il est un des très rares poètes du xvi siècle qui avouent avoir lu Rabelais, et Thomas de Leu eût pu placer le Gargantua et le Pantagruel non loin

Des Palmes, des Lauriers, des Mirtes et des Charmes

dont il a chargé le beau portrait que nous reproduisons d'après un exemplaire des Premieres œuures poetiques. Reueuës et augmentées (A Paris, M. D. IC), dans lequel il occupe la page 440. M. Herpin possédait un exemplaire dans lequel ce même portrait se trouvait trois fois répété.

Tourangeau, Marc de Papillon nous a laissé, en trois de ses sonnets, les preuves de son admiration pour son

illustre compatriote, dont l'influence se laisse entrevoir en plus d’une autre page. C’est d’abord, en « l'Amour passionnée de Noemie, » le sonnet CLX :

Viart, si nous avons la desirable paix,

Il faut se resjouir, il faut coiffer Mignonne,

Il faut jouër, danser, mais il ne faut personne

Qui parle de debas, de livre ou de proces, 4

Sinon du passe-humain l’unique Rabelais,

Nostre bon patriot que la gloire couronne,

Son plaisir est plaisant, sa bonté toute bonne

A nous encourager aux desireux eflaicts… 8

C’est ensuite le sonnet LXXVII des « Diverses poesies, » dans lequel il nous fait confidence de ses goûts littéraires:

Je prise de Marot le chef-d'œuvre chanté

En la Muse Françoise ores plus accomplie,

Je prise de Ronsard la science hardie

Et du Plessis Prevost la docte gravité. 4

Je prise de Bellay la grand’ facilité,

Qui si sçavamment fluë en parfaicte harmonie,

Du foudroyant Jodelle une brave furie

Et du profond Belleau la gracieuseté. 8

Je prise de Bartas une Uranie heureuse, De Des-Portes l’ardeur doucement Amoureuse, Garnier que Melpomene appelle son mignon. Il

Bartault, Sonan, Billard d’ames toutes gentilles, Je prise ces sçavans tant prisez des neuf Filles, N’oubliant Rabelais, qui est sans compagnon. 14

Le capitaine Lasphrise fut vraiment toujours un éclectique, et des noms — féminins et masculins — les plus illustres il lui convint souvent de rapprocher les noms les moins connus, parfois même dignes de la muse de Villon.

ns —

C'est enfin, quelques pages plus loin, le sonnet CXLIII « Contre un Poëte mesdisant de Rabelais » :

Ta docte Muse, avant que blasmer le doux rire

Du divin Rabelais découpant quelque abus,

Ne chantoit enroûée, et croy que c’est Phebus

Qui de l’injure aigry fesle en ce lieu ta lyre. 4

Tu trouve’ en luy mauvais ce qu’en toy tu desire

Et que par tes beaux vers tu estimes le plus,

Que tu exalte’ en d'autre, en honorant Bacchus,

Qui pris modestement n’est subject au mesdire. 8

Ainsi que RaBeLais l’a modestement pris, Eust-il escrit, gaillard, tant de doctes escrits Dont le flux fait couler le temps tristement lasche? 11

Tu t’es doncques trompé, soit luy portant rancueur, Ou pour plaire aux voillez au vent de la faveur, Ainsi voulant fascher quelquefois l’on se fasche. 14

Il ne serait point sans intérêt de connaître quel fut le poète contre lequel fut écrit ce sonnet; en l’absence de données certaines, il semble qu’il ne faille pas chercher au delà de 1585, car deux autres sonnets sont adressés à Ronsard.

Ne nous séparons point de Marc de Papillon sans mentionner que son culte envers la mémoire des illustres morts ne lui faisait point oublier de se rappeler au souvenir de vivants illustres, tels que Ronsard et Des Portes.

UNE APPRÉCIATION DU XVI® SIÈCLE SUR RABELAIS. — Maurice de la Porte, dans son curieux livre les Épithètes (Paris, G. Buon, 1571), donne sur Rabelais l’article suivant :

« Rabelais. Facetieus, mordant, vtile-doux, raillard, second Epicure, gausseur ou gaudisseur, lucian françois, docte gabeur, ventre epicurien, plaisant moqueur, pantagrueli[s]te.

« François Rabelais, docteur en medecine, tant par son liure,

qu'il a intitulé les Œuures de Pantagruel, que par sa voluptueuse vie, a merité ces epithetes : qui voudra auoir de lui plus grande connoissance, lise les epitaphes qu’en ont composé plusieurs scauans personnages. »

Ce recueil d’épitaphes relatives à Rabelais ne semble pas avoir existé ailleurs que dans l’imagination de M. de la Porte, mais il est probable que Ronsard ne fut pas le seul à déplorer la mort du « docte gabeur. » Il est fâcheux que les noms de ces « scavans personnages » ne nous soient pas donnés; les recherches faites dans quelques recueils poétiques de 1554 et 1555 n'ont encore rien fait trouver, faute de savoir quels ouvrages il convient de feuilleter.

UNE ÉTYMOLOGIE DE RaABELAISs. — Le vrai succès pour un auteur plaisant est d’être pris au sérieux dans ses conceptions les plus bouffonnes. Le grave La Popelinière, au Livre second du dessein de l’histoire nouvelle des François (Paris, 1599), discutant sur les diverses étymologies de Paris, écrit : « Il ne faut. s’arrester à ceux qui en etimologissent le nom de zrappist Fortitudo... Moins encor ferons nous estat des autres vulgaires qui tiennent cette ville comme un pays, et disent qu’on y adiouta R pour faire Paris. En quoy ils approchent de la verité n’y pensans pas toutesfois. Car Parisi estoit le Pays, mais Lutece en estoit la ville et retraicte principalle des Parisiens. Qui sont encor plus ridiculement deduits du ris de Rabelais. » [Gargantua, chap. xvu, éd. Marty-Laveaux, I, 66.]

Nogent-le-Rotrou, imprimerie DAUPELEY-GOUVERNEUR.

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