‹ Trois légendes de mon paysChapitre 12 sur 25 · LA PAIX · texte numérisé non relu

LA PAIX

’était un an avant le premier voyage qui fit connaître à la France l’existence du fleuve Saint-Laurent. Les choses se passaient dans cette contrée giboyeuse et poissonneuse qui s’étend du Témiscouata au Métis, et depuis les hauteurs des terres jusqu’à la rive du Grand Fleuve.

Ce territoire faisait partie du pays des Micmacs, et les cinquante lieues de terrain comprises dans l’espace indiqué étaient

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échues en partage, comme endroit de pêche et de chasse, à une cinquantaine de familles de la tribu propriétaire.

Ces familles vivaient dans l’abondance de tout ce que les sauvages d’alors concevaient de meilleur pour l’homme.

Partout de l’orignal, du caribou, du castor, de l’ours, du loup-cervier, du vison, de la marte, de la loutre, du porc-épic.

Les bois fourmillaient de lièvres et de perdrix.

L’anguille, la truite, le touladi faisaient grouiller les lacs et les rivières.

Puis, dans la belle saison, les eaux salées du Saint-Laurent, fournissaient l’éperlan, le capelan, le hareng, la morue, le saumon, et donnaient encore le loup-marin et la pourcie.

Enfin, comme le disaient, quelques années plus tard, dans le style naïf du temps, les Relations : — « Jamais Salomon n’eut » son hostel mieux ordonné et policé en vi- » vandiers »...

Le bouleau, dont l’écorce est la seule propre à la construction des canots et à la fabrication de certains ustensiles, le sapin,

cet édredon des chasseurs, et l’érable, à la sève sans pareille, abondaient dans toutes les parties de la forêt.

L’intelligente et vigoureuse race des Micmacs était bien capable de comprendre ces avantages et d’en profiter, pour mener vie insouciante et commode, au sein de cette nature grande et généreuse.

Déjà, depuis quelque temps, la chasse d’hiver était finie et déjà le poisson de mer avait fait son apparition. Les cinquante familles, dont nous avons parlé, avaient abandonné les sentiers plaqués des bois, emportant les peaux des animaux tués, la graisse et la viande boucannée d’orignal.

Selon l’usage, toutes s’étaient dirigées vers la Baie du Bic, pour y vivre quelques jours en commun de la vie de bourgade, avant de se disperser sur le littoral, le long duquel chaque petit groupe avait son poste désigné pour la durée de la belle saison.

Cette belle saison était décidément arrivée. Les trembles, les ormes, les érables et autres arbres à feuilles caduques coin-

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mençaient à mêler la couleur glauque de leur feuillage miroitant, à la couleur plus sombre des sapins toujours verts.

La Baie du Bic, sous l’influence du soleil et des grandes marées du printemps, s’était débarrassée de la glace qui, pendant l’hiver, avait enchaîné ses eaux et couvert son sein. Dans ce moment elle apparaissait toute belle, aux yeux contemplatifs des sauvages, dans sa toilette printanière.

Aussi bien, est-ce un endroit d’un pittoresque ravissant que le Bic ! — Un bassin assez vaste pour être majestueux ; assez petit pour pouvoir être embrassé d’un coup-d’œil : - — une plage coupée de dentelures profondes, accidentée de platins, de caps et de falaises : un arrière-plan de montagnes taillé profusément, comme tous les paysages de notre Canada, dans l’étoffe du globe.

Deux belles rivières, descendant en cascades et en rapides des gorges voisines, viennent verser leurs eaux aux deux extrémités de la baie.

Puis, du côté du large, une entrée rétrécie, bornée par deux caps élevés, rendue

plus étroite encore par la présence de deux îlets escarpés et sauvages, se dessinant sur les grandes eaux du fleuve Saint-Laurent : — pour horizon, partie de l’île du Bic, à près de deux lieues de large, et la côte nord du fleuve, distante de neuf lieues.

C’était en face de cette nappe d’eau, sur un des plateaux qui bordent le rivage, au milieu d’un bois de sapins et de merisiers, qu’étaient fixées, comme jetées à l’aventure, les cabanes en forme de pyramides arrondies des Micmacs.

De petits chemins circulaient au sein de la bourgade, et des sentiers, bordés de collets à lièvres, s’enfonçaient de distance en distance dans le bois.

On ne se pressait point à la bourgade du Bic ! On partageait les heures, entre la délicieuse nonchalance méditative des sauvages et le travail du passage des peaux, de la confection des ustensiles et des articles de toilette.

On allait, cependant, avoir bientôt besoin de canots ; et la sève, forçant dans les veines des arbres, avait déjà rendu le bouleau facile à plumer, depuis quelque temps.

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Les jeunes hommes reprirent donc le chemin des grands bois, pour aller enlever, aux énormes arbres, les écorces propres à la confection de ces jolies barques sauvages si coquettes, véritables chefs-d’œuvre d’élégance et d’utilité.

On était au Bic depuis près d’un mois : — c’était par une matinée magnifique ; — le calme était partout dans l’air ; — un soleil de la fin de Mai réchauffait la nature, faisait scintiller les eaux et gazouiller les oiseaux dans la feuillée.

Au campement micmac on jouissait comme la nature, les eaux et les oiseaux. — Aux portes des cabanes, les hommes s’occupaient nonchalamment à préparer le bois de cèdre des canots ; les enfants jouaient, en se roulant sans bruit sur le tapis des bois, les femmes et les jeunes filles, paresseusement assises au milieu des peaux soyeuses, confectionnaient des mocassins, des mitasses, des manteaux, ou brodaient des matachias (1) ; les jeunes mères, ayant

(1) Les matachias sont des ceintures et colliers, ornements des sauvagesses.

suspendu les nâganes (1) de leurs nourrissons à des branches d’arbres, détachaient de temps à autre l’œil et la main des racines qu’elles préparaient pour coudre les écorces, afin de donner un regard d’amour à leur progéniture et une impulsion de balancement à la nâgane.

Il n’y a rien de charmant comme cette vie de lézard au soleil : rien de gracieux comme les poses naturelles que prennent les torses et les membres flexibles de ces enfants de la nature.

C’est chez les races primitives, ou chez les peuples qui ont conservé quelque chose de leur simplicité première, que les artistes vont chercher le mystérieux secret de ces lignes et de ces contours qui distinguent le dessin des maîtres.

(1) Les nâganes sont de jolies planchettes munies de lacets, de cerceaux et d’une courroie de porteur, sur lesquelles on emmaillotte les enfants à la mamelle : espèces de hottes élégantes qui sont les berceaux des petits sauvages.

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l’alarme.

n se laissait vivre ainsi, demi-rêvant à part soi, demi-jasant de ce ton lent et tranquille qui caractérise la causerie de famille chez les sauvages, lorsque deux des jeunes hommes du parti des écorces, arrivant de la forêt, jetèrent, au milieu de ce calme et de ce bonheur, la fatale nouvelle que, la veille au soir, un parti ennemi n’était qu’à une journée de marche de la bourgade !...

Les guerriers, se redressant dans leur force et leur dignité sauvages et maîtrisant leur émotion, se contentèrent de répondre avec dédain : — Almouts !... Les chiens !

La troupe des faibles poussa un cri de terreur !

Les femmes et les jeunes fdles, entourées des enfants qui se pressaient sur elles, les jeunes mères, serrant sur leur sein les petits des nâganes, se précipitèrent, en pleurant, dans les cabanes, comme pour y chercher un refuge.

Pendant que ces frêles demeures, un instant auparavant si calmes, retentissaient des sanglots de ces malheureux, les guerriers, auxquels incombait la tâche de les défendre, ayant à leur tête les anciens, se consultaient sur ce qu’il y avait à faire en une telle conjoncture.

Le parti ennemi avait semblé nombreux ; il suivait un grand chemin de plaque conduisant directement au village ; c’était une route commune et constamment fréquentée. Selon les calculs des courriers, il devait atteindre, le soir même et de bonne heure, la baie du Bic.

Les gens des écorces étaient restés dans les bois, pour surveiller les envahisseurs et donner avis de leur approche quelques heures à l’avance.

Que faire ? — Huit heures à peine séparaient le moment actuel de celui où le cri de combat devait retentir !

L’ennemi venait à travers bois : — un expédient eût donc été certain ; c’eût été de* descendre le fleuve en canot, et d’aller rejoindre les frères de Matane ; mais pour exécuter ce plan, il eût fallu une embar-

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cation pour chaque famille, et toute la bourgade ne possédait, en ce moment, que cinq vieux canots, réparés pour l’usage journalier d’une situation comme celle dans laquelle se trouvaient les Micmacs une heure auparavant. La fuite par terre, avec les vieillards, les femmes et les enfants, en présence d’un parti de guerre, était impossible.

La première chose que l’on fit, sans perdre de temps, fut d’équiper les cinq canots et d’expédier, avec des provisions abondantes, vers le bas du fleuve, sous la conduite de quelques vieillards, les femmes enceintes, les petits enfants à la mamelle et leurs mères : en tout à peu près trente personnes, les plus faibles et les plus dignes de pitié, qu’on soustrayait ainsi aux angoisses du moment et aux dangers de l’avenir.

Cela fait, il ne restait plus qu’à prendre la résolution de vaincre, ou de mourir en vendant chèrement sa vie. Telle fut aussi la détermination prise, à la suite de laquelle on se mit à imaginer les préparatifs d’une résistance désespérée.

Pendant que ceci se passait au sein de la

malheureuse population, l’ennemi s’avançait, avec précaution, mais avec rapidité, à travers une route bien frayée, traversant un pays accidenté, mais de facile accès, ne présentant sur le trajet suivi ni lac, ni rivière considérable capables de causer de graves embarras.

Le plus difficile du chemin se rencontrait dans le voisinage immédiat de la Baie ; mais là, des sentiers, circulant dans les coulées des montagnes et convergeant vers la bourgade, sentiers que suivaient tous les jours les Micmacs allant au bois quérir ce qui leur était nécessaire, offraient à l’ennemi, non seulement un facile moyen d’arriver, mais encore des avantages incalculables pour les combinaisons d’une attaque comme celle qu’il méditait.

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