LA PAIX
ETAIT un an avant le premier voyage qui fit connaître à la France l'existence du fleuve Saint-Laurent. Les choses se passaient dans cette contrée giboyeuse et poissonneuse qui s'étend du Témiscouata au Métis, et depuis les hauteurs des terres jusqu'à la rive du Grand Fleuve.
Ce territoire faisait partie du pays des Micmacs, et les cinquante lieues de terrain comprises dans l'espace indiqué étaient
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échues en partage, comme endroit de pêche et de chasse, à une cinquantaine de familles de la tribu propriétaire.
Ces familles vivaient dans l'abondance de tout ce que les sauvages d'alors concevaient de meilleur pour l'homme.
Partout de l'orignal, du caribou, du castor, de l'ours, du loup-cervier, du vison, de la marte, de la loutre, du porc-épic.
Les bois fourmillaient de lièvres et de perdrix.
L'anguille, la truite, le touladi faisaient grouiller les lacs et les rivières.
Puis, dans la belle saison, les eaux salées du Saint-Laurent, fournissaient l'éperlan, le capelan, le hareng, la morue, le saumon, et donnaient encore le loup-marin et la pourcie.
Enfm, comme le disaient, quelques années plus tard, dans le style naïf du temps, les Relations : — « Jamais Salomon n'eut » son hostel mieux ordonné et policé en vi-^ » vandiers »...
Le bouleau, dont l'écorce est la seule propre à la construction des canots et à la fabrication de certains ustensiles, le sapin,,
cet édredon des chasseurs, et l'érable, à la sève sans pareille, abondaient dans toutes les parties de la forêt.
L'intelligente et vigoureuse race des Micmacs était bien capable de comprendre ces avantages et d'en profiter, pour mener vie insouciante et commode, au sein de cette nature grande et généreuse.
Déjà, depuis quelque temps, la chasse d'hiver était finie et déjà le poisson de mer avait fait son apparition. Les cinquante familles, dont nous avons parlé, avaient abandonné les sentiers plaqués des bois, emportant les peaux des animaux tués, la graisse et la viande boucannée d'orignal.
Selon l'usage, toutes s'étaient dirigées vers la Baie du Bic, pour y vivre quelques jours en commun de la vie de bourgade, avant de se disperser sur le littoral, le long duquel chaque petit groupe avait son poste désigné pour la durée de la belle saison.
Cette belle saison était décidément arrivée. Les trembles, les ormes, les érables et autres arbres à feuilles caduques com-
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mençaient à mêler la couleur glauque de leur feuillage miroitant, à la couleur plus sombre des sapins toujours verts.
La Baie du Bic, sous Tinfluence du soleil et des grandes marées du printemps, s'était débarrassée de la glace qui, pendant l'hiver, avait enchaîné ses eaux et couvert son sein. Dans ce moment elle apparaissait toute belle, aux yeux contemplatifs des sauvages, dans sa toilette printanière.
Aussi bien, est-ce un endroit d'un pittoresque ravissant que le Bic ! — Un bassin assez vaste pour être majestueux ; assez petit pour pouvoir être embrassé d'un coup-d'œil : — une plage coupée de dentelures profondes, accidentée de platins, de caps et de falaises : un arrière-plan de montagnes taillé profusément, comme tous les paysages de notre Canada, dans l'étoffe du globe.
Deux belles rivières, descendant en cascades et en rapides des gorges voisines, viennent verser leurs eaux aux deux extrémités de la baie.
Puis, du côté du large, une entrée rétrécie, bornée par deux caps élevés, rendue*
plus étroite encore par la présence de deux îlets escarpés et sauvages, se dessinant sur les grandes eaux du fleuve Saint-Laurent : — pour horizon, partie de l'île du Bic, à près de deux lieues de large, et la côte nord du fleuve, distante de neuf lieues.
C'était en face de cette nappe d'eau, sur un des plateaux qui bordent le rivage, au milieu d'un bois de sapins et de merisiers, qu'étaient fixées, comme jetées à l'aventure, les cabanes en forme de pyramides arrondies des Micmacs.
De petits chemins circulaient au sein de la bourgade, et des sentiers, bordés de collets à lièvres, s'enfonçaient de distance en distance dans le bois.
On ne se pressait point à la bourgade du Bic ! On partageait les heures, entre la délicieuse nonchalance méditative des sauvages et le travail du passage des peaux, de la confection des ustensiles et des articles de toilette.
On allait, cependant, avoir bientôt besoin de canots ; et la sève, forçant dans les veines des arbres, avait déjà rendu le bouleau facile à plumer, depuis quelque temps.
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Les jeunes hommes reprirent donc le chemin des grands bois, pour aller enlever, aux énormes arbres, les écorces propres à la confection de ces johes barques sauvages si coquettes, véritables chefs-d'œuvre d'élégance et d'utilité.
On était au Bic depuis près d'un mois : — c'était par une matinée magnifique ; — le calme était partout dans l'air ; — un soleil de la fin de Mai réchauffait la nature, faisait scintiller les eaux et gazouiller les oiseaux dans la feuillée.
Au campement micmac on jouissait comme la nature, les eaux et les oiseaux. — Aux portes des cabanes, les hommes s'occupaient nonchalamment à préparer le bois de cèdre des canots ; les enfants jouaient, en se roulant sans bruit sur le tapis des bois, les femmes et les jeunes filles, paresseusement assises au miheu des peaux soyeuses, confectionnaient des mocassins, des mitasses, des manteaux, ou brodaient des matachias (1) ; les jeunes mères, ayant
(1) Les matachias sont des ceintures et colliers, ornements des sauvagesses.
suspendu les nâganes (1) de leurs nourrissons à des branches d'arbres, détachaient de temps à autre l'œil et la main des racines qu'elles préparaient pour coudre les écorces, afin de donner un regard d'amour à leur progéniture et une impulsion de balancement à la nâgane.
Il n'y a rien de charmant comme cette vie de lézard au soleil : rien de gracieux comme les poses naturelles que prennent les torses et les membres flexibles de ces enfants de la nature.
C'est chez les races primitives, ou chez les peuples qui ont conservé quelque chose de leur simplicité première, que les artistes vont chercher le mystérieux secret de ces hgnes et de ces contours qui distinguent le dessin des maîtres.
(1) Les nâganes sont de jolies planchettes munies de lacets, de cerceaux et d'une courroie de porteur, sur lesquelles on emmaillotte les enfants à la mamelle : espèces de hottes élégantes qui sont les berceaux des petits sauvages.
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