‹ Trois légendes de mon pays; ou, L'Evangile ignoré, L'Evangile prêché, L'Evangile acceptéChapitre 24 sur 27 · PREMIERS RAYONS · texte numérisé non relu

PREMIERS RAYONS

Je Sagamo, reprenant le premier la parole, dit au missionnaire :

« — Mon père, qui comme presque tous ceux de ma race, vécut très vieux, me racontait souvent cette histoire. Chaque fois il me disait : — « Les cent quatre- » vingts Iroquois ne valaient pas mes deux » fils » !

» Quand il fut près de mourir, il m'appela près de lui et me dit : — « Jure-moi que tu » seras toujours l'ennemi irréconcihable des » Iroquois. Jure-moi, de plus, que tu re- » mettras à tes enfants cet héritage de ma » vengeance » !

» Je le jurai ; — et tu me parles de pardonner à mes ennemis !

» Mais feras-tu que les ombres de mes deux frères, que je n'ai pas connus, ne se balancent souvent le soir au-dessus des eaux bouillonnantes et des âpres rochers du Kapskouk ?

» Feras-tu que je ne sente pas la présence des esprits de mes pères, errant la nuit autour de mon ouigouam ?

» M 'empêcheras- tu d'entendre ces voix intérieures qui me parlent sans cesse de haine et de vengeance ?

» — Oui, répondit le missionnaire ; non pas moi, cependant, mais le Dieu que je t'annonce. Quand on sent la présence incessante de ce Dieu qui remplit l'univers, tous les spectres et les fantômes du jour et de la nuit se dissipent, comme ces vapeurs légères du matin, que le soleil disperse, avant qu'on en ait pu saisir les formes trompeuses.

» Quand on écoute toujours en soi la grande voix de ce Dieu qui nous parle sans cesse, toutes les voix et les tourmentes intérieures se taisent, et iPse fait un grand calme.

— Peut-être as-tu raison, reprit le sauvage : il fait bon d'entendre parler ainsi !

Puis, après s'être un instant recueilh, il ajouta : « J'ai toujours nourri l'espoir d'être un jour uni à mes pères dans le pays de chasse des esprits ; c'est pour Gela que,

dans les dernières cabanes des nôtres, nous mettons les armes et autres objets qui leur ont servi pendant la vie. Si ce que tu nous dis est vrai, où sont donc les âmes de mes ancêtres ?

— Je ne juge pas tes ancêtres, répondit le missionnaire : la miséricorde de Dieu, tombant sur un cœur droit, peut opérer des miracles. Tes pères n'ont point eu l'occasion de s'instruire ; dans ces cas d'ignorance invincible, l'obéissance à la loi naturelle, accompagnée d'intentions pures, peut faire entrer, à leur insu, des âmes candides dans le sein de l'Église. Mais il n'en pourrait être ainsi de toi et de ceux qui m'ont entendu, parce que vous avez reçu l'exposition de la doctrine, et que l'occasion vous est fournie de choisir entre le vrai et le faux, le bien et le mal, l'Église et ce qui n'est pas l'Église, le Ciel et l'Enfer.

— Tu peux continuer à exercer en paix ta parole au milieu de mon peuple, dit en soupirant le Sagamo, je n'y mettrai aucun obstacle. Pour moi, car je ne veux pas te tromper, je ne suis pas encore prêt à me faire chrétien... Je verrai » !

Le missionnaire fit peu de conversions.

Le Sagamo ne reçut pas le baptême, ni lui ni ses enfants ; mais eux et tous ceux qui résistèrent ne laissèrent pas d'être profondément travaillés intérieurement, par la prédication de l'apôtre et les exemples des néophytes.

La glace était rompue ; il ne fallait plus que le vent de la grâce pour en disperser les fragments.

« Plusieurs n'attendaient rien des vieilles » souches sauvages, écrivaient plus tard les » Jésuites, toute l'espérance n'était que » dans la jeunesse ; mais l'expérience nous » apprend qu'il n'y a bois si sec, que Dieu » ne fasse reverdir, quand il luy plaist » !

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