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Trois mois á la cour de Frédéric; lettres inédites de d'Alembert

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La correspondance connue de d'Alembert est peu volumineuse : à part ses lettres à Frédéric et à Voltaire, on n'a de lui qu'un très petit nombre de billets adressés à quelques amis. Un hasard heureux nous a fait retrouver à la Bibliothèque nationale toute une liasse de lettres inédites du célèbre philosophe*. Ces lettres, écrites pendant un séjour de trois mois à la cour de Frédéric, con-

1. En relisant dans les Lundis de Sainte-Beuve l'article consacré à Frédéric littérateur, nous voyons que l'éminent critique a eu connaissance de ce dossier ; il en donne une courte analyse et en signale tout l'intérêt aux érudits. C'est donc à lui que ^ p revient le mérite de la découverte. ^

tiennent sur le monarque et sur son entourage de curieux détails, elles donnent sur Tétat de la Prusse, au sortir de la guerre de Sept Ans, des renseignements d'un véritable intérêt, et elles nous ont paru très dignes de sortir de Toubli où elles sont restées depuis plus d'un siècle.

Cette correspondance offre encore un singulier attrait par le nom seul de la personne à qui elle est adressée. C'est, en effet, à Mlle de Lespinasse que d'Alembert envoie ses récits sur la cour de Prusse et sur l'accueil qu'il reçoit du grand Frédéric. Écrites au jour le jour, sous l'impression même des événements, ces lettres ont un caractère de véracité indiscutable ; destinées à une amie intime, et nullement composées en vue du public, elles se ressentent, il est vrai, du laisseraller du voyageur qui, chaque jour et à bâtons rompus, écrit sous forme de journal la narration de son voyage, mais aussi l'homme s'y montre tout entier, sans apprêt et sans fard.

Peut-être le caractère de d'Alembert ne gagnerat-il pas beaucoup en élévation et en indépendance à la publication de cette correspondance. On ne verra pas sans un pénible étonnement l'enthou-

siasme singulier que Frédéric inspirait à un philosophe français après une guerre désastreuse pour la France. Ce qu'on peut dire à l'excuse de d'Alembert, c'est que l'idée de la patrie se trouvait encore à son époque à l'état embryonnaire : la fidélité au roi avait primé jusqu'alors tous les autres devoirs; mais cette fidélité n'existait même pas pour les philosophes, ils s'en croyaient dégagés par la persécution qu'ils subissaient en France.

L'amour de la patrie domine aujourd'hui toutes les préférences politiques ou religieuses, mais ce sentiment, devenu si puissant et si vif, ne s'est réellement développé que pendant la Révolution et l'Empire, et à la suite des invasions. On ne peut, en bonne justice, reprocher aux philosophes d'avoir méconnu une idée qui est restée à peu près lettre morte jusqu'en 1789. La meilleure preuve que l'on ne comprenait pas le patriotisme au dixhuitième siècle comme nous le comprenons aujourd'hui, c'est que personne à l'époque n'a songé à reprocher aux philosophes leurs scandaleuses adulations vis-à-vis du vainqueur de Rosbach. Celui qui de nos jours et dans des circon-

stances analogues écrirait des lettres semblables à celles que d'Alembert ou Voltaire adressaient à Frédéric, tomberait à juste titre sous le mépris public.

En dehors même de la question de patriotisme, on ne lira pas sans sourire les dithyrambes de d'Alembert en l'honneur du roi de Prusse. Cependant ils ont tout au moins le mérite de la sincérité : ne fallait-il pas en effet que lenthousiasme du philosophe fût bien réel, pour qu'il se donnât jour avec une telle exagération dans une correspondance intime et qui assurément n'était pas appelée à passer sous les yeux du roi?

En somme d'Alembert n'a l'ait qu'imiter les autres philosophes de son temps, qui se pâmaient d'admiration devant les philosophes couronnés ou soi-disant tels. Aujourd'hui toutes ces flagorneries nous paraissent odieusement choquantes, mais alors on les trouvait toutes naturelles : c*étaît le ton du jour. De plus elles étaient réciproques et les philosophes recevaient des souverains plus d'avances encore qu'ils n'en faisaient. Les Voltaire, les Grimm, les d'Alembert, les Diderot, étaient des hommes après tout, et les déli-

cates attentions d'un monarque ne les laissaient pas plus insensibles que de simples mortels, peutêtre moins encore, car par leurs doctrines, par leur rôle, par la persécution qui les frappait dans leur patrie, ils étaient plus disposés que d'autres à se montrer flattés des honneurs qu'on leur rendait à l'étranger et à laisser déborder leur reconnaissance en témoignages souvent excessifs.

Nous publions intégralement le journal de d'Alembert en Prusse, tel qu'il existe dans le manuscrit de la Bibliothèque nationale*. Nous l'avons fait précéder d'un court récit destiné à rappeler au lecteur les événements qui ont provoqué le voyage du philosophe. Fidèle à l'usage que nous avons adopté, nous avons intercalé entre les lettres les renseignements de nature à éclairer le lecteur sur les événements auxquels il est fait allusion.

l. Bibl. liât. Mss. Recueil de pièces, F. fr., 15230.

C'est en 1763 que d'Alembert se décida à faire un séjour prolongé à la cour de Potsdam. Depuis longtemps déjà il jouissait en Prusse d'une grande et légitime réputation; il la devait autant à ses travaux scientifiques qu'à ses œuvres philosophiques. Dès 1746 il avait remporté un prix à l'Acaaémie de Berlin avec un mémoire sw^ la cause générale des vents; non seulement le mémoire fut couronné, mais encore son auteur fut proclamé membre de l'Académie par acclamation et sans scrutin*.

En 1752 Frédéric, sous l'inspiration de Voltaire*, chercha à attirer d'Alembert à Berlin et il

1. Le Traité des Vents fut dédié à Frédéric, et dans sa dédicace d'Alembert fit une délicate allusion à la paix glorieuse que le roi venait de conclui*e avec les Autrichiens.

2. Voltaire désirait évidemment être agréable à d'Alembert, mais il était principalement guidé par la perspective d*èti*c désagréable à Maupertuis qu'il détestait. La cause de leur inimitié est assez curieuse et bien vraisemblable, étant donné le caractère du poète : « Dans un souper chez moi, racontait Frédéric, Voltaire fut infiniment aimable, il se surpassa ; il nous fit des contes charmants; Maupertuis ne put dire un mot. Le souper fini. Voltaire, Maupertuis, d'Argens et deux olficiers se promenèrent dans mon jardin; le marquis et les officiers disent

lui fit offrir en survivance la présidence de l'Académie, avec 12000 livres de traitement : Maupertuis* dirigeait encore les débats de la savante assemblée, mais sa santé chancelante laissait prévoir que sa succession serait bientôt ouverte. D'Alemberl ne put se décider à quitter Paris, et, malgré sa pauvreté, il repoussa les offres du roi.

« Douze cents livres de rente me suffisent, lui répondit-il; je n'irai point recueillir la succession de Maupertuis de son vivant. Je suis oublié du gouver-

à Voltaire : « Que vous avez été charmant à ce souper et que « vous nous avez amusés ; n'est-il pas vrai, monsieur de Mauper- « tuis? » — a Non, car il m'a ennuyé à la mort. » — « Cela ne me « surprend point, dit Voltaire, vous êtes un homme ennuyant. » Hinc lites, mon cher, kinc Akakiû, !> (Mémoires de Henri de Gatt. Leipzig. Hirzel, éditeur,1885).

1. Maupertuis (Pierre-Louis Horeau de) (1698-1759), philosophe et géomètre. Après avoir débuté dans la carrière des armes, Maupertuis s'adonna aux sciences, où il acquit une grande réputation. Frédéric l'attira à Berlin en 1740 : a Mon cœur et mon inclination, lui écrivit-il, m'ont fait désirer de vous avoir, pour donner à l'Académie de Berlin la forme qu'elle ne peut recevoir que de vous. Venez donc enter sur la plante sauvage la greffe des sciences et des fleurs.... » Le roi disait plus tard de lui : a n a, cet homme, du talent et des connaissances solides, mais son imagination parfois singulière l'égaré souvent et lui fait admettre les idées les plus bizarres et les plus incongrues; il veut cependant asservir tout le monde à ses idées, et il se fâche sérieusement lorsqu'on ne les admet pas ; jaloux des

nement comme tant d'autres de la Providence : persécuté autant qu'on peut l'être, si un jour je dois fuir de ma patrie, je ne demanderai à Frédéric que la permission d'aller mourir dans ses États, libre et pauvre. »

Loin de lui garder rancune de son refus, le roi n'en conserva que plus d'estime pour le caractère du philosophe, et en 1754 il écrivit à mylord maréchal, ministre de Prusse en France * :

« Vous savez qu'il y a un homme à Paris du plus grand mérite, qui ne jouit pas des avantages de la fortune proportionnée à ses talents et à son caractère :

moindres préférences que j'ai pour ceux qui m'approchent, il leur marque de l'humeur et, le croiriez-vous, il me boude. Son ambition est extrême et son génie n'y répond pas; il est brusque, souvent ridicule par ses opinions gigantesques, mais son cœur, qui est honnête, n'est point à comparer avec celui de Voltaire. Vous savez ce que Piron répondit un jour à celui-ci qui lui offrait son cœur : « Fi donc, monsieur de Voltaire, vous me donnez la plus mauvaise partie de vous-même. » (Mémoires de Henri de Catt. Leipzig, chez Ilirzel, 1885.)

1. Keith (William) (1685-1778), maréchal héréditaire d'Ecosse, connu sous le nom de mylord maréchal. Capitaine des gardes de la reine Anne, il se déclara pour les Stuarts et en 1715 fit prendre les armes à l'Ecosse en faveur du Prétendant. Condamné à mort par jugement du parlement d'Angleterre, ses biens confisqués, sa tôte mise à prix, mylord maréchal se rendit en Prusse, où Frédéric l'accueillit avec la plus grande distinction ; il lui confia même plusieurs missions diplomatiques.

je pourrais servir d*yeux à Taveugle déesse et réparer au moins quelques-uns de ses torts. Je vous prie d'offrir par cette considération une pension de douze cents livres à M. d'Alembert : c'est peu pour son mérite, mais je me flatte qu'il l'acceptera, en faveur du plaisir que j'aurai d'avoir obligé un homme qui joint la bonté du caractère aux talents les plus sublimes de l'esprit. Vous qui pensez si bien, vous partagerez avec moi, mon cher Mylord, la satisfaction d'avoir mis un des plus beaux génies de la France dans une situation plus aisée.... Je me flatte de voir M. d'Alembert ici, il a promis de me faire cette galanterie dès qu'il aurait achevé son Encyclopédie. »

D'Alembert accepta la pension, et l'année suivante, en 1755, se rendit à l'invitation royale; il alla jusqu'à Wesel* remercier le roi; le prince le combla de bontés et l'admit à sa table, mais l'encyclopédiste ne fit près de Frédéric qu'un très court séjour.

Les relations entre le philosophe et le monarque furent à peu près interrompues durant toute la guerre de Sept Ans.'

Pendant cet intervalle la réputation de d'Alem-

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