‹ Trois nouvellesChapitre 1 sur 1 · BOULEVARD SAINT-GERMAIN, N · texte numérisé non relu

BOULEVARD SAINT-GERMAIN, N

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LA COMTESSE EMMA

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LA

COMTESSE EMMA

Vers le milieu de la rue Saint-Dominique, du côté des numéros impairs, on remarque un hôtel qui passe, avec raison, pour un des plus somptueux du faubourg Saint-Germain. Au-dessus de la porte cochère, sur une plaque en marbre blanc, sont inscrits ces mots : Comte de Froissy-Blaru. Ce nom, qui est celui du propriétaire de l'hôtel, appartient à l'histoire ; on le retrouve chez presque tous nos chroniqueurs , et Saint - Simon principalement le cite à plusieurs reprises. Les de Froissy-Blaru, dans le dernier siècle et dans la première partie du dix-neuvième, se sont aussi illustrés dans la diplomatie : l'un d'eux était ambassadeur h Rome vers 1830, et son fils Gontran, le héros du drame intime que nous allons briève-

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ment raconter, fut attaché pendant plusieurs années au ministère des affaires étrangères. Les missions importantes qu'il sut dans différentes circonstances remplir avec habileté, lui assuraient un brillant avenir, lorsqu'on apprit avec étonnement, dans le monde diplomatique, qu'il donnait sa démission et qu'il renonçait à sa carrière. Il n'avait pas alors plus de trente ans et il s'était marié quelques années auparavant. Depuis lors, le comte, sans perdre entièrement certaines habitudes mondaines, vécut surtout dans son intérieur et auprès de sa femme qu'il passait pour aimer beaucoup, et dont il était adoré, au dire même des gens les plus mal intentionnés. Cette tendresse de Mme de Froissy pour son mari n'avait rien, du reste, que de très-naturel : le comte, malgré ses quarante ans révolus, au moment où commence ce récit, était encore fort admiré autant pour le charme de sa personne, la courtoisie de ses manières et l'élévation de son esprit que pour la noblesse de son caractère.

C'était un de ces rares gentilshommes qui, an dix-neuvième siècle, ont à tâche de rappeler une autre époque, sinon plus brillante du moins plus chevaleresque; ils se font peut-être illusion sur le prestige qu'exerce leur nom, mais ils le portent fièrement, le respectent et évitent toute action qui

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pourrait en diminuer l'éclat. Ils ont horreur du bruit et de la foule, et, pour éviter le retentissement d'un procès, ils sacrifieraient leur fortune. S'il leur arrivait d'être insultés, ils confieraient à leur épée plutôt qu'aux tribunaux le soin de les venger; ils sont moins fiers des droits que leur donne le code que de leur force morale. Ils font le bien en cachette et fuient avec soin la publicité des listes de souscriptions. S'ils s'amusent, s'ils dansent, s'ils chassent, s'ils quittent Paris, ils trouveraient mauvais qu'un journal l'apprît à ses abonnés; ils vivent pour eux-mêmes, pour un petit cercle d'amis, et non pas pour les indifférents et pour la foule. Enfin, ils ont sur toutes les questions qui touchent à l'honneur des idées auxquelles certaines personnes reprocheront peut-être de manquer d'actualité, mais ils avouent humblement qu'en cette matière ils sont ennemis du progrès et ils seraient fiers de l'épithète de ganache, si on était tenté de la leur appliquer.

Au moment où nous entrons dans la demeure devant laquelle nous nous sommes arrêtés et dont le grand air rappelle un autre siècle, il est environ huit heures du soir. Un maître d'hôtel ouvre à deux battants la porte de la salle à manger ; la comtesse de Froissy se lève de table, prend le bras de

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son mari et passe dans le salon. Ils sont nonchalamment suivis par leur cousin Lysis, arrivé depuis quelques jours de la Martinique, et à qui ils ont offert une cordiale hospitalité.

« Et votre migraine? ma chère Emma, dit M. de Froissy à sa femme, en la conduisant près d'une croisée qui donne sur un jardin tout en fleurs; vous avez fait bonne contenance pendant le dîner, mais vous souffriez peut-être ?

— Non, mon ami, répliqua la comtesse, je me sens beaucoup mieux, et l'air qui vient du jardin me rétablira tout à fait. Tenez, ajouta-t-eïle en voyant un domestique entrer avec un plateau, je suis d'humeur à vous servir moi-même votre café. Je crois que notre cousin Lysis n'en sera pas fâché; il renoncerait à ce moka qu'il nous a pourtant apporté des Antilles, plutôt que de se lever et de s'approcher de la table. »

Lysis, déjà commodément installé dans un bon fauteuil, se garda bien de protester contre cette taquinerie de la comtesse; il approuva, au contraire, de la tête ce qu'elle disait, puis il s'allongea sur un tabouret qui se trouvait à la portée de ses pieds ; il disposa sous ses reins un moelleux coussin, et, dans cette position presque horizontale, il attendit le café promis par Mme de Froissy.

Le comte qui, debout, le coude appuyé sur la

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cheminée, suivait en souriant toutes les évolutions de son cousin, se décida, quand il le vit définitivement installé, à lui demander s'il était fatigué.

« Harassé, cousin, harassé 1 murmura Lysis avec un accent créole des plus prononcés.

— Cependant, fit observer Emma, en remettant entre les mains de Lysis une tasse pleine de café, vous vous êtes levé, m'avez -vous assuré, pour dîner.

— C'est juste, cousine, c'est très-juste; mais nous sommes restés une heure à table.

— N'étais-tu pas assis? demanda le comte.

— Assis! assis 1 dit Lysis en hochant la tête.

— Aurais-tu à te plaindre de nos chaises?

— Je me plains des chaises en général ; c'est un meuble ridicule.

— A l'avenir, on mettra un fauteuil devant votre couvert, notre cher hôte, » dit Emma en allant s'asseoir au piano.

Lysis remercia et s'allongea de plus en plus, et peut-être l'état de béatitude parfaite dans lequel il était plongé allait-il le conduire doucement au sommeil, si le comte, désireux de ne pas laisser tomber la conversation, n'était venu se placer près de lui.

« Explique-moi donc, mon cher Lysis» lui dit-il, comment, paresseux comme tu l'es, tu as pu te

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décider à quitter les colonies et à faire un voyage de plus de mille lieues? »

Lysis, la tête renversée, les yeux à nîoitié fermés, daigna répondre en ces termes à la question qu'on lui posait :

« Il faut que tu saches, mon cher cousin, que la Martinique, depuis l'émancipation des nègres, m'était devenue odieuse; j'étais révolté de voir ces paresseux de noirs dormir toute la sainte journée, au lieu de planter nos cannes à sucre; je faisais du mauvais sang, je maigrissais, je jaunissais, j'avais des émotions continuelles, moi, qui suis ennemi de toute émotion; aussi ai-je pris le parti de venir chez vous. Au moins, en France, on gesticule, on se remue, on se donne du mal, on travaille ; moi je me repose, je vous regarde faire et je suis heureux; car on n'éprouve vraiment de plaisir à se reposer que lorsqu'on voit tout le monde travailler autour de soi. »

La comtesse n'était pas tellement absorbée par son piano qu'elle ne pût saisir quelques-unes des phrases que Lysis consentait à laisser tomber de ses lèvres. En l'entendant donner cette bizarre explication de son séjour en France, elle cessa de jouer la valse qu'elle avait commencée, elle se retourna du côté de son cousin et se décida à l'écouter.

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« Puis, dans nos colonies, continuait Lysis, le sang est trop chaud; je parle du sang blanc; les passions trop vives. Nos jeunes gens, pâles, étiolés, qui mangent du piment rouge à belles dents, et qui boivent du rhum pour se soutenir, sont, à l'occasion, nerveux, chatouilleux, colères et violents. Nos femmes créoles, sous leur air nonchalant et endormi, cachent beaucoup d'ardeur : ce sont de petits brasiers couverts de cendres. C'est trèsdangereux d'être en contact avec tous ces gens-là: le moindre choc fait jaillir une étincelle, l'étincelle allume un incendie... et... je préfère vos mœurs calmes.

— Mais elles ne le sont pas toujours, fit observer le comte.

— Oh ! vous faites allusion à un ou deux duels dont on s'est occupé en ces temps derniers; mais le bruit qui s'est fait en ces occasions vous prouve combien ces sortes d'affaires sont rares de nos jours. D'ordinaire, chez vous, quand on a marché sur les pieds d'un passant, on se borne à lui dire : « Monsieur, vous ai-je fait du mal? » Il vous ôte son chapeau et il vous répond : « Non, mon- « sieur, au contraire. » Dans mon pays, il suffirait d'une maladresse semblable pour s'entr'égorger.

— Que de précautions on doit prendre en mai-

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chant, dit Emma. Lysis, dont la langue se dédommageait de l'inaction des jambes, continua :

« Voyons, est-il possible de jouir de plus de tranquillité que dans ce charmant hôtel où vous m'avez offert une si cordiale hospitalité? Des murs épais, des tapis qui amortissent le bruit; aux croisées, de bons volets qui permettent de dormir pendant le jour, des domestiques empressés et silencieux et des hôtes.... des hôtes.... tout bonnement charmants. »

Le comte et la comtesse se crurent obligés d'incliner la tête pour répondre à cette politesse de Lysis.

« Ah! ce n'est pas aux colonies, continua celui-ci, qu'on trouverait un ménage uni comme le vôtre; jamais la plus petite dispute, la moindre discussion. Vous êtes mariés depuis un siècle....

— Un petit siècle, cousin, si vous voulez bien le permettre, dit Emma.

— Soit, un petit siècle; et, cependant, vous vous aimez comme si on venait de vous bénir. »

À ces mots, le comte s'avança vers sa femme, lui prit la main et se tournant vers Lysie1, il lui dit avec chaleur :

— Tu as raison, cousin, j'aime ma femme trèssérieusement.

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— Eh bien! c'est gentil cela! Ta as du courage, toi, au moins; tu ne crains pas le ridicule.

— Le ridicule !

— Sans doute! aimer sa femme après plusieurs années de mariage, c'est du dernier bourgeois. Et ce mot de bourgeois, m'a-t-on dit, sonne mal aux oreilles des Parisiens.

— Qui ont cependant fait une révolution, afin de devenir tous bourgeois, fit observer la comtesse.

— Gomme ils ont changé depuis, répliqua Lysis, comme ils se sont dépouillés vite de toutes les habitudes qui auraient pu les faire accuser de bourgeoisie. Ainsi ce monsieur, qui aime la société de sa femme et qui serait fort heureux de se promener en calèche à côté d'elle, la met seule dans une voiture et la suit en tilbury à une lieuq de distance; c'est l'usage. Cet autre, qui accompagnerait volontiers sa femme quand elle fait des courses ou des visites, la laisse aller de son côté et se rend seul au cercle : c'est l'usage. Ce dernier, enfin, qui adore ses enfants et qui trouverait plaisir à faire naviguer avec eux des petits bateaux sur le bassin des Tuileries, les confie à un domestique pour les mener promener : c'est encore l'usage. »

Le comte s'était assis depuis un instant près d'Emma; il se pencha vers elle et lui dit :

— Si nous avions eu le bonheur d'avoir des enfants, nous ne nous serions pas conformés à l'usage dont parle Lysis ; n'est-pas, mon amie? »

Emma ne répondit pas; une légère rougeur colora un instant son visage, elle baissa les yeux et le sourire qui animait ses lèvres, depuis que Lysis pérorait, disparut subitement. Ces différentes marques d'émotion étaient tellement imperceptibles que M. de Froissy ne parut pas y prendre garde. Peut-être, du reste, était-il habitué à ces brusques changements de physionomie communs chez beaucoup de femmes. Quant à Lysis, le silence qui durait depuis un instant lui parut une approbation tacite de sa dernière tirade; il voulut jouir de son triomphe, et, se tournant vers le comte et la comtesse :

« Avouez, leur dit-il, que je connais les Parisiens, quoique je ne sois pas né au milieu d'eux.

— Tu les connais à merveille, lui répliqua son cousin; tu es observateur.

— Comme vous le dites : observateur par paresse; on peut observer de son fauteuil. »

Et, encouragé par les paroles du comte, Lysis, qui était de ces gens qui n'abandonnent pas facilement le dada qu'ils ont une fois enfourché, continua en ces termes :

« S'il ne s'agissait encore que de sacrifier ses

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goûts à cette crainte du ridicule; mais on veut que les sentiments, le cœur même soient à la mode. Ainsi , pour prendre un exemple : comme il est admis qu'un mari trompé ne doit plus faire de scandale , beaucoup de maris mettent tout leur amour-propre à ne point paraître s'apercevoir du malheur qui les a frappés, même quand ce malheur s'est traduit par une fuite ou par un enlèvement. Aussi, vont-ils à leurs affaires, comme par le passé, courent-ils à leurs plaisirs , prennent-ils une loge à l'opéra, à côté de celle qu'occupe leur femme; ils la salueraient presque si elle n'avait encore la pudeur de se détourner quand ils passent.»

Le comte se leva ; l'éternel monologue de Lysis commençait à lui donner des inquiétudes dans les jambes. Il s'approcha de son cousin et lui mettant la main sur l'épaule : *

« Dans ton pays, lui dit-il, que fait donc un mari trompé?

— Il tue l'amant de sa femme, répondit le créole.

— Ce mari a tort, mon ami,

— Comment?

— Oui. A quoi cela sert-il de tuer; on n'en est que plus malheureux le lendemain.

— Suivant toi, que doit-on faire?

— Suivant moi, répliqua le comte, quand on

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aime la femme qui vous a trompé, que tout votre bonheur est en elle, on ne tue pas, on se tue !

— Bien obligé! » dit Lysis, tandis que M. de Froissy, se dirigeant vers la cheminée, tirait le cordon de la sonnette.

Quant à Emma, les derniers mots de son mari avaient paru faire sur elle une impression profonde. Si M. de Proissy n'avait pas été occupé à donner des ordres au domestique qui venait d'entrer, il eût été frappé de l'altération des traits de la comtesse. Mais, quand il la rejoignit, toute émotion avait disparu.

« J'ai demandé ma voiture, lui dit-il, avec l'intention d'aller passer une heure au cercle, mais si vous désiriez faire un tour de promenade, je serais à vos ordres.

— Merci, mon ami, lui répondit Emma. Ma migraine ne s'est pas encore entièrement dissipée, je ne sortirai pas ce soir. »

Le comte embrassa sa femme au front et se dirigea vers la porte. En passant près de Lysis, il put se convaincre que son cousin, fatigué d'avoir trop discouru, commençait à s'endormir.

« Je vous laisse làun drôle de compagnon, lit-il, en se tournant vers Emma.

— C'est le compagnon qu'il me faut, dit la comtesse, car je rentre chez moi. »

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Et, tandis que M. de Froissy gagnait le coupé qui L'attendait dans la cour de l'hôtel, Emma sonnait ses femmes et passait dans son appartement particulier.

Quant à Lysis, il rêvait depuis un instant qu'il était aux colonies, abrité sous l'épais feuillage des lataniers et des bananiers, mollement étendu dans un hamac que de jolies mulâtresses balançaient en cadence.

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Si, après avoir monté les Champs-Elysées, passé l'Arc de Triomphe, gagné la route de Neuilly, on s'arrête à gauche, près de la porte du bois de Boulogne, on est surpris des changements survenus depuis peu de temps dans cette partie des environs de Paris. A la place des hangars autrefois occupés par les ânes et les chevaux de louage que nous avons tous plus ou moins connus dans notre enfance, se déroule une belle avenue séparée du bois par un large fossé tout couvert de plantes grimpantes. Une des maisons qui se sont élevées là comme par enchantement correspond, comme du reste la plupart d'entr'elles, avec l'avenue de Neuilly ; c'est-à-dire que le corps de logis principal, haut de plusieurs étages, est bâti dans ladite avenue, mais derrière s'étend une cour, puis un

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jardin, puis s'élève un petit pavillon qui se trouve faire face ainsi au fossé dont nous avons parlé, et au bois de Boulogne. On peut donc arriver à ces habitations de deux façons différentes : du côté de la ville ou du côté de la campagne, suivant les goûts.

L'un de ces pavillons était occupé, à l'époque où se passent les faits que nous racontons, par deux femmes seules : une tante avec sa nièce, une gouvernante avec son élève, ou bien une mère avec sa fille. Les voisins n'étaient pas bien fixés à ce sujet, car ces deux dames vivaient dans une retraite presque absolue, et n'avaient de relations avec aucun des habitants de Neuilly. On savait seulement que la plus âgée avait cinquante ans environ et s'appelait Mme Aubry, et que sa compagne, à peine âgée de dix-sept ans, se nommait Alice.

Elles sortaient peu, elles allaient rarement à Paris, et elles ne recevaient pour ainsi dire pas de visites. Seulement, deux fois par semaine, à l'heure de la promenade au bois, une femme à la mise simple et élégante descendait de voiture à leur porte et les rejoignait soit au jardin, soit dans le pavillon. Quelquefois aussi cette personne , sans pénétrer dans la maison, se contentait de prendre le bras de la jeune fille qui l'attendait devant la grille, et toutes deux , après avoir gagné à pied le bois de

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Boulogne, s'enfonçaient dans les allées désertes. Une heure après, on les voyait revenir toutes joyeuses de leur promenade, et tandis qu'Alice, rejointe par Mme Aubry, rentrait au logis, l'étrangère remontait en voiture et reprenait la route de Paris. Bref, aucune existence n'était plus tranquille et ne paraissait plus respectable que celle des deux locataires du pavillon ; si elles vivaient dans la retraite, du moins elles ne s'entouraient pas de mystère ; leurs portes étaient fermées, mais leurs croisées étaient ouvertes et personne ne songeait à s'étonner de leur genre de vie.

Le lendemain de la soirée intime que nous avons essayé de décrire au chapitre précédent, vers les quatre heures de l'après-midi, "la voiture dont nous avons parlé s'arrêta devant le pavillon occupé par Alice et par Mme Aubry ; aussitôt cette dernière vint au-devant de sa visiteuse habituelle et la fit entrer dans un petit salon, meublé trèssimplement, mais avec un goût extrême.

« Où est donc Alice ? fut la première question qu'adressa la nouvelle arrivée.

— Elle lit au jardin ; voulez-vous que je l'appelle?

— Tout à l'heure ; profitons de ce que nous sommes seules et causons. »

Alors Mme de Froissy, car cetait-ellc, prit place

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sur le canapé du salon et fit signe à Mme Aubry de s'asseoir près d'elle.

La comtesse Emma, quoiqu'elle eût à celte époque de trente-cinq à trente-six ans, était encore dans tout l'éclat d'une beauté qui lui avait valu d'être comptée au nombre des plus jolies femmes de Paris. En dépit du proverbe qui dit que les blondes passent vite, elle était blonde, du blond le plus pur et le plus primitif. Ses yeux, d'une couleur indéfinissable , bleus pour les uns , bruns pour les autres, avaient une expression toujours nouvelle, tandis que des sourcils épais et trèsaccentués prêtaient à sa physionomie un charme étrange. Son nez incorrect, au dire des bourgeois, faisait l'admiration des peintres. Quant à sa bouche, tout le monde était d'accord pour en admirer la pureté de dessin et les voluptueux contours. Enfin, Mme de Froissy était d'une taille un peu au-dessus de la moyenne, élancée, svelte et élégante.

Pendant que nous esquissons si imparfaitement ce portrait, Mme Àubry et la comtesse, seules dans le salon et assises l'une près de l'autre, causaient ensemble depuis un instant.

« Quelle cruelle destinée que la mienne ! disait Mme de Froissy, j'aime mon mari de toute mon âme, j'adore cette enfant que je vous ai confiée,

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je voudrais l'appeler : «Ma fille ! » et je suis forcée de refouler au plus profond de mon cœur ces deux amours qui m'étouffent.

— Que vous contraigniez les battements de votre cœur auprès d'Alice, répliqua Mme Aubry en prenant les mains de la comtesse, je le comprends, puisqu'elle doit toujours ignorer que vous êtes sa mère. Mais, auprès de M. de Froissy, puisque vous l'aimez, pourquoi vous contraindre?

— Ose-t-on mettre toute son âme dans ces mots : «Je vous aime! » lorsqu'on a trompé celui à qui on les adresse, dit Emma en baissant la tête.

— Vous êtes bien sévère, ma chère enfant, reprit Mme Aubry, pour une faute si longtemps expiée, et vous montrez trop d'indulgence pour les torls qu'on a eus envers vous et qui vous ont conduite à cette faute. A peine marié, le comte, acceptant une mission diplomatique en Amérique, vous a laissée seule à Paris, sans appui, sans défenseur. Vous étiez à peine âgée de dix-sept ans et vous n'aviez même pas alors pour vous protéger, durant l'absence de votre mari, votre amour pour lui, car il avait négligé de se faire aimer de vous avant de partir. Vous deviez fatalement succomber aux séductions habiles, aux pièges de toutes sortes inventés par un homme qui n'avait pu obtenir votre main.

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— Il est mort, lui !... s'écria Mme de Froissy en soupirant, il est bien heureux !

— Vous oubliez , ma chère Emma , que vous aviez une tâche à remplir : vous étiez mère !

— En la remplissant, cette tâche, je trompe tous les jours mon mari. Oh! si jamais il apprenait!... Ce n'est pas sa colère que je crains, mais s'il venait à ne plus m'aimer, j'en mourrais!

— Il ne peut apprendre votre secret, puisque je suis seule avec vous à le connaître.

— Je le sais, dit Emma en serrant affectueusement les mains de Mme Aubry, je n'ai rien à redouter de l'excellente femme que je connais depuis mon enfance et qui m'a voué sa vie; mais toutes les fautes portent en elles leur châtiment. Depuis longtemps deux tourments m'ont été infligés : mon amour pour mon mari que je suis indigne d'aimer.... mon amour pour ma fille que je n'ose pas aimer ! »

La comtesse fit un effort pour chasser de son esprit les tristes idées qui l'assiégeaient; puis, se tournant vers Mme Aubry, elle lui dit :

« Je suis fort ridicule de vous parler ainsi de moi, lorsque je devrais m'occuper de notre chère Alice. Avez-vous quelque chose à m'apprendre à son sujet?

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— Peut-être, mais je vous vois déjà si tourmentée aujourd'hui.

— Ce que vous avez à me dire est donc de nature à m'alarmer? répliqua Mme de Froissy avec inquiétude.

— Vous alarmer, non, mais peut-être vous donner à réfléchir.

— Expliquez-vous, je vous prie, sans plus tarder.

— Connaissez-vous M. Marcel de Rives? demanda Mme Aubry.

— Sans doute; c'est un des jeunes collègues de mon mari aux affaires étrangères, et je crois qu'ils font tous les deux partie du même cercle.

— Et son adresse, la savez-vous?

— Non , mais mon mari la connaît et je puis....

— C'est inutile ; M. de Rives demeure avenue de Neuilly, 45.

— Dans cette maison alors, ou plutôt dans celle qui communique avec le pavillon où nous nous trouvons.

— Justement ; il habite l'aile principale de cette espèce de cité.

— Vous ne m'aviez jamais parlé de cela.

— D'après vos instructions , chère comtesse , nous vivons tout à fait retirées ; on ne s'occupe

pas de nous, et nous ne nous occupons pas des autres. J'ignorerais donc encore jusqu'au nom de notre voisin, si je n'avais pas cru devoir prendre des renseignements après avoir trouvé cette lettre. »

Et Mme Aubry, ouvrant un petit bureau placé près de la croisée, y prit un papier qu'elle remit à la comtesse.

Emma parcourut rapidement le billet, puis se tournant vers Mme Aubry.

« Mais c'est une déclaration ! s'écria-t-elle. Et vous pensez qu'elle est de M. de Rives ?

— J'ai lieu de le supposer.

— Et à qui serait-elle adressée?

— Je l'ai trouvée ce matin dans le kiosque où Alice passe son temps.

— Et vous pensez ?.,.

— Il le faut bien; » répliqua Mme Aubry. Emma baissa la tête et réfléchit un instant,

puis, comme si elle se parlait à elle-même, elle dit sans regarder Mme Aubry :

« Au fait, M. de Rives est désœuvré! Il est un peu fat! Il aura aperçu Alice de sa croisée, et comme elle est jolie.... très-jolie.... »

Elle se tut pendant quelques secondes, puis elle continua :

« En tout cas, Alice n'a pas reçu cette lettre, et

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tout porte à croire que c'est la première de ce genre qu'on ose lui adresser. »

Et en prononçant ces derniers mots elle regardait Mme Aubry comme pour l'interroger.

« Malheureusement, répondit celle-ci, la lettre que vous tenez semble en rappeler d'autres précédemment écrites.

— Quoi! Vous croyez! s'écria la comtesse, d'une voix émue. Alors, Alice les aurait reçues? Oh! je ne puis croire cela !

— Prenez garde de vous tromper, ma chère enfant. Notre pauvre Alice, je vous l'ai dit souvent, et vous-même vous en avez fait la remarque, est un peu exaltée, un peu romanesque; cela tient à l'isolement dans lequel elle a vécu. »

Mme de Froissy, en proie à une vive agitation, marchait dans le salon. Tout à coup elle s'arrêta, et, se tournant vers Mme Aubry, elle s'écria r

« Mais si vous dites vrai, Alice court un véritable danger. M. de Rives, dans sa position, ne peut songer à épouser une orpheline sans fortune! Quand bien même il y songerait, il voudrait prendre des renseignements, il exigerait des actes, que sais-je, moi ! Non, un mariage dans de telles conditions est impossible. »

Elle regarda de nouveau Mine Aubry, espérant peut-être que celle-ci allait lui répondre et lui

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donner quelque espoir; Mme Àubry avait la tête baissée et semblait partager toutes les angoisses de la comtesse.

« Il faut l'interroger, s'écria tout à coup Mme de Froissy, savoir la vérité ; elle a un caractère franc et décidé, elle répondra.

— J'y songeais, dit Mme Aubry ; je vais l'appeler.

— Quoi ! vous voulez que ce soit moi qui l'interroge ?

— Vous saurez plus habilement que moi obtenir d'elle ce que nous avons intérêt à connaître.

— Mais pourrai-j e mettre de l'habileté uâns mes questions? Ce que vous venez de m'apprendre m'a tellement bouleversée....» Elle s'arrêta. Sa jolie tête exprimait alors une énergique résolution.

« Allons î j'essayerai, puisqu'il le faut, » s'écrial-elle ! Et, redevenue plus calme, elle s'assit sur le canapé, tandis que Mme Aubry, omrant la fenêtre qui donnait sur le jardin, faisait signe à Alice de venir la rejoindre.

Bientôt apparut dans le salon une ravissante jeune fille de dix-sept ans. Par une de ces bizarreries à laquelle la nature nous a accoutumés, Alice, au premier abord, ne ressemblait pas à la comtesse Emma. En effet, tandis que les cheveux de la comtesse étaient, nous l'avons dit, du blond le plus pur, ceux d'Alice, qui retombaient en boucles désordonnées sur son cou gracieux, étaient châtains, à n'en pas douter. Dans ses grands yeux bruns, légèrement cernés et ornés de longs cils, se devinaient des tendresses infinies. Sa bouche un peu trop grande, suivant les règles de l'art, était adorable de fraîcheur, et le duvet presque imperceptible qui se jouait au coin de ses lèvres en dessinait nettement les contours de la façon la plus originale» Bref, cette jeune fille de dix-

sept ans à peine, d'une beauté irrégulière et toute fantaisiste avait un charme inexprimable. Et cependant, si ces deux femmes ne se ressemblaient pas, il eût été facile à quelqu'un qui les eût observées de trouver chez elles plusieurs points de contact : les attaches avaient la même finesse de race, le nez le même dessin et les mêmes défauts, la taille la même grâce et leur voix avait par moments des inflexions semblables.

Après avoir embrassé Mme de Proissy et s'être informée de ses nouvelles, Alice s'assit sur le canapé près de la comtesse, et, lui montrant un album qu'elle avait rapporté du jardin et qu'elle tenait encore à la rnain:

« Que ces dessins que vous avez eu la bonté de m'envoyer sont jolis, dit-elle; quel beau pays! Quelle riche nature I Et ce ciel, comme il est bleu ! Oh ! je voyagerai certainement un jour en Espagne!

— Comment cela, mon enfant? Seule? demanda la comtesse en souriant.

— Oh ! non, madame, répondit vivement Alice.

— Avec moi, peut-être? dit Mme Aubry qui, attentive, se tenait près de là.

— Oh ! pas avec vous.

— Ah ! et.... avec qui? demanda Emma.

— Mais.... fit Alice en rougissant. »

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La comtesse la regarda, échangea un rapide coup d'œil avec Mme Aubry, et prenant les mains d'Alice :

« Je devine lui dit-elle ; toutes les jeunesfilles sont les mêmes. Songeriez-vous déjà au mariage, mon enfant? Voyons, avouez-le sans rougir; nous ne vous ferons pas un crime de cette pensée-là. Seulement, nous vous conseillerons de ne pas trop compter sur les voyages en Espagne.

— Pourquoi, madame ?

— Parce qu'il est peu d'hommes qui puissent voyager; il faut pour cela deux conditions essentielles : être riche et n'avoir pas de carrière qui oblige à demeurer en France.

— Mais il est des carrières, fit observer Alice, qui forcent à voyager en pays étrangers.

— Lesquelles? » demanda la comtesse.

' Alice rougit encore ; elle hésita un instant à répondre, puis, s'armant de courage :

a La diplomatie, par exemple, » répondit-elle. Mme Aubry et Mme de Froissy se regardèrent de nouveau.

« La diplomatie !... en effet, répliqua Emma, qui affectait l'indifférence, mais dont la voix trahissait l'émotion. Mais comment pouvez-vous espérer, ma chère enfant, rencontrer des diplomates dans la solitude où vous vivez?... Ces Messieurs sont en

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fort petit nombre, et ils existent, il faut bien vous l'avouer, dans des régions inaccessibles aux jeunes filles sans fortune! Pour moi, je n'en ai connu que deux, mon mari et un jeune attaché, M. Marcel de Rives.

— Ah ! fit Alice en tressaillant, M. de Rives !

— Vous le connaissez? » demanda vivement Mme de Froissy.

Alice, toute rouge et toute tremblante, gardait le silence.

« Vous connaissez M. de Rives? » reprit Mme Aubry.

Elle comprenait que la comtesse n'avait plus le sang-froid nécessaire pour continuer cette sorte d'interrogatoire, et elle venait à son secours.

Alice, qui avait recouvré un peu de hardiesse, leva les yeux sur Mme Aubry et lui dit :

« Mais n'habite-t-il pas la maison qui est en face de nous, et dont la nôtre dépend?

— Gomme vous êtes bien renseignée! fit observer Mme Aubry. Gomment savez -vous cela? m

A cette brusque question, l'émotion de la jeune fille fut à son comble. Elle baissa la téte, et deux grosses larmes prêtes à couler brillèrent au bord de sa paupière.

Emma s'en aperçut, et, forçant Alice à s'approcher d'elle davantage, lui serrant avec affection les

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deux mains, elle lui parla de sa voix la plus douce, la plus persuasive. Émue elle-même au delà de toute expression, elle était vraiment touchante ainsi.

« Vous ne répondez rien, ma chère enfant? lui disait-elle. Auriez-vous des secrels pour nous? pour Mme Aubry, qui vous a élevée, qui a remplacé près de vous la mère que vous aviez perdue, et pour moi., .. votre meilleure amie ? Demandez à Mme Aubry, qui m'a élevée aussi, elle vous dira si je lui ai jamais rien caché. Voyons, ma chère Alice, vous êtes avec les deux personnes qui vous aiment le plus au monde ; s'il y a un grand secret dans ce petit cœur-là, il faut nous le confier; nous serons trois à le garder et nous ne le laisserons pas échapper. »

Et, tout en parlant ainsi, Emma essayait de sourire pour rassurer Alice; elle la tenait tout près d'elle et elle avait posé une de ses mains sur le cœur de la jeune fille. Elle continua d'un ton enjoué:

« Mais il bat très-fort ce petit cœur ; le nom de M. de Rives serait-il cause d'un si grand émoi?.., Vous ne dites pas non.... Alors, c'est.... oui? »

Et comme Alice, la tête toujours baissée, ne répondait pas, la comtesse, qui craignait de n'avoir plus la force de se contraindre, se leva et s'approcha de Mme Aubry.

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« Oh! que jejsouffre! lui dit-elle à voix basse; et je dois me contraindre! Je ne suis pas sa mère! »

Elle ouvrit la croisée qui donnait sur le jardin et prit l'air un instant, tandis que Mme Aubry s'asseyait près d'Alice.

« Mais où donc pouvez-vous avoir vu M. de Rives, mon enfant? lui dit-elle.

— A sa fenêtre, madame.

— Vous ne le connaissez pas, alors?

— Si fait, je le connais! répondit vivement Alice.

— De vue seulement? fit observer Mme Aubry.

— Pardonnez-moi; je connais aussi ses qualités et ses défauts.

— Ses défauts! quels sont-ils?

— Il se lève trop tard, d'abord.

—Il est paresseux ; c'est un péché mortel, cela.... et puis?

— Et puis.... dit Alice en cherchant, et puis.... c'est tout. »

La conversation devenait plus enjouée; Emma se rapprocha.

« Comment! dit-elle à Alice, M. de Rives n'a que ce défaut-là?

— C'est le seul que je connaisse.

— Et ses qualités sont sans doute plus nombreuses ?

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— Oh! oui, madame, répondit Alice avec chaleur, il est bon, il est brave, il est généreux !

— En vérité.... tout cela,... fit la comtesse en souriant. Et comment êtes-vous si instruite? »

La glace était rompue; Alice n'hésita plus à répondre.

« Oh I je ne me trompe pas, dit-elle. Tenez, hier, j'étais à ma croisée, derrière les rideaux, lorsque j'aperçus une pauvre femme qui tenait une petite fille dans ses bras. Elle jeta d'abord quelques regards timides autour d'elle; puis, mettant à terre son enfant, elle prit une sorte d'instrument pendu à son dos et fit entendre une musique toute silencieuse et toute honteuse, qui lui valut aussitôt les malédictions du concierge et de tous les domestiques. Elle s'en allait bien Iristement, regrettant son pain de la journée qu'elle avait osé entrevoir, quand une belle pièce d'or vint tomber à ses pieds. Elle leva les yeux au ciel, croyant que c'était seulement de là-haut que pouvaient tomber de si grandes richesses ; je fis comme elle, je levai aussi les yeux, mais mon regard s'arrêta à moitié chemin du ciel : alors j'aperçus M. de Rives qui, après avoir fait sa belle aumône, essayait de se cacher pour qu'on ne vît pas qui l'avait faite. »

Pendant ce récit, la figure d'Alice s'était animée, ses jolis yeux lançaient mille étincelles, on

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sentait battre son cœur aux mouvements précipités de sa poitrine; elle était adorable ainsi, et Emma ne pouvait se lasser de la contempler. La comtesse comprit cependant le danger de cette admiration, et essayant de prendre un ton dégagé :

« C'est une bonne action, sans doute, mon enfant, dit-elle, mais elle n'a rien d'étonnant; on est très-charitable à Paris. »

Alice lança à Mme de Froissy un regard où il entrait certainement un peu d'indignation ; elle n'admettait pas qu'on voulût faire descendre son idole du piédestal où elle l'avait placée.

« Sans doute, madame, répliqua-t-elle, on est très-charitable; on jette de l'argent à un pauvre, je le reconnais, mais, on ne sort pas de chez soi pour parler à ce pauvre, comme l'a fait M. de Rives, touché de la reconnaissance que la pauvre femme lui témoignait et des baisers que lui envoyait l'enfant. Il a pris ce cher petit être dans ses bras, il l'a couvert de caresses; puis il l'a emporté chez lui et la mère l'a suivi. Peu après, les pauvres gens sont ressortis; la mère avait un gros paquet sous le bras : des richesses, j'en suis sûre, pour tout son hiver; elle était si contente, si contente, qu'elle pleurait en embrassant son entant. Ah ! c'est bien de comprendre ainsi la charité, et je voudrais connaître l'adresse de celte brave femme

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pour m'associer à la bonne œuvre de M. de Rives! »

Alice se tut; mais on sentait qu'elle était toute fière et toute heureuse d'avoir parlé de la sorte. On aurait dit un jeune avocat qui vient de défendre son premier client, injustement accusé, et qui croit Favoir fait acquitter.

Mme de Froissy la regarda un instant en silence, puis elle se pencha vers Mme Àubry et lui dit à voix basse et avec tristesse ces seuls mots :

« Il n'en faut plus douter; elle l'aime ! »

Alors se rapprochant d'Alice qui, debout devant la glace, mettait de l'ordre dans sa chevelure toute dérangée par suite de ses mouvements oratoires :

« Si nous en avions le courage, ma chère enfant, lui dit-elle, nous vous gronderions bien fort. »

Alice se retourna et répondit naïvement : « Me gronder, pourquoi?

— Ce n'est pas bien, de la part d'une jeune fille, de s'occuper ainsi des voisins, fit observer la comtesse.

— Cette curiosité pourrait être dangereuse, ajouta Mme Aubry.

— Dangereuse? dit Alice du même ton étonné.

— Sans doute, continua Emma; si les qualités

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que vous découvrez ainsi chez M. de Rives venaient à vous plaire, vous pourriez en souffrir, mon enfant. M. de Rives ne peut s'occuper de vous, il ne vous connaît pas.

— Si, madame, il me connaît! répliqua vivement Alice.

— Mais il ne songe pas à vous.

— Oh! si!... »

Elle s'arrêta toute confuse après avoir prononcé ces mots. Évidemment, sa conscience ne lui reprochait rien ; mais une pudeur instinctive lui disait que l'aveu qu'elle venait de faire devait paraître étrange.

« Comment pouvez-vous savoir cela? » reprit Emma en persistant dans cet interrogatoire qu'elle croyait nécessaire.

Alice se taisait.

« Il ne vous a jamais parlé.... Vous aurait-il écrit? »

Et elle regardait Alice, à qui tous ses scrupules étaient revenus et qui n'osait plus répondre.

« Le silence que vous gardez nous inquiète, mon enfant, lui dit-elle avec douceur. Renfermerait-il un aveu?... Vous auriez reçu des lettres de M. de Piives.... Mais comment a-t-il pu vous les faire parvenir? Voyons, répondez.,.. Nous avons droit à votre confiance. »

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El, en lui parlant ainsi, elle lui avait pris les mains et elle avait les yeux fixés sur elle.

« Je les ai trouvées dans le kiosque de notre jardin, dit Alice si bas, si bas, que la comtesse seule put l'entendre.

— Et vous les avez lues ? demanda Mme de Proissy d'une voix tremblante.

— J'ai lu la première ; je ne savais pas d'où cela venait. Le style était si respectueux que j'ai cru pouvoir lire les autres.

— Et, dans ces lettres, il vous laisse entendre qu'il s'occupe de vous, qu'il songe à vous? »

Alice baissa la (ête.

« Ah! c'est mal de nous avoir fait mystère de tout cela! » s'écria la comtesse.

Elle abandonna les mains d'Alice et elle alla s'asseoir sur le canapé. Alors les larmes de la jeune fille, longtemps refoulées durant cet entretien, coulèrent avec abondance. Elle s'approcha de Mme de Froissy et à son tour lui prenant les mains :

« Oh ! madame , . lui disait-elle à travers ses pleurs, soyez indulgente pour moi; si vous pouviez comprendre combien, lorsqu'on est orpheline, déshéritée du côté de la naissance et de la fortune, on est heureuse de savoir que quelqu'un pense à vous et s'occupe de vous! On n'est plus

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seule au monde, quand on se sent aimée. J'ai conscience démon isolement, voyez-vous; l'éducation que j'ai reçue dans mon humble position me fait sentir plus encore que je suis une pauvre enfant abandonnée I

— Alice! s'écria Mme Aubry avec reproche, et elle essayait de cacher à la jeune fille la comtesse, qui n'était plus maîtresse de son émotion.

— Oh! vous avez été excellentes pour moi toutes les deux, avait repris Alice pour répondre au reproche de Mme Aubry; je vous suis bien reconnaissante de m'avoir adoptée, de m'avoir comblée de soins, de bontés, de caresses. Mais vos baisers, si doux qu'ils me soient, ne peuvent pas remplacer ceux d'une mère ! »

En voulant s'excuser, elle portait à Emma un nouveau coup, un coup terrible. Sans se rendre compte de la véritable signification de ce qu'elle venait de dire, elle comprit cependant qu'elle avait affligé la comtesse, et, s'asseyant à ses pieds sur un coussin, elle continua:

« Pardon de vous parler ainsi, madame ; mais vous avez fait aujourd'hui un appel à ma franchise.... Oh! une mère, comme je l'aurais aimée!... Quels élans de tendresse! quelle adoration!... Si je l'avais connue, je n'aurais jamais aimé qu'elle toute ma vie; M. de Rives aurait pu

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passer près de moi, je ne l'aurais pas remarqué; un autre amour n'aurait jamais trouvé place dans mon cœur ! »

Emma ne put en supporter davantage ; elle s'arracha tout à coup des étreintes d'Alice, elle se leva brusquement, et, tout éplorée, elle s'enfuit au jardin. Mme Aubry, fort émue elle-même, essaya d'expliquer à la jeune fille ce départ soudain ; elle l'attribua à l'irritabilité nerveuse de la comtesse, et sortit pour l'aller rejoindre.

Tandis qu'Alice restait dans le salon, les deux femmes s'entretinrent longuement au jardin ; elles se firent part des vives inquiétudes que leur causaient les aveux qu'elles venaient d'entendre. Elles cherchèrent les moyens de combattre les sentiments nouveaux qui, à leur insu et malgré leur surveillance, avaient envahi, on n'en pouvait douter, le jeune cœur qu'elles avaient mission de surveiller et de prémunir de tous dangers. Elles ne se firent pas d'illusions sur les difficultés qui allaient se présenter. Chacune d'elles avait vécu, avait aimé, avait souffert, et l'expérience leur avait appris qu'on n'arrache pas ainsi d'une tête un peu romanesque, d'une inagination vive, d'un cœur vierge jusque-là de toute affection, le souvenir du premier homme aimé. Elles passèrent longtemps en revue différents projets, sans s'arrêter à

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aucun. Enfin elles décidèrent, après s'être longuement interrogées, que, dans la position qui se présentait, il était important d'éloigner Alice de Paris et de la faire voyager. Mais elles pensèrent aussi qu'il ne fallait pas décider trop brusquement ce voyage, et qu'il était nécessaire d'y préparer leur protégée, pour ne pas éveiller dans son esprit des pensées qui pourraient être dangereuses. Elles convinrent donc de se revoir prochainement et de causer de nouveau de ce projet, qui ne s'exécuterait pas avant une quinzaine de jours.

Il était près de sept heures quand la comtesse remonta dans sa voiture. Désirant arriver chez elle avant l'heure du dîner, pour qu'on ne s'aperçût pas de sa longue absence, elle donna l'ordre de pousser les chevaux. Durant cette course rapide du bois à son hôtel, de bien tristes pensées, des pressentiments dont elle ne pouvait se défendre la firent cruellement souffrir.

Huit jours environ après sa visite aux personnes qui habitaient l'avenue deNeuilly, Mme de Froissy se trouvait seule, vers les neuf heures du soir, dans un petit salon de son hôtel. Après un dîner où le comte avait invité Marcel de Rives, ces messieurs, suivis de Lysis, avaient pris congé d'Emma. M* de Froissy, en sortant, s'était cependant réservé le droit de revenir bientôt et de passer la fin de la soirée avec sa femme, et celle-ci l'attendait. C'était à elle que M. de Rives devait l'invitation qu'il avait reçue du comte. A plusieurs reprises, depuis huit jours, Emma avait questionné son mari à propos de ce jeune homme, qu'elle rencontrait, disait-elle, souvent au bois, et M. de Froissy avait fini par proposer à sa femme de lui présenter son jeune collègue. Elle avait accepté, et, durant le

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dîner qui venait d'avoir lieu, elle avait pu étudier son hôte à loisir; seule maintenant, elle essayait de se rappeler ses paroles, et, dans l'intérêt d'Alice, elle tachait d'en tirer une conclusion.

Hélas! il fallait bien s'avouer que ses découvertes n'étaient pas rassurantes. M. de Rives lui avait paru fort bien élevé et très-séduisant (elle ne le savait que trop), mais d'une légèreté de caractère évidente. Sur différentes questions soulevées à dessein par la comtesse, il avait manifesté des opinions qui devaient donner à réfléchir. Enfin, c'était un charmant garçon, mais un de ces aimables fous à qui Bicètre devrait, dans l'intérêt des familles, réserver des cabanons particuliers.

La comtesse se disait toutes ces choses, lorsque M. de Froissy entra discrètement dans le boudoir qu'elle occupait.

« Eh bien ! ma chère amie, lui dit-il en s'asseyant près d'elle, que pensez-vous de M. Marcel de Rives? Maintenant qu'il n'est plus là, nous pouvons causer à notre aise de ce grand diplomate, que vous avez tant désiré connaître, et qu'en mari docile, je vous ai présenté.

— Où l'avez-vous laissé? demanda la comtesse.

— A l'entrée des Champs-Elysées, au bras de Lysis, qui lui raconte une foule d'histoires; vous

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savez que notre cher cousin est fort bavard. Il faut avouer, du reste, que de Rives lui donne volontiers la réplique.

— N'avait-il pas été dernièrement question d'un mariage pour ce jeune homme? dit Emma d'un ton indifférent.

— Avec Mlle de Martiges, en effet; mais on attend ; elle n'a pas plus de dix-sept ans.

— Mais, mon ami, je n'avais pas dix-sept ans lorsque vous m'avez épousée, fit observer Mme de Froissy.

— C'est juste; et moi, j'en avais vingt-trois, dit le comte en soupirant.

— Vous regrettez vos belles années?

— Je regrette en ce moment, comme je regretterai toute ma vie, de vous avoir quittée, quelques semaines après notre mariage, pour aller remplir en Amérique une mission inutile. On est si sottement ambitieux lorsqu'on a vingt ans et qu'on a embrassé cette difficile carrière diplomatique. A l'espoir d'être un jour ministre ou ambassadeur, on sacrifie le bonheur du foyer, les pures joies de la famille ; on abandonne à elle-même une femme jeune et jolie; on fait une veuve de celle qui était à peine mariée; on la laisse seule, sans expérience de la vie, livrée à toutes les séductions du monde, et on s'expose à la voir faillir, si elle n'était,

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comme vous, ma chère Emma, une honnête femme et une femme de cœur. »

Emma ne répondit rien; chacune des paroles du comte lui faisait une cruelle blessure. Sans s'apercevoir de celte émotion, M. de Froissy continua :

« Ce n'est pas la première fois que je sens tous mes torts. Ils me sont apparus dès le jour où, revenu enfin de mes voyages, je vous ai retrouvée encore plus charmante que lorsque je vous avais quittée, mais pâle, abattue, triste et désolée. Alors j'ai compris que j'étais un grand fou de courir le monde pour chercher la gloire, lorsque j'avais dans mon pays, chez moi, le bonheur qui m'attendait; j'ai refusé le nouveau poste qu'on m'offrait; j'ai voulu regagner l'estime que j'avais dû perdre et m'attacher un cœur dont je n'avais pas su faire la conquête avant mon départ. C'est alors que j'ai découvert en vous, Emma, des trésors que j'ignorais, et que je vous ai aimée d'un amour ardent et sérieux tout à la fois, qui ne s'éteindra qu'avec ma vie. Si vous avez été sensible à celte affection; si, depuis mon retour, j'ai été pour vous un ami, un mari dévoué, un amant empressé, dites-moi que vous ne vous souvenez plus du délaissement dans lequel vous avez vécu, dites que vous me pardonnez.

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— Je n'ai pas à vous pardonner, s'écria la comtesse; je vous.... »

Elle s'arrêta; elle voulait lui crier : « Je vous aime! » et elle n'osa pas.

« Suis-je digne de lui parler de mon amour? se demandait-elle.

— Achève! » disait le comte; et il la pressait dans ses bras.

Gomme elle se sentait heureuse de se sentir aimée de cette façon; mais comme elle souffrait aussi !

Cependant, il fallait répondre; M. de Froissy l'en suppliait. Mais, par suite d'une pudeur invincible, elle ne pouvait se résigner à prononcer certains mots; il lui semblait que dans sa bouche le mot amour était un blasphème.

« Vous ne connaîtrez jamais toute l'étendue de.... mon affection pour vous, » murmura- t-elle à l'oreille du comte.

Il se contenta de cette réponse, et ne comprit pas tout ce qu'elle renfermait de tristesse.

« Oh ! ma chère Emma ! lui disait-il , et l'un de ses bras entourait la taille charmante de la comtesse, je ne doutais pas de ton amour, vois-tu; mais je suis si heureux lorsqne tu veux bien me l'avouer.... Je ne te reproche pas de m'en parler si rarement; l'isolement dans lequel tu as vécu

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plusieurs années par ma faute fa habituée à renfermer en toi-même tes impressions, à comprimer ton cœur; je m'en rends bien compte, et, loin de t'accuser, c'est moi que j'accuse. Mais lorsque, comme aujourd'hui, tu consens.... Âh! tune peux te figurer combien je suis heureux, si heureux que j'ai presque honte de ma joie; car, à mon âge, on devrait être plus raisonnable. Mais, que veux-tu ? à vingt ans, comme les jeunes gens d'aujourd'hui, j'en avais quarante, je ne voyais que le côté pratique de la vie; mais à quarante ans, grâce à toi, je cours après mon passé, je rattrape mes belles années que j'ai si sottement perdues ; je crois à la poésie, je crois à l'amour; enfin je me sens jeune, je me sens vivre.... j'aime ! »

Toute frémissante, elle l'écoutait parler. Elle avait oublié en ce moment son passé, ses souffrances, Alice même. Elle ne vivait plus, elle rêvait, et son rêve était charmant. Mais tout à coup on frappa à la porte du fond.

« Entrez! dit M. de Froissy avec impatience.

— Mon beau rêve est fini ! » murmura la corn» tesse.

C'était Lysis; il avisa aussitôt le siège le plus confortable du salon, s'y laissa tomber, comme s'il était exténué de fatigue et interpella le comte, qui le regardait d'un air contrarié.

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« Je m'en doutais, lui dit-il; tu viens rejoindre ta femme, et tu me laisses aux Champs-Elysées sur mes pauvres jambes.

— Tes pauvres jambes ! tes pauvres jambes ! s'écria M. de Proissy; qu'est-ce qui t'empêchait de t' asseoir ? Il y a des chaises aux Champs-Elysées.

— Il y a même des fauteuils, cousin, fit observer Emma, qui voulait, en prenant part à la conversation, changer le cours de ses pensées.

— Je les connais vos chaises et vos fauteuils, répliqua Lysis; on ne m'y prendra plus. D'affreux grillages en fils de fer, qui, pour peu qu'on ait la peau fine (et j'ai la peaufine), vous font des petits dessins dans le dos. »

A cette sortie, le comte ne put garder rancune à son cousin.

« Tu exagères, dit-il en riant.

— Je n'exagère pas; c'est un nommé Tronchon, n'est-ce pas, qui est l'inventeur de ces meubles-là?

— On le dit.

— Eh bien ! ce Tronchon peut se vanter d'être bien dur pour ses semblables.

— Si tu ne voulais pas t'asseoir, tu n'avais qu'à me suivre, nous serions rentrés ensemble.

— Te suivre! parlons-en; imaginez-vous, cousine, qu'il s'amuse à traverser la chaussée pour aller se mêler à un rassemblement tumultueux.

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— Vraiment, mon ami, dit Emma en souriant à son mari ; c'est bien mal ce que vous avez fait là.

— Très-mal ; mais devinez, ma chère, ce que Lysis appelle un rassemblement tumultueux : une dizaine de paisibles promeneurs réunis autour d'un coupé et d'une calèche qui venaient de se briser. J'ai voulu savoir s'il y avait quelqu'un de blessé, et je me suis mêlé au groupe. Si tu avais fait comme moi.... ajouta le comte en se tournant vers son cousin.

— Faire comme toi, jamais! s'écria Lysis. Pour être compromis dans quelque échauffourée, n'estce pas? Oh! que nenni; j'aime trop mon repos pour commettre de telles imprudences. La calèche aurait voulu me prendre à témoin que c'était le coupé qui lui avait fait des avaries, et non pas elle qui en avait fait au coupé. Il aurait fallu un de ces jours me lever à.... midi pour aller en justice de paix raconter ce que j'avais vu, comme cela m'est déjà arrivé. Non, non, on ne m'y rattrapera plus. »

Et Lysis, en parlant ainsi, gesticulait dans son fauteuil d'une façon si amusante que le comte et la comtesse ne purent s'empêcher d'éclater de rire. Sans se déconcerter, il continua :

« Je ne me mêlerai des affaires de personne, moi, entendez-vous? Je suis venu en France pour

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jouir d'une tranquillité sans mélange, sans mélange, entendez-vous ? »

Et, fatigué d'avoir tant parlé il s'allongea de plus en plus et pencha sa tête langoureusement.

M, de Froissy et sa femme le contemplèrent un instant , puis le comte s'avançant vers lui :

« Maintenant que tu es plus calme, apprendsnous, lui dit-il, ce que tu as fait de M. de Rives. »

Emma, en entendant ce nom, leva la tête.

« M. de Rives? murmura Lysis.

— Oui, M. de Rives! Ne te l'avais-je pas confié?

— C'est une belle idée que tu as eue là. Je te conseille de t'en vanter.

— Je ne m'en vante pas. Je dis cela très-modestement. En quoi, du reste, as-tu à te plaindre de mon idée? N

— Ton M. de Rives était ce soir le plus ennuyeux des hommes, répliqua Lysis. Croiriez-vous, cousine, continua-t-il en s'adressant à Mme de Froissy, qu'il m'a entretenu pendant une heure de ses amours.

— Ah! mon Dieu! pauvre garçon, on l'a pris pour confident, dit le comte en se tournant vers Emma qui s'était subitement rapprochée.

— Oh! je n'en tire pas vanité, continua Lysis, il n'avait que moi sous la main. Vos vins lui avaient porté à la tète ; on ne sait pas boire en France, et,

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pourvu qu'il pût parler , c'était tout ce qu'il lui fallait.

— Alors, il a été bavard? demanda le comte,

— Bavard, oui, mais discret du reste. »

La comtesse s'appuya sur le dossier du fauteuil qu'occupait Lysis.

— Bavard et en même temps discret, fit-elle observer; j'avoue, cousin, que je ne comprends pas.

— J'entends par là, dit Lysis, qu'il n'a nommé ni compromis personne. Parmi les quelques milliers de jeunes filles qui habitent Paris ou ses environs, il me serait difficile de savoir quelle est celle qu'il aime.

— Ah! c'est une jeune fille? demanda Mme de Froissy.

— Ravissante, à ce qu'il paraît; toute jeune, brune, avec des yeux délicieux. M'a-t-il parlé de ses yeux? mes oreilles cornent encore. Enfin, l'enfant est adorable, dit-il, et il l'adore.

— Eh bien! qu'il l'épouse ! » dit le comte.

— Je crois que de Rives ne demanderait pas mieux que d'épouser, mais la position est délicate. La jeune fille en question n'a, paraît-il, ni père, ni mère, ni fortune; elle est de plus destinée à donner des leçons dans des pensionnats; c'est embarrassant.

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— Alors qu'il l'oublie, s'il ne peut pas l'épouser, répliqua de nouveau M. de Froissy.

— C'est facile à dire, mais s'il a la sottise d'être vraiment amoureux.

— Que veux -tu qu'il fasse?

— Moi, je ne veux rien, je m'en lave les mains. Mais lui, il est tourmenté du désir de se rapprocher de la jeune fille, de lui parler, de la voir, que sais-je, moi, et ce soir.... »

Emma, qui depuis un instant ne perdait pas un mot de cette conversation, tressaillit; elle quitta vivement la place qu'elle occupait et se plaçant devant Lysis :

« Ce soir, dites-vous? » s'écria-t-elle.

Le comte tout étonné regarda sa femme: il ne comprenait pas quel intérêt elle pouvait attacher à cette histoire.

« Oui, ce soir, continua Lysis,, comme elle a l'habitude, paraît-il, de rester fort tard au jardin dans un petit kiosque dépendant du pavillon qu'elle habite, de Rives compte enjamber une faible balustrade et rejoindre l'objet de sa flamme. »

M. de Froissy ne pouvait s'empêcher de suivre des yeux Emma qui paraissait en proie à la plus vive agitation. Lysis, sans prendre garde à l'émotion de ceux qui l'écoutaient, continua :

« Et comme l'objet en question a déjà reçu quel-

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ques lettres incendiaires ; comme de Rives est trèsentreprenant et qu'il a de plus la tête fort montée. . . .

— Eh bien? ne put s'empêcher de demander Emma.

— La vertu de la belle court de grands dangers, répondit Lysis; nous ne pouvons pas nous le dissimuler. Voilà! » ajouta-t-il sous forme de péroraison, et il ferma les yeux.

Emma, près de la croisée, le front appuyé contre les vitres, réfléchissait; elle semblait avoir oublié M. de Froissy, qui la considérait attentivement.

Tout à coup elle se retourna vivement, et, se dirigeant vers une porte qui conduisait à ses appartements :

« Oui, se dit-elle à elle-même, quoi qu'il puisse arriver, je dois veiller sur elle! » ,

Le comte l'avait suivie; au moment où elle posa la main sur le bouton de la porte, il s'avança :

«<Vous nous quittez déjà? » demanda-t-il.

Emma tressaillit d'abord, puis d'une voix qu'elle faisait des efforts inutiles pour rendre calme :

« Oui, répondit-elle, il est tard.

— Alors donne-moi la main, » lui dit son mari. Elle obéit machinalement.

« Mais ta main est brûlante, s'écria le comte.

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— C'est possible, je ne me sens pas bien, murmura-t-elle ! Adieu... »

Elle retira sa main, ouvrit la porte et disparut.

M. de Froissy resta tout interdit. Que signifiait cette émotion soudaine, ce brusque départ qu'Emma ne se donnait pas même la peine de justifier? Qu'avait-elle? Quel lien mystérieux l'attachait à M. de Rives pour qu'elle eût prêté tant d'attention au récit de Lysis? Jamais le comte, depuis son mariage, n'avait osé effleurer d'un soupçon la vertu de sa femme, et, dans ce moment, mille pensées tumultueuses se pressaient en foule dans son esprit surexcité, bourdonnaient dans son ceryeau malade. Il les voulait chasser et il ne pouvait pas. Il se disait qu'il était fou d'attacher la moindre importance à ce qui venait de se passer, que la comtesse était la plus chaste et la plus honnête des femmes, qu'elle l'aimait, qu'elle le lui avait dit, qu'elle le lui avait encore répété ce soir même. Et pourtant il souffrait sans savoir pourquoi ; il lui semblait qu'un grand vide s'était fait tout à coup dans son cœur, que sa confiance, son bonheur, sa vie lui échappaient. Il se promenait à grands pas dans le salon, et chaque fois qu'il revenait devant la porte qui avait donné passage à la comtesse, il s'arrêtait et paraissait prêt à sortir à son tour ; puis, il se retournait vivement et s'éloignait comme s'il

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rougissait de la pensée qui lui avait traversé l'esprit.

Ce manège semblait beaucoup contrarier Lysis qui, ennemi de tout mouvement et de tout bruit, trouvait que le comte abusait du droit qu'il avait de se promener chez lui. Il prit patience pendant une minute ou deux, se disant qu'il fallait bien passer quelque caprice à son hôte et que tout a une fin en ce monde, même les promenades de long en large à travers un salon ; il se tourna, se retourna, toussa, donna tous les signes de mécontentement qu'il put imaginer; mais, voyant que M. de Froissy n'en tenait aucun compte, il finit enfin par se décider à l'interpeller.

« Cousin, lui demanda-il, est-ce que tu te disposes à souper? »

Le comte avait complètement oublié la présence de Lysis; à l'interpellation qui lui était faite, il se retourna vivement.

« Pourquoi cette question? répondit-il.

— C'est que, fit observer Lysis, tu te promènes comme les animaux du Jardin des Plantes quelques instants avant leur repas. »

M. de Froissy leva les épaules, et, sans plus s'inquiéter de son cousin, recommença sa promenade.

Lysis, désespéré, résolut de s'endormir pour

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calmer son impatience. Mais il jouait de malheur ce jour-là : un vent coulis, qui d'une croisée entr'ouverte se glissait jusqu'à lui et venait refroidir ses jambes, le fit tout à coup éternuer.

« Diable, je m'enrhume, pensa-t-il; les nuits sont fraîches en France; et s'adressant de nouveau au comte : Si c'était un effet de ta bonté, lui dit-il, de diriger tes pas vers la fenêtre.

— Pourquoi faire? répliqua machinalement M. de Froissy.

— Pour la fermer, ne te déplaise.... Je suis en train d'attraper un rhume de cerveau. »

Le comte se dirigea vers la croisée. Tout à coup il pâlit et chancela. Il venait de voir sa femme qui traversait à pied la cour de l'hôtel et qui sortait. Onze heures sonnaient en ce moment à la pendule du salon. Pour qui connaît les usages observés dans un certain monde, cette sortie à pareille heure, sans que la comtesse eût demandé sa voiture, sans qu'elle fût suivie de ses gens, était une chose inouïe, qui, dans toute autre circonstance, aurait attiré l'attention du comte. Dans le moment présent, dans les dispositions d'esprit où se trouvait M. de Froissy, un tel fait avait une immense gravité. , „

Quand il fut revenu de son premier saisissement il prit son chapeau, s'échappa à la hâte du salon,

descendit l'escalier, traversa la cour et se trouva dans la rue.

Furieux de voir que son cousin était sorti sans fermer la croisée, Lysis murmura quelques instants, puis il lutta contre sa paresse qui lui disait de ne pas se déranger et son désir de ne pas s'enrhumer davantage. Un nouvel éternument vint trancher la difficulté; il se leva, marcha lentement vers la croisée, et, réfléchissant alors qu'il serait plus simple, puisque le premier pas était fait, d'aller se coucher dans son lit de plumes, il sortit du salon et monta chez lui. Il ne tarda pas à s'endormir d'un sommeil profond, tandis que de graves événements s'accomplissaient dans l'existence de ses hôtes.

Il était écrit cependant qu'il serait mêlé à ces événements, car le lendemain de la soirée que nous venons de décrire, le comte, qui ne s'était pas couché, sonna vers les neuf heures du matin son valet de chambre et lui donna l'ordre d'aller éveiller Lysis et de le prier de descendre sans retard.

Le domestique ne se permit aucune observation; mais il sortit l'oreille basse, car il savait par expérience combien l'ordre qu'il avait reçu était difficile à exécuter. En effet, éveiller à neuf heures du matin le paresseux cousin du comte, le créole, comme l'appelaient les gens de l'hôtel, était une chose monstrueuse à laquelle personne n'aurait osé songer.

Sans se soucier des scrupules et des craintes qu'il avait fait naître dans l'esprit de son serviteur,

LA COMTESSE EMMA

M. de Froissy prit place devant un bureau et rangea quelques papiers. Sa figure était fatiguée, ses traits altérés ; il semblait vieilli de dix ans, depuis la veille. À plusieurs reprises, il se retourna pour regarder la pendule et frappa du pied comme s'il s'impatientait de ne voir arriver personne. Enfin, au moment où, sans doute, il allait se rendre luimême chez Lysis, un pas lourd et traînant lui apprit rapproche de son cousin. Il fit alors un violent effort sur lui-même, son front se dérida, son visage devint plus calme, et, moitié grave, moitié souriant, il marcha à la rencontre de celui qu'il attendait. Quanta Lysis, les yeux encore gonflés, la démarche incertaine, étouffant à grand peine ses bâillements, il aborda le comte de l'air le plus maussade.

a Que diable! mon cher, lui dit-il, on ne fait pas réveiller ainsi les gens au milieu de la nuit.

— Il est plus de neuf heures, fit observer M. de Froissy, et nous sommes en été.

— Vous appelez cela l'été, vous autres, on voit bien que vous êtes nés au milieu des glaces, dit Lysis qui paraissait grelotter. Enfin qu'y a-t-il ? ton valet de chambre, un brutal entre parenthèses, qui ne sait pas réveiller délicatement les gens, m'a dit que tu avais à me parler; explique-toi vite pour que j'aille me recoucher. »

LA COMTESSE EMMA

Lysis se frotta les yeux, s'étira et s'approcha de la cheminée comme s'il espérait y trouver un tison oublié depuis l'hiver précédent. Le comte le rejoignit, le força à se retourner, et lui dit simplement :

« Mon ami, ce que j'avais à te communiquer mérite la peine d'être écouté : je me bats ce matin.

— Hein? Tu dis?.,, fit Lysis en essayant de ne pas fermer les yeux.

— Je dis que je me bats en duel ce matin, répéta M. de Proissy.

— Avec qui ?

— Avec M. Marcel de Rives. »

Lysis, sans s'émouvoir, quitta la cheminée; s'étendit sur un divan, et s'adressant à son cousin :

« Il n'était pas nécessaire, lui dit-il, de me réveiller pour me faire des plaisanteries comme celle-là,

— Ai-je donc l'air de quelqu'un qui plaisante ? » répliqua le comte; et il se plaça devant Lysis.

Celui-ci parvint alors à ouvrir tout à fait les yeux, regarda attentivement M. de Froissy, et remarquant l'altération de ses traits :

« Pardon, mon cher, fit-il d'un ton plus sérieux, mais je ne pouvais d'abord croire à ce que tu m'annonçais : de Rives et toi étiez encore hier soir si bien ensemble. Quand avez-vouspu vous quereller?

— Cette nuit, au cercle, à propos d'un coup

LA COMTESSE EMMA

douteux à l'écarté, une discussion s'est élevée entre nous; puis, une de ces insultes qui exigent une prompte réparation a été faite.

— Par qui? demanda Lysis, qui, vu la gravité des circonstances, avait consenti à se lever.

— Par moi; aussi n'ai-je plus qu'à me mettre à la disposition de M. de Rives.

— Au lieu d'aller au cercle, vous auriez bien mieux fait de vous coucher, ne put s'empêcher de murmurer l'incorrigible dormeur.

— Je te l'accorde, répondit le comte, mais ces réflexions sont un peu tardives. Écoute : j'ai choisi pour témoin un ami éprouvé, un colonel d'étatmajor, M. de Nangis; je l'ai vu cette nuit, tout est convenu, il t'attend au café du Helder.

— Il m'attend, pourquoi?

— Pour s'entendre avec toi, au sujet de ce duel ; refuseras-tu d'être mon second témoin? »

Le plus grand étonnement se peignit sur la physionomie de Lysis.

« Ton témoin! s'écria-t-il, moi, témoin dans un duel! Ah! mon Dieu! moi qui évite toutes les mauvaises affaires; moi qui suis venu chercher en France le repos, le bien-être, la tranquillité! »

M. de Froissy s'approcha de son cousin et lui dit d'un ton de reproche, où perçait une certaine tristesse :

LA COMTESSE EMMA

« Alors, tu me refuses ce service? »

Ces paroles, et surtout le ton dont elles furent prononcées, parurent faire sortir Lysis de sa léthargie ; il tendit la main au comte et lui dit :

« Refuser de te rendre service, moi ! pour qui me prends-tu ? Mais tu ne peux pas m'empêcher de déplorer.... Pourquoi diable ne f es-tu pas couché au lieu d'aller....

— Au cercle, oui, je sais, dit le comte, en essayant de sourire.

— Enfin, n'ya-t-il aucun espoir de conciliation?

— Aucun ; l'injure a été trop grave. »

Lysis, chose étrange, paraissait de plus en plus ému. Il ne songeait plus à s'asseoir, il marchait au contraire avec une certaine agitation ; enfin il s'arrêta et poussant un soupir :

- « Allons, dit-il, je vais trouver le colonel ! »

Puis s'adressant à son cousin, d'-un ton plein d'intérêt, il lui fit différentes questions sur le choix des armes, et sur plusieurs points qui ont une grande importance en pareille matière. Quand il fut bien renseigné, il prit congé du comte et s'éloigna d'un pas tellement ferme et décidé, que M. de Proîssy ne put s'empêcher de s'étonner de la métamorphose survenue dans les allures de son cousin.

« Mon cher, dit Lysis, qui, prêt à sortir, se re~

LA COMTESSE EMMA

tourna, t'est-il arrivé de remarquer certaines machines? Elles sont si patraques et sî rouillées que c'est le diable pour les faire marcher. Pourtant, quelquefois, on les monte avec tant de soin, on les graisse si bien, qu'elles se mettent en mouvement et qu'elles marchent comme de bonnes machines. Mais qu'on se garde d'y toucher, elles s'arrêteraient et ne pourraient plus aller. Je suis semblable à ces machines-là : j'ai été remonté, j'ai pris mon élan ; je suis peut-être capable d'aller comme cela très-longtemps, mais, de grâce, ne m'arrête pas, je ne pourrais plus repartir.

— Quoi qu'il en soit, mon ami, dit le comte en lui tendant la main, je te suis très-reconnaissant de ta bonne volonté.

— Elle est fort naturelle, répliqua Lysis ; quand on n'a pas de jambes, il faut bien avoir du cœur.»

Il sortit, et désirant mettre un peu d'ordre dans sa toilette qui était fort négligée, il monta dans son appartement. Mais une nouvelle surprise l'y attendait. Mme de Proissy, pâle, agitée, courut à sa rencontre, aussitôt qu'elle le vit, en s'écriant qu'elle voulait lui . parler.

Lysis comprit le danger de la situation : la comtesse avait sans doute quelque soupçon de ce qui se passait, et elle allait lui faire subir une des scènes habituelles en pareille circonstance. Il crut

LA COMTESSE EMMA

devoir se mettre sur ses gardes en prenant un air joyeux.

« Ah! c'est vous, chère cousine, dit-il, bonjour; vous allez bien?

— Je suis fort inquiète ! répondit Emma.

— Inquiète, vous avez tort ; il ne faut jamais s'inquiéter.

— Je compte sur vous pour dissiper cette inquiétude, si elle est imaginaire. »

Lysis se dit que la bombe allait éclater, et, afin de se mettre à l'abri, il fît observer qu'il était pressé de sortir et il essaya de s'esquiver. Mais la comtesse lui prit le bras, le retint et le força à l'écouter.

« Que se passe-t-il? lui dit-elle d'une voix brève. Mon mari est sorti hier soir, il n'est rentré que fort tard et ne s'est pas couché; je l'ai su par son valet de chambre. •

— Le brutal qui m'a si mal réveillé ! pensa Lysis qui gardait une dent au domestique du comté.

— Du reste, ajouta Emma, j'ai pu, de chez moi, voir M. de Proissy se promener dans sa chambre une partie de la nuit.

— Mais vous ne dormiez donc pas non plus, vous? fit observer Lysis.

— Non ! répondit la comtesse. Enfin, ce matin, il y a dans l'hôtel un mouvement qui m'étonne ;

LA COMTESSE EMMA

vous-même, vous êtes sur pied à neuf heures, ce n'est pas naturel.

— Oh! non, s'écria Lysis en soupirant, ce n'est pas naturel, et, déplus, c'est malsain.

— Alors expliquez-moi....

— Cousine, je vous demande la permission de ne rien vous expliquer ; les explications n'expliquent rien, c'est du temps perdu.»

Il voulut de nouveau se retirer. Mais Emma n'abandonnait pas la partie; elle se rapprocha de lui et lui dit d'un ton de reproche :

« Je vous avoue que je comptais davantage sur votre amitié.

— Ma cousine, répliqua Lysis, ne m'attendrissez pas, je vous en supplie, je suis fort sensible et mon docteur m'a défendu la moindre émotion; vous ne voulez pas ma perte, n'est-ce pas?

— Je veux, dit résolument la comtesse, que, si quelque malheur menace mon mari, vous m'aidiez à détourner de lui ce malheur.

— Mais, je vous assure....

— Il se passe ici quelque chose d'extraordinaire. Ne craignez pas de me dire la vérité ; je suis forte, j'ai du courage.

— Oui, oui, je connais cela, pensa Lysis? On leur dit tout, et elles s'évanouissent. Pas si bête !

— Eh bien ! vous ne répondez pas ?

LA COMTESSE EMMA

— Mais, cousine.... »

Il s'arrêta, ne sachant qu'inventer; mais un hasard qui vint aggraver la situation si pénible déjà, le tira du moins d'affaire.

Le comte, resté seul, avait jeté les yeux sur une étagère de son cabinet, et avait aperçu une boîte de pistolets qui lui appartenaient depuis longtemps, et dont il ne s'était jamais servi. L'idée lui vint que , si son adversaire choisissait le pistolet, cette boîte pourrait être utile, et il résolut de l'apporter dans l'appartement de Lysis, afin que celuici la gardât jusqu'à l'heure du duel, et la fît enlever au dernier moment de chez lui, et non pas de chez le comte, ce qui éveillerait moins les soupçons.

Au moment où Emma pressait Lysis de sses questions, M. de Proissy entrait donc dans la chambre de son cousin. Il déposa la boîte sur une table, et entendant remuer dans la pièce voisine, dont une portière de tapisserie le séparait :

« Tu es encore là, Lysis? demanda-t-il.

— Oui, répliqua celui-ci en s' avançant avec vivacité, heureux d'échapper ainsi à la comtesse.

— Si on choisit le pistolet, ajouta le comte, qui croyait son cousin seul , tu examineras ceux que je mets sur ta table, et tu me diras s'ils peuvent servir. »

A peine avait-il prononcé ces mots, qu'Emma

LA COMTESSE EMMA

pâle, tremblante, souleva la portière et apparut au comte. D'abord elle ne put ni faire un geste, ni prononcer un mot; elle restait appuyée contre la muraille et regardait son mari d'un air épouvanté. Lui, remis de l'étonnemenl causé par cette apparition soudaine , la contemplait aussi en silence, tandis qu'un sourire étrange plissait sa bouche. Il semblait avoir pris son parti de la scène qui allait avoir lieu, et il attendait. Lysis avait profité de cet incident pour s'esquiver.

Enfin, sans quitter la place qu'elle occupait, Emma trouva la force de parler.

« Vous vous battez 1 dit-elle à son mari.

— Oui, répondit le comte?.

— Pourquoi ce duel ?

— Vous n'en devinez paà le motif? demanda M. de Froissy en regardant fixement sa femme.

— Comment le devinerais-je? répliqua-t-elle.

— Vous n'avez aucun soupçon ?

— Aucun.

— Vraiment? » dit-il avec ironie.

La comtesse répondit négativement.

« Peut-être me direz-vous aussi, continua le comte, que vous n'avez aucun tort envers moi?

— Je ne m'explique pas ce duel 1 dit Emma sans répondre à la question qui lui était posée ; avec qui vous battez-vous ?

LA COMTESSE EMMA

— Je me bats avec M. de Rives, » répliqua le comte en appuyant sur chaque mot.

Emma ne comprenait pas; elle sentait instinctivement qu'un malheur encore plus grand que celui qu'elle avait d'abord redouté la menaçait; mais elle ne pouvait en comprendre la portée. Elle regardait son mari avec étonnement et semblait lui demander une explication de ses paroles. Le comte parut tout à coup se résoudre à la lui donner. Il fit deux pas en avant, s'arrêta en face d'elle et lui dit :

«Oui, je me bats avec M. de Rives, M. de Rives.... votre amant!

— Mon amant I M. de Rives mon amant! » s'écria-t-elle; et sa voix indignée protestait énergique ment contre une telle accusation.

Le comte lui jeta un coup.d'œil qui semblait dire : il est inutile de feindre. Puis, comme elle ne baissait pas les yeux, comme elle protestait encore du regard, il voulut, pour la confondre, lui tout expliquer.

« Hier, dit-il, et malgré les efforts qu'il faisait pour être calme, sa voix tremblait, quand vous avez quitté furtivement l'hôtel, je vous ai suivie; vous êtes entrée avenue de Neuilly, dans la maison qu'habite M. de Rives. J'ai eu l'affreux courage de vous attendre plus d'une heure devant la porte....

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Je doutais encore que ce fût vous. Enfin , vous êtes ressorlie, je ne pouvais plus douter. Quelques instants après, j'ai rencontré au club M. de Rives, et là, je lui ai cherché, sous le premier prétexte venu, une querelle dont les indifférents n'ont pu comprendre les motifs secrets, mais qu'il a dû comprendre, lui !

— Non, non, vous vous trompez ; il n'a pu les comprendre! » s'écria la comtesse avec joie.

Elle venait d'entrevoir la vérité : M. de Froissy, dans sa jalousie, avait été victime d'une erreur; elle allait la lui expliquer, et ce duel n'aurait plus lieu. Tout à coup, au moment où elle ouvrait la bouche, une pensée nouvelle l'arrêta: pour se disculper, il fallait entretenir le comte d'Alice; elle n'osait pas. Enfin, elle réfléchit qu'il s'agissait de la vie de son mari, qu'elle n'avait pas le droit d'hésiter, et elle se résolut à aborder ce terrain brûlant où à chaque pas elle allait rencontrer un danger.

« Mon ami, dit-elle d'une voix plus ferme, vous avez commis une erreur et une grande injustice envers M. de Rives. Je n'ai avec lui que les rapports du monde que vous avez autorisés ; je ne suis jamais allée chez lui.

— Comment expliquerez-vous alors votre présence dans sa maison à une pareille heure? de-

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manda M. de Froissy, que tant d'assurance commençait à ébranler.

— M. de Rives, répondit la comtesse, habite l'hôtel principal qui donne sur l'avenue ; mais au fond, sur le jardin, se trouve un pavillon occupé par une personne que vous avez quelquefois rencontrée chez moi: Mme Aubry.

— Mme Aubry? répéta le comte.

— Oui, Mme Aubry ; il est facile de vous convaincre de ce que je dis.

— Oh! je vous crois, fit le comte avec un sourire. Je trouve même ce système de défense trèshabile. »

Emma jeta sur son mari un regard où se peignait une tristesse profonde ; un instant, elle fut sur le point de renoncer à se justifier; mais elle pensa au duel qui devait avoir lieu, et elle voulut faire une dernière tentative.

« Mais, monsieur, s'écria-t-elle, je connais à peine M. de Rives; je ne l'ai vu qu'ici, amené par vous.

— Alors, dit le comte, dans quel but vous êtesvous rendue à une heure aussi avancée de la nuit chez Mme Aubry, qui n'est pas une femme de votre société, qui ne peut être votre amie? »

Emma hésita; enfin elle prit son parti.

« Votre cousin Lysis, répondit-elle, ne nous

LA COMTESSE EMMA

a-t-il pas appris hier, dans la soirée, que M. de Rives venait de le quitter dans l'espérance de rejoindre une jeune fille dont il était épris?

— En effet; de là votre trouble, votre anxiété pendant le récit de Lysis, et votre départ précipité; vous avez voulu....

— J'ai voulu, s'écria la comtesse en interrompant son mari, prévenir cette jeune fille du danger qui la menaçait; car ce que vous ne pouviez savoir, je le savais, moi. Dès les premiers mots de Lysis, j'avais compris qu'il s'agissait d'une orpheline à qui Mme Aubry sert de mère. Le danger était pressant; une minute de retard pouvait compromettre tout un avenir. J'ai couru au secours d'une pauvre enfant dont la réputation, l'honneur, étaient menacés. »

M. de Froissy se taisait, mais le triste sourire qui plissait ses lèvres avait disparu ; il ne regardait plus Emma delà même façon; il était évident qu'elle avait à moitié gagné sa cause. Il souleva cependant une dernière objection, en demandant ii sa femme dans quel but elle s'était entourée de tant de mystère ; il fit observer qu'elle aurait dû lui dire ses craintes, lui exprimer son désir d'aller chez Mme Aubry, et le prier de l'accompagner. Emma répondit qu'ayant l'habitude de sortir seule, oubliant l'heure qu'il était, elle n'avait pas cru de-

LA COMTESSE EMMA

voir le prévenir ; que du reste la situation était tellement inattendue, qu'elle avait pendant un instant perdu la tête. Peu à peu, sans parvenir à rendre tout à fait au comte cette confiance inébranlable qu'elle lui avait inspirée pendant tant d'années, elle parvint à lui faire regretter son emportement vis-à-vis de M. de Rives, et à lui arracher la promesse d'arranger cette triste affaire. Alors, à peu près rassurée, elle quitta son mari et rentra chez elle pour réfléchir à tous les événements survenus depuis la veille et pleurer amèrement sur cette faute qui devait si tristement planer sur sa vie entière.

Quant au comte, il descendit au salon attendre le retour de Lysis, afin de le charger d'une seconde mission plus pacifique que la première. Les détails donnés par sa femme étaient tellement précis, qu'il ne pouvait plus douter de Terreur qu'il avait commise ; et cependant, au lieu de sentir son cœur soulagé d'un grand poids et d'éprouver une joie profonde, il souffrait d'une douleur invincible. Quoi qu'il fît, mille pensées l'assiégeaient, et son esprit souffrant était sans cesse tourmenté de soupçons et de craintes indéfinissables.

Bientôt, fatigué de toutes les émotions éprouvées depuis la veille et d'une nuit sans repos, il ferma les yeux et s'assoupit. Il rêva qu'il était dans la campagne, au milieu de la nuit; des ténèbres profondes l'entouraient et l'empêchaient de

LA COMTESSE EMMA

distinguer les objets les plus proches; mais, tout à coup, un orage gronde au-dessus de sa tête, des éclairs sillonnent le ciel, illuminent la terre; les arbres, les collines, les champs de blé apparaissent nettement : il regarde, il voit, il touche; mais le tonnerre tombe à ses pieds et le foudroie.

Le bruit que fit un domestique en ouvrant la porte le réveilla.

« Qu'y a-t-il? demanda M. de Froissy en se levant brusquement.

— Je regardais si Mme la comtesse était au salon, répondit le domestique.

— Que lui voulez-vous ?

— Quelqu'un demande à lui parler pour affaire importante.

-Qui?

— Une demoiselle qui dit s'appeler Mlle Alice. »

Le comte fit un mouvement; ce nom lui rappelait un souvenir. Il hésita pendant quelques secondes; puis, s'adressant au domestique :

« Introduisez ici Mlle Alice, lui dit-il, et prévenez Mme de Froissy; je crois qu'elle est au jardin. »

Pendant qu'on chercherait inutilement Emma, qu'il savait être chez elle, M. de Froissy espérait avoir le temps de causer avec la jeune fille qu'un hasard mettait en sa présence. Encore sous reinpire du songe qu'il venait de faire, il lui semblait

LA COMTESSE EMMA

que quelque chose de grave se préparait, que les ténèbres se dissipaient, que l'éclair allait luire.

La porte s'ouvrit de nouveau et Alice parut. A sa vue, le comte ne put s'empêcher de tressaillir ; puis, se remettant, il marcha à la rencontre de la jeune fille, la conduisit vers un canapé, et, après l'avoir priée de s'asseoir avec une courtoisie parfaite :

a On a dû prévenir ma femme, mademoiselle, lui dit-il, elle ne vous fera pas attendre; votre visite ne peut que lui être agréable : elle me disait, il n'y a qu'un instant, combien elle s'intéressait à vous.

— En effet, monsieur, répondit Alice, à qui l'affabilité du comte donnait un peu de hardiesse, Mme de Froissy m'a témoigné toujours une grande bienveillance, et j'espère quelle ne trouvera pas trop déplacée la démarche que je me permets de tenter aujourd'hui auprès d'elle.

— Ma femme vous connaît depuis longtemps, mademoiselle? demanda le comte.

— Depuis mon enfance ; lorsque j'étais toute petite, je me souviens que Mme de Froissy me prodiguait des soins et me comblait de mille gracieuses attentions.

— Vraiment? fit le comte en se rapprochant d'Alice,

7ô LA COMTESSE EMMA.

— Oui, monsieur, continua celle-ci, qui vit dans le mouvement de M. de Froissy une marque d'intérêt; et plus tard, quand j'ai été un peu plus grande, si vous saviez comme elle s'est toujours montrée bonne pour moi! Ah! je lui suis bien reconnaissante de toutes ses tendresses, et je suis heureuse de l'occasion qui m'est offerte de dire combien je l'aime à quelqu'un qui l'aime aussi. »

Alice leva les yeux sur le comte; il l'écoutait si attentivement, qu'elle s'en serait émue si elle avait eu moins d'ingénuité. Comme elle ne parlait plus, M. de Froissy se leva, entrouvrit la porte qui donnait du côté de l'appartement de sa femme, jeta un coup d'œil au dehors, et, revenant s'asseoir près de la jeune fille :

« La comtesse ne vient pas encore, mademoiselle, lui dit-il, continuez à me parler d'elle, j'ai grand plaisir à vous écouter.

— Je n'ai plus rien à dire, monsieur le comte, quand j'ai parlé de ma profonde gratitude pour Mme Aubry, qui m'a tenu lieu de mère, et pour Mme de Froissy, qui l'a aidée dans cette tâche. Ma vie s'est passée entre mes deux protectrices; elle se résume en deux mots : reconnaissance et amour.

— Alors, vous n'avez connu aucun de vos parents? demanda le comte.

LA COMTESSE EMMA

— Aucun; le nom de iïjère, si doux à prononcer, je n'ai jamais pu le donner à personne. Dans mon enfance seulement, il m'est arrivé d'appeler Mme de Froissy ma chère petite maman.

— Ah! fit le comte.

— Mais plus tard, continua la jeune fille, Mme Aubry m'a dit que cette expression était déplacée, et j'ai dû y renoncer ; cela m'a fait beaucoup de peine le jour où il a fallu dire : madame ! C'est alors que, pour la première fois, j'ai compris combien j'étais malheureuse d'être orpheline.

— Si vous n'avez pas connu vos parents, demanda M. de Froissy, vous savez du moins qui ils sonl.

— Non, monsieur le comte.

— Pas même leur nom?

— Pas même leur nom, répéta ingénument Alice.

— Cependant, Mme Aubry doit le savoir?

— Je viens encore une fois de le lui demander, car il s'agit aujourd'hui pour moi de choses bien graves. Elle a gardé Je silence; mais j'ai un dernier espoir en Mme de Froissy, et si vous me voyez ici en ce moment, monsieur, c'est que.... »

Il lui vint un scrupule; elle s'arrêta. Le comte lui prit la main, et, lui parlant avec douceur : « Vous pouvez tout m'avouer, mon enfant, lui

dit-il; ne suis-je pas le mari de votre protectrice, et, à ce titre, n'ai-je pas droit à votre confiance? »

Ce raisonnement parut convaincre Alice, qui ne se fit pas prier plus longtemps pour dire au comte qu'elle venait supplier Mme de Froissy de faire un appel à ses souvenirs et de lui apprendre ce qu'elle avait un si grand intérêt à savoir.

« Comment, fit observer le comte, pouvez-vous espérer que ma femme, en ce qui vous concerne, sache ce que Mme Aubry ne sait pas? »

La jeune fille répondit que Mme de Froissy la connaissait depuis plus longtemps que Mme Aubry; et comme le comte la regardait de plus en plus attentivement, elle crut qu'il doutait de ce qu'elle disait, et, pour le convaincre, elle ajouta :

« Je vois Mme de Froissy penchée sur mon petit lit d'enfant, bien longtemps, mais bien longtemps avant de voir Mme Aubry. Elle ne me quittait presque pas à cette époque, elle passait une grande partie de ses journées près de moi.

— Il y a une quinzaine d'années de cela, si je ne me trompe, dit le comte en affectant de laisser tomber ses paroles avec négligence.

— A peu près, » répondit Alice.

M. de Froissy s'était levé depuis un instant; il revint s'asseoir près de la jeune fille et lui dit d'une voix tremblante d'émotion :

LA COMTESSE EMMA

« Continuez, mademoiselle, continuez. »

Alice, nous le savons, avait vécu très-isolée jusqu'à ce jour, et quelques personnes seulement avaient été appelées à lui donner des preuves de sympathie; aussi se laissa-t-elle toucher par l'intérêt que semblait lui témoigner le comte, et n'hésita-t-elle pas à lui dire :

« Ces souvenirs me font penser que ma mère, forcée de s'éloigner de moi, ou peut-être au moment de sa mort, m'a confiée à Mme de Froissy, qui plus tard m'a mise entre les mains de Mme Aubry.

— C'était alors l'époque de mon retour en France! murmura le comte.

— Yous dites, monsieur?

— Je dis, mademoiselle, qu'en effet, si vos souvenirs ne vous trompent pas....

— Mme de Froissy doit connaître le secret de ma naissance, s'écria la jeune fille, et elle ne refusera pas de me le dire.

— Je l'espère, et si mon intervention auprès d'elle peut vous être utile, je me mets à vos ordres. »

Alice remerciait le comte de cette offre, quand la porte du salon s'ouvrit brusquement pour donner passage à Emma qu'on venait seulement d'avertir que quelqu'un la demandait. En apercevant

LA COMTESSE EMMA

Alice près de son mari, la comtesse ne put retenir un mouvement de surprise et d'effroi que remarqua M. de Froissy. Puis elle se dirigea vers Alice et lui demanda d'une voix où perçait une certaine irritation, comment elle se trouvait seule à Paris, sans Mme Aubry. Alice, un peu confuse, hésitait à répondre, lorsque le comte se tourna vers sa femme et lui dit :

« Mademoiselle désire vous parler de choses importantes, et comme Mme Aubry ne pouvait pas l'accompagner, elle a cru devoir venir vous trouver.

— Je ne pensais pas vous déplaire, madame, ajouta timidement Alice.

— Vous n'avez pas déplu à ma femme, s'empressa de dire le comte ; puis se tournant vers Emma : Ne vous étonnez pas si j'assiste à cet entretien, ajouta- 1— il : mademoiselle a bien voulu m' autoriser à joindre mes prières aux siennes pour obtenir de vous ce qu'elle vient demander.

— Mais si ce qu'elle demande dépend de moi, fit observer la comtesse, votre intervention est inutile. »

M. de Froissy la regarda fixement et répliqua d'une voix ferme :

« Souffrez cependant que j'intervienne. » Emma vit qu'elle ne pouvait éviter cet entrelien ;

LA COMTESSE EMMA

elle en comprit en même temps toute la gravité et se tournant vers Alice, elle lui dit avec tristesse : « Que désirez-vous, mon enfant ?

— Il s'agit, madame, répliqua la jeune fille, d'une détermination que Mme Aubry vient de prendre.

— Quelle détermination ?

— Celle de quitter Paris aujourd'hui même.

— Afin de vous éloigner de M. de Rives que vous ne devez plus revoir, dit la comtesse.

— Quoi, madame, vous savez ! s'écria la pauvre Alice.

— C'est moi qui ai conseillé à Mme Aubry de prendre ce parti.

— Vous, madame! vous ! Mais alors qui m'aidera à défendre mon bonheur, ma vie ?

— Qu'entendez-vous par là?

— Oh ! vous me comprenez bien, madame, puisque je vous ai tout confessé.

— Cet amour n'est pas sérieux.

— Je ne sais pas. murmura la jeune fille dont les yeux s'emplirent de larmes; mais je souffre beaucoup à la pensée qu'on me forcera à m'éloigner de lui.

— Qu'espérez-vous? dit Mme de Froissy presque durement, pour cacher l'émotion qui l'envahissait : un mariage avec M. de Rives est impossible.

LA COMTESSE EMMA

— Impossible ! pourquoi donc, madame? s'écria la pauvre enfant; et chacune de ses paroles, que recueillait avidement M. de Froissy, fit dès lors une blessure nouvelle à la comtesse. J'interroge en vain Mme Aubry, et Mme Aubry refuse de me répondre ; serez-vous comme elle insensible à mes prières? Il serait juste, cependant, de me dire pour quel motif on me condamne ainsi au chagrin et à la douleur. Il n'est pas indigne de moi, lui ! c'est donc moi qui suis indigne de lui. Pourquoi suis-je indigne? Me cache-t-on quelque chose? ma naissance est-elle un obstacle entre lui et moi? Qu'on me le dise alors 1 Madame, madame, je vous en supplie, faites-moi connaître le secret de ma naissance! »

Elle se tut et baissa la tête, tandis qu'Emma murmurait : « Elle me perd, la malheureuse enfant! » Et, comme si les êtres qu'elle aimait le plus s'étaient en ce moment conjurés contre elle pour lui infliger la plus terrible des tortures, son mari vint à son tour en aide à la jeune fille.

« Vous ne pouvez vous dispenser de répondre à mademoiselle, dit-il; en vous occupant d'elle depuis son enfance, vous lui avez donné le droit de vous demander de quelle façon vous comptez disposer de son avenir. »

La comtesse eut encore le courage de tenter un nouvel effort :

LA COMTESSE EMMA

« Mais je ne connais pas, s'écria-t-elle, le secret qu'elle me demande.

— D'après ce qu' elle me racontait en attendant votre arrivée, c'est peu probable, » fit observer le comte, qui depuis le commencement de cette scène semblait posséder le sang-froid d'un juge d'instruction.

Et pendant qu'il s'exprimait ainsi, Alice avait pris les mains d'Emma, les couvrait de larmes et de baisers et disait d'une voix douce et suppliante plus cruelle peut-être pour la pauvre comtesse que la voix sévère de son mari :

« Ce secret, madame, quelque triste qu'il soit, n'hésitez pas à me. le dire. Il faut que je sache à quoi je puis prétendre durant ma vie. Je ne suis plus une enfant.... je raisonne, je souffre, j'aime ! J'ai le droit d'essayer d'être heureuse comme les autres jeunes filles; ou s'il m'est prouvé que je ne serai jamais heureuse, j'ai le droit de mourir! »

A ces mots, Emma, oubliant son mari qui la regardait, et le danger qui la menaçait, jeta ses bras autour du cou d'Alice et s'écria :

« Mourir! mourir! je ne le veux pas ! »

M. de Proissy s'avança vers la comtesse, arracha - Alice de ses bras et dit d'une voix dont il serait impossible de rendre l'accent :

LA COMTESSE EMMA

« Prenez donc garde, madame, vos gens ne doivent pas vous voir! »

Et le comte montrait la porte du fond, à laquelle venait de paraître un domestique chargé de prévenir la comtesse que Mme Aubry demandait à lui parler. En effet, quelque temps après la conversation un peu vive qu'elle avait eue avec Alice, Mme Aubry, ne voyant plus sa pupille, s'était émue de son absence et l'avait cherchée au jardin et dans la maison. Ne la trouvant nulle part, elle comprit aussitôt qu'il avait pu venir à l'esprit de la jeune fille de se rendre chez la comtesse, et elle s'était empressée d'accourir. Malheureusement il était trop tard.

Le comte, affectant un calme qu'il était loin de ressentir et s'adressant au domestique qui attendait, lui avait ordonné de conduire la jeune fille vers Mme Aubry et de dire à celte dernière que Mme de Froissy allait se rendre auprès d'elle. Puis, lorsque la porte se fut refermée, il s'avança vers ?a femme qui s'était levée, lui fit signe de s'asseoir, et s'asseyant lui-même en face d'elle :

« Maintenant, veuillez parler, » lui dit-il.

« Que désirez-vous savoir? dit Emma, dont la voix était affaiblie par tant d'émotions.

— Je désire connaître la vérité, quelque pénible qu'elle puisse êlre, répliqua M. de Froissy, et j'exige que vous me la disiez. »

Par un geste la comtesse fit comprendre à son mari qu'elle était prête à répondre.

« Quelle est l'origine de l'intérêt que vous portez à Mlle Alice? » demanda le comte.

Emma répondit qu'elle connaissait Mme Aubry depuis son enfance et qu'elle s'était surprise peu à peu à aimer l'enfant que cette dame avait adoptée.

Mais les confidences de la jeune fille avaient renseigné M. de Froissy sur ce point ; il fit observer à sa femme que c'était elle qui avait confié Alice à

LA COMTESSE EMMA

Mme Aubry et la pria d'un ton ironique de trouver autre chose à lui répondre.

■ J'ai été l'amie de la mère d'Alice, dit alors Emma; en mourant elle m'a confié son enfant et m'a fait jurer de veiller sur elle. »

Alors le comte, à qui cette résistance désespérée inspirait plus vivement encore le désir de savoir la vérité, demanda à quelle époque remontait cette liaison dont on l'entretenait pour la première fois. Emma répondit que c'était aux quelques années écoulées après son mariage.

* Pendant les deux années qu'a duré mon absence, n'est-ce pas? » dit AL de Froissy.

La comtesse comprit que son mari ne doutait plus, que la /partie était perdue, elle courba la tète.

«Et quel est le nom de cette amie ? reprit le comte.

— Son nom? dit-elle d'une voix éteinte.

— Oui, son nom?

— Que vous fait ce nom?

— Rien, peut-être, mais je désire le savoir.

— Je ne puis pas le dire.

— Si, vous le pouvez. Répondez.... je le veux! »

Cette colère qui couvait en Lui depuis si longtemps éclatait enfin; il était aussi pâle que la comtesse, ses dents s'entrechoquaient, et ses mains crispées menaçaient à tout instant de briser le dossier d'une chaise sur laquelle il s'appuyait,

LA COMTESSE EMMA

Emma épouvantée ne put s'empêcher de s'écrier: « Mais je ne vous reconnais plus! vous si calme d'ordinaire, si maître de vous !

— Je vous l'ai dit, répliqua-t-il, je veux savoir la vérité, et si vous ne répondez pas, ici, devant Mlle Alice, je formule nettement les soupçons que j'ai conçus. »

Et pour donner plus de poids à ses paroles, il fit un pas vers la porte, comme s'il allait chercher la jeune fille.

Emma s'élança vers lui en s'écriant :

« Oh ! vous ne ferez pas cela, monsieur !

— Ètes-vous disposée à me dire ce nom? demanda M. de Froissy en se retournant.

— Mais....

— Le nom de cette femme, de cette mère?

— Oh! qu'exigez-vous?

— Vous refusez, dit-il, et il fit encore un pas vers la porte.

— Monsieur I monsieur ! criait Emma en joignant les mains.

— Parlez.

— Gela m'est impossible.

— Alors.... et il mit la main sur le bouton de la porte.

— Eh bien, cette femme.... celte mère, c'est.... moi !■...» s'écria la malheureuse femme ; el accablée

de honte et de douleur elle tomba aux pieds de son mari.

Le comte respira enfin : il avait appris ce qu'il voulait savoir. Cette victoire lui coûtait cher, mais il était victorieux. Il regarda un instant encore la comtesse avec le même regard irrité, puis comme par enchantement sa colère tomba tout à coup, son visage n'exprima plus qu'une mortelle tristesse; et cet homme qui avait vécu quarante ans, cet homme qui dans le monde passait pour être si froid, cet homme se mit à fondre en larmes comme un enfant.

Emma près de lui pleurait aussi ; à travers ses sanglots on pouvait distinguer des phrases comme celles-ci : « J'avais dix-sept ans.... j'étais seule à Paris... sans appui... sans défenseur... Je suis bien coupable, je le sais; ma faute est immense... mais n'est-elle pas digne de pardon? je l'ai si longtemps expiée! »

Il entendit ces derniers mots, et s'écria d'une voix où la colère reparut un instant:

« Vous avez expié votre faute, dites-vous ? Comment? de quelle façon? Vous faites élever votre fille, vous allez la voir tous les jours; vous goûtez tranquillement le bonheur d'être mère, et vous prétendez avoir expié votre faute?

— Le bonheur d'êlre mère, dit doucement

LA COMTESSE EMMA. 89

Emma, j'ai connu ce bonheur... moi?.. Être mère, mais c'est tenir sa fille dans ses bras, quand elle est toute petite ; et, plus tard, quand elle est grande, c'est se promener fièrement avec elle; c'est jouir de sa beauté, de son esprit, de ses triomphes ; c'est écouter les battements de son cœur, la voir rougir, la voir pâlir tour à tour, obtenir enfin l'aveu de son premier amour ! Être mère, c'est pouvoir s'écrier devant tous avec orgueil : c'est mon sang! c'est ma vie! c'est ma fille! Ai-je jamais goûté ces bonheurs-là?

— Le méritiez- vous? lui dit son mari.

— Non, reprit-elle. Aussi je me cachais pour aller la voir; j'attendais qu'elle fût endormie pour l'embrasser. Vous parlez de mes joies..,. Ah ! monsieur, vous ne saurez jamais tout ce que j'ai souffert. »

Le comte releva la tête.

« Vous avez souffert! s'écria-t-il encore avec indignation ; vous osez dire que vous avez souffert! Et depuis dix-sept ans que vous avez trahi vos devoirs, vous êtes entourée de tous les respects qu'on accorde aux honnêtes femmes; vous avez l'affection de vos proches, les soins, l'amour de votre mari. »

Elle jeta sur lui un regard où se peignait une douleur profonde, mais une tendresse infinie, et

90 LA COMTESSE EMMA

elle lui dit d'une voix dont rien ne pourrait rendre la tristesse et la douceur :

« Cet amour dont vous parlez, cet amour qui était ma plus grande joie, fut aussi mon plus grand martyre. Lorsque vous êtes revenu de vos lointains voyages, j'ai pu vous connaître, vous apprécier, admirer tout ce qu'il y avait en vous de noble, de fier, de chevaleresque ! Alors mon cœur, que je n'avais pas encore senti battre, s'est élancé vers vous, et, quelque étrange que cela vous paraisse, vous êtes mon premier, mon unique amour î

— Ah ! taisez-vous ! taisez-vous ! s'écria le comte.

— Non, laissez- moi parler, répéta-t-elle en Rapprochant de lui. C'est la première fois depuis quinze ans que je puis vous ouvrir mon cœur! Vous me reprochiez ma froideur! Mais cette froideur était ma torture, mon châtiment! Vous aimer!... et me sentir indigne de vous! Vous aimer et ne pouvoir vous l'avouer ! Comprenez-vous, maintenant, tout ce que j'ai dû souffrir ! Aujourd'hui, vous savez tout; faites de moi ce que vous voudrez, tuez-moi; peu m'importe! Ce mot qui sans cesse me montait du cœur aux lèvres, ce mot qui m'étouffait.... je ne mourrai pas sans vous l'avoir dit : je vous aime ! je vous aime ! »

Et elle tomba aux genoux de son mari.

Il la regarda un instant avec compassion; on

LA COMTESSE EMMA

eût même pu voir dans ses yeux un dernier éclair de tendresse pour elle; il l'avait tant aimée! Mais le coup qui venait de le frapper l'avait mortellement blessé ; il souffrait si cruellement dans son orgueil, dans son amour; il avait si brusquement perdu ses chères croyances; l'idole qu'il avait placée si haut venait de s'écrouler avec un tel fracas, qu'il n'y avait plus dès lors place dans son cœur que pour un seul sentiment : le dégoût de la vie.

« Adieu, lui dit-il sans colère, sans aigreur, sans tendresse, d'un ton presque indifférent, je vais rejoindre Lysis, qui vient de rentrer à l'hôtel. »

Emma, au milieu de toutes ces émotions, avait oublié le duel qui devait avoir lieu ; les dernières paroles de M. de Froissy le lui rappelèrent.

« Mais vous ne vous battrez plus ! s'écria- 1- elle en se relevant.

— Au contraire, répliqua le comte, car l'existence m'est devenue bien odieuse !

— Mais vous avez la preuve que M. de Rives ne vous a pas offensé !

— Je l'ai offensé, moi; je lui dois une réparation.

— Cependant.... »

Il l'interrompit et lui dit avec calme :

« Rassurez- vous au sujet de votre tille; M. de

LA COMTESSE EMMA

Rives, qu'elle aime, ne courra aucun danger; je vous en fais le serment, et je n'ai jamais manqué à la foi jurée.

— Mais c'est alors un suicide 1 s'écria-t-elle ; vous voulez vous faire tuer par votre adversaire.

— Quand cela serait ? dit-il simplement. Pourquoi et pour qui vivrais- je? » .

Puis, comme si rien ne s'était passé entre eux, il la salua et se dirigea vers la porte.

Mais elle courut à lui et voulut l'empêcher de sortir.

Il la regarda sévèrement et lui dit d'une voix ferme :

« Piestez ! Je le veux. »

Elle n'osa pas résister et lui livra passage. Alors il sortit sans se retourner et ferma la porte derrière lui, tandis qu'Emma tombait évanouie.

Deux heures après cette triste scène, la comtesse, qui avait repris connaissance grâce aux soins affectueux de Mme Aubry et d'Alice, attendait dans sa chambre qu'on lui apprît l'issue du duel qu'elle n'avait pu empêcher.

Durant cette attente mortelle, la fièvre s'était emparée d'elle; quoiqu'on fût en été et à l'heure la plus chaude de la journée, tous ses membres frissonnaient; son teint avait perdu son éclat, et ses yeux, qui n'avaient plus de larmes, étaient fixement dirigés vers la croisée située en face de la porte d'entrée de l'hôtel : c'était par là que devait revenir M. de Froissy.

Mais comment reviendrait- il ? Serait-il seulement blessé, ou mourant, ou mort? Les dernières

LA COMTESSE EMMA

paroles de son mari ne lui permettaient de s'arrêter qu'à Tune de ces cruelles suppositions.

Mme Aubry et Alice n'avaient pas voulu abandonner la comtesse dans l'état de prostration où elle se trouvait, et Emma n'avait eu ni la force ni la volonté de les renvoyer. Du reste, en face de certains malheurs implacables, ne perd-on pas le sentiment de toutes convenances sociales? Avaitelle bien conscience de ce qui se passait autour d'elle? Aurait-elle pu reconnaître les personnes qui l'entouraient? Non; toutes ses pensées s'étaient concentrées en une seule : « Il meurt en ce moment à cause de moi !» et de toutes ses facultés, elle n'en avait conservé que deux : celle de percevoir tous les bruits venant du dehors et de regarder ce qui se passait en face d'elle, dans la cour.

Tout à coup elle vit le Suisse sortir précipitamment de sa loge et ouvrir à deux battants la porte cochère ; la voiture du comte pénétra dans la cour et s'arrêta devant le perron. Emma s'élança vers la croisée, l'ouvrit et regarda; mais la marquise placée sous ses croisées l'empêchait de distinguer ce qui se passait au-dessous d'elle. Alors elle sortit de sa chambre, courut vers l'escalier, et, apercevant Lysis qui venait à sa rencontre :

« Seul! Vous êtes seul!... s'écria- t-elle. Il est mort !

LA COMTESSE EMMA

— Non, ma cousine, non.... dit Lysis. On le transporte dans sa chambre.

— Vous me trompez.... Il est mort!

— Sur l'honneur, il n'est que blessé, répliqua Lysis.

— Mortellement? lit-elle en le regardant. Ah! vous ne répondez pas !

— Venez, ma cousine, venez, dit Lysis, qui voulut lui prendre les bras, rentrez chez vous ! »

Mais elle le repoussa en décriant :

« Non, je veux le voir ! je veux le voir ! » Et elle courut précipitamment vers la pièce où, comme Lysis l'avait dit, on transportait en ce moment M. de Proissy.

Il paraissait évanoui : son visage avait la pâleur d'un cadavre, ses yeux étaient fermés, et sous son gilet, qu'on avait ouvert, on pouvait distinguer de larges gouttes de sang. Plusieurs domestiques, à qui un chirurgien donnait des ordres, le placèrent dans cet état sur son lit.

Quant à la comtesse, depuis qu'elle était entrée dans la chambre et qu'elle avait vu son mari, on ne l'entendait plus. Elle s'était jetée sur un canapé dans le coin le plus obscur de l'appartement, et, la tête perdue sous les coussins, elle essayait de se faire sourde et aveugle pour échapper au terrible spectacle qui l'épouvantait.

LA COMTESSE EMMA

Le chirurgien, debout près du comte, lui prodiguait tous les soins nécessaires, et Lysis, qui semblait, durant cette triste journée, avoir oublié ses habitudes de paresse, penché sur le lit, ne perdait pas de vue le blessé.

Tout à coup il poussa un cri de joie : M. de Froissy venait de faire un mouvement.

A ce cri, la comtesse se redressa et regarda dans la direction du lit : les traits crispés du comte exprimaient une douleur aiguë ; il semblait faire des efforts inouïs pour voir ce qui se passait autour de lui; enfin il y parvint, et, son énergie dominant ses souffrances, il se souleva un peu, et, s'adressant à Lysis, qui lui avait pris la main :

« Ma femme ! dit-il d'une voix brève.

— Prenez garde, monsieur le comte! » fit le docteur en s'avançant.

Mais le blessé ne l'entendit pas, ou feignit de ne pas l'entendre.

« Ma femme!... reprit-il, je veux voir ma femme! »

Et pendant qu'Emma se levait et venait se placer en silence devant lui, il fit signe à Lysis d'approcher et lui dit quelques mots à voix basse.

« C'est bien, répliqua Lysis, je vais faire ce que tu désires. »

Alors, le comte pria le médecin de le laisser

LA COMTESSE EMMA

seul avec sa femme; et comme celui-ci hésitait à s'éloigner :

« Rassurez-vous, docteur, lui dit-il, j'aurai la force, j'ai la volonté! »

Le médecin crut devoir obéir; il fit comprendre à la comtesse qu'il resterait dans la pièce voisine, prêt à accourir en cas d'accident, et il s'éloigna, suivi de Lysis et des serviteurs qui avaient pris part à cette scène.

Quand la porte se fut refermée, le comte, pendant un instant, regarda sa femme en silence ; puis il lui dit :

« Je désire vous parler, veuillez vous approcher, car ma voix est bien faible. »

Et comme elle obéissait machinalement et qu'elle s'avançait en chancelant :

« Qu'avez-vous? lui demanda-t-il. Est-ce que vous avez peur?.,. Cependant, quand on a frappé un homme au cœur, on doit avoir le courage de le voir mourir. »

Elle ne répondit pas et continua de le regarder avec fixité.

« Quoi! vous ne pleurez pas, reprit-il, pas une larme dans vos yeux, quand votre mari se meurt ! De grâce, une larme!... pas pour moi, je n'en ai que faire.... mais pour tous ces gens qui vont revenir et qui s'étonneront que je ne sois pas plus regretté.

98 LA COMTESSE EMMA

— Je ne peux pas pleurer, monsieur, dit-elle simplement. Je ne peux pas pleurer, répéta-t-elle.

— Vraiment!... moi qui croyais que toutes les femmes savaient pleurer comme elles savent tromper.

— Pardon, monsieur, pardon ! cria-t-elle en tombant à genoux au chevet du lit. »

Alors il la contempla encore un instant; puis, faisant un suprême effort pour parler, car la respiration commençait à lui manquer :

« Écoutez-moi, lui dit-il. J'ai tout sacrifié durant ma vie à ce que j'appelais mon honneur, l'honneur de ma maison, l'honneur de mon nom ! Je ne veux pas qu'après ma mort ce nom soit un objet de risée.... Le monde s'occupe d'un duel qui se termine aussi tragiquement que celui-ci.... Ah! J'étouffe.... j'étouffe!... N'appelez pas.... n'appelez pas.... Donnez-moi de l'air.... de l'air... »

La malheureuse femme s'élança vers la croisée et l'ouvrit. Un air vivifiant pénétra dans la chambre, et les rayons d'un magnifique soleil couchant vinrent se jouer sur le lit du comte; en même temps les parfums du jardin montèrent jusqu'à lui, et, sur les tilleuls voisins, les oiseaux se mirent à chanter. La nature était en fête; au dehors, tout était joie; au dedans, la mort approchait.

LA COMTESSE EMMA

Emma était revenue s'agenouiller près de son mari. Il continua à parler d'une voix affaiblie :

« J'étais, lui disait-il, le seul obstacle entre votre fille et vous; quand l'obstacle aura disparu, vous vivrez avec elle, près d'elle.... On se demandera d'où vient cette affection subite, après ma mort, pour une personne inconnue, et on devinera la vérité.... Je ne le veux pas ! je ne le veux pas ! »

Il avait prononcé ces derniers mots avec énergie; il continua plus doucement, en se penchant encore davantage sur Emma :

« Une pensée subite m'est venue à l'esprit.... Oui, c'est le seul moyen de laisser mon honneur intact après moi.... Dites-moi, Mme Aubry est-elle la seule personne qui sache votre secret? »

La comtesse répondit affirmativement.

« Êtes-vous sûre de son dévouement, de sa discrétion?

— J'en suis sûre, murmura- t-elle.

— Maintenant, dit le comte, il faut que vous me fassiez le serment d'approuver ce que je vais dire tout à l'heure devant témoins.... et de ne jamais le démentir,

— Je vous le promets, répondit Emma d'une voix mourante.

— Jurez, il faut que vous juriez.... sur la vie de

votre fille. » Et le blessé parvint à se soulever en s'appuyant sur un bras.

Emma leva les yeux sur son mari, et dit avec fermeté :

« Je le jure.

— Priez les personnes qui étaient ici d'entrer, continua le comte, et faites venir Mme Aubry et Mlle Alice.

— Quoi ! » s'écria-t-elle avec terreur.

Mais il étendit le bras du côté de la porte, et elle n'osa pas résister à Tordre qu'il venait de lui donner. Alors on vit entrer dans la chambre le médecin d'abord, qui courut au malade, puis Lysis, escortant un jeune homme d'environ trente ans, à la physionomie agréable, mais dont le visage trahissait en ce moment l'émotion qu'il éprouvait à se trouver vis-à-vis du blessé. C'était Marcel de Rives, cause première, mais cause involontaire du drame qui s'était déroulé depuis la veille. M. de Froissy, lorsqu'il avait parlé bas à Lysis, l'avait prié d'aller chercher son adversaire, et celui-ci avait jugé devoir se rendre à l'appel que lui faisait un mourant. Il ne croyait pas, du reste, l'état du comte aussi désespéré qu'il l'était en réalité.

Dès que le comte aperçut M. de Rives, il lui fit signe d'approcher. Le jeune homme obéit, et, ar-

LA COMTESSE EMMA

rivé au chevet du blessé, il s'écria avec des larmes dans la voix :

« Oh! monsieur, croyez.... que je donnerais ma vie pour que cet affreux malheur.... »

M. de Froissy l'interrompit en lui disant : « Vous n'avez pas de reproches à vous adresser. C'est moi qui suis allé maladroitement me précipiter au-devant de votre épée. Je le proclame devant tous: \ç>us vous êtes généreusement conduit.

— Je me demande en vain, depuis hier, répliqua Marcel, quels sont les motifs qui vous ont fait me chercher querelle. Je vous supplie de me les dire pour que je me disculpe.

— Quoi! vraiment, vous ignorez! fit le comte, qui retrouva assez de force pour jouer jusqu'au bout la lugubre comédie qu'il avait imaginée. Eh bien! continua-t-il en s'adressant toujours à M. de Rives, relournez-vous et vous allez tout comprendre ! »

Marcel obéit et poussa un cri de surprise en apercevant Alice accompagnée de Mme Aubry et d'Emma.

« Comment, s'écria-t-il, vous connaissez mademoiselle? »

Le blessé fit un effort pour respirer, et, s'adressant à tous les assistants, il dit d'une voix qu'il parvint à rendre ferme :

LA COMTESSE EMMA

« C'est ma fille ! »

Un silence, pendant lequel tout le monde se regarda avec étonnement, suivit ces paroles. Alice voulut s'élancer vers le blessé ; la comtesse la retint. M. de Proissy parlait de nouveau; mais cette fois la respiration lui manquait, et une sorte de sifflement aigu accompagnait chacune de ses paroles.

« Oui, c'est ma fille, disait-il, ma fille que par respect.... pour ma femme.... je faisais élever en secret.... loin du monde. »

Et s'adressant à Marcel:

« Vous comprenez maintenant, continua-t-il, que je n'ai pu maîtriser ma colère.... lorsque j'ai cru que vous pensiez à séduire cette enfant»... Si elle avait été ma fille légitime, je vous aurais dit : « Yous l'avez compromise, épousez-la. » Je ne pouvais pas tenir ce langage.... je n'ai pensé qu'à me venger. »

Tous écoutaient avec recueillement ces explications données par le com te ; personne ne pouvait avoir la pensée de douter de la parole d'un mourant. La comtesse et Mme Aubry, initiées seules au secret de la naissance d'Alice, comprenaient la vérité et admiraient ce qu'il y avait tout à la fois de grandeur et d'habileté dans la conduite du comte.

LA COMTESSE EMMA

Les yeux déjà voilés, il ajouta en se tournant vers sa femme :

« Je vous demande.... comme dernière grâce, de prendre.... lorsque je ne serai plus, ma fille près de vous et de lui servir de mère. »

Alors on n'entendit plus dans la chambre que le bruit de la respiration du mourant et les sanglots d'Emma, à qui Dieu accordait enfin la suprême faveur de pouvoir pleurer.

Puis on la vit se traîner jusqu'au lit du comte, et, penchée sur lui, elle murmura :

« Grâce, grâce, monsieur, ayez pitié!... »

Il jeta sur elle un dernier regard de bonté et presque d'amour, et, lui tendant une main déjà froide qu'elle couvrit de baisers :

« Le mari, répondit-il, ne devait voir que votre faute.... il s'est vengé. Le chrétien se souvient des torts qu'il a eus envers vous.... le chrétien vous pardonne. »

Quelques paroles inintelligibles expirèrent encore sur ses lèvres, puis ses yeux se fermèrent, et il mourut.

La comtesse Emma, après avoir vécu pendant plusieurs années dans une retraite absolue, est morte il y a six mois environ.

LA COMTESSE EMMA

On commence à parler dans le monde aristocratique du mariage de M. Marcel de Rives, attaché au cabinet du ministre des affaires étrangères, avec une orpheline d'une grande beauté, héritière de toute la fortune du comte et de la comtesse de Froissy-Blaru.

Lysis ayant trouvé l'existence parisienne trop.... accidentée, est retourné depuis longtemps aux colonies. Sa vie se passe dans un hamac ; il s'y repose, dit-il, de toutes les émotions et de toutes les fatigues qu'il a endurées durant son séjour en France.

Il paraît, du reste, avoir gardé de notre pays un mauvais souvenir, si on en juge d'après ces notes qu'il a consignées en style télégraphique, par paresse sans doute, sur son calepin de voyage :

« France, pays barbare! Courants d'air, rhumes de cerveau. Domestiques malappris. Jeunes filles compromises. Querelles au jeu. Duels à tout propos.... »

UN

Mme d'Aubray, dont le nom de demoiselle était Bonneville, sans aucune particule, avait épousé en 18.., M. d'Aubray, créé baron par l'empereur Napoléon Ier, en récompense d'importants services rendus au conseil d'État. Sa fortune, peu considérable au moment de son mariage, s'est augmentée depuis, grâce à des soins éclairés; et peut s'élever maintenant à une trentaine de mille francs de rente, dont une partie en terres situées dans la Normandie.

Mme d'Aubray n'a jamais beaucoup aimé le monde ; mais, jeune femme, elle y est allée pour plaire à son mari, fier de sa beauté et de son esprit; mère, elle continue à s'y rendre, dans l'intérêt de son fils. Ce fils est toute sa joie, toute

sa vie : c'est à cause de lui qu'elle a quitté, l'hiver dernier, son deuil de veuve ; c'est pour lui qu'elle a abandonné la paisible rue de Lille et qu'elle habite un coquet appartement de la Chausséed'Antin; c'est encore afin de lui plaire que, malgré un goût Irès-vif pour les promenades à pied, elle vient d'acheter un joli coupé, aux formes honnêtes mais élégantes.

« Que va donc faire au bois Mme d'Aubray? demandent les personnes de sa connaissance qui la voient monter les Champs-Elysées, vers les quatre heures de l'après-midi; a-t~elle oublié qu'on prêche en ce moment à Saint- Roch pour les pauvres? » Regardez ce jeune homme qui galope à la portière de sa voiture, et qu'elle ne perd pas des yeux, tremblante quand le cheval qu'il monte fait un écart, heureuse quand un promeneur s'arrête pour le considérer : c'est son fils ; et vous, qui la connaissez, vous comprendrez pourquoi elle a préféré aujourd'hui les plaisirs profanes aux œuvres pies.

C'est toujours pour ce fils bien-aimé que cette femme, si naturelle et de goûts si simples, vient tout à coup de se faire coquette dans ses vieux jours. L'autre soir, aux Italiens, nous l'avons surprise essayant de séduire un directeur des affaires étrangères que l'on dit influent ; la veille, dans un

bal officiel, elle souriait h un président de la cour des comptes, de ce joli sourire toujours jeune que vous lui connaissez. Seulement, cet amour exclusif lui donne parfois d'étranges distractions, et lu fait oublier son rôle de femme qui intrigue et qui veut plaire. Gomme un secrétaire d'ambassade lui adressait hier un compliment tout personnel :

« N'est-ce pas, monsieur, lui répondit-elle, qu'Octave ferait un excellent diplomate? »

Sa pensée était évidemment près de son fils, tandis que l'innocent secrétaire essayait d'être aimable.

Ne croyez pas cependant que cet amour maternel soit aveugle ou irréfléchi, que Mme d'Aubray se montre d'une faiblesse dangereuse pour son fils et qu'elle cède à tous ses caprices. Au contraire, grâce au tact dont elle est douée, elle a toujours remarqué les défauts d'Octave et les a combattus, mais doucement et sans secousses, en sœur aînée qui conseille plutôt qu'en mère qui fait de la morale. De bonne heure, elle s'est attachée à raisonner avec son fils, à lui expliquer le pourquoi de toutes choses ; au lieu d'ordonner, elle a persuadé, et Octave a obéi aux inspirations de sa mère, lorsqu'il croyait n'obéir qu'à ses désirs et à sa volonté. Sous cette habile direction, Octave est devenu un jeune homme fort séduisant : spirituel

sans recherche, brave sans forfanterie; il sait parler à une femme du monde et tenir sa place dans une réunion de jeunes gens; il aime le plaisir et s'y livre quand l'occasion se présente ; mais, comme il aime encore plus sa mère, il accourt bientôt à elle et lui avoue ses plus gros péchés dans un langage qui leur est propre et qu'ils ont inventé, le fils pour parler de toutes choses sans blesser la modestie de sa mère, la mère pour écouter les confidences de son fils, sans avoir à rougir. Grâce à ces confessions, Mme d'Aubray voit le danger et peut le prévenir ; c'est ainsi qu'elle a corrigé Octave d'un trop vif penchant au jeu. Pour atteindre ce but, elle n'a pas essayé de le priver d'argent, suivant l'usage de quelques familles; elle l'a emmené passer un hiver en Italie, et lui a fait rompre, de sages conseils aidant, avec un goût qui menaçait de devenir une habitude.

C'est aussi à sa mère qu'Octave doit de n'avoir pas éternisé sa première liaison de jeune homme. Mme d'Aubray, oubliant, dans l'intérêt de son fils, certaines susceptibilités qui auraient effrayé d'autres mères, a, peu à peu, en usant de ménagements et de ruses, discrédité dans l'esprit d'Octavé une femme qui ne méritait pas d'inspirer un sérieux attachement.

Je ne prétends point que ces remèdes héroïques

soient à la portée de toutes les mères : j'ai seulement désiré montrer la sollicitude maternelle de Mme d'Aubray, afin de vous disposer à l'indulgence s'il arrivait que, dans la suite, sa conduite vous parût mériter quelque blâme.

Plusieurs amis avec qui Octave devait dîner certain jour de l'hiver dernier, manquèrent pour différents motifs au rendez- vous convenu. Il se trouva donc, vers les sept heures, à jeun sur les boulevards, n'ayant plus d'autre ressource, vu l'heure avancée, que de dîner seul; il s'y décida, et bientôt, assis dans le restaurant qu'il avait choisi, il s'empressa d'observer les personnes qui l'environnaient. Une de ses voisines, séparée de lui par une table inoccupée, fixa d'abord son attention. Une taille jeune et svelte, des épaules d'une rondeur exquise, et, sur un cou blanc et disflhgué, une joyeuse mèche de cheveux blonds s'échappant d'un frais chapeau, ne pouvaient manquer d'exciter la curiosité d'un Parisien désœuvré, comme l'était Octave, Aussi s'empressa-

t-il d'avancer la tête pour entrevoir l'inconnue, au moins de profil ; mais elle lui tournait le dos, et un élégant manteau de velours appendu à une patère s'interposait entre le profil et lui. Il regarda en face, espérant y trouver une glace où se réfléchiraient les traits de la jolie blonde; il l'avait déjà baptisée ainsi, blonde d'après ses remarques, jolie suivant ses désirs et ses convictions. Malheureusement, l'inconnue avait un compagnon d'une cinquantaine d'années, qui masquait obstinément la glace.

Quel parti prendre? Octave appela le garçon de sa voix la plus mélodieuse ; celui-ci accourut : mais la tête de la jolie blonde ne donna aucune marque d'intérêt.

« Que servirai -je à monsieur? demanda le garçon; et, tandis qu'Octave réfléchissait, il vint adresser une question semblable à la table voisine.

— De la truite! » répondit résolûment l'inconnue sans consulter son compagnon, qui se contenta de s'incliner en signe d'assentiment.

Une idée subite sembla frapper Octave.

« Garçon, s'écria-t-il à son tour, servez-moi de la truite.

— Monsieur ne prend pas de potage ?

— Apparemment.

— A quelle sauce monsieur niangera-t-il son poisson?

— A la sauce aux câpres. »

Le garçon fit la même question à l'autre table.

« A la sauce.... à la sauce.,.. » L'inconnue cherchait évidemment quelque chose de surnaturel, qui ne ressemblât en rien à la sauce aux câpres ; mais n'ayant rien trouvé : « A la sauce.... à l'huile, » finit-elle par répondre.

D'Aubray rappela le garçon.

« Décidément, lui dit-il, ne commandez pas de sauce aux câpres, je prendrai simplement une sauce à l'huile. »

Un petit ricanement, plein de fraîcheur et de jeunesse, retentit à l'autre table; mais on persista à ne point se retourner. Octave, profondément découragé, regarda la truite qu'on venait de lui apporter, et se souvint qu'il n'aimait pas ce poisson. 11 lui sembla juste alors de ne point sacrifier plus longtemps au goût de sa voisine et de la devancer dans le choix des plats suivants, afin de n'être point tenté de l'imiter; aussi s'empressat-il de commander des côtelettes de chevreuil. Quel fut son étonnement quand il entendit, deux minutes après, l'inconnue demander à son tour un mets semblable. Il en fut ainsi de tous les autres plats,

« Elle se moque de moi, pensa Octave, ou elle ne fait pas attention à moi, et se trouve par hasard aimer le chevreuil et ses côtelettes ; ou bien encore c'est une personne d'un esprit original, à qui les plaisanteries ne déplaisent pas. »

Et, comme on persistait à garder l'anonyme, il essaya, en désespoir de cause, de se faire une opinion sur sa voisine, grâce aux données tant morales que physiques qu'il avait pu recueillir.

« Cette petite mèche de cheveux, se disait-il, qui s'échappe follement de son chapeau^ est si blonde, son cou est si jeune, sa taille si fine, il y a tant de distinction dans ce que je puis apercevoir de sa personne ; son compagnon de table a tellement l'air d'un bon père de famille en partie de plaisir avec une enfant adorée, que je suis fort tenté de croire mon inconnue une très-charmante jeune fille. Mais le ton résolu dont elle parle au garçon, ce soin exagéré qu'elle met à ne pas se retourner, la plaisanterie qu'elle s'est permise en réponse aux miennes, semble être plutôt d'une femme mariée que d'une jeune fille. »

Il en était là de ses réflexions, lorsque l'inconnue se leva et consentit à se retourner.

« Décidément, c'est une jeune fille ! » s'écria Octave en admirant un front de dix-huit ans et

des lèvres fraîches et roses, entre lesquelles brillaient de petites dents moqueuses.

Mais elle fit quelques pas, et il crut remarquer tant d'assurance dans sa démarche, que tous ses doutes lui revinrent.

« Elle pourrait bien être mariée, » s'avoua-t-il.

Pendant que son esprit flottait irrésolu, il tentait de vains efforts pour mettre son paletot, persistant toujours, malgré les soins éclairés du garçon, à vouloir faire entrer les deux bras dans la même manche ; heureusement que l'inconnue, seule cause de ce mouvement désordonné, se dirigea vers la porte. Octave fit alors un suprême effort, revêtit imparfaitement l'indocile paletot et sortit en courant; mais ses voisins de table montèrent dans une voiture qui les attendait et disparurent dans la direction des théâtres, sans qu'il pût les suivre.

Est-ce une jeune fille ou une femme mariée? Tel est le problème qu'Octave, pour distraire sa solitude, s'attacha à vouloir résoudre. Il ne put y parvenir, et rentra chez sa mère pour lui conter ses aventures de la soirée.

« Mon cher fils, tu es un grand fou! lui dit en riant Mme d'Aubray; au lieu de mal dîner à cinq pas d'une inconnue qui te tournait le dos, tu aurais mieux fait, puisque tes amis avaient

manqué à leur rendez-vous, de venir me surprendre à table, où je ne me suis mise que trèstard, à ton intention. Enfin! tu dis t'être amusé : c'est quelque chose; et être amoureux : c'est beaucoup! Adieu, il est temps de nous quitter; je te conseille, si tu veux dormir, de renoncer, pour ce soir, à résoudre le problème de la jeune fille ou de la femme mariée. »

Un mois environ après ce dîner en partie double, Octave avait à peu près oublié sa blonde inconnue, lorsqu'il la rencontra, en soirée, dans une maison où Ton venait de le présenter. Elle était assise; au moment de l'arrivée d'Octave, à l'extrémité du salon, dans un coin un peu abandonné, qu'elle paraissait avoir choisi pour être éloignée des autres danseuses. Exagérant une mode déjà exagérée, elle portait une robe qui occupait plusieurs places; elle tenait à la main un éventail d'un très-grand prix, et l'on apercevait son joli visage, encadré dans une sorte d'é~ charpe de gaze roulée artistement autour de la tête, du cou et des épaules : mode qu'elle a créée et que beaucoup de blondes ont suivie depuis, pour se donner un certain air vaporeux qui ne

leur messied pas. Plusieurs jeunes gens, afin d'occuper leurs loisirs entre une valse et un quadrille, faisaient cercle autour du canapé où elle semblait trôner; elle était fort à Taise au milieu de cette petite cour, répondait à chacun sans le moindre embarras, et riait un peu trop bruyamment, avec ou sans motif.

Lorsqu'il eut fait ces remarques, Octave, ne doutant pas qu'une personne aussi entourée dans un bal ne fût une excellente danseuse, se décida à l'aller inviter ; il obtint le second quadrille. En attendant que le moment fût arrivé de lui rappeler cette promesse, Octave alla s'asseoir près de Mme Macé et de sa fille, qu'il rencontrait quelquefois en visite chez sa mère.

« Il paraît, lui dit-on, que l'incomparable Sextilie vous a séduit à première vue, puisque, pour lui parler, vous avez négligé, jusqu'à présent, de venir à nous.

— Pardonnez-moi, je ne vous avais pas aperçues.

— Vos yeux ont bien su la trouver ; il est vrai qu'elle se met en évidence, observa Mme Macé.

— Et qu'elle parle haut, ajouta sa fille.

— Ainsi, vous appelez ma danseuse...?

— Sextilie de Martrais.

— Mademoiselle ou madame? demanda Octave.

— Oh ! ceci ressemble à une épigramme!

— Nullement; je désire simplement m'instruire.

— C'est une demoiselle, ne vous y trompez plus. A voir l'empressement que vous avez mis à vous approcher d'elle, ce qui n'est pas chose facile, je pensais que vous la connaissiez mieux.

— Je ne la connais aucunement.

— Tout s'explique ; sa beauté vous a tout de suite frappé, et vous avez voulu lui rendre hommage; le fait est que tout le monde trouve Sextilie charmante, mais on pense généralement qu'elle est un peu trop maniérée. N'êtes-vous pas de cet avis?

— Je n'ai pas remarqué ce défaut.

— Décidément vous êtes déjà amoureux; je ne vous en fais pas un reproche, vous pourriez plus mal placer vos affections ; Sextilie est un excellent parti, et, s'il vous arrivait jamais de songer sérieusement à elle, n'oubliez pas que je connais les dames de Martrais. »

Octave, qui trouvait ces offres de service tant soit peu prématurées, voulut interrompre Mme Macé; elle ne lui permit pas.

« La mère de cette aimable personne, continua-t-elle, est la grande femme singulièrement coiffée que vous voyez assise à une table de whist;

elle est aussi.... évaporée que sa fille, lui laisse faire toutes ses volontés et approuve ses plus grandes bizarreries. Quant au père, c'est le dévoué serviteur de ces dames; il obéit aveuglément à leurs ordres, à leurs moindres caprices ; on ne lui a jamais permis d'avoir une opinion ou de manifester un désir: le soir, il les conduit dans le monde ou au théâtre; le matin, il règle les mémoires de leurs fournisseurs : voilà ses fonctions. A propos de fournisseurs, je ne vous cache pas qu'il faut avoir au moins le double de la fortune de Mlle de Martrais pour songer raisonnablement à l'épouser; elle est habituée à ne se rien refuser; on assure qu'elle dépense cinq ou six cents francs par mois pour sa toilette. Regardez les broderies de sa robe ; n'est-ce pas ridicule à une jeune fille de dix-huit ans d'afficher un tel luxe? Heureusement que vous êtes fils unique et que Mme d'Aubray fera les plus grands sacrifices pour votre bonheur. »

Octave essaya une seconde fois de placer une observation, mais Mme Macé continua :

« Vous le voyez, avec une mère aussi faible et un père aussi nul que Mme et M. de Martrais, vous n'avez à vous préoccuper que de plaire à Sextilie. Ma fille l'entendait justement dire hier qu'elle se marierait aussitôt qu'elle aurait trouvé

un jeune homme très-riche, très-spirituel, trèsbon valseur 7 montant bien à cheval, ne jouant pas du piano et ne conduisant jamais de cotillon; vous avez la plupart des qualités requises, peutêtre les avez-vous toutes : rien ne vous empêche de vous présenter.

— J'y réfléchirai, dit Octave en souriant ; mais souffrez que je vous quitte, j'entends les préludes du quadrille qu'elle m'a promis.

— Dépêchez-vous alors ; Sextilie n'attend pas ses danseurs; à défaut de votre bras, elle ne tarderait pas à prendre celui d'un de ces petits messieurs qui papillonnent sans cesse autour d'elle. Je dois vous prévenir, ajouta Mme Macé en se penchant vers Octave, que vous pouvez causer à peu près de toutes choses avec Mlle de Martrais. Elle a de l'esprit, elle sait tout entendre et a réponse à tout ; oh! ce n'est pas une jeune personne ordinaire ! Cependant, j'y pense, ne vous avancez pas trop, ne prenez pas d'engagements; votre mère trouverait peut-être que Sextilie n'est pas absolument la femme qu'il vous faut, qu'elle est dépensière, inconséquente, que ses manières laissent à désirer, qu'on s'occupe d'elle plus qu'il ne convient.

Mais Octave n'écoutait plus les conseils de la charitable Mme Macé : il était allé chercher sa

danseuse, et les deux jeunes gens, se préoccupant fort peu des figures du quadrille, mettaient à profit le (ête-à-tête qu'ils s'étaient ménagé.

« Il me semble, monsieur, disait Sextilie, après quelques paroles échangées, que je ne vous vois pas pour la première fois; n'étiez- vous pas au dernier bal de l'ambassade ottomane?

— Non, mademoiselle.

— Vous n'êtes pourtant jamais venu ici. Où donc vousai-je rencontré?

— Ne dînez-vous point quelquefois au restaurant? hasarda Octave.

— Oui, mon père m'y conduit quand nous devons aller au spectacle; mais je ne crois pas que nous nous y soyons trouvés ensemble.

— Pardon, mademoiselle; il y a un mois aujourd'hui, j'ai eu le plaisir de vous y voir : ce dîner est encore tellement présent à mon esprit, que je pourrais, si vous le désiriez, vous en dire le menu.

— Quel menu? celui de votre dîner ou celui du mien?

— Oh! qui parle de l'un parle de l'autre, » répliqua Octave.

Sextilie ne put s'empêcher de sourire; c'était avouer qu'elle se souvenait.

« C'est à nous de faire la figure, dit-elle; nous

sommes en retard, et notre vis-à-vis nous lance des regards foudroyants. »

Ils prirent part à la chaîne des dames avec ce peu d'abandon des gens pour qui la danse est un accessoire dans un quadrille. Aussi Octave se plaignait-il d'avoir à remplir cette formalité.

« Que c'est désolant, disait-il, de ne pouvoir causer un instant sans être dérangé !

— Monsieur, faisait observer Sextilie, vous êtes injuste envers le quadrille, c'est le dieu protecteur des personnes qui aiment à causer ; sans lui, que deviendraient-elles ?

— Aussi, je ne demande pas qu'on l'abolisse.

— Je vous remercie pour lui.

— Je propose simplement d'en supprimer les figures.

— Et de le remplacer par une promenade, comme on fait dans les danses dites polonaises, aux bals de la cour de Russie.

— Je supprimerais même la promenade ; au signal donné par l'orchestre, chaque cavalier offrirait le bras à sa danseuse, se placerait avec elle au milieu du salon, et soutiendrait la conversation la plus spirituelle au son de la musique.

— Sans faire le moindre mouvement?

— Oui, mademoiselle; cette idée ne vous sourit-elle pas.

— Je propose un amendement : le cavalier placerait au milieu du salon le fauteuil de sa danseuse, pour qu'elle pût danser, écouter, veux-je dire, plus à son aise le quadrille.

— J'approuve l'amendement, et je vote un second fauteuil pour le cavalier.

— Refusé! Vous êtes trop prodigue, monsieur.

— J'essaye , mademoiselle , de faire bien les choses; mais, comme notre proposition n'est pas encore adoptée et que j'entends certain air de connaissance, je vous quitte pour aller tourner autour de cette demoiselle qui s'avance vers nous.

— Adieu, monsieur! » dit Sextilie en voyant Octave partir tristement pour sa nouvelle expédition.

Ce ne fut pas la seule fois qu'ils dansèrent ensemble durant cette première soirée. On vit même Octave se glisser au milieu de la petite cour qui faisait cercle autour de la jolie blonde lorsqu'elle était assise; elle parut le distinguer parmi ses autres admirateurs, et eut pour lui des préférences qui ne tardèrent pas à être connues dans tous les coins du salon. Si bien qu'après le cotillon qu'ils eurent encore l'imprudence de causer ensemble,

les dames Macé, en se retirant, annonçaient à chacun qu'Octave aimait passionnément Mlle de Martrais, qui, de son côté, semblait avoir trouvé le prétendu rempli des perfections cherchées depuis si longtemps.

Ces bruits coururent, comme bien l'on pense, de salon en salon, et ne tardèrent pas à parvenir, considérablement augmentés, aux oreilles de Mme d'Aubray.

Elle ne s'en montra point très-alarmée ; elle connaissait son fils, et, s'il ne l'avait pas prévenue, c'est que le danger n'était pas menaçant.

« Octave, sais-tu qu'on te marie? lui dit-elle un jour en riant.

— Vraiment! et avec qui ?

— Avec Mlle Sextilie de Martrais. La connais-tu au moins?

— Je ne l'ai vue que deux fois : au restaurant et en soirée.

— Ah! c'est l'inconnue dont tu m'as parlé;

c'était donc décidément une jeune fille ! Prends garde, tu en paraissais très-épris.

— Je le suis encore davantage aujourd'hui, chère mère, car j'ai trouvé Mlle de Martrais aussi spirituelle que je l'avais trouvée jolie.

— Gela devient grave.

— Très-grave ! Quand tu es entrée, j'allais te trouver pour te dire que le cœur de ton fils ne t'appartenait plus exclusivement.

— Ce cœur-là m'a déjà fait une foule d'infidélités; j'en ai pris mon parti et je le prends encore, à condition que cette grande passion ne durera que ce qu'ont duré les autres.

— Je ne puis en répondre ; cette fois, j'aime d'une tout autre façon : c'est peut-être la vraie.

— As-tu souvent l'occasion de voir ton idole?

— Les personnes chez qui je l'ai rencontrée reçoivent tous les samedis.

— C'est beaucoup trop recevoir, » pensa Mme d'Àubray ; mais elle eut soin de ne pas manifester à Octave les craintes qu'elle ne pouvait s'empêcher de ressentir.

Dans sa conviction que les meilleurs raisonne-^ ments, loin de détruire l'amour, ne font que l'augmenter, elle n'eut garde aussi de combattre l'inclination naissante de son fils, et ne lui fit point part des renseignements qu'elle s'était

empressée de prendre sur le compte de Sextilie, auprès de personnes plus bienveillantes et plus désintéressées dans la question que Mme et Mlle Macé.

De tous ces renseignements, elle dut conclure que Mlle de Martrais avait un caractère emporté, un esprit léger, joint cependant à une volonté absolue, et un penchant immodéré pour le luxe; qu'enfin, sans qu'on eût rien de grave à lui reprocher, elle était accusée d'avoir dans le monde une attitude déplacée, d'être sujette à de trop fréquentes inconséquences, de manquer à peu près de toutes les qualités que l'on est heureux de rencontrer chez une jeune fille. Quelqu'un même, voulant peindre d'un trait le caractère de Sextilie, lui appliqua ce mot d'un homme d'esprit : « Elle ressemble à une jeune veuve consolée. »

Dès lors, convaincue qu'aucune mère prudente ne devait désirer le mariage de son fils avec Mlle de Martrais, Mme d'Aubi^y se promit d'étudier at- > tentivement, mais en secret, ce qu'elle appelait la # maladie de cœur d'Octave, pour lui porter quelque secours prompt et efficace, en cas de danger. C'est surtout à partir de cette époque qu'on la vit se métamorphoser en femme mondaine, courir de soirée en soirée, de théâtre en théâtre, toujours dans

la compagnie d'Octave, et essayer de diriger les pensées de son fils, sans qu'il y prît garde, vers des objets étrangers à ses amours.

Octave, qui, chose rare, avait le bon goût de trouver la société de sa mère préférable à toutes les autres, même à celle de ses amis, se prêta volontiers aux projets inavoués de Mme d'Aubray, et l'accompagna partout où elle voulut être conduite. Mais, quand arriva le samedi où il devait rencontrer Sextilie, il ne sut pas résister au désir de la revoir et il réclama sa liberté pour ce soir-là.

De son côté, la mère d'Octave, qui, d'après d'excellents calculs, prévoyait le danger dont elle était menacée, avait, dans le but de le conjurer, envoyé prendre à l'avance une loge au théâtre.

« Quoi ! tu me proposes de m'abandonner 1 dit-elle à Octave ; et ma loge, que va-t-elle devenir?

— Chère mère, vous vous fatiguez trop. Depuis plus de huit jours, vous if avez point passé une seule soirée chez vous; vous finirez par vous rendre malade.

— Tu as peut-être raison ; alors tu consens à te reposer aussi; tu dois être fatigué comme moi* puisque tu as partagé mes plaisirs.

— Moi, j'ai vingt-quatre ans.

UN CAS DE CONSCIENCE, t 133

— C'est-à-dire, interrompit en riant Mme d'Aubray, que je ne les ai pas! Quelle délicieuse illusion tu essayes de m'arracher ! J'jvais fini par me croire ton âge, tant je me sens forte et vaillante ; je t'assure que nous pouvons aller au spectacle ce soir, si ta sollicitude pour ma santé t'empêche seule de m'y accompagner.

— J'ai bien un autre petit motif, hasarda timidement Octave.

— Voyez- vous cela ! Un dîner de jeunes gens, je gage.

— Non pas; une soirée dans le monde.

— Voici un mot qui a l'air de dire beaucoup et qui ne dit plus rien. Le monde! Du quel parles-tu?

— Du seul; celui où l'on ne rencontre que des gens du monde.

— Et des jeunes filles, ajouta Mme d'Aubray.

— Oui, quelques-unes, à moitié étouffées dans i la*foule.

— Pourvu que par hasard il s'en trouve une seule, saine et sauve, dans le bal où tu désires aller, .cela te suffira.

— Ah ! s'écria Octave, tu m'as deviné, tu as bonne mémoire; alors, tu me donnes congé?

— Il le faut bien.

— Quoi, tu renonces à ta loge?

— Le moyen de faire autrement?

— Je puis te conduire au théâtre, et rester avec toi jusqu'à dix heures.

— Mais qui me reconduira ?

— Invite quelqu'une de tes amis à Raccompagner.

— Laquelle?

— Qui tu voudras : Mme de Chesne , par exemple.

— Elle est veuve, et n'a point par conséquent de cavalier à ses ordres, qui puisse te remplacer.

— Une veuve jeune, jolie et riche, fit observer Octave, sait toujours où trouver le bras dont elle a besoin.

— C'est une pierre, avoue-le, que tu lances dans le jardin de Mme de Chesne.

— Aucunement : je parle des veuves en général ; mon opinion est faite depuis longtemps sur celles qui, pouvant se remarier, continuent à pleurer leur premier mari.

— Et moi, ne suis-je pas veuve ?

— Non, tu n'es pas veuve, tu es mère ! » dit Octave en embrassant Mme d'Aubray.

Cette soirée se passa suivant le programme arrêté; Mme de Chesne, prévenue depuis le matin, vint, en compagnie d'un parent fort peu coin-

promettant, quoi qu'en eût dit Octave, prendre après le dîner Mme d'Aubray. Octave les suivit au théâtre et ne les quitta point pendant la première partie du spectacle; mais quand dix heures sonnèrent, il s'esquiva après force excuses, malgré les efforts de sa mère et de la jolie veuve, qui luttaient à l'envi d'amabilité pour le retenir.

« Où donc M. Octave court-il avec tant d'empressement? demanda Mme de Chesne.

— Hélas! soupira Mme d'Aubray, il croit courir àu plaisir, et il va peut-être se préparer bien des contrariétés et des chagrins !

— Serait-il amoureux ?

— Je commence à le craindre, puisqu'il vous quitte, vous sur qui sont dirigées les lorgnettes de toute la salle; voyez plutôt.

— Les verres des lorgnettes, répliqua Mme de Chesne, me prêtent assurément des charmes que je n'ai pas; je perds beaucoup à être vue de près : demandez à votre fils. »

Ces paroles furent dites d'un ton si singulier que Mme' d'Aubray se demanda si le dépit seul les avait dictées à sa compagne.

Pendant ce temps, Octave arrivait au bal, où il espérait rencontrer Mlle de Martrais; et, chose grave qui eût profondément alarmé Mme d'Au-

bray si elle l'eût apprise, il se sentit très-ému en s'approchant de sa blonde danseuse. Sextilie, assez expérimentée pour comprendre ce muet hommage, fit à Octave, pour le récompenser, un accueil des plus gracieux; peut-être aussi, pendant la semaine qui venait de s'écouler, avait-elle eu l'occasion de l'entendre louer, et trouvait-elle qu'il serait piquant de donner raison aux médisants qui s'étaient déjà plu à le marier avec elle. Quant à Octave, il sortit de ce second bal plus épris que jamais; et comme, le lendemain, il faisait ses confidences à sa mère, qui, assez inquiète depuis la veille, les avait amenées :

— A quoi te peut servir d'être si amoureux? lui demanda-t-elle.

— A être amoureux.

— Cela t'amuse ?

— Gela m'occupe.

— Passe-temps fort dangereux , lit observer Mme d'Aubray.

— La légèreté de cœur que tu m'as si souvent reprochée sera ma sauvegarde.

— Et si Mlle de Martrais venait à t'aimer ?

— Oh ! tranquillise-toi, ma passion ne me rend point sourd et aveugle; Sextilie a trop de goût pour la toilette, le monde et les plaisirs; elle s'occupe trop de plaire à chacun ; elle est trop coquette,

UN CAS DE CONSCIENCE. 137 enfin, je puis en convenir avec toi, pour s'attacher particulièrement à quelqu'un. »

Ces paroles dissipèrent en partie les craintes de la mère d'Octave. Pour s'être ainsi aperçu des défauts de Sextilie, et pour en convenir, il fallait qu'il fût moins épris qu'il ne disait l'être.

Une autre réflexion la rassura. L'hiver allait bientôt finir, et avec lui les bals et les soirées. Octave n'aurait plus l'occasion de rencontrer Mlle de Martrais, et il l'oublierait sans doute aussi promptement qu'il l'avait aimée.

Aussi vit-on Mme cT Aubray s'écarter peu à peu de sa vigilance habituelle et négliger d'imaginer de nouvelles ruses pour retenir son fils auprès d'elle. Octave put dès lors disposer de toutes ses soirées, et ne manqua aucune des occasions qui lui furent offertes de se trouver avec Sextilie : son amour, comme bien l'on pense, ne fit que s'accroître.

Il continuait cependant à partager la sécurité d'esprit qu'il avait inspirée à sa mère. Mlle de Martrais avait une conversation si singulière ; elle se servait, pour soutenir des théories souvent trop hardies, d'expressions tellement étranges dans une bouche si jeune; elle avait des façons si originales de s'asseoir, de se lever, de serrer la main, de fixer un importun, de prendre la parole dans un salon et

•de la garder à son profit; en un mot, elle tenait tant de la femme et avait si peu de la jeune fille, qu'Octave, peu familiarisé avec ces mœurs américaines qui tendent tous les jours à se glisser chez nous, ne pouvait pas la considérer sérieusement comme une jeune fille à marier. Il s'occupait d'elle comme on s'occupe d'une femme qui plaît, à qui l'on croit plaire, sans craindre de la compromettre et sans penser à s'engager vis-à-vis d'elle.

Il en aurait donc été de cette liaison comme de toutes celles qui naissent vers le milieu de l'hiver, au premier air de valse, et qui finissent aux premières feuilles des arbres : soupirs échangés, serrements de main involontaires, une fleur tombée et dérobée aussitôt, gracieux souvenirs dont les esprits rêveurs font moisson pendant quatre mois de l'année, pour en jouir durant l'été , à l'ombre du petit bois ou sur les bords du clair ruisseau ; toutes choses, enfin, qui poétisent la campagne, aident à attendre l'hiver et ses nouvelles amours, et n'engagent pas l'avenir.

Mais un jour, Octave commit l'imprudence de se laisser présenter chez Mme de Martrais, sans songer qu'il s'exposait de gaieté de cœur à un péril certain ; car Sextilie, peu dangereuse jusque-là, à cause de ses nombreux travers, pouvait le devenir,

grâce aux charmes de l'intimité et à l'indulgence qu'elle inspire.

En effet, les défauts que, dans le monde, Octave avait remarqués chez Mlle de Martrais, lui parurent, dans le silence du salon de famille, au coin de la cheminée, d'aimables qualités. Iladmiral'agréable babil de Sextilie, son laisser-aller tout créole, l'aisance de ses manières, sa coquetterie d'enfant gâté. Là où il l'avait jugée trop affectée, il la trouva naturelle et vraie, d'une franchise entraînante; il en arriva à se féliciter qu'elle n'eût pas ses grands airs d'innocence, cette réserve empruntée, ces façons et ce langage maniérés dont les mères tracent quelquefois le programme à leurs filles au moment de leur donner un mari.

Octave commença à s'avouer que Mlle de Martrais avait été mal jugée; que l'homme assez hardi et assez spirituel pour la demander en mariage ne ferait pas une plus grande folie que s'il épousait Mlle X .., élevée par une mère renommée pour la rigidité de ses principes, ou son amie, toute fraîche éclose d'un couvent en renom. La coquetterie de Sextilie lui parut un désir tou t simple de plaire; ses inconséquences, du naturel et de la grâce; cet amour du luxe dont on l'accusait, le sentiment des belles et bonnes choses. Il pensa enfin, que, sous

une direction habile, il n'est pas de qualités qui, bien développées, n'étouffent les défauts, surtout chez une fille qui aime, et il conçut le désir d'exercer cette direction. C'est ainsi que, pas à pas, Octave finit par considérer comme désirable un mariage qui lui avait paru d'abord impossible; et il entra d'autant plus facilement dans cette voie, que la famille de Sextilie et elle-même ne parurent faire aucun effort pour l'y engager. On le reçut avec bienveillance chaque fois qu'il vint dans la maison ; mais il ne fut l'objet d'aucune de ces avances étudiées, de ces coquetteries significatives que prodiguent trop souvent les jeunes filles qui désirent un mari et les parents qui veulent un gendre.

Les de Martrais agissaient-ils ainsi par calcul? Voulaient-ils, par une indifférence simulée, empêcher Octave de concevoir aucune défiance et l'amener à leurs fins sans qu'il s'en aperçût; ou bien ce peu d'empressement tenait-il à la tranquillité d'esprit et à la confiance en soi qu'inspire toujours une jolie dot? Octave n'essaya point de résoudre ces questions ; nous n'oserions même pas affirmer qu'elles lui vinrent à l'esprit , tant l'intimité de Sextilie nuisit rapidement à la clairvoyance qu'il avait d'abord montrée et qui avait rassuré un instant Mme d'Aubray.

Heureusement, une mère aussi vigilante que celle d'Octave ne pouvait tarder à s'apercevoir des rapides changements survenus chez son fils : il avait des distractions continuelles, il devenait souvent triste et rêveur sans motif apparent; lui, si communicatif d'ordinaire, se renfermait dans une réserve alarmante, et au lieu, comme autrefois, de parler de Sextilie , de discuter ses défauts, de se moquer des gens assez malintentionnés pour le marier avec elle, il évitait soigneusement, au contraire, une conversation où il craignait de se trouver, pour la première fois de sa vie, en désaccord sérieux avec sa mère. Ces indices auraient suffisamment éclairé Mme d'Aubray, quand bien même quelques indifférents, parmi lesquels il faut compter Mme et Mlle Macé, n'eussent pris plaisir à l'informer des relations nouvelles qui existaient entre Sextilie et Octave. Cette fois elle comprit toute la gravité du danger qui la menaçait; elle trembla à l'idée qu'elle ne pourrait plus le combattre avec avantage, puisqu'elle était privée de ce qui avait fait sa force jusque-là: la confiance qu'Octave avait en elle.

Si nous avons suffisamment défini le caractère de Mme d'Aubray, on se fera facilement une idée des souffrances qu'elle dut éprouver, souffrances d'autant plus vives qu'elle n'osa point en dire le

motif à son fils. Que d'heures tristement passées, que de nuits sans sommeil, que de larmes furtivement essuyées , lorsqu'après mille efforts elle ne put obtenir d'Octave l'aveu de cet amour qu'elle aurait voulu combattre avec lui , et qu'il taisait maintenant pour qu'il ne fût pas combattu ! Elle eut des remords ; elle s'accusa de mal remplir ses devoirs de mère, d'être maladroite et imprévoyante, de n'avoir pas, dès lé premier jour, brisé violemment une liaison qu'elle ne pouvait plus rompre. Elle en exagéra même la portée et se retraça l'avenir sous les couleurs les plus sombres. Octave voulait absolument se marier: elle s'y opposait, et, par ses rigueurs, s'aliénait celui qu'elle aimait le plus au monde; ou bien, plutôt que d'en arriver à une telle extrémité, elle donnait le consentement désiré, et voyait son fils malheureux le reste de sa vie.

Il lui arriva aussi de se demander si la mauvaise opinion qu'elle avait conçue de Sextilie n'était pas injuste, si Octave n'avait pas été bien inspiré dans son amour ; elle voulut découvrir chez Mlle de Martrais des mérites cachés pour expliquer la passion dont elle était l'objet; on la vit questionner chacun, interroger même quelques personnes que l'on devait supposer être favorables à Sextilie. Hélas! elle dut bien décidément s'avouer que cette

jeune fille manquait de toutes les qualités qu'une mère se plaît à désirer chez la femme de son fils. Elle revint à son idée dominante : sauver Octave, à quelque prix que ce fût, du péril qui menaçait son avenir.

Un soir , dans une réunion d'intimes , où Mme d'Aubray s'était laissé conduire, on vint, après avoir épuisé différents sujets de conversation, à parler de la médecine homœopatique. Aussitôt quelques voix hardies se plurent à la proclamer souveraine et infaillible, et ne craignirent pas de donner l'épithète de routinières à nos doctes Facultés. Elles ne manquèrent pas l'effet qu'elles s'étaient proposé; des interruptions chaleureuses retentirent dans tous les coins du salon : les femmes surtout se récrièrent à l'envi et proposèrent d'infliger les peines les plus sévères à des gens assez dénués de principes pour émettre de telles théories; les plus indulgentes se contentèrent de prier la maîtresse de la maison de rappeler à l'ordre ces esprits novateurs. Ceux-ci parlèrent de se dé-

fendre; mais on craignit qu'ils n'eussent au service de leur cause des arguments trop sérieux, et l'on préféra ridiculiser la question plutôt que de l'approfondir,

« Similia similibus, les semblables par les semblables , connaissez-vous un principe plus faux? disait quelqu'un. Une migraine me prend aujourd'hui sur le pont, de la Goncorde : demain, à la même heure, je traverse le pont des Arts, et je suis guéri.

— Non, faisait-on observer; pour que la guérison soit infaillible, c'est le pont de la Concorde que vous devez traverser le lendemain.

— Un boulet m'emporte une jambe , au lieu de m'évanouir comme feraient les ignorants : j'ai le bon esprit de me rappeler le Similia similibus homœopathique, je vais clopin-clopant me présenter à la bouche d'un canon ; le coup part et m'emporte mon autre jambe : je suis encore guéri.

— Certainement, vous êtes guéri de vos deux jambes. »

Un de nos plus célèbres docteurs, qui a fait sa fortune dans l'exercice de la médecine légale, et qui dans sa spirituelle ingratitude s'était placé, dès le commencement de la discussion, au banc de la défense homœopathique, prit la parole.

« Mesdames, dit-il, j'avoue que vos railleries

ont porté un coup terrible à notre malheureuse cause : nous nous reconnaissons vaincus et nous demandons grâce. Permettez-moi cependant d'ajouter que l'homœopathie , au lieu de mériter un si triste sort, était digne de toutes vos sympathies; que, loin d'être de création moderne, elle remonte aux temps les plus reculés, et qu'avant de l'appliquer à guérir le corps, elle s'est employée, depuis que le monde existe, à la guérison de l'esprit et du cœur. »

À peine l'habile orateur eut -il prononcé ces mots : « l'esprit et le cœur, » que toutes les femmes lui prêtèrent attention ; peut s'en fallut même qu'on ne les vît déjà se ranger du côté de celui qui mettait ad service de sa cause des expressions si profondément féminines.

« Docteur, lui dit-on, n'abusez pas de notre bonne foi bien connue; voyons, développez votre idée.

— Volontiers; mais, pour me faire mieux comprendre, me permettez-vous 'de prendre un exemple ?

— Prenez-en deux, nous raffolons des exemples.

— Des bons, bien entendu?

— Certainement ; les mauvais, on les suit quelquefois, mais on n'en raffole jamais ; nous vous écoutons, docteur.

— Je commencerai par adresser une question à ces messieurs. »

La partie masculine se récria.

« On nous négligeait, dit-elle; maintenant on a besoin de nous et Ton nous fait des avances.

— N'est-ce pas naturel? observa la maîtresse de la maison; le docteur cherche de bons exemples, vous seuls pouvez lui en donner.

— Cette explication flatteuse nous console, docteur, nous sommes prêts à répondre.

— Messieurs, combien de fois, je vous prie, avez-vous été amoureux dans votre vie?

— Oh ! quelle indiscrétion ! Mesdames, ne permettez-pas....

— Au contraire, si vous êtes francs, nous allons apprendre à vous connaître ! Répondez , vous d'abord, monsieur.

— Moi, je n'ai jamais été amoureux, répondit la personne interrogée; mais, ajouta-t-elle d'un air sentimental, je suis prêt à le devenir. Ma réponse, docteur, peut-elle servir à votre exemple ?

— Non, car elle manque de franchise. A vous, monsieur.

— Moi, j'ai aimé deux fois.

— Moi, une seule, et j'aime encore.

— Moi, quatre fois, »

A cet aveu, quelques femmes poussèrent de petits cris d'indignation.

« Moi, attendez, je vous prie , il faut que je calcule.

— C'est donc bien long?

— De grâce, ne comptez pas sur vos doigts.

— Je vous demande pardon, piais je n'ai pas d'autre moyen de me rappeler.

— Laissons-le faire.

— Trois.... quatre.... cinq.... six....

— Oh! mon Dieu ! c'est effrayant!

— Pourvu que ses dix doigts lui suffisent.

— Docteur, tous mes comptes faits, je suis forcé de convenir que j'ai déjà été amoureux neuf fois.

— Oh ! si jeune !

— Voilà où conduisent les révolutions!

— Mesdames, dit le docteur, je réclame votre indulgence pour monsieur.

— Parce qu'il doit vous être d'un puissant secours dans la thèse que vous soutenez.

— Je l'avoue, mon cher monsieur, parmi vos neuf femmes aimées, il s'est sans doute rencontré quelques blondes?

— Les blondes y étaient pour la moitié.

— Prenez garde, fit-on observer, la moitié de neuf est quatre et demi ; comment expliquez-vous la demie?

— Une de mes neuf passions n'était ni blonde ni brune, mais d'une nuance.... indécise.

— J'en appelle de nouveau, dit le docteur, à votre franchise si fort appréciée. Toujours sur les neuf amours en question , ne vous serait-il pas arrivé quelquefois de craindre pour votre repos, pour votre avenir? Passionnément épris, par exemple, d'une blonde sans dot, connaissant les exigences de votre cœur, n'avez- vous pas tremblé à l'idée d'un mariage bientôt inévitable?

— Je le confesse, le cas s'est présenté.

— Qu'avez vous fait alors?

— J'ai essayé d'aimer quelque ravissante brune, capable de surpasser ma blonde en beauté, et je me suis éloigné peu à peu de la première en faveur de la seconde.

— Et le nouvel amour vous a guéri de l'ancien?

— Entièrement.

— Eh bien, mesdames, s'écria le docteur triomphant, n'est-ce pas là de l'homœopathie morale? les semblables par les semblables, une femme par une autre femme, un amour par un autre amour ; guérison plus ou moins longue, suivant les ravages que la maladie a faits dans le cœur ! Croyez-le bien, cela s'est passé ainsi de tout temps. »

Cette conversation, qui vous paraît s'écarter du

sujet que nous traitons, eut cependant une grande influence sur les amours de Sextilie et d'Octave, et nous permet d'arriver rapidement à la conclusion de ce récit.

Mme d'Aubray avait pris part à la discussion qui s'était élevée devant elle, sans pour cela pouvoir s'affranchir de ses préoccupations. Aussi ces mots du docteur: « Fhomœopathie morale, » frappèrent-ils vivement son esprit sans cesse à la recherche de quelque moyen de guérison pour Octave.

« Si, pour le rendre infidèle à cet amour qui me désespère, se dit-elle, j'essayais de le marier à quelque jeune fille qui lui conviendrait mieux, sous tous les rapports, que Mlle de Martrais? »

Mais elle reconnut bientôt avec douleur que, sous peine de préparer à Octave des regrets éternels, elle devait, avant de lui donner une femme de son choix, détruire l'amour qu'il ressentait pour Sextilie.

Ces premières réflexions en amenèrent d'autres. Le lendemain, Mme d'Aubray crut, bien à tort, remarquer une certaine pâleur sur le visage d'Octave, et, dans son effroi * exagéré, après mille combats où la sollicitude maternelle triompha de la délicatesse féminine, elle arriva

progressivement à aborder un nouvel ordre d'idées.

« Dans la thèse que soutenait le docteur, se disait-elle, il n'était point question de mariage ; il s'agissait seulement de remplacer un amour par un autre amour, une blonde par une brune ; ou une brune par une autre brune, la nuance des cheveux est peu importante. Mon fils s'est épris de Sextilie, simplement parce qu'il a cet âge où, après des amours trop profanes, une sorte de réaction s'opère chez les jeunes gens et les porte à aimer honnêtement. La crise est passée ; mais maintenant Octave est trop profondément atteint pour aller, comme il eût fait autrefois, à la rencontre d'une autre femme, serait-elle mille fois préférable à Mlle de Martrais. Il faudrait que cette femme se trouvât par hasard sur sa route ; qu'il fût forcé de la regarder et de l'admirer; peut-être alors consentirait-il à la suivre, en jetant quelques coups d'œil en arrière, et en soupirant par acquit de conscience, mais sans retourner sur ses pas. »

La question ainsi posée, il fallut deux jours à Mme d'Àubray pour s'y familiariser ; puis dans la soirée du troisième jour, elle osa se demander bien bas s'il n'était pas de son devoir d'amener la rencontre qui pouvait sauver son fils.

Ce point débattu et résolu, il n'y avait plus qu'un pas à faire et un peu d'imagination à avoir, afin de trouver le nom d'une femme assez séduisante pour surprendre le cœur déjà occupé d'Octave. Mme d'Aubray, égarée par sa sollicitude, était habituée à faire de très-grands pas depuis quelques jours, et l'imagination avait toujours été chez elle au service de son amour maternel.

« Dois-je chercher ma fée bienfaisante, se demanda-t-elle, dans le monde qu'a fréquenté mon fils avant de rencontrer Mlle de Martrais? Non, je ne le puis pas ; du reste, ici, le remède pourrait être pire que le mal. »

Alors l'image de plusieurs femmes de sa connaissance s'offrit à son esprit sans qu'elle pût la repousser.

« Mme D.... est bien jolie, se dit-elle; longtemps elle a plu à Octave, mais elle est mariée ! »

Elle s'arrêta et réfléchit profondément ; on aurait pu croire qu'une sorte de combat se livrait en elle. Enfin, elle s'écria avec énergie : « Non, c'est impossible! Je n'y veux plus penser! »

Elle continua à nommer quelques femmes de sa société.

« Mme G..,. Elle est encore bien, mais elle a presque mon âge. Mme V.... Octave ne lui trouve pas d'esprit. Mme S.... Elle est aussi mariée. »

Tout à coup elle sourit et murmura un autre nom, puis elle passa à un nouvel ordre d'idées, ne voulant pas sans doute s'appesantir plus longtemps ce jour-là sur des pensées si délicates.

Le lendemain, à deux heures, Mme d'Aubray, un peu pâle et les yeux rougis, peut-être par une veille trop prolongée, traversait les boulevards et arrivait à la porte de Mme de Chesne, que nos lecteurs se rappellent avoir vue, un soir, au théâtre. Là, elle s'arrêta et parut indécise ; elle fit même quelques pas pour s'éloigner, mais elle se retourna bientôt et s'avança résolument.

« Il y a un siècle que je ne vous ai vue, chère madame, dit Laure de Chesne en faisant asseoir la mère d'Octave. Ce n'est pas un reproche au moins; vous réparez votre oubli trop gracieusement aujourd'hui pour que j'aie le courage de vous en vouloir; mais je ne pouvais m'empêcher d'être inquiète.

— Alors, moins indulgente que vous, je vais vous gronder; pourquoi n'être pas venue me voir? Comptons-nous nos visites?

— Non, sans doute, mais je craignais de vous déranger; j'avais entendu assurer....

— Quoi donc?

— Que, par suite de graves préoccupations, vous vous ensevelissiez dans la retraite.

— Quelles préoccupations ?

— Mais je ne sais si je dois....

— Je vous en prie.

— Je crains vraiment d'être indiscrète.

— Entre nous, c'est impossible.

— Ne m'avez-vous point parlé, un soir, au spectacle, d'une certaine liaison qui vous tourmentait?

— Peut-être bien ; attendez : un grand amour que mon fils commençait à ressentir pour une demoiselle Sextilie de Martrais, est-ce cela?

— Oui ; mais je vois qu'on m'a induite en erreur, dit Mme de Ghesne, trompée par la froideur qu'affectait Mme d'Aubray ; je ne continuerai pas mes confidences.

— Vous auriez tort, je désire beaucoup les écouter.

— En un mot, et puisque vous le voulez absolument, j'avais entendu assurer par des gens mal informés sans doute que cet amour avait fait

quelques progrès, que M. Octave allait souvent chez Mme de Martrais, et que vous vous inquiétiez d'un mariage dont on commençait à parler.

— Il y a du vrai dans ces propos ; mais rassurez-vous, ma chère Laure, je ne suis pas si à plaindre qu'on vous l'a laissé supposer : c'est beaucoup moins grave que vous ne pensez.

— Il ne me reste plus qu'à m'excuser d'avoir abordé ce sujet.

— C'est moi qui vous remercie. L'importance que vous attachez à ces bruits prouve l'affection que vous avez pour moi. Mais parlons un peu de vous; je ne vous demanderai pas de nouvelles de votre santé, vous semblez vous porter à ravir. Gomment faites-vous pour n'être point fatiguée après un si long hiver? car nous ne vous perdons pas de vue, nous savons que vous avez dansé tous les soirs.

— Pardon, fit observer Mme de Ghesne, vous dites : <c Nous savons, » pourquoi ce pluriel ?

— Parce que je parle au nom d'Octave et au mien. Ainsi votre santé ne se ressent pas de toutes ces nuits passées au bal ?

— Au contraire, et vous me voyez enchantée que l'hiver soit enfin terminé.

— Où passez-vous l'été ?

— Je n'en sais rien encore ; je voudrais ne pas

rester à Paris : mais où aller ? Aux bains de mer ou aux eaux, vous le savez, on ne fait que prolonger les fatigues de l'hiver. Je n'ai plus de campagne, puisque M. de Chesne a laissé, par testament, la sienne à son frère; il faudrait louer quelque chose, mais de quel côté ?

— De mon côté, en Normandie.

— Je ne trouverai rien.

— Vous ; mais moi qui connais le pays, si vous m'y autorisez, je m'engage à vous découvrir quelque charmante solitude.

— C'est très-aimable à vous.

— Dites un mot, et je commence mes recherches ; mais, j'y pense, pourquoi ne les ferions-nous pas ensemble?

— Comment?

— Rien de plus simple : vous viendriez passer quelque temps chez moi, et toutes les deux, comme deux veuves que nous sommes, nous parcourrions les environs jusqu'au jour où nous aurions trouvé ce qui nous convient.

— Je ne puis vraiment....

— Vous ne pouvez pas; qui vous empêche? C'est un service que vous me rendriez : car, il faut bien l'avouer, je suis menacée d'être souvent seule à la campagne cet été. Octave parle d'excursions à Dieppe, à Bade, àTrouville, quesais-je? Ce serait

très-gracieux à vous de consentir à le remplacer auprès de moi. Vous connaissez notre demeure : elle n'a rien de féodal, on n'y rencontre ni colombier ni pont-levis, les marronniers n'ont pas deux cents ans; mais, elle est gaie, bien située, il y a des chevaux à l'écurie, une calèche sous la remise et de jolies promenades dans les environs. Vous vous porterez à ravir, grâce au bon air et à notre excellent lait ; vous ne vous ennuierez pas trop, grâce à nos voisins. Voyons, consentez, et vous me rendrez vraiment heureuse.

— Je suis on ne peut plus sensible à tant d'amabilité, répondit Mme de Chesne; mais....

— Encore un mais ! quel vilain mot ! Je me sauve pour ne plus l'entendre. Nous partirons quand il vous plaira, cette semaine si bon vous semble; rien ne me retient à Paris, et, si vous n'avez plus de bal, je ne vois pas ce qui nous empêcherait d'aller là-bas profiter des premiers beaux jours de l'année. »

Dans le commencement de juin, Mme de Chesne, qui ne put résister aux instances souvent renouvelées de Mme d'Aubray, partit avec elle pour la Normandie.

Quant à Octave, il avait prié sa mère de le laisser encore quelques jours à Paris, lui assurant qu'il la rejoindrait bientôt. Il tint sa promesse,

lorsqu'il eut dit adieu à Mlle de Mar trais, qui de son côté, allait avec son père passer un mois chez une de ses tantes. Les deux jeunes gens ne se quittèrent pas sans s'être engagés de part et d'autre à se rencontrer, dans les premiers jours de juillet, aux bains de mer de Trouville.

En arrivant à la campagne, Octave avait compté sur un tête-à-tête prolongé avec sa mère, pour lui faire des confidences qu'il croyait ne pouvoir plus retarder, pour causer sérieusement de celle qu'il aimait, vanter ses mérites, et obtenir, à l'aide de cette éloquence persuasive dont tous les fils ont le secret, un consentement au mariage qu'il appelait maintenant de tous ses vœux.

Aussi, a-t-il éprouvé un cruel mécompte quand il a su que Mme de Chesne, n'ayant trouvé aucune campagne à louer, s'était décidée, sur la prière de Mme d'Aubray, à passer une partie de l'été avec elle. Trop bien élevé pour témoigner son déplaisir, Octave cependant, au lieu d'avoir mille attentions délicates pour la jolie veuve, do lui tenir compagnie, de lui faire une cour assidue, dis-

tractions précieuses dont il eût abusé l'année précédente, a profité de cette liberté traditionnelle dont on peut jouir à la campagne, et a couru se perdre dans les allées les plus solitaires, afin de rêvera ses amours, compter les jours qu'il lui fallait attendre le rendez-vous de Trouville, et chercher le moyen d'aborder avec sa mère la question difficile.

Mme de Chesne n'a point paru s'apercevoir de cette conduite, au moins étrange, d'un jeune homme auprès d'une jolie femme ; elle ne s'est pas étonnée qu'il préférât ses souvenirs à une réalité charmante ; elle n'a jamais cessé de lui faire un gracieux accueil le matin, quand ils se sont rencontrés forcément au déjeuner, et de lui sourire le soir, après une journée passée le plus loin possible des lieux habités par elle.

Cette indifférence, peut-être affectée, a duré plusieurs semaines avant qu'Octave l'ait remarquée ; mais, un matin, des torrents de pluie l'ont empêché d'entreprendre ses lointaines promenades, et l'idée lui est venue, pour se distraire, de regarder Mme de Chesne et d'être, pour la première fois, aimable avec l'amie de sa mère. Sans admettre aucune espèce de comparaison entre Laure et Sextilie, il n'a pu s'empêcher de trouver l'esprit de la première tout à fait naturel et fin,

avec une légère teinte de mélancolie qui sied aux brunes, ses yeux d'un bleu noir très-rare, sa taille svelte comme celle d'une jeune fille et son pied des plus parfaits.

Les journaux de Paris avaient manqué ce jourlà, et aucun voisin n'avait fait visite la veille ; Octave, moins spirituel depuis qu'il était amoureux, n'a su de quoi parler et de qui médire. Pour comble de malheur, sa mère l'avait laissé seul avec Mme de Chesne. Il a craint d'être impoli en gardant trop longtemps le silence, et, clans le seul but d'animer la conversation, il a appris à Laure les remarques qu'il venait de faire sur son esprit et sur sa beauté. Elle l'a écouté sans se fâcher, mais sans témoigner le moindre attendrissement ; Octave, blessé dans son amour-propre , allait imaginer des compliments plus directs, quand le soleil a reparu et lui a inspiré le désir de courir les champs en compagnie' de Sextilie, ou plutôt de son souvenir.

Mais comment expliquer ce mystère? Le temps a été superbe le lendemain et les jours suivants, et Octave, qui pouvait en toute sûreté soupirer et rêver sous les ombrages les plus touffus du parc, s'est cru obligé de promener Mme de Chesne sur l'étang, de la conduire voir des ruines célèbres, et de monter à cheval avec elle. Mme d'Aubray

craint les perfidies de l'étang, connaît les ruines et ne monte plus à cheval ; aussi n'a-t-elle presque jamais accompagné les deux jeunes gens dans leurs excursions.

Cependant Octave qui, par timidité, avait toujours reculé le moment des confidences qu'il voulait faire à sa mère, résolut d'aborder franchement la question dans les premiers jours de juillet. Mais, à cette époque, le hasard fit que Mme de Chesne se trouvât toujours aux côtés de Mme d'Aubray quand Octave voulait lui parler. Un soir pourtant, il put rencontrer sa mère seule dans sa chambre ; mais, elle était à ce moment d'une humeur si joyeuse, qu'il craignit de troubler sa gaieté.

« Si je confiais à Mme de Chesne, se dit -il après toute une semaine d'hésitations, la mission délicate de dire à ma mère ce que je ne me sens pas la force de lui avouer; si je l'intéressais si bien à mes amours qu'elle consentît à leur venir en aide, elle réussirait sans aucun doute mieux que moi : les femmes se comprennent toujours à merveille. »

Et aussitôt il essaya de rencontrer Mme de Chesne. Mais, comme autrefois Octave, elle cherchait à son tour les allées lointaines et les ombrages touffus; peut-être aimait-elle aussi à évo-

quer quelque gracieuse image, quelque souvenir cher à son cœur. Longtemps il parcourut en vain toutes les avenues du parc ; il la découvrit enfin sous un mystérieux berceau de clématites; le livre qu'elle avait apporté était tombé à ses pieds ; plongée dans une douce rêverie, elle regardait devant elle et ne semblait rien voir. Elle était vraiment charmante ainsi : la tête mélancoliquement penchée sur une touffe de fleurs, ses jolies mains pendantes, ses lèvres entrouvertes par un sourire; ses cheveux, doucement éclairés par un rayon de soleil, avaient des reflets qu'aucune tête blonde ne saurait avoir. Tout en rêvant à Sextilie, Octave admira longtemps le gracieux spectacle qui s'offrait à lui, puis il cueillit une rose; il s'avança vers Mme de Chesne, et, au lieu de lui confier, ainsi qu'il l'avait résolu, son amour pour une blonde jeune fille, il lui offrit la fleur qu'il tenait à la main.

L'été s'est écoulé, l'automne a succédé à l'été, sans que les habitués de Trouville aient aperçu Octave; il négligea même, pendant cette saison, Paris qu'il aime tant, car nous ne l'y rencontrâmes qu'une fois.

« Nous te croyions à la campagne, lui dîmesnous en l'abordant.

— J'y suis, en effet, répondit-il : je ne suis venu

qu'un instant à Paris, acheter une cravache pour une amie de ma mère quia laissé tomber la sienne dans l'étang du parc.

— Il paraît, fîmes-nous observer, que l'amie de ta mère a d'étranges distractions quand elle se promène sur l'étang.

Paroles superflues ; Octave nous avait déjà quittés.

L'hiver a ramené à Paris nos habitants de Normandie. Comme au temps où commence ce récit, Octave passe à peu près toutes ses soirées chez sa mère; Mme de Chesne, reconnaissante de l'hospitalité qui lui a été offerte durant cinq mois, trouble souvent ce' tête-à-tête de la mère et du fils, mais Octave semble en avoir pris son parti.

Quant à Mme d'Aubray, que nous trouvions vieillie à la fin de l'hiver passé, l'air de la campagne paraît lui avoir fait beaucoup de bien; c'est encore, le soir, une femme de trente-deux ans, toujours aimable dans le monde, avec une nuance de coquetterie quand elle y rencontre quelque galant homme bien placé en cour. Ses efforts pour gagner les bonnes grâces des puissants du jour vont obtenir, du reste, le succès qu'ils méritent. On annonce le nom de son fils dans une prochaine liste d'auditeurs au conseil d'État.

Pour fêter cette heureuse nomination, elle a réuni dernièrement plusieurs amis.

« Savez-vous une nouvelle ? a dit tout à coup quelqu'un.

— Non.

— Mlle Sextilie de Mar trais se marie. »

Trois exclamations accentuées différemment ont échappé à Mme de Chesne, à Octave et à Mme d'Aubray.

« Quel est l'homme qui se sent assez supérieur pour l'épouser ? a demandé une voix.

— Un étranger qui passe pour être millionnaire, » a répondu la personne interrogée.

Puis se tournant vers Octave, elle a eu l'indiscrétion d'ajouter : ♦

« A propos, ne vous disait-on pas, l'hiver passé, très-épris de celle dont nous parlons?

— Elle me plaisait assez, a répliqué Octave avec nonchalance.

, — Mais vous, du moins, vous ne songiez pas à l'épouser?

— Moi! Je n'y ai jamais songé. »

A cette réponse, j'ai vu Mme d'Aubray rougir tout à coup, et murmurer ces mots : « Me suis-je trompée ? Était-ce donc inutile ? »

Puis elle a levé les yeux et elle s'est aperçue que Mme de Chesne était assise près d'Octave au mo-

ment où, brusquement interrogé au sujet de Sextilie, il avait été forcé de répondre. Alors, elle a souri, elle a regardé son fils; Octave a regardé Mme de Chesne, et Mme de Chesne a regardé le tapis.

MARTHE

MARTHE

Certaines femmes pourront commettre une faute; mais, elles ne s habitueront jamais à la position équivoque qui est la conséquence inévitable de cette faute.

(Marthe, ch. ix.)

Je rentrais chez moi, vers minuit, il y a six semaines, quand on me remit le billet suivant écrit au crayon :

« Je regrette de ne point te trouver; ta bonne amitié m'eût été précieuse en ce moment. Viens me voir demain de grand matin.

« A toi,

« Edmond. »

Je me promis de répondre à la prière qui m'était adressée.

En effet, l'amitié qui m'attache à Edmond n'est

MARTHE

pas le résultat d'une de ces liaisons trop communes de nos jours, contractées sur le boulevard, autour d'un tapis vert, ou dans le boudoir d'une actrice; elle n'est point la suite de relations d'intérêt ou de plaisir; elle repose à la fois sur une sympathie raisonnée et une estime réciproque. Nous nous connaissons depuis notre enfance; nos mères étaient intimement liées, et je me rappelle encore la douleur de la mienne quand celle d'Edmond vint à mourir. Devenus jeunes gens, notre amitié ne s'est jamais démentie : des événements nous ont momentanément séparés, nous sommes restés des semaines, des mois, sans nous voir et même sans nous chercher; mais nous n'avons jamais douté l'un de l'autre, persuadés qu'au premier appel nous nous retrouverions, prêts à nous venir en aide.

Il y avait même à cette époque longtemps que nous ne nous étions rencontré^; la dernière fois que je l'avais vu, il donnait le bras aune femme très-simplement mise, dont j'admirais la taille élégante et jeune sans pouvoir distinguer son visage, caché sous un voile épais. En passant près de moi, Edmond s'était contenté de me serrer la main sans s'arrêter; des amis communs me dirent depuis qu'il avait une maîtresse que personne ne connaissait et qu'il cachait à tous les yeux. J'aurais

MARTHE

su la vérité en allant chez lui; je ne le voulus pas, de peur d'être indiscret. S'il ne m'avait point parlé de cette liaison, c'est que de puissants motifs le forçaient à la taire : l'amitié, comme je la comprends, n'admet aucune espèce d'investigation.

Le lendemain, j'arrivai de bonne heure chez Edmond; en le voyant, je ne pus réprimer un mouvement de surprise, tant il me parut changé; mais, sans me donner le temps de m'étonner davantage et de l'interroger :

« Je t'attendais avec impatience, me dit-il en accourant me serrer la main; peux-tu disposer pour moi d'une partie de ta journée ?

— Certainement.

— As-tu une voiture en bas?

— Oui.

— Viens, alors. »

Nous descendîmes; il donna une adresse au cocher, qui nous arrêta un quart d'heure après devant l'hospice Beaujon.

Pendant ce trajet, Edmond ne m'adressa pas une seule fois la parole ; il semblait en proie à de tristes préoccupations, et je crus devoir respecter son silence.

A peine la voiture se fut-elle arrêtée que mon ami me quitta; je le vis se diriger vers la loge du

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concierge et prendre quelques renseignements; puis, revenant à moi :

« Je craignais tellement d'être en retard, me dit-il, et je me suis tant pressé, que nous sommes en avance d'une grande heure ; on nous propose d'attendre dans le parloir ou de nous promener dans le jardin de l'hospice; que préfères-tu? »

Je pensai que le grand air et la marche convenaient seuls à Edmond dans la disposition d'esprit où il se trouvait, et je lui proposai de nous rendre au jardin; on nous en indiqua le chemin.

C'est un terrain de trois ou quatre arpents qu'on cultive pour les besoins de l'hospice; il se trouve situé entre la façade qui donne sur la rue et le corps de bâtiment qu'habitent les malades et les éloigne ainsi de tous les bruits extérieurs qui peuvent retarder leur guérison.

Nous parcourûmes d'abord en silence l'étroite allée de ce jardin : mais lorsque, ayant levé les yeux sur Edmond, je m'aperçus qu'il pleurait, l'intérêt qu'il m'inspira l'emporta sur tout sentiment de discrétion et je le pressai avec chaleur de me confier ses chagrins.

« Pour que tu les comprennes, mon ami, me dit-il, je dois auparavant Rapprendre ce qui m'est arrivé depuis six mois que je ne t'ai vu. Si je

commence maintenant ce récit, je crains de n'avoir pas le temps de l'achever.

— Nous pouvons disposer, m'as-tu dit, de près d'une heure.

— Tu le désires, soit! Le moment est bien choisi, du reste, ajouta-t-il avec un soupir, pour m'occuper d'elle. »

Tu te rappelleras peut-être, me dit Edmond, qu'après avoir dîné ensemble un jour de l'hiver passé, je refusai de t'accompagner au théâtre, sous le prétexte que je devais être présenté chez Mme de T....

Je te demandai même si tu pouvais me donner des indications qui me servissent de règles de conduite auprès d'elle; mais tu m'avouas ne la connaître que de vue, et je dus interroger l'ami qui s'était chargé de ma présentation.

Mme de T..., me dit-il, n'a point de fortune;

M. de T était lieutenant - colonel et avait

cinquante -huit ans quand il l'épousa, séduit par sa merveilleuse beauté. Il est mort depuis deux ans, et ne lui a laissé qu'une pension de veuve et quelques économies, comme en peut

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faire un officier français, même un officier supérieur.

« Elle administre avec beaucoup d'art sa petite fortune, et, à la voir toujours parfaitement mise, à la manière dont elle reçoit dans ses soirées du jeudi, on la pourrait croire plus riche qu'elle n'est en réalité.

« A trente-huit ans, elle est charmante encore; ses yeux ont conservé tout leur éclat, son front est sans plis, elle a une taille de jeune fille et un teint blanc et rose à faire croire qu'elle se farde. Malheureusement, et c'est là ce qui cause son désespoir, car elle est aussi coquette qu'elle est belle, Mme de T.... a une fille, dont la vue vient brutalement apprendre aux plus incrédules une vérité qu'on voudrait ensevelir.

« Aussi, assure-t-on, que ces deux femmes ne vivent pas en parfaite intelligence; obligée de convenir sans cesse vis-à-vis d'elle-même de sa maturité, et, ce qui est bien plus terrible, forcée, sous peine de ridicule, d'en convenir vis-à-vis des autres, Mme de T..., dont l'amour-propre est cruellement blessé, ne pardonne pas à Marthe, sa fille, le tort que celle-ci lui fait bien innocemment. Ses intérêts même souffrent aussi; car, malgré ses trente-huit ans, belle, expérimentée, spirituelle, elle trouverait à se remarier, si la grande enfant

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qu'il lui faudrait en ce cas apporter en dot n'effrayait les plus hardis.

« Donc, Mme de T..., assez bienveillante envers les autres, est injuste, sévère, presque dure avec sa fille ; d'un caractère emporté toutes les deux, elles ont de fréquentés discussions où s'échangent des mots piquants qui vont droit au cœur et les désunissent peu à peu. *

Telles sont les différentes particularités auxquelles on m'initia avant de me présenter dans la maison.

Mme de T.... m'accueillit avec son plus gracieux sourire, celui d'une mère qui, voulant marier sa fille, voit partout le gendre qui peut la débarrasser de ses fonctions de tutrice et de mère, et l'aider à redevenir tout simplement femme et jolie femme.

Quant à Marthe, quoique ses traits n'eussent point la correction et la pureté de dessin si remarquables chez sa mère, il y avait dans ses grands yeux d'un bleu noir, dans ses sourcils fortement dessinés, dans sa lèvre inférieure un peu épaisse, dans sa carnation animée, une vie et une énergie mêlées à une charmante expression de douceur qui faisaient d'elle une des plus jolies jeunes filles que j'eusse encore rencontrées.

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Ce soir-là, ses cheveux ramenés en une grosse natte vers le milieu de la tête, étaient semés d'une infinité de petites perles enchâssées dans des filigranes d'or; elle portait une robe de mousseline blanche moitié montante, moitié décolletée, dont les quatre volants se terminaient par un rang de broderies dentelées. Cette toilette, qu'on aurait pu attribuer aux soins d'habiles ouvrières, n'était due, je l'ai su depuis, qu'à l'imagination et à l'adresse de Marthe. Le matin, elle-même avait apprêté sa robe; le semis de perles à travers ses cheveux avait pris une heure de son temps; les broderies des volants avaient demandé plus d'une année de travail.

Beaucoup d'hommes s'éloignent de jeunes filles qu'ils eussent épousées malgré leur modeste dot, effrayés par le luxe et l'élégance qu'elles déploient tous les soirs; pourtant ces parures, qui semblent avoir été arrachées au poids de l'or aux premiers magasins de Paris, sont dues, le plus souvent, au bon goût et au travail seuls de celles qui les portent.

Cette fraîche toilette, dans laquelle Marthe me plut tellement la première fois que je la vis, fut pour moi, dans la suite, l'objet d'un culte particulier; j'aimais à la lui voir porter, elle connaissait mon faible et se plaisait à le satisfaire : aussi,

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dans mon esprit, Marthe, sa robe blanche et son semis de perles forment un tout étroitement uni, et ses traits ne peuvent m'apparaître nettement que dans ce cadre préféré.

Mme de T.... n'avait pas la prétention de donner des soirées; elle réunissait seulement, une fois par semaine, d'anciens amis de son mari, accompagnés de leurs filles, et quelques jeunes gens qu'elle connaissait de longue date. Elle autorisait parfois ces derniers, comme il était arrivé pour moi, à lui présenter un étranger; mais, dans ce cas, on devait prévenir le nouveau venu qu'il était admis à une simple réunion d'intimes.

Les pères de famille jouaient au whist dans le boudoir attenant au salon; les jeunes gens faisaient de la musique, et dansaient quand l'un d'eux consentait à occuper le piano.

Mme de T.... recevait avec une grâce infinie,

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mettait chacun à Taise et inventait sans cesse quelque plaisir nouveau pour distraire ses hôtes ; Marthe la secondait à merveille, riait avec celui-ci, causait avec cet autre, courait de groupe en groupe et y répandait sa gaieté.

Je remarquai cependant qu'elle évitait d'adresser la parole à un jeune homme à qui Mme de T,... venait parler familièrement de temps à autre. Elle semblait même mettre une certaine affectation à ne pas le regarder, tandis qu'il tenatt par intervalles les yeux longuement fixés sur elle.

Cette scène muette m'intéressait et je cherchais inutilement à pénétrer le mystère qu'elle renfermait, lorsqu'un incident inattendu vint m'éclairer. Après avoir dansé plusieurs valses et quelques quadrilles, on proposa de faire de la musique, et les amies de Marthe la prièrent de chanter; elle refusa d'abord, mais, les instances devenant pressantes, elle dut céder. Marthe n'avait pas une voix très-étendue, mais elle chantait avec goût, surtout avec âme, et j'éprouvai un véritable plaisir à l'écouter.

Sa romance terminée , elle quitta le piano et se dirigea vers la porte du salon : assis devant cette porte, j'empêchais le passage ; aussi m'empressai-je de me lever et de pousser mon fauteuil dans la pièce voisine. En ce moment, Mme de T....

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rejoignit sa fille; elle ne me vit pas parce qu'un des battants de la porte nous séparait, et elle s'écria d'un ton sec et dur qui m'étonna :

« Vous n'étiez pas en voix ce soir et vous auriez dû vous dispenser de chanter.

— On m'a tant priée, répliqua Marthe, que je n'ai pas cru pouvoir refuser.

— Cela vous plaît à dire ; mais en réalité vous n'étiez point fâchée de faire parade de vos talents. »

Marthe se mordit les lèvres afin de se contraindre à garder le silence; mais emportée par la vivacité de son caractère, elle répondit :

« Ma mère, ordonnez à M. Alfred, la première fois que j'occuperai le piano, de vous regarder, au lieu d'avoir, comme tout à l'heure, les yeux constamment fixés sur moi ; il n'osera point vous désobéir, et peut-être serez-vous plus indulgente pour votre fille. »

Et, afin de fuir le courroux qu'elle s'était attiré, Marthe entra précipitamment dans la pièce où je me trouvais; en me voyant elle pensa que je l'avais entendue, elle rougit et s'en alla au plus vite.

Tout s'expliquait ; le jeune homme désigné sous le nom d'Alfred n'était pas indifférent à Mme de T...; elle s'apercevait de l'admiration qu'il éprouvait pour Marthe, et elle était jalouse des dix-huit ans de sa fille. De son côté, celle-ci, trop clairvoyante,

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comme beaucoup de jeunes filles mal dirigées, avait remarqué les véritables sentiments de Mme de T..., et, trop jeune pour les comprendre ou pour les excuser, elle les reprochait à sa mère, lorsqu'elle se voyait injustement attaquée.

Grâce à mes observations, je n'étais plus forcé d'attribuer, comme on le faisait généralement, cette espèce d'inimitié au dépit éprouvé par Mme de T.... d'avoir près d'elle une fille qui la vieillissait. Ce sentiment peut exister; mais il n'y faut croire qu'avec réserve, car il est hors nature. Les mères se complaisent, au contraire, à voir grandir leurs filles, et trouvent, dans cette jeunesse 'et cette beauté qui se développent sous leurs yeux, une douce compensation à leur jeunesse et à leur beauté qui s'en vont. C'est une nouvelle vie que Dieu leur donne, pleine de fraîcheur et de douces émotions, où le cœur s'unit à un autre cœur, se rajeunit à ce contact et retrouve ses battements prolongés d'autrefois; mais, si un homme aimé se jette au travers de cette sainte union de la mère et de la fille, on comprend que, sous l'empire de la jalousie, la première devienne dure, cruelle même envers la seconde, si elle est plus amante que mère.

Cette soirée s'écoula sans aucun nouvel incident; mais la conversation que j'avais surprise

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fut cause que Marthe, me sachant initié à un de ses secrets d'intérieur, ne me considéra plus entièrement comme un étranger.

Vers minuit, après avoir pris le thé, on songea au départ, et chacun alla saluer les maîtresses de maison. Décidément, Mme de T.... était très-éprise d'Alfred G..., et le laissait voir, malgré son habitude du monde. Quand il prit congé d'elle, elle lui répondit par un long regard plein de tendresse. J'observai Marlhe; elle avait les yeux fixés sur eux, et elle souriait tristement.

Je retournai chez Mme de T.... par politesse, puis par goût, car ses soirées étaient charmantes, puis je n'y vins plus que pour Marthe. Dès le premier jour j'avais été attiré vers elle par sa beauté ; maintenant son esprit et son caractère, pleins de séduisants contrastes, m'empêchaient de m'en détacher. Je m'avouais cependant ses défauts : d'une nature ardente, d'un caractère résolu et sujet à trop d'exaltation, il pouvait arriver qu'ignorante du monde, ignorante de la vie, elle se laissât entraîner à quelque faute dont elle ne comprendrait point la portée. Il me fallait encore convenir que, mal guidée par sa mère, trop souvent livrée à ses réflexions, elle n'avait plus cette virginité d'âme si précieuse chez une jeune fille.

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Malgré ces remarques, je m'attachai tous les jours davantage à Marthe, sans me rendre un compte exact de cet amour et sans le raisonner, pour n'avoir pas à le combattre ; aussi mes visites devinrent-elles de plus en plus fréquentes.

De son côté, Marthe me vit avec plaisir, et une sorte d'intimité s'établit entre nous ; elle était assez jolie pour que plusieurs hommes eussent déjà fait attention à elle, mais, le premier je comprenais ce que sa position avait de pénible, et je lui montrais de la sympathie pour une autre cause que pour sa beauté ; c'était surtout la première fois que quelqu'un, lui ayant fait la cour, persistât à. vouloir lui plaire.

En effet, les jeunes gens admis dans la maison s'empressaient d'abord auprès d'elle, d'autant plus facilement que sa mère, désirant la marier au plus vite, et du reste occupée d'elle-même, n'y mettait point obstacle; mais à mesure que l'amour naissait en eux, le calcul et le raisonnement y naissaient aussi : ils apprenaient que le revenu déjà assez modeste de la mère et de la fille n'était qu'éventuel, on leur glissait à l'oreille que Mme de T..., taxée d'un peu de légèreté, n'offrait point des garanties assez sérieuses comme belle-mère ; enfin on les ébranlait compléteme par la grande phrase: « Marthe n'a

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point de dot. » Alors, mettant un terme à des assiduités qui auraient pu devenir dangereuses tôt ou tard pour leur repos ou pour leurs intérêts, ils portaient brusquement leurs hommages à Mme de T..., et celle-ci, flattée dans sa vanité de femme, leur pardonnait de ne lui avoir pas demandé sa fille.

Mais moi qui n'avais pas suivi cette tactique, qui m'étais occupé de Marthe seule et qui persistais à m'en occuper, j'étais désigné par beaucoup comme devant l'épouser. Ce mariage était cependant impossible ; orphelin, livré à moi-même dans Paris, j'ai follement dépensé, tu le sais, de vingt et un à vingt-quatre ans, le capital assez modique que m'a laissé mon père. Depuis cette époque, je vis avec la pension que me sert un oncle riche, sans enfants, et disposé à me donner une jolie fortune après sa mort, à condition que de son vivant je fasse toutes ses volontés. Égoïste et positif comme tous les vieux garçons, mon oncle m'eût déshérité sans scrupule, en commençant par me supprimer ma pension, si j'eusse osé faire un mariage d'amour.

J'avais franchement expliqué cette position à Marthe, lui apprenant aussi les propos dont nous étions l'objet, et mon intention de cesser des visites qui, n'ayant pas le résultat attendu, la pou-

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vaient compromettre. Elle me supplia de renoncer à ce dessein.

« J'ai pris l'habitude, me dit-elle les larmes aux yeux, de vous voir, de causer avec vous à cœur ouvert, de vous confier mes joies comme mes souffrances; ne m'enlevez pas ce plaisir. Le courage me manque pour sacrifier mon premier et mon seul ami aux exigences d'un monde qui ne m'en saura aucun gré. Laissons parler de notre mariage, que nous importe? et continuons à nous aimer comme frère et sœur. »

Comment ne point me laisser convaincre? Je fis ce que beaucoup d'autres eussent fait à ma place, je continuai mes visites.

Il ne faut point croire, cependant, que la mère et la fille vécussent en continuelle mésintelligence ; quand Mme deT.... ne se trouvait pas sous l'inspiration de la jalousie dont j'ai parlé, elle était très-gracieuse avec Marthe et satisfaisait volontiers à quelques-uns de ses caprices ; n'ayant d'autre souci que de se faire belle pour plaire à Alfred G..., elle abandonnait aussi à sa fille les soins du ménage et l'administration de la maison. ^ *

C'étaient deux amies? deux sœurs: l'aînée avait dix-huit ans, et parfois beaucoup de raison.; la cadette avait trente-huit ans et était toujours

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légère. Mais le rôle de mère, comme le comprennent si bien certaines femmes qui, le jour où leur fille a atteint ses quinze ans, renoncent au monde pour elles-mêmes et n'y vont plus que pour leur enfant, qui ne la quittent ni des yeux ni du cœur, suivent tous ses pas dans la vie, pénètrent toutes ses pensées pour les ramener dans le droit chemin si elles tendaient à s'égarer ; qui enfin, lorsque le moment est venu de la confier à un gendre de leur choix, peuvent jurer que leur fille est chaste et pure, car leur vigilance ne s'est jamais ralentie : ce rôle-là; Mme de T.... ne s'en doutait pas.

Marthe et sa mère vivaient donc en parfait accord depuis quelque temps; mais rien n'était changé dans leur position réciproque et on pouvait craindre qu'un nouvel incident ne les désunît. En effet, un jour que j'arrivai chez elles vers les trois heures de l'après-midi, j'entendis, en entrant dans le salon, une porte se fermer brusquement, mais pas assez vite pour que je n'eusse le temps d'entrevoir Mme de T.... qui fuyait dans sa chambre. Marthe, pâle, les lèvres tremblantes, semblait en proie à une grande agitation et se tenait debout, près du piano.

« Qu'avez-vous ? lui dis-je vivement.

— J'ai, me répondit-elle d'une voix brève,

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que je ne peux plus rester ici, on me fait trop souffrir. »

Et la pauvre enfant fondit en larmes, répétant à travers ses sanglots :

« C'est fini! c'est bien fini! Cette fois j'aurai le courage de m'en aller. »

Mme de T. .. qui, j'en pouvais juger par la manière dont elle avait fermé la porte, n'était pas plus calme que sa fille, trouvait inutile de donner à un étranger le spectacle de cette émotion et me laissait seul avec Marthe.

« Je suis votre ami et j'ai droit à votre confiance, lui dis-je alors en essayant de la calmer ; racontez-moi ce qui vous est arrivé.

— Mais c'est à peine si je le sais moi-même; ma mère m'a cherché querelle sans motif, comme * elle l'a déjà fait cent fois, comme elle le fera tant que je vivrai avec elle, ou plutôt tant que M. Alfred viendra ici.

— Quoi! il est encore mêlé à cette discussion?

— Certainement, comme de coutume ; ma mère m'a accusée d'être coquette avec lui, de faire des toilettes extravagantes pour en être remarquée, tout cela, parce que j'ai aujourd'hui rna belle robe blanche, que vous dites m'aller si bien. Pauvre robe, comme on te prête de mauvaises intentions ! Tu n'en as qu'une bien innocente, cependant:

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celle de plaire à un ami, ajouta- (-elle en me regardant.

— Ainsi, je suis la cause involontaire de cette grande querelle?

— Mon Dieu, oui, monsieur, fit-elle en souriant à travers ses pleurs ; mais consolez-vous : si ce motif n'eût pas existé, ma mère en eût trouvé un autre.

— Allons, dis-je, ne boudez plus, reprenez votre joli sourire, et n'en veuillez pas plus longtemps à votre mère.

— Je ne lui en veux plus ; je suis heureuse de vous voir, et me voilà calmée. Mais, ajouta-t-ellc avec tristesse, cette scène se renouvellera, et, comme vous ne serez pas là pour me donner du courage, j'ai peur de faire quelque coup de tête.

— Quel coup de tête? demandai-je en riant.

— M'enfuir, par exemple !

— Et où irez-vous?

— Chez ma tante.

— Mais votre tante vous ramènera chez votre mère, comme c'est son devoir.

— Alors, j'irai.... j'irai.... je ne sais point, moi; mais je ne resterai pas ici.

— Enfant ! vous ignorez l'importance d'une pareille action, qui pourrait être cause du malheur

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de toute votre vie. Mais vous ne pensez pas heureusement ce que vous dites. Adieu; vous êtes seule à me recevoir, je suis forcé d'abréger ma visite ; présentez mes respects à votre mère en allant l'embrasser tout à l'heure.

— Ah! vous m'en demandez trop, monsieur le sermonneur, fit-elle d'un air mutin.. e. Revenez demain, vous me trouverez plus gaie. »

Il fallut bien m'avouer, en quittant Marthe, que j'en étais devenu épris peu à peu, et presque sans le soupçonner; projets de révolte et colères insensées, tout me plaisait en elle : j'étais entièrement sous le charme, et j'avais joué, comme un enfant, avec mon repos.

« Elle m'a proposé, me disais-je, son amitié en échange de la mienne, et j'ai accepté, comme si l'amitié seule pouvait exister de moi à elle; d'elle à moi, c'est différent! La folle enfant n'a jamais aimé, ignore ce qu'est l'amour; il lui suffit de m'appeler son frère, de me raconter ses chagrins, de me voir de temps à autre.... J'ai fait un mauvais marché, et il est bien tard pour le rompre. »

Je raisonnais ainsi sans savoir, en tin de compte,

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ce qui se passait dans le cœur de Marthe, et si elle ne s'était par trompée elle-même sur la nature de ses sentiments pour moi.

Quand j'eus analysé les miens, je fus effrayé du danger que je courais, et je résolus de me détacher de cette passion sans issue, en n'allant chez Mme de T.... que de loin en loin, comme un visiteur ordinaire. Mais ce n'est pas chose aisée de rompre avec des habitudes qui sont chères : je dus me faire violence et chercher des émotions qui me pussent distraire de mon amour ; je courus les fêtes, les spectacles, les soirées. C'est un système dont le défaut m'est démontré ; la douleur la plus intelligente est celle qui se concentre en elle-même, qui, au lieu de repousser les souvenirs et les images capables de l'augmenter, s'en nourrit, crie et se désespère; sa propre force l'use bientôt, et elle arrive à s'éteindre faute d'aliments. Mais la douleur qui se distrait, ou qui croit se distraire, se réveille plus violente qu'elle n'était auparavant; elle ressemble au feu couvert de cendre : il brûle sourdement, mais il brûle; ôtez la cendre, et les flammes jailliront plus vives que jamais.

J'en fis l'expérience : pendant quinze jours je parvins à m'étourdir et à ne plus aller chez Marthe; mais, au bout de ce terme, mes forces me

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trahirent, mon énergie m'abandonna, et je me décidai à retourner chez Mme de T..., quelles que dussent être pour moi les conséquences de cette faiblesse.

Le jour où je pris cette résolution, je rentrai tard chez moi; dès qu'il m'aperçut, mon concierge courut à ma rencontre pour me prévenir, d'un air mystérieux, qu'une dame se disant ma parente m'avait demandé au commencement de la soirée, qu'elle avait insisté pour m'attendre, et qu'il avait cru pouvoir l'introduire chez moi. Je n'essayai pas de deviner ce mystère, et je montai sans me presser ; tout ce qui n'avait point rapport h mon amour m'était indifférent.

La clef se trouvait à la porte, j'ouvris; une bougie brûlait sur la cheminée; une femme, la tête cachée dans les mains, était assise dans un fauteuil; je m'avançai et je reconnus Marthe.

Mes yeux regardaient et se refusaient à voir; je croyais rêver.

« Vous ici î m'écriai-je, quand enfin je pus parler.

— Oui, répondit-elle doucement, je ne savais où me réfugier, je suis venue vous demander protection; n'êtes-vous pas mon ami, mon frère?

— Mais c'est de la démence, vous vous perdez !

— Je le sais bien, dit-elle avec résignation.

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— Enfin, que vous est-il arrivé?

— Ma mère m'a chassée de chez elle !

— A quel propos? Comment?

— Depuis quinze jours que vous n'êtes venu me voir, ce qui est mal, car je passais mes journées à vous attendre, j'ai souffert de toutes les façons; je ne sais pas ce qu'avait ma mère, ce qu'on lui avait fait : elle était devenue avec moi plus injuste que jamais. Moi, au contraire, me rappelant vos conseils, j'avais plus de sang-froid et de patience, j'écoutais ses reproches et je n'y répondais pas.

« Enfin, aujourd'hui, je me trouvais seule au salon, pensant à vous, qui m'aviez abandonnée, et craignant que vous ne fussiez malade; j'étais triste, triste à pleurer.

« Tout à coup, M. Alfred entre sans être annoncé; il me demande où est ma mère, je réponds qu'elle est sortie : au lieu de partir, ce qui eût été plus convenable et plus généreux, car il n'ignore pas ce qu'on me fait subir à cause de lui, il s'assied, et il veut lier conversation avec moi. Pour marquer mon mécontentement, je me mets au piano, et je joue le plus bruyamment possible; il s'approche alors, me reproche ma dureté à son égard, me jure qu'il m'adore et que, s'il cherche à plaire à ma mère, .c'est

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afin d'avoir le droit de me voir tous les jours. Ces paroles m'indignent, je lui ordonne de sortir; il ne m' obéit pas, je veux me retirer dans ma chambre; il me saisit le bras, me supplie de l'écouter et tombe à mes pieds. A ce moment ma mère rentre et nous surprend ainsi; vous devinez quelle fut sa colère et sur qui elle retomba! Elle m'a dit les choses les plus cruelles : que je n'étais plus sa fille, qu'elle me détestait, qu'elle ne voulait plus me voir, qu'elle me chassait; alors je suis sortie sans savoir ce que je faisais, sans savoir où j'allais, et machinalement j'ai gagné la rue où demeure ma tante. Elle était partie depuis le matin pour la campagne. Mes forces étaient épuisées ; que faire?... Je me suis rappelé votre adresse et je suis venue ici.

— Marthe, lui dis-je, il est encore temps, je vais vous reconduire chez votre mère.

— Chez ma mère! oh! non, dit-elle, je n'y retournerai jamais.

— Chez un de vos parents alors; n'en avezvous aucun ?

— Je n'ai que matante, et elle n'est pas à Paris.

— Allons, chez une de ses amies, chez Mme V..., par exemple, qui a une fille et qui vous porte intérêt. »

En parlant ainsi, je regardais la pendule; mais

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comprenant combien ce que je proposais était difficile à exécuter à pareille heure, je cherchais quelque autre expédient et n'en trouvais aucun.

« Marthe, disais-je encore, de grâce, prenez courage, retournons chez votre mère; faites cela pour moi, si ce n'est point pour vous.

— Non, non, répondait-elle; tout ce que vous voudrez, mais pas cela. »

En façe d'une telle résolution, je ne savais quel parti prendre, je craignais que de nouvelles instances ne devinssent de la dureté; puis les beaux yeux de Marthe, mouillés de larmes, me regardaient d'une façon si suppliante, que ma fermeté m'abandonnait peu à peu; je voulus cependant tenter un dernier effort.

« Marthe, dis-je d'un ton que j'eus beaucoup de peine à rendre résolu, je ne puis vous garder ici ; il faut absolument me suivre, venez ! et je lui pris la main.

— Oh 1 cria-t-elle en se dégageant, il ne n'aime pas ! je me suis trompée ! je préfère mourir ! »

Et elle courut vers la fenêtre ouverte.

Je l'arrêtai, je la saisis dans mes bras. A partir de ce moment, ma raison ne sut plus lutter contre mon cœur.

« Moi ne pas t'aiiper, Marthe! lui disais-je en

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la tenant pressée; comment peux-tu croire cela? C'est mon amour, au contraire, qui me fait insister si longtemps à vouloir t'empêcher de te perdre. »

Mais la pauvre fille ne m'entendait plus : elle avait passé, depuis plusieurs heures, par tant d'émotions, qu'une violente crise de nerfs s'était déclarée. Elle se roulait sur le canapé où je l'avais portée, frappait sa tête sur les parois du meuble et m'empêchait de lui porter secours, car ses mains s'étaient cramponnées aux miennes et les serraient avec une force inouïe. Forcé de suivre ses mouvements convulsifs, tantôt j'avais le visage couvert par ses cheveux dénoués et flottant en désordre ; tantôt elle se pressait contre moi, et je sentais les battements précipités de son cœur. De ses lèvres entr'ouvertes s'échappaient des phrases sans suite que lui dictait le délire.

« Quinze jours sans me venir voir, disait-elle.... j'ai été bien malheureuse! je ne vivais plus.... je ne pensais qu'à lui.... je l'aime tant!... Edmond! Edmond! ne me renvoie pas, car vois-tu, je mourrais! »

Elle n'avait plus la conscience de ce qu'elle disait; sa raison l'avait abandonnée, et je perdais peu à peu la mienne.

Quand le jour parut et que Marthe, revenue à elle, vit des armes, des livres, des meubles de jeune homme à la place des rideaux blancs de sa croisée, du portrait de son père lui souriant dans son cadre doré, du christ d'ivoire auquel elle donnait d'ordinaire son premier regard et ses plus fraîches pensées, elle crut être sous l'empire de quelque rêve; mais, le souvenir de ce qui s'était passé depuis la veille vint tout à coup s'offrir dans sa cruelle vérité, elle mesura l'abîme qu'elle avait franchi, elle se cacha la tête dans ses mains et elle pleura amèrement.

Je sortis, car je compris que cette douleur avait besoin de solitude pour s'épancher librement ; il fallait aussi me recueillir pour adopter un plan de conduite dans ma position nouvelle et imprévue.

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« Ce n'est pas sérieusement, me dis-je, que Mme de T.... a chassé sa fille. Plus maîtresse d'elle-même, bientôt elle a cherché Marthe ; que pense-t-elle de sa disparition et de quel côté ses soupçons se sont-ils portés? »

Un de mes amis, dont je connaissais la discrétion, et qui, lié avec Mme de T..., pouvait être facilement au courant de ses affaires, fut chargé par moi de savoir la vérité. Puis, je me rendis chez mon seul parent, l'oncle dont je t'ai parlé; à table quand j'arrivai, il me reçut avec sa cordialité habituelle, et, sur mon refus de déjeuner avec lui, il m'offrit un cigare et me pria de lui apprendre quelque chose de nouveau.

« Je viens pour cela, » répondis-je.

Et je lui racontai ma présentation chez Mme de T..., mon amour pour Marthe, ne lui faisant grâce d'aucun des détails de cette liaison ; je terminai par le récit de l'événement survenu la veille.

« Je te fais mes compliments, » me dit-il gaiement, et, se levant de table, il m'entraîna au salon.

Alors, je lui fis observer que ces confidences ne devaient pas être attribuées à une sotte vanité et au désir de m'attirer des félicitations ; que j'avais voulu seulement l'éclairer sur ma véritable situa-

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tion pour qu'il pût me donner des conseils en connaissance de cause, et comprendre les projets que j'avais formés. Il voulut bien alors m'écouter plus sérieusement. Mais, quand je lui parlai de mon désir d'épouser Marthe pour lui rendre la position dans le monde qu'elle avait perdue ou qu'elle allait perdre, il me traita de fou, me dit de garder Mlle de T.... tant que je voudrais près de moi, ses principes d'oncle ne s'y opposant pas, mais de ne jamais lui reparler de ce mariage impossible, qu'il ne saurait approuver. Puis il sonna, demanda sa voiture, me dit adieu comme si rien ne s'était passé entre nous, et se rendit à la Bourse, suivant son habitude de chaque jour.

Je m'attendais à ce refus, et si j'avais fait une telle démarche, c'était plutôt par acquit de conscience et pour remplir un devoir que dans l'espoir de réussir. Mlle de T.... aurait été mille fois plus belle et plus noble, que mon oncle l'eût aussi bien condamnée pour sa pauvreté.

Il ne s'agissait plus que de savoir s'il m'était permis de me marier sans consentement, et si j'avais le droit, en échange du nom que je donnerais à Marthe, de condamner sa vie aux privations, presque à la misère, dans le cas probable où ma pension me serait supprimée. Il me parut plus sage de conserver mon seul protecteur, et

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d'attendre que le temps apportât un changement dans notre position.

L'ami que j'avais envoyé aux informations se trouva au rendez- vous convenu entre nous. Mme de T..., qu'il était allé voir, suivant sa promesse, et à qui il avait demandé des nouvelles de Marthe, s'était livrée à de longues récriminations contre sa fille, se plaignant de son mauvais caractère et de ses emportements continuels.

« Croiriez-vous, avait-elle dit, qu'hier, prenant à la lettre des paroles que je lui ai adressées dans un moment de colère, elle s'est enfuie de chez moi?

— Ne savez-vous pas où elle est ? demanda mon ami.

— Elle eût mérité que je ne m'occupasse plus d'elle ; mais, pour mon repos, j'ai envoyé chez sa tante, et j'ai appris que Marthe étant allée la demander, et ne la trouvant pas à Paris, F avait rejointe à la campagne. Ma sœur, avec qui je suis en froid, lui donne toujours raison contre moi ; dans une circonstance semblable, elle l'a déjà gardée plusieurs jours auprès d'elle; qu'elle la garde plusieurs semaines cette fois, afin de me la rendre plus douce et plus soumise. »

L'erreur où se trouvait Mme de T..., erreur expliquée par l'apparition de Marthe dans la mai-

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son de sa tante, avant son arrivée chez moi, me fit espérer que mes amours ne seraient point troublées de longtemps. Dans mon égoïsme, je résolus, du reste, de les cacher si bien que Mme de T.... ne pût les découvrir, le jour où quelque accident lui ôterait la tranquillité d'esprit dont elle jouissait, grâce à sa méprise.

Quand je rentrai chez moi, Marthe ne pleurait plus; elle se jeta toute rougissante dans mes bras, sans me demander les motifs de mon absence, comprenant que j'avais dû m'occuper d'elle. Je lui fis part de ce que j'avais appris, et je lui proposai d'aller habiter la campagne avec moi.

« Je n'ai plus de famille, me répondit-elle, vous êtes seul à m'aimer; vos désirs sont les miens; je ne suis plus Marthe de T..., je suis votre Marthe. »

Le lendemain, nous étions à Aulnay.

Lorsqu'on vient de Paris, après avoir laissé Bourg-la-Reine et Sceaux sur la gauche , on pénètre dans ce joli village plein d'ombrages touffus : le pavé bruyant a été remplacé par un sable jaune, doux aux pieds comme un gazon, et les maisons en bois, semblables aux chalets suisses, sont tapissées de clématites et de roses. Inconnu des promeneurs aristocratiques, Aulnay reste silencieux et désert toute la semaine, et ne s'anime que le dimanche, quand la bourgeoisie parisienne envahit ses bosquets en fleurs, ses cabarets en plein air et son fameux arbre de Robinson, dont les branches colossales offrent l'hospitalité à de nombreux convives.

C'est à l'extrémité de ce village que je louai une petite habitation de la plus modeste, mais aussi de

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la plus riante apparence. Les chambres n'étaient pas nombreuses, on faisait facilement le tour du jardin ; mais, les champs qui s'étendaient sous les croisées, les bois qui commençaient près de la maison pour ne finir qu'à Fontenay-aux-Roses, offraient les plus gais horizons et les plus fraîches promenades.

Mme de T..., comme toutes les femmes qui mettent leur bonheur dans des succès de salon, n'avait jamais eu un goût prononcé pour la campagne, et lui préférait pendant l'été le séjour de quelque bain de mer où Paris se transporte avec ses lumières, ses orchestres et ses intrigues. Aussi Marthe, pour qui la vie des champs était une nouveauté, éprouva-t-elle une joie d'enfant durant les premiers temps de son séjour à Aulnay ; elle courait, battait des mains, avait des étonnements d'une naïveté adorable, et souriait à tout, aux oiseaux, aux fleurs, au soleil : à dix-huit ans, pour oublier le passé et ne pas songer à l'avenir, il suffît d'un peu de joie et d'un peu d'amour.

Et comment en aurait-il été autrement, puisque moi-même j'oubliais ce que notre position avait de faux et d'incertain? En effet, les débuts d'une liaison avec une jeune fille ont des séductions irrésistibles, devant lesquelles disparaissent toutes inquiétudes et toutes craintes. On se plaît à observer

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ces joues qui rougissent sans cesse, ces lèvres qui hésitent et tremblent, inhabiles à parler d'amour, ces yeux un peu battus et rêveurs, ces poses nonchalantes qui ne sont plus celles de la jeune fille et pas encore celles de la femme. Alors, celle que la timidité et l'éducation ont rendue muette jusque-là, qui a souvent eu mille pensées charmantes et n'en a exprimé aucune, consent à parler et à dévoiler des trésors d'observations qu'on ne soupçonnait pas. On apprend que ces yeux modestement baissés voyaient tout ce qu'ils voulaient voir, que ces oreilles, discrètement éloignées, entendaient à ravir, que cet esprit, réputé si naïf, comprenait à demi-mot. Puis elle vous dit longuement la grande histoire de son cœur ; la coquette tient à prouver qu'il a battu pour d'autres que pour vous, et elle invente quelque bel amoureux pour le signaler à votre jalousie rétrospective; mais, n'ayant aucun succès, elle passe aux impressions qui vous concernent, et elle raconte, en rougissant, pourquoi et comment vous êtes parvenu à lui plaire.

C'est ainsi que Marthe m'avouait m'avoir aimé depuis le jour où je parus compatir à ses chagrins ; elle me disait aussi son émotion dès qu'elle m'apercevait, ses efforts pour la cacher, ses craintes de n'être point aimée, son dépit quand je ne m'oc-

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cupais point d'elle; en écoutant ces aveux pleins de fraîcheur et de jeunesse, tous les nuages de l'avenir disparaissaient; je ne voyais plus qu'une chose : c'est que j'avais près de moi une femme belle et jeune dont j'étais aimé et que j'aimais, et qui, satisfaite de sa vie présente, me défendait de penser à l'avenir.

Du reste, j'avais environné mon bonheur de précautions infinies pour le prolonger et le rendre aussi complet que possible pendant le temps qui lui était destiné : je ne pouvais craindre qu'on découvrît notre retraite, tant nous avions apporté de mystère dans notre départ de Paris; j'avais assez d'argent pour suffire longtemps à nos très-modestes dépenses et m'affranchir de tous soucis matériels incompatibles avec l'amour; en un mot, rien ne nous devait troubler en nous rappelant les exigences du monde et la réalité de la vie.

L'été était superbe, notre petite maison pleine de fraîcheur et de gaieté; nos fleurs s'épanouissaient bravement au soleil, et toute une nichée de rossignols avait élu domicile dans les tilleuls, au fond du jardin.

Nous nous levions de grand matin, et nous commencions dans les champs ce que nous avions surnommé notre promenade botanique. Marthe, ignorante comme une Parisienne des choses de la

campagne, ne savait le nom d'aucun arbre, d'aucune plante, et faisait les confusions les plus bizarres. Sans m'y connaître beaucoup plus, je me moquais d'elle et je prétendais l'instruire; mais l'indocile élève mettait en doute mon savoir et courait chercher des renseignements plus certains auprès de quelque paysan travaillant sur notre route.

« Monsieur, demandait-elle avec un grand sé-, rieux, ceci n'est-il pas un champ de blé?

— Oh ! que nenni î disait le paysan ; c'est le carré d'avoine à Mathieu.

— J'ai gagné! m'écriais-je alors victorieusement.

— Par pur hasard, » disait Marthe en faisant la moue.

Puis elle remerciait le paysan, qui ne manquait jamais de crier, en la voyant partir : « A votre service, ma petite dame ! »

Ce titre de dame que chacun lui donnait à Aulnay, car on nous croyait très-légitimement mariés, la faisait toujours rougir. Pauvre fille ! Ce mot que les jeunes femmes, dans les premiers jours de leur mariage , n'entendent pas sans éprouver un sentiment de plaisir et d'orgueil, lui semblait un reproche, presque un affront, dans la position où elle se trouvait vis-à-vis de moi.

De retour à la maison, nous déjeunions, et, tandis que je me promenais au jardin, Marthe commençait sa grande toilette de chaque jour. Cette toilette consistait à passer une robe des plus simples en mousseline et à inventer quelque coiffure nouvelle; elle mettait à ce dernier soin un art extrême: c'était là sa seule coquetterie, son moyen infaillible de séduction.

Les heures les plus chaudes de la journée étaient consacrées à l'étude, c'est-à-dire à la lecture de quelque livre favori. Marthe, assise à mes côtés, avait à la main une interminable broderie, et prétendait travailler en m'écoutant; mais à peine avais-je ouvert le livre, à peine le récit commençait-il à l'intéresser, que je voyais son cou se dresser, sa physionomie s'animer, ses deux mains quitter leur ouvrage et retomber nonchalantes et oisives.

Nous avions découvert dans un coin de la maison un vieux clavecin qui reposait depuis de longues années sous une solennelle serge verte ; Marthe l'avait fait transporter au salon et se plaisait à en tirer des sons qui, s'ils nous écorchaient parfois les oreilles, nous mettaient du moins en joyeuse humeur. Souvent une note criarde et discordante, immédiatement suivie de nos éclats de rire, venait interrompre un morceau de grand opéra ; d'au-

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très fois, Marthe imaginait de garder son sérieux, persistait à jouer malgré mes cris, et soutenait que le piano était excellent, les notes justes, que je mettais de la mauvaise volonté, et que je n'entendais rien à la musique. Alors commençaient des discussions à perte de vue, qui tendaient à démontrer de part et d'autre l'excellence de nos oreilles et de notre instinct musical; puis on riait, on s'embrassait, et on jurait de brûler le piano, cause de nos terribles discordes : mais il lui était pardonné en faveur de ses nombreux services, de son âge, et surtout de ses infirmités.

A peine le soleil était-il couché que nous nous disposions à la grande promenade du soir; sur ma prière, Marthe, pour qui je craignais la fraîcheur de l'air, s'enveloppait d'un châle. C'était son châle de jeune fille, simple et coquet à la fois, que lui avait donné son père, trois ans auparavant et qu'elle avait jeté précipitamment sur ses épaules le jour de sa fuite. Il ne lui restait que cesouvenir de la maison maternelle : aussi avait-elle un soin extrême de ce châle ; elle le pliait dès qu'elle rentrait, et refusait de le mettre quand il menaçait de pleuvoir.

Un jour, en revenant d'une promenade imprudente à travers bois, elle y surprit une large déchirure; je la vis contempler tristement ce dégât,

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puis, ne sachant pas être entendue : « Oh! mon pauvre châle, murmura-t-elle , toi aussi, tu as perdu ta belle splendeur d'autrefois ; comme moi, tu n'as plus droit aux respects de chacun. »

Je n'attachai pas alors d'importance à ces paroles, qui auraient dû m'indiquer chez Marthe quelques souffrances inavouées ; souvent déjà la cause la plus légère avait amené chez elle ces retours subits vers le passé : il est vrai qu'à cette époque, un rien suffisait aussi à la rendre tout entière à son amour et à la joie de se sentir aimée; le sourire revenait sur ses lèvres aussi vite qu'il en était disparu.

Nous dirigions nos promenades du soir dans les bois des environs ; nous choisissions de préférence les allées les plus désertes, les plus petits sentiers, n'ayant d'autres soucis que de marcher devant nous, de respirer les parfums qui s'échappent des jeunes chênes et des noisetiers en fleurs, de regarder les vers luisants s'allumer dans l'herbe et les étoiles dans le ciel.

C'était aussi le moment des tendres confidences: Marthe laissait pencher sa tête sur mon épaule, et ses lèvres me répétaient tout bas les jolies choses que ses yeux m'avaient mille fois exprimées durant le jour.

Cependant l'automne avait succédé à Tété, et parfois un vent froid pénétrait à travers nos portes et nos croisées mal jointes.

Nous avions voulu faire du feu dans Tunique cheminée du salon ; mais, peu habituée à cet usage, elle nous avait couverts de fumée pour nous punir de l'avoir méconnue. Ces petites misères n'avaient fait aucun tort à notre gaieté, et je ne pense pas qu'il soit venu un seul jour à l'idée de Marthe ou de moi qu'à Paris l'air fût moins vif et les cheminées meilleures. Aulnay, où nous avions été si heureux, nous paraissait nécessairement lié à notre amour, et c'eût été méditer un crime contre notre propre bonheur que de songer à le quitter.

Nous sentions seulement qu'il manquait quelque

chose au bonheur matériel dont jusqu'alors nous avions été entourés, et nous nous surprenions à envier le bien cT autrui. Le but de ces grandes convoitises était une maison séparée de la nôtre par un mur qui coupait les deux jardins. Haute d'un rez-de-chaussée et d'un premier étage, percée de croisées bien closes, située en plein midi et abritée contre le vent du nord par une rangée de grands arbres, elle s'élevait resplendissante de blancheur et de soleil, en face de notre modeste demeure, construite à la hâte pour loger, trois mois de l'année seulement, quelques Parisiens fugitifs.

Aussi, en voyant l'hiver accourir, nous permettions-nous de jalouser cette maison voisine, et cela sans faire tort à personne, car elle était restée constamment inhabitée pendant notre séjour à Aulnay. En questionnant les gens du pays pour savoir à qui elle appartenait et si on ne pourrait la louer, à ce moment de l'année, pour un prix peu élevé, j'appris qu'elle venait d'être vendue à de nouveaux mariés, dont l'intention était de l'occuper pendant les derniers beaux jours de la saison. Il fallait se résigner, et nous y parvînmes d'autant plus facilement que la chaleur reparut comme par enchantement, ainsi qu'il arrive presque toujours au commencement de l'hiver; on se serait cru en

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plein été, sans la fraîcheur des nuits et la teinte jaunâtre des feuilles.

Nous avions repris notre bonne vie d'autrefois, quand, un matin, en revenant de notre promenade habituelle, nous vîmes une voiture de voyage arrêtée devant la maison dont j'ai parlé.

« Nos voisins sont arrivés, dis-je à Marthe.

— En effet, fit-elle en levant les yeux, leurs croisées sont ouvertes; ils sont restés longtemps avant de se décider, mais enfin les voilà; je parie que c'est un vieux ménage.

— Pourquoi cela ?

— Je le devine à la forme de la voiture.

— Je crois, au contraire, que ce sont des jeunes gens.

— Parions.

— Quoi?

— Une discrétion.

— Tu m'en dois déjà quatre.

— Quitte ou double, alors.

— Soit; si la femme a plus de trente ans, tu as gagné.

— C'est convenu; courons vite nous en assurer.

— Où veux-tu les voir?

— De la plate-forme qui est au fond de notre jardin, nous apercevrons tout ce qui se passe dans le leur; sans aucun doute, ils se promènent en

MARTHE

ce moment pour faire connaissance avec leur nouvelle propriété; viens, j'ai hâte de gagner mon pari.

— Oh! ton pari, dis-je en riant, n'est qu'un prétexte pour avoir le droit d'être curieuse à ton aise; je m'y suis laissé prendre.

— Voyez-vous cela ! Il me dit des choses désagréables parce qu'il craint de perdre ; fi ! le mauvais joueur! »

Et elle m'entraîna.

Nous ne tardâmes pas, en effet, comme l'avait prévu Marthe, à voir notre nouvelle voisine. Elle se promenait seule dans une allée; mais quelques arbustes placés entre elle et nous la masquaient à demi, et empêchaient de distinguer son visage.

« La taille est jeune, dis-je, je double le pari.

— Les tailles sont souvent trompeuses; j'accepte. Un peu de patience, et nous saurons qui a gagné. »

Tout à coup Marthe pousse un cri, et, avant que j'aie pensé à l'arrêter, elle descend à la hâte l'espèce de monticule sur lequel nous nous trouvions, ouvre une porte mal close, pénètre dans le jardin voisin et court à la rencontre de celle qui s'y promenait.

« Marthe, toi à Aulnay ?

— Jeanne! toi ici? » s'écrient en même temps

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les deux jeunes femmes, et elles se précipitent dans les bras Tune de l'autre.

Je compris aussitôt le danger auquel l'action irréfléchie de Marthe venait de l'exposer : elle avait reconnu une amie dans celle que nous prenions pour une étrangère, et, n'écoutant que son cœur, elle s'était élancée à sa rencontre; mais, après les premiers embrassements, quand arriverait le tour des questions et des confidences, qu'allait-elle dire, qu'allait-elle répondre? Elle n'avait point prévu de tels embarras, et, du caractère que je lui connaissais, elle éprouverait de cruelles souffrances. Je ne pouvais lui venir en aide : car, si elle inventait quelque fable pour expliquer son séjour à Aulnay, ma présence l'embarrasserait davantage ; il était même important qu'on ne m'aperçût pas, et je quittai le jardin.

Une tristesse subite, la première que j'eusse ressentie depuis le commencement de cette liaison, s'empara de moi ; il me sembla que c'en était fait de mon bonheur.

Marthe revint un quart d'heure après ; du plus loin qu elle me vit, elle courut à moi et se jeta tout éplorée dans mes bras.

a Nous ne pouvons plus, me dit-elle, rester ici ; retournons à Paris, partons, partons vite : ils vont venir tout à l'heure nous faire visite.

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— Comment?

— Oui, Jeanne et son mari seront, dans un instant, chez nous, comprends-tu ?

— Marthe! m'écriai-je d'un ton de reproche dont je ne fus pas maître; vous avez troublé, par votre imprudence, notre belle vie !

— Pardon ! s'écria-t-elle en pleurant ; je comprends Ja faute que j'ai commise, et je souffre autant que toi ; mais, quand j'ai vu Jeanne, ma meilleure amie, j'ai tout oublié, je me suis crue la Marthe d'autrefois, je n'ai pas réfléchi à la distance qui nous sépare maintenant.

— Elle sait donc...? demandai-je.

— Non, elle ne sait rien ; il y a cinq mois qu'elle a quitté Paris pour aller habiter la province : aussi m'a-t-il fallu mentir et la tromper.

— Que s'est-il passé ?

— Je ne puis te le dire, cela t'affligerait, ou plutôt tu ne comprendrais pas mon chagrin, ma honte : en effet, je suis une folle et une ingrate; nous nous aimons, et ce qui n'est point cet amour devrait m'être indifférent.

— Non. Marthe, dis-moi tout, au contraire; c'est indispensable pour que nous puissions prendre un parti.

— Eh bien ! me répondit-elle, je vais essayer, d'autant plus que j'ai le cœur bien gros, et je n'ai

MARTHE

que toi à qui me confier. Jeanne m'a d'abord entretenue de son mariage tout récent, de son père qui lui donnait fièrement le bras en entrant dans l'église, de sa mère qui a pleuré en se séparant d'elle et à qui elle a juré d'écrire tous les jours. Ces détails m'ont fait mal, tu me comprends, n'est-ce pas, mon ami, et tu me pardonnes? »

Je pris la main de ma pauvre Marthe et la pressai dans les miennes.

Elle reprit :

« Jeanne, s'interrompant tout à coup, s'est excusée d'avoir commencé par parler d'elle ; elle m'a demandé depuis quand j'étais à Aulnay, si je l'habitais avec ma tante ou avec ma mère. J'ai compris mon imprudence, j'ai rougi et je me suis troublée; elle m'a regardée, et, se mettant à sourire : « Ah! je devine, a-t-elle dit, j'ai tant parlé a de moi, que je ne t'ai point donné le temps de « me raconter tes secrets; tu es mariée aussi, tu « habites Aulnay avec lui? » Je n'ai point trouvé assez de force pour répondre oui ; mais je n'ai pas dit non, et elle a pensé que ses suppositions étaient vraies. Alors elle m'a torturée avec mille questions: « Est-il jeune? Est-il riche? Que fait-il? c< Est-ce M. D...5 qui dansait souvent avec toil'hia ver passé? Tu ne dis rien, c'est lui, j'ai deviné. »

« En effet, je ne disais rien, et je n'avais le cou-

MARTHE

rage de rien dire; du reste, Jeanne, questionnant toujours, parlant toujours, ne m'en eût pas laissé le temps : c'était un supplice atroce ! Heureusement, son mari est venu la rejoindre ; Jeanne m'a présentée ; il m'a fait un compliment, j'ai baissé les yeux, et j'ai dû paraître bien niaise pour une femme mariée. Ils m'ont invitée à entrer chez eux; j'ai trouvé assez de présence d'esprit pour répondre qu'on m'attendait.

« Oh! n'insistons pas, a dit Jeanne en riant; « notre voisin nous en voudrait de l'avoir gardée « et il serait maladroit de l'indisposer contre nous. « A bientôt : nous irons, mon mari et moi, vous « voir dans la journée. »

« Ils sont partis, et c'est à peine si j'ai trouvé assez de force pour regagner la maison.

« Il n'y a point à hésiter, continua-t-elle ; il ne faut pas qu'ils nous trouvent, ici : à Aulnay, on ne peut défendre sa porte comme à Paris ; comprendstu ce qu'il y aurait de pénible pour moi à mentir devant toi ! car ne point rétablir la vérité quand un mot suffit pour cela, c'est mentir; toi-même, dans quelle fausse position serais-tu placé vis-àvis du mari de Jeanne !

— - Tu as raison, dis-je après avoir réfléchi quelques instants ; partons, nous essayerons d'être encore heureux.

MARTHE

— Comme tu dis cela! s'écria-t-elle. Douteraisiu de notre bonheur à venir? » ,

Je me tus, car je ne pouvais lui faire part des tristes pressentiments qui m'avaient assailli.

Une heure après, nous quittions Aulnay ; la paysanne qui nous tenait lieu de femme de ménage fut chargée de répondre à l'amie de Marthe, quand elle viendrait, qu'une affaire imprévue nous avait rappelés précipilamment à Paris.

Au moment de partir, ne voyant pas Marlhe près de moi, je la cherchai dans la maison et j'ouvris sa chambre. Je l'y trouvai agenouillée et pleurant. Dès qu'elle m'aperçut, elle se leva.

« Je viens de remercier Dieu, me dit-elle, de tout le bonheur que j'ai goûté dans cette maison, et je l'ai prié de me le continuer. Mon amour pour toi est si vrai, qu'il trouvera peut-être grâce à ses yeux. »

Au détour du chemin, nous jetâmes un dernier coup d'œil sur notre jolie campagne; la femme qui nous avait servis pendant ces quelques mois, debout devant la porte, nous suivait tristement des yeux, et Jeanne V..., fidèle à sa promesse, fièrement appuyée sur le bras de son mari, se dirigeait vers la demeure que nous quittions à cause d'elle !

En rentrant à Paris, je trouvai un mot de l'ami qui était allé autrefois, à ma prière, voir la mère de Marthe ; ignorant le lieu de ma retraite, il n'avait pu me faire parvenir sa lettre, et il me demandait de me rendre chez lui aussitôt après mon retour. Gomme je l'avais prévu, les inquiétudes allaient commencer, et je n'avais plus la possibilité de m'y soustraire.

Voici ce qu'on avait à me dire : Grâce au temps et à l'éloignement, le courroux de Mme de T.... contre sa fille avait diminué; elle s'était étonnée de ne point entendre parler de Marthe, et elle avait écrit à sa sœur pour avoir des nouvelles. Celle-ci, étant en voyage, tarda à répondre, puis avoua ne rien comprendre à ce qu'on lui mandait : car, disait-elle, elle n'avait pas vu sa nièce depuis

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fort longtemps. L'iuquiétude de Mme de T.... fut alors extrême ; après différentes tentatives sans résultat, elle résolut de s'adresser à la police, et ce fut heureusement mon ami qu'elle pria de l'aider dans ses démarches. Celui-ci, pour la tranquilliser au moins sur l'existence de sa fille et éviter des recherches compromettantes, crut devoir lui apprendre ce qu'il savait de notre liaison. Il déplora avec elle cette fâcheuse tache à l'honneur de Marthe; mais il conseilla de garder un silence complet sur cette affaire et d'attendre notre arrivée, ne doutant pas que, par un mariage, je ne rendisse à Marthe la place qui lui était due dans le monde.

Quand il m'eut rendu compte de cet entretien, je répondis qu'on ne s'était pas trompé en me prêtant l'intention d'épouser Marthe; mais que, sans fortune tous les deux, il me semblait important d'obtenir de mon oncle son consentement à notre mariage : j'allais entreprendre sa conversion , et j'espérais réussir dans un temps rapproché. J'autorisai mon ami à répéter ces paroles à Mme de T..., afin de la rassurer sur le sort destiné à sa fille, et je le priai aussi de lui cacher le plus longtemps possible notre arrivée à Paris, afin qu'elle ne fît pas quelque éclat fâcheux.

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Tandis que je disposais de l'avenir et que je cherchais à le faire le plus beau possible, Marthe, à qui, par un sentiment de délicatesse, je ne voulais point parler de mes projets avant d'être assuré de leur succès, vint à tomber dans une espèce de prostration morale qui me causa de vives inquiétudes.

La pauvre fille s'était exagéré ses propres forces en croyant pouvoir rompre avec la vie honnête pour laquelle elle était née, et remplacer par l'affection d'un seul la joie de se sentir aimée et respectée de tous. A Âulnay, où j'étais toujours à ses côtés, j'avais pu bannir de son esprit, par la distraction, toute pensée étrangère à nos amours, et empêcher que les souvenirs du passé ne vinssent contrarier son bonheur; mais, à Paris, les démarches que je fis dans notre intérêt à tous deux m'obligèrent à la laisser souvent seule : elle put réfléchir trop librement.

Regrettait-elle l'innocence de ses jeunes années, les caresses de sa mère, les querelles même qu'elle avait voulu fuir? Que sais-je? le cœur a tant de secrets incompréhensibles !

La vue de son amie d'enfance, de Jeanne, heureuse et mariée, l'avait-elle trop vivement impressionnée, et enviait-elle un sort semblable? ou bien, ne se sentant plus séparée de sa mère que par

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quelques pas, éprouvait-elle l'impérieux désir de l'embrasser ?

Peut-être que la mélancolie de Marthe participait de toutes ces causes à la fois, et qu'incapable de les deviner, elle souffrait doublement, comme le malade qui ignore où est son mal.

Quoi qu'il en fût, elle avait perdu sa belle gaieté d'autrefois; je la voyais pâlir, changer et maigrir. Je l'interrogeai ; elle me répondit qu'elle était heureuse et ne se sentait atteinte d'aucun mal. J'insistai ; elle eut peur d'être comprise, jura qu'elle ne regrettait rien, et rejeta son état sur des douleurs de tête auxquelles elle avait toujours été sujette.

Je voulus vaincre ce malaise et je la décidai à m'accompagner plusieurs fois au théâtre; mais ces plaisirs, impuissants à la distraire, furent souvent pour elle une cause de chagrin : en effet, elle craignait à tout instant d'être reconnue ; quand quelque spectateur tournait la tête de notre côté, elle se rejetait précipitamment dans le coin le plus obscur de la loge. Il lui arriva de rencontrer, en gagnant sa place, des jeunes gens qu'elle avait connus dans le monde ; cachée sous un voile épais, elle ne pouvait être remarquée, et cependant elle se pressait toute tremblante contre moi.

Ces craintes la conduisaient naturellement à se

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souvenir de l'époque où, assise auprès de sa mère, au premier rang d'une loge découverte, elle promenait ses regards dans toute la salle et saluait ses amies d'un sourire.

Certaines femmes pourront commettre une faute, mais elles ne s'habitueront jamais à la position équivoque qui est la conséquence inévitable de cette faute. Je compris cette pauvre âme blessée, et je n'exigeai plus que Marthe sortît de la maison.

Un matin cependant, séduits* tous les deux par les promesses d'un beau soleil d'hiver, nous résolûmes d'aller revoir Aulnay, que nous avions si brusquement quitté. Jeanne et son mari ne devaient plus y être depuis longtemps, et nous ne pouvions craindre d'y rencontrer quelqu'un de connaissance à ce moment de l'année.

Cette journée fut charmante : le froid, la marche, le plaisir, rendaient au joli visage de Marthe les couleurs éclatantes qu'il avait perdues. Je la surprenais à rire joyeusement comme autrefois ; elle redevenait enfant, elle oubliait le présent et ne vivait plus que dans le passé; nous fîmes le tour du village, nous revîmes notre maison, nos grands arbres, nous parcourûmes avec bonheur nos promenades favorites; chaque pas nous rappelait un gracieux souvenir, et nous avancions

MARTHE

toujours, pour ne pas laisser aux regrets le temps de succéder aux souvenirs.

Une journée si bien commencée aurait dû [bien finir; il en fut autrement. Nous ne pûmes retrouver la voiture qui nous avait amenés, et il nous fallut prendre pour retourner à Paris la voiture publique; à peine y étions-nous entrés que je fus reconnu par un de ces jeunes gens qui, sous le prétexte qu'ils ont été au collège avec vous dix ans auparavant, vous serrent la main, vous tutoient aussitôt et vous appellent leur cher ami. Celui-là venait de passer la journée à la campagne avec sa maîtresse, quelque aventurière du quartier Bréda. Ils nous firent l'honneur de nous adresser la parole; puis, malgré le silence obstiné de Marthe et la froideur que je leur montrais, comme par malheur nous n'étions que tous les quatre dans la voiture, ils persistèrent à vouloir rendre la conversation générale et à tenir des propos que, jusqu'à ce moment, Marthe n'avait pas été habituée à entendre.

Que faire en pareil cas? comment imposer silence ou se fâcher sans être ridicule? A Paris, la femme que Ton rencontre seule avec un jeune homme que l'on sait n'être point marié et n'avoir pas de sœur, passe toujours pour sa maîtresse; et toute maîtresse est supposée, jusqu'à preuve du

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contraire, appartenir à une certaine classe de femmes devant lesquelles on peut tout dire. Ils ne manquèrent donc pas de respect à celle que j'accompagnais, je ne l'aurais pas souffert; mais ils blessèrent profondément Marthe de T..., habituée à d'autres façons d'agir.

Ces détails peuvent paraître puérils : tant de femmes insoucieuses acceptent si légèrement des positions fausses et se complaisent dans une vie déclassée qu'on ne peut s'imaginer combien certaines blessures sont cruelles pour des esprits plus délicats et plus nobles. Marthe ne se plaignit pas ; elle ne me fit jamais de remarque au sujet de cette rencontre, mais je m'aperçus qu'elle en avait reçu une atteinte profonde et qu'elle aurait toujours au fond du cœur une plaie incurable : le souvenir d'une vie où elle n'était exposée à aucun affront.

Bientôt les maux de tête dont elle s'était plainte, et qui n'étaient que la suite de ses préoccupations incessantes, devinrent plus violents ; sans être absolument malade et sans vouloir prendre le lit, elle eut de fréquents accès de fièvre; je n'osai plus la quitter et je passai auprès d'elle le temps que je m'étais promis d'employer à vaincre la résistance de mon oncle. Ge temps perdu pour nos intérêts fut cause des événements qui terminent brusquement ce récit.

238 MARTHE

Mme de T..., à qui Ton n'avait pu cacher plus longtemps notre présence à Paris, irritée de ne me voir prendre aucune détermination, imagina de m'écrire pour me reprocher d'avoir déshonoré son nom, réordonner de lui rendre sa fille, puisque je ne voulais pas l'épouser, et me menacer, dans le cas où je n'obéirais pas, de déposer contre moi une plainte en séduction de mineure.

Je ne pouvais, en conscience, prendre au sérieux une telle menace; mais, croyant utile de paraître y attacher de l'importance, j'envoyai la lettre de Mme de T... à mon oncle. Je me disais qu'en voyant les choses se dessiner de cette façon, il se laisserait peut-être arracher le consentement désiré, ou qu'il m'obligerait à m'en passer en persistant dans son refus; l'impatience de la mère de Marthe et l'état de celle-ci me défendaient une plus longue modération. Je me décidai en même temps à solliciter, auprès d'un protecteur puissant, des fonctions qu'on m'annonçait être vacantes, et qui devaient me procurer des ressources assez considérables pour me rendre indépendant.

J'allais sortir afin d'entreprendre cette démarche, quand on m'apporta la lettre de Mme de T..., sur laquelle mon oncle s'était borné à écrire ces mots :

« Où veux-lu en venir? à épouser cette petite

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fille, qui a si bien calculé son amour, sa fuite et sa défaite, et qui, d'accord avec sa mèré, t'amène doucement au mariage, seul but de son ambition? Tu es libre de faire cette folie; mais, de peur de paraître l'autoriser, je suis forcé de ne plus te voir. »

Marthe était près de moi quand je reçus ce billet ; elle s'aperçut et s'alarma peut-être du mouvement de colère dont je ne fus pas maître en le lisant.

Je sortis quelques instants après, décidé à ne plus mêler mon oncle à des choses de cœur qu'il comprenait si mal, et à agir comme ma conscience m'ordonnait de le faire. Dans de telles dispositions, la place qu'on me faisait espérer devenait indispensable : je fus si pressant, que j'eus le bonheur de l'obtenir. Je courus aussitôt en apprendre la nouvelle à l'ami qui s'était intéressé à toute cette affaire; je le priai d'annoncer à Mme de T.... mon intention d'épouser sa fille dans le plus court délai possible, et mon désir que Marthe retournât chez sa mère pour y rester jusqu'au jour où elle pourrait légalement habiter avec moi.

Lorsqu'après avoir été longtemps irrésolu, on s'est enfin décidé à prendre un parti, on se sent la tête plus légère et l'esprit joyeux; aussi rentraije chez moi par le plus long chemin, trouvant la

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vie charmante, les passants aimables, les magasins pleins de merveilles, formant mille projets d'avenir et cherchant quelque manière délicate d'apprendre la grande nouvelle à ma jolie fiancée. Je me faisais une fête de la retrouver comme aux premiers jours de notre liaison : aimable, gracieuse et gaie.

La journée s'étant écoulée dans ces différentes courses, il faisait presque nuit quand j'atteignis la maison ; Marthe, qui prétendait me reconnaître au bruit de mes pas et courait toujours m'attendre sur l'escalier, n'était point à son poste habituel.

J'ouvris et je ne vis personne; j'appelai, on ne répondit pas. Je crus à quelqu'une de ces plaisanteries qu'elle faisait autrefois.

c< Marthe, criai-je, il est inutile de te cacher, je suis bien décidé à ne pas te chercher. »

J'écoutai; aucun éclat de rire ne vint me] répondre comme d'habitude. Je pris alors une lumière et je parcourus l'appartement; non-seulement Marthe n'y était pas, mais je n'aperçus aucune trace de sa présence : point de livre, point de broderie négligemment jetés sur un meuble. J'ouvris une armoire; le chapeau qu'elle mettait d'ordinaire n'y était plus. Que voulait dire ceci? Marthe sortie, sortie sans moi! jamais cela ne lui était arrivé, môme à Aulnay.

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« Je devine; pensai-je; elle me brodait une bourse, quelque passementerie lui aura manqué, et elle sera descendue Tacheter. »

Mais elle ne revenait pas.

J'allai interroger le concierge ; il l'avait vue passer devant- sa loge, une heure environ après mon départ, c'est-à-dire depuis quatre à cinq heures.

Je n'y comprenais rien : mille idées bizarres me traversèrent l'esprit; je crois que, pendant une seconde, j'ai soupçonné la fidélité de la pauvre enfant.

« Mais il est impossible, me dis-je en remontant, qu'elle ne m'ait pas écrit quelques lignes ; elle n'aurait point voulu se jouer ainsi de mon repos. »

Je me mis à chercher, et ayant aperçu sur la table ronde, au milieu du salon, un objet soigneusement enveloppé, je m'en emparai aussitôt. C'était la bourse qu'elle m'avait faite : à travers les mailles de soie et d'or, il me sembla distinguer un papier ; je tirai les cordons et je trouvai la lettre de Mme de T.... que mon oncle m'avait renvoyée le matin. Marthe y avait à son tour ajouté ces mots :

« Après avoir lu cette lettre, je n'ai plus qu'un parti à prendre : celui de te quitter. Les menaces

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de ma mère m'effrayent pour toi. Adieu! pense parfois à nos belles amours d'Aulnay. »

Je restai stupéfait : je ne trouvais pas assez de force pour me plaindre ou pour juger la conduite de Marthe; je n'éprouvais que de la frayeur de me sentir ainsi seul et abandonné.

Puis comme je relisais machinalement la lettre que je te tenais à la main, quelques mots à moitié effacés, et que je n'avais pas vus d'abord, attirémon attention.

« Je retourne chez ma mère, disait-elle ; tu seras ainsi à l'abri de toutes poursuites.... et ton oncle me jugera mieux. »

Ces lignes, qu'elle avait évidemment écrites au dernier moment, après de longues hésitations, par pitié pour moi et par pitié pour elle-même, me rappelèrent à la raison. Je savais dès lors où la trouver pour lui reprocher sa généreuse action, pour lui dire qu'en croyant me sauver, elle avait failli me tuer, et que, du reste, elle n'avait point le droit de disposer ainsi d'elle-même, puisqu'elle était ma fiancée et qu'elle allait être bientôt ma femme. Puis, me rappelant avoir fait demander à Mme de T.... que sa fille retournât chez elle jusqu'au moment de notre mariage, je reconnus que Marthe n'avait fait que devancer l'heure d'une démarche nécessaire.

Une seule chose m'inquiétait encore : c'était la manière dont elle avait été reçue par sa mère ; mais, j'espérai que Mme de T.... prévenue depuis le matin par notre ami commun, n'avait pu s'étonner de ce retour subit: elle avait dû comprendre que le passé de Marthe me regardait seul, et elle s'était dispensée de reproches inutiles. Je comptais aussi sur son cœur : « Une mère est toujours mère, me disais-je, et elle ne refuse jamais d'ouvrir les bras à l'enfant prodigue. »

Tétais à peu près rassuré; mais je souffrais de ma solitude et du silence qui régnait dans ce salon, animé d'ordinaire par la présence de Marthe et par nos bonnes causeries. J'eus la pensée de me rendre le soir même chez Mme de T.... et de lui dire que sa fille étant indispensable à ma vie , je la suppliais de me laisser passer la plus grande partie de mon temps entre elles deux jusqu'au jour de mon mariage. Mais je réfléchis que cette première soirée devait appartenir à la mère et à la fille, que Tarnant n'avait pas le droit de s'y mêler, et je me résignai à attendre le lendemain.

Trop fatigué par toutes les émotions de la journée pour sortir, je m'étendis sur un canapé, et, voulant vivre au moins avec Marthe par la pensée, j'évoquai les souvenirs de notre liaison. Ils m'apparurent distinctement d'abord» puis devinrent

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obscurs et confus. Il me sembla que tous les événements survenus depuis le jour où j'avais^trouvé Marthe chez moi n'étaient arrivés qu'en rêve, et qu'elle était toujours la pure jeune fille à qui j'avais fait visite la veille chez sa mère, et que j'irais voir le lendemain.

Je sonnai le jour suivant, aune heure de l'aprèsmidi, à la porte de Mme de T.... Il m'avait fallu déployer une grande force de caractère pour ne pas accourir chez elle dès le matin. La femme de chambre qui m'ouvrit ne me connaissait pas; elle me demanda mon nom et me pria d'attendre pendant qu'elle irait prévenir sa maîtresse.

Rien n'était changé dans le salon : les meubles occupaient la même place; sur le piano ouvert, je reconnus plusieurs cahiers de musique que Marthe avait souvent étudiés devant moi. Au moindre bruit, je croyais la voir apparaître comme autrefois et feindre d'être étonnée en m'apercevant : mon rêve continuait.

Après m'avoir fait attendre quelques instants,

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Mme de T.... entra au salon; elle était seule: aussi pensai-je qu'elle avait exprimé à Marthe le désir de me parler en particulier, et que celle-ci nous rejoindrait bientôt.

Mme de T.... m'accueillit sans affecter une trop grande froideur, et, me faisant signe de m'asseoir :

« Monsieur, me dit -elle, ma fille, vous et moi-même aurions, chacun de notre côté, des reproches à nous adresser ; aussi, me paraîtil plus convenable de ne point parler du passé. Mon ami et le vôtre m'a fait part de vos projets; je ne puis que les approuver, et Marthe, suivant votre désir, habitera chez moi jusqu'au moment où elle aura acquis le droit de me quitter. »

La bienveillance que me témoignait Mme de T.,., la douceur avec laquelle elle s'exprimait et qu'elle s'était sans doute imposée en femme de tact et d'esprit, m'enhardirent à solliciter la faveur d'être reçu chez elle le plus souvent possible en attendant mon mariage avec sa fille.

« A compter d'aujourd'hui, répondit-elle, je ne veux plus voir en vous qu'un futur beau-fils; aussi vous admettrai - je chez moi quand il vous plaira d'y venir. Je m'explique maintenant, ajouta Mme de T.... avec finesse, votre visite

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dont on ne m'avait point prévenue; vous désiriez connaître mes intentions avant de laisser la fille retourner chez la mère.

— Vous êtes injuste, madame; remarquez que je vous adresse ma prière seulement aujourd'hui.

— Eh bien ! il est encore temps.

— Non, puisque Marthe est déjà chez vous.

— Quoi! ma tille ici! s'écria- 1 -elle visiblement émue. Vous l'avez reconduite! où estelle? dans une voiture à la porte, n'est-ce pas? Elle n'ose pas entrer! Allez la chercher* monsieur, et dites-lui que je lui pardonne ; il y a si longtemps que je ne l'ai vue! »

Je regardais Mme de T.... sans oser comprendre ce qu'elle disait.

« Mais qu'attendez - vous donc , monsieur ? Puisque je vous promets de bien la recevoir ! Si j'en avais la force, je courrais à sa rencontre.

— Madame, dis-je, ne pouvant ajouter foi à ce que j'entendais, j'aime Marthe plus que vous ne sauriez croire ; je vous en supplie, ne vous jouez pas de cet amour.

— Je ne vous comprends pas. Mais qu'avezvous? vous pâlissez?

— Ainsi, madame, votre fille n'est pas ici depuis hier?

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— Mais non, monsieur... Voyons, n'est-ce pas vous plutôt qui vous faites un jeu de ma tendresse? Qui vous porte à croire que Marthe soit ici? »

Je ne répondais pas ; Fétonnement et la frayeur m'empêchaient de prononcer un mot. Un horrible pressentiment était en même temps venu me frapper droit au cœur ; et, comme Mme de T.... me pressait de parler, je lui tendis la lettre qu'elle m'avait écrite la veille, et je lui montrai du doigt les lignes que Marthe y avait ajoutées.

« Que sera-t-elle devenue depuis ce temps? » nous demandâmes-nous ensemble.

Mme de T.... avait oublié tous ses griefs contre sa fille; elle éclata en sanglots.

Mais ma propre douleur me rendit cruel.

« Votre lettre et vos' menaces , madame , m'écriai-je , ont peut-être causé un malheur ; il ne s'agit pas de pleurer, il faut retrouver Marthe.

— Vous avez raison ! » dit-elle en essayant de se lever; mais, ne pouvant y parvenir :T« Allez, continua-t-elle, vous qui êtes un homme, et qui avez plus de courage^que moi ; je vous suivrai dans un instant; de grâce, ramenez-moi ma lille. »

Quand, une minute après, je me trouvai seul

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dans la rue, je ne sus de quel côté me diriger ; mille pensées affreuses se pressaient dans mon esprit : il fallait tout craindre du caractère exalté de Marthe. Cette ligne à moitié effacée où elle m'annonçait son retour chez sa mère n'était donc destinée qu'à me rassurer et à détourner mes soupçons; avait -elle, lorsqu'elle l'avait écrite, quelque terrible dessein?

Je restai stupidement debout près de la maison de Mme de T....; je regardai devant moi sans distinguer aucun objet extérieur; j'étais incapable de prendre une résolution.

Tout à coup, une pensée moins triste me vint à l'esprit. « Fou que je suis d'avoir de pareilles terreurs! » m'écriai-je; et comme une voiture vide passait dans la rue, je m'y jetai, et j'indiquai au cocher la route de Sceaux.

Marthe, ne se sentant point le courage d'affronter les reproches de sa mère, ne sachant où aller, avait dû nécessairement retourner dans notre maison d'Aulnay, qui nous appartenait jusqu'à la fin de l'année.

Plus j'y pensais et plus cet espoir me semblait raisonnable; en approchant d'Aulnay, il s'était changé en certitude. Je préparais déjà les reproches sévères que je devais adresser à ma fugitive maîtresse : je ne me préoccupais que de savoir

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si je serais assez maître de moi pour ne pas lui sauter au cou avant de la gronder, ou si, après avoir commencé le discours projeté, un des jolis sourires de Marthe ne viendrait pas m'empêcher de le finir.

Pendant ce temps, le cocher, excité par mes promesses, traversait rapidement Bourg-la-Reine et Sceaux, et arrivait à Aulnay. Je courus à notre maison : les volets étaient fermés. Je frappai à la porte : on n'ouvrit pas ; je franchis une haie peu élevée et je pénétrai dans le jardin : il était triste et silencieux, et les dernières feuilles des arbres, tombées depuis notre départ, cachaient les allées.

En ce moment, notre ancienne femme de ménage, qui demeurait près de là, et qui m'avait vu traverser le village, accourut toute joyeuse à ma rencontre.

« Ah l bonjour, monsieur, fit-elle; comment va madame?

— Elle n'est donc pas ici? m'écriai-je.

— Ici!... mais non, monsieur. »

Mon dernier espoir venait de m'être enlevé. Je remontai dans la voiture, qui prit, sans que j'en eusse donné l'ordre, la route de Paris.

En entrant à Paris, je fus tiré de l'espèce d'anéantissement où j'étais plongé , par la voix du cocher qui me demandait où je voulais être conduit. Je donnai mon adresse. Dans un cas désespéré, on se rattache volontiers aux espérances les moins fondées, et je pensais que Marthe était peutêtre rentrée pendent mon absence.

Le concierge n'avait vu personne : alors je me dirigeai vers la demeure de Mme de T....; peutêtre avait-elle été plus heureuse que moi dans ses recherches.

Elle descendait de voiture quand j'arrivai à sa porte ; nous nous élançâmes à la rencontre l'un de l'autre.

« Rien! m'écriai-je.

— Rien non plus! répliqua-t-elle.

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— Adieu, alors.

— Qu'allez-vous faire?

— Je ne sais pas , je marcherai au hasard jusqu'à ce que je Taie trouvée. »

La nuit était venue : une sorte de fièvre s'était emparée de moi. J'allais, je courais, je marchais, prenant toute rue au hasard, regardant tout sans rien voir, m'arrêtantdevantles magasins, laissant passer les voi tures, évitant les passants, guidé par l'instinct ; car, je n'avais pas la conscience de ce que je faisais.

Parfois, au détour d'une rue , un vent frais me frappait au visage et me rendait l'usage de mes sens; je songeais à cette jeune fille, vivant avant de m'avoir connu, tranquille et respectée de tous : elle était venue un soir me demander asile, et je l'avais perdue; elle était morte peut-être à cette heure pour avoir voulu m'éviter des chagrins et me rendre ma liberté.

Puis, je me représentais Marthe comme je l'avais vue le premier jour, avec des perles dans les cheveux et sa belle robe blanche, courant dans le salon de groupe en groupe, joyeuse, vive et souriante, et Marthe comme je la retrouverais sans doute, morte ou mourante.

Et pendant que ces pensées me torturaient l'esprit, Paris, que je parcourais dans toute sa longueur, retentissait d'éclats de rire, de cris et de

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chansons; le gaz brûlait comme de coutume, les orchestres des bals mêlaient leur bruit à celui des voitures, et des groupes d'hommes et de femmes, revenant du théâtre, échangeaient de gais propos, sans songer à ce pauvre fou qui passait près d'eux en longeant les murailles.

Il y eut un moment où, sur les boulevards, j'aperçus une femme à peu près de la même taille que Marthe, et dont le châle me rappelait celui que ma maîtresse portait d'habitude. Plus j'approchais et plus la ressemblance augmentait; je voulus la joindre, mais j'eus peur de détruire l'illusion qui me faisait vivre depuis un instant. J'allai moins vite, et je me contentai de suivre à quelques pas de distance. Mais mon inconnue, entendant quelqu'un derrière elle, se retourna subitement. Je m'élançai : ce n'était point Marthe.

Je n'insisterai pas sur les détails de cette nuit; vers trois heures du matin, je rentrai machinalement chez moi, et, mort de fatigue, je me jetai tout habillé sur mon lit. Je ne pus dormir ; à sept heures du matin, je sortis de nouveau.

Je marchais comme la veille au hasard, quand je sentis une main sur mon épaule.

« Toi dans les rues à pareille heure! me dit en même temps une voix joyeuse; reviens-tu d'un bal ou d'un souper ? »

Et, comme je regardais d'un air étonné l'ami qui me parlait :

« Mais, Dieu me pardonne, tu es gris, mon cher, continua-t-il ; c'est à peine si tu te soutiens. Tu es pâle, tes vêtements sont en désordre ; veuxtu que je te reconduise chez toi? Je m'entends très-bien à soigner les malades; tu sais que je suis étudiant en médecine, et, pour le moment, interne à l'Hôtel-Dieu. »

Ces dernières paroles me frappèrent.

« Ah! répétai-je9 tu es interne à l'Hôtel-Dieu?

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— Oui.

— Y a-t-il beaucoup de malades dans ce moment?

— Beaucoup.

— Des jeunes filles?

— Des jeunes comme des vieilles; que t'importe?

— Je voudrais aller à l'Hôtel-Dieu, dis-je sans lui répondre ; peux-tu m'y faire entrer?

— Quelle idée! voyons, tu m'effrayes, tu ne me parais plus gris; mais qu'as-tu?

— Je suis bien malheureux et je souffre horriblement; depuis hier je parcours Paris comme un fou, peut-être même le suis-je réellement. J'aimais une belle jeune fille, j'allais l'épouser, quand tout à coup elle a disparu; je la cherche partout et je ne la trouve pas: c'est une honnête enfant qui ne peut s'être enfuie pour rejoindre une autre personne, car elle n'aimait que moi au monde, j'en suis sûr. Il faut qu'il lui soit arrivé un accident : elle s'est peut-être tuée, elle est peut-être devenue folle, ou bien encore une voiture l'aura écrasée. C'est le ciel qui t'envoie, aide-moi à la retrouver: conduis-moi dans tous les hôpitaux de Paris, je n'y suis point encore allé.

— Je me mets à ta disposition, mon pauvre ami, répondit-il; prends mon bras et donne-moi

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les détails que tu croiras pouvoir servir à nos recherches. »

Nous visitâmes la Charité, l'Hôtel-Dieu et la Pitié. Mon guide interrogeait les sœurs et les gardiens, qu'il connaissait presque tous, et consultait les registres; mais aucune personne ressemblant à Marthe n'était entrée dans ces différents asiles depuis deux jours.

Enfin, dans l'hospice où nous nous trouvons maintenant, nous apprîmes qu'on y avait transporté l'avant-veille dans la soirée une jeune fille de dix-huit ans environ, mise d'une manière élégante, qui était tombée subitement frappée d'un coup de sang au moment où elle traversait la rue Royale; malgré de promptes saignées, une fièvre cérébrale s'était déclarée, et la malade courait le plus grand danger. Je ne pouvais me faire illusion : c'était Marthe.

J'appris alors qu'il existe une chose plus cruelle que l'incertitude : c'est la certitude d'un malheur.

Enfin, je l'avais trouvée, je pouvais la voir !

Je croyais que c'était chose facile ; mais j'eus à me heurter contre une foule de règlements administratifs.

« Les visiteurs n'entrent qu'à certaines heures, me disait-ojn.

258 MARTHE

— Et pendant ce temps, les malades meurent sans un ami auprès d'eux, répondais-je.

— Les fièvres cérébrales demandent les plus grands ménagements, et, du reste, objectait-on encore, vous n'avez de permission ni de la police ni de la famille.

— Je suis son frère, disais-je; de grâce, laissezvous fléchir. »

Heureusement que mon ami l'interne, qui m'avait quitté, accourut avec un laissez-passer signé du chef de service. J'entrai enfin; après avoir traversé plusieurs grandes salles pleines de malades, on me fit pénétrer dans une pièce plus petite, qui ne contenait que cinq ou six lits. Un seul, le numéro 3, était occupé.

« Avancez doucement, me dit une sœur qui vint à ma rencontre; elle sommeille depuis un instant. »

Je marchai sur la pointe du pied, retenant mon souffle ; mon cœur battait à se briser. Arrivé près du lit, je m'agenouillai et je regardai : c'était bien Marthe. Ses yeux étaient à moitié fermés, sa bouche entr'ouverte, sa tête et son front couverts de compresses d'eau glacée ; son bras droit, étendu sur le lit, reposait entouré de linges tachés de sang. A cette vue, mes forces me trahirent; je poussai un cri et je me trouvai mal.

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Quand je revins à moi, la sœur se pencha à mon oreille.

« Regardez-la, me dit-elle ; je crois qu'elle vous a reconnu. »

En effet, les yeux de Marthe étaient fixés sur moi, et sa bouche essayait de sourire. Je me traînai jusqu'à sa main, et j'y collai mes lèvres. Je la sentis tressaillir.

« Edmond, murmura la malade, je n'espérais plus te revoir.

— Mon enfant, dit la sœur, il ne faut point parler.

— Oh! ma bonne sœur, laissez-moi lui parler au contraire; je me sens mieux depuis qu'il est là, vous le voyez : je n'ai plus le délire. »

Elle tourna alors ses yeux vers moi :

« Mon ami, dit-elle à voix basse, j'ai bien des pardons à te demander; je t'ai causé de l'inquiétude, n'est-ce pas? J'ai encore fait un coup de tête; celui-là sera le dernier. Mais tu gardes le silence ; ne me pardonnes-tu pas?

— Si, ma bonne Marthe, dis-je en essayant de cacher mes larmes; mais qu'es-tu devenue depuis deux jours?

— Je vais essayer de me le rappeler.... C'est difficile : ma tête me fait beaucoup souffrir.

— Alors ne parle pas ; repose-toi, je t'en supplie.

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— Non, il faut que je te dise cela.... J'ai cru bien agir en te quittant, mais il paraît que j'ai eu tort : Dieu me punit. Je m'étais mise en route pour aller chez ma mère; arrivée à sa porte, le courage m'a manqué, ma fièvre des jours passés m'avait reprise.... je tremblais et je n'osais faire un pas. En ce moment, j'ai aperçu au bout de la rue Alfred G.... il venait de mon côté.... Tu sais, cet Alfred C... qui m'a fait tant de mal! J'ai eu peur et je me suis sauvée. J'ai marché, beaucoup marché; ma tête était en feu.... comme maintenant, j'avais des bourdonnements dans les oreilles, je ne voyais plus.... Je voulais retourner chez toi, je ne trouvais pas le chemin, et je n'osais point ; alors l'idée m'est venue d'aller à Aulnay, notre bel Aulnay; il me semblait que je reconnaîtrais facilement la route.... et, je puis l'avouer maintenant, j'espérais que tu viendrais m'y chercher; mais tout à coup j'ai éprouvé une sorte d'étourdissement, mes genoux ont fléchi, et je suis tombée.... je ne me rappelle plus rien.

— Nous te guérirons, ma bonne Marthe, lui dis-je, et nous aurons encore de longs jours à nous aimer; à Aulnay, si tu veux.

— Oui, à Aulnay, murmura-t-elle, si beau jusqu'à l'arrivée d'Emma.

— Tu ne craindras plus de la rencontrer; nous

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irons la voir et nous la recevrons, car tu seras ma femme en sortant d'ici ; ta mère m'a donné son consentement, et j'ai maintenant une position.

— Merci, mon ami, fit-elle; mais ton oncle, tu le sais, ne veut pas de moi pour sa nièce.

— Que m'importe?

— Oh! que dis-tu là? c'est ton seul parent, il représente ton père!... J'ai beaucoup réfléchi à tout cela ; il y a plus de résolution que tu ne penses dans cette pauvre tête souvent légère, bien malade à présent. Je ne veux pas être ta femme.... et je ne pouvais plus être ta maîtresse. »

Marthe n'en put dire davantage ; elle me regarda quelque temps encore, puis elle ferma les yeux ; je n'entendis bientôt plus que le bruit de sa respiration haletante.

Un quart d'heure après, elle murmura le nom de sa mère; je crus comprendre qu'elle voulait la voir, et j'écrivis un mot à Mme de T..., qui s'empressa d'accourir.

«Me pardonnez - vous , ma mère? demanda Marthe.

— Ma pauvre fille! s'écria Mme de T.... en tombant à genoux au pied du lit, c'est moi qui ai besoin de ton pardon ! »

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Edmond avait fait ce récit avec un empressement fiévreux; à plusieurs reprises, je l'avais inutilement prié de se reposer : « Non, m'avait-il toujours répondu, on ne nous appelle pas encore; j'ai le temps de finir. Laisse-moi t'entretenir d'elle, laisse-moi parler; cela me fait du bien. »

Mais, arrivé à cette partie du récit, il ne put maîtriser davantage l'émotion qui s'était emparée de lui; les sanglots étouffèrent sa voix : il s'arrêta. Je regardai alors devant moi, et je m'aperçus que le jardin où nous nous trouvions, désert une heure auparavant, s'était peu à peu rempli.

« Que vient faire ici tout ce monde? demandai-je à Edmond.

— Marthe est morte hier, me répondit-il, et toutes ces personnes, convoquées par Mme de T..., attendent, comme nous, la messe que l'on va dire dans la chapelle de l'hospice. Viens d'un autre côté, jusqu'à ce que j'aie pu reprendre un peu de courage. On ignore généralement ma liaison avec Marthe; si tous ces gens, indifférents pour la plupart à sa mort, me voyaient pleurer, ils pourraient concevoir des soupçons. Je veux que l'on respecte sa mémoire ! »

Nous nous promenâmes un instant à l'écart ; Edmond faisait de pénibles efforts pour recou-

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vrer le sang -froid qu'il s'était promis de montrer.

« Quoi! dis-je, tous les habiles médecins de cet hôpital n'ont pu la sauver?

— J'ai eu quelque espoir pendant deux jours, me répondit-il; mais, vers le soir du troisième jour, la fièvre augmenta, le délire la reprit; elle m'appelait souvent, et j'éprouvais un tressaillement affreux toutes les fois que j'entendais s'échapper ainsi mon nom de ses lèvres. Sa mère, la sœur et moi passâmes toute la nuit auprès d'elle. De grand matin, nous envoyâmes chercher un prêtre; il lui donna les derniers sacrements sans qu'elle en eût conscience. Sa main, que je tenais, était glacée; elle devait être morte! mais je n'osais ni me l'avouer ni m'en assurer.

« Vers les huit heures, le médecin en chef fit sa visite habituelle ; il s'avança seul et regarda Marthe : « Elle a cessé de vivre depuis une heure, » dit-il; puis il passa dans une autre salle avec ses élèves. Je me rappellerai toujours le froid que me fit au cœur le bruit des pas de toutes ces personnes qui s'en allaient.

« L'une d'elles resta en arrière : c'était l'interne à qui je devais d'avoir revu Marthe avant sa morl. Il vint à moi, me prit le bras et m'entraîna hors

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de la salle; je me laissai faire, n'ayant pas plus de volonté qu'un enfant.

« On ne me permit plus de rentrer.... je ne verrai plus que son cercueil! »

Quelques instants après, on nous avertit que la messe commençait.

La chapelle de l'hospice Beau j on est d'une simplicité toute monastique : quelques chaises en paille, l'autel, ses quatre flambeaux et un christ, au mur un tableau religieux, sont les seuls ornements qu'on y voie d'ordinaire; mais, ce jour-là, un catafalque, recouvert du drap blanc destiné aux jeunes filles et entouré de quelques cierges, se dressait au milieu.

Nous prîmes place dans le coin le plus obscur de la chapelle. Je lisais sur la figure des invités Tétonnement qu ils éprouvaient à se trouver en semblable lieu, et je pus saisir quelques mots échangés à voix basse:

« Avez-vous des détails sur ce malheur?

— Non; je viens de recevoir la lettre de fairepart, et je suis immédiatement accouru.

— Comment se fait-il qu'elle soit morte dans un hospice?

— On parle d'un accident qui lui est survenu

dans le quartier, et qui n'a point permis de la transporter chez elle.

. — Pauvre enfant, elle était si jolie! la connaissiez-vous ?

— J'ai dansé plusieurs fois avec elle l'hiver dernier.

— Sa mère n'est-elle pas ici?

— Non, on l'aura empêchée de venir.

— Comme elle doit souffrir! elle aimait tant sa fille! »

Edmond, forcé, comme moi, d'entendre ces propos, gardait un silence obstiné ; il avait les yeux fixes et secs, l'air froid ei presque indifférent; mais le tremblement convulsif de son bras, appuyé sur le mien, indiquait une terrible lutte intérieure.

Après la messe, tandis que la plupart des invités s'esquivaient adroitement, et que d'autres se consultaient pour savoir si leurs affaires ou leurs plaisirs leur permettaient de suivre la morte jusqu'à sa destination dernière, Edmond m'entraîna vers la voiture que nous avions gardée, et qui se mit à suivre au pas le cortège.

Ce que je prévoyais depuis un instant arriva; débarrassé de tout regard importun, n'éprouvant plus l'impérieuse nécessité de contenir sa douleur, mon pauvre ami éclata en sanglots. Ces lar-

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mes lui firent du bien ; arrivé au cimetière, il avait recouvré assez de calme pour assister à la fin de cette triste cérémonie.

Mais, quand son tour vint de jeter un peu d'eau bénite sur le cercueil déposé en terre, il me sembla prêt à se trouver mal, et il serait tombé si je n'eusse été là pour le soutenir. On chuchotait déjà autour de nous, on se demandait quel pouvait être ce jeune homme qui paraissait si ému ; Mlle de T.... avait -elle donc un frère ou un fiancé?

Edmond ne soupçonna pas les remarques dont il était l'objet : un tremblement nerveux s'était emparé de lui, ses genoux pliaient, ses dents s'entre-choquaient, il avait la fièvre. Je le conduisis chez moi, de peur que son logement, animé tout dernièrement encore de la présence de Marthe, désert maintenant, ne lui rappelât d'une façon dangereuse la perte qu'il venait de faire

Mon ami rend de fréquentes visites à la petite maison d'Aulnay; il en est devenu propriétaire, grâce à son oncle qui a voulu, par cette pieuse libéralité, reconquérir l'amitié d'Edmond et rendre une sorte d'hommage à la mémoire de celle qui n'est plus.

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Quant à Mme de T..., elle s'est à peu près retirée du monde. Elle ne voit plus Alfred C..., et elle comprend tous les devoirs d'une mère, depuis qu'elle a perdu son unique enfant.

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