PAR M. LE COMTE DE
AUTEUR DES CONTER d'üN MaÎTRE d’ÉCOUE.
IMILDA.
jjN soir, sur la brune , je revenais d’un petit hameau où l’un de mes enfans était en nourrice.
et je rentrais au château ; lorsqu’au
bas d’un chemin escarpé , ou plutôt d’un ravin creusé, par les eaux, entre deux tertres élevés , je rencontrai le bon maître d’école : il revenait , je crois, de jouer de l’orgue à la paroisse.
En ce moment, le ciel s’obscurcit, les éclairs se succédèrent, de larges gouttes de pluie commencèrent à tomber : un orage s’annonçait. Le sol était gras et glissant, nous pouvions à peine soulever les pieds.
Nous tâchions d’aller vite , afin d’arriver à une petite maison, à mi-côte , avant que la pluie tombât par torrens : c’était le seul abri qu’il y eût à notre vue dans cette étroite vallée.
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Malgré notre fatigue et notre ennui , le bonhomme , toujours bavard, commença à me dire : — N’estce pas là un vrai poste de brigand ?
Vous voyez, nous voilà comme serrés entre deux murailles ; pas une issue 5 un seul homme en arrêterait dix. — Oui, répondis-je j mais le plus grand danger pour le moment , c’est de tomber dans un bourbier.
Les voleurs ne sont pas si mal avisés d’élire domicile dans un désert où il ne passe pas trois francs par jour.
D’ailleurs, nous voici à la petite maison , qui nous sauvera des voleurs, et, j’espère, aussi delà pluie.
— Oh ! quant à la maisonnette ,
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dit le maître d’école, qui avait entamé la conversation tout justement pour en parler, savez-vous.qui l’habite? un brave homme qui a assommé trois voleurs à lui seul en un jour. — Comment? dis-je. — Oui , au temps de sa jeunesse , il était...
Il n’eut pas le temps d’achever sa phrase ; le maître de la maison, nous ayant aperçus, était venu à notre rencontre. Prenant le bras du bon magister, il le fit entrer dans la maison, où déjà femme et enfans avaient allumé un grand feu de fagots et de feuilles de maïs ; puis il nous offrit le vin blanc, qui ,
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dans ce pays , comme le pain et le sel des anciens, est le premier signe de la sainte hospitalité.
Nous n’avions pas encore bu le premier verre , que le paysan , qui avait entendu les dernières paroles dumagister, se prit à dire : — Je crois que vous aviez commencé à raconter à ce monsieur cette grande affaire de ma jeunesse; et comme ce n’est pas une chose dont je doive rougir, je la raconterai moi-même.
Et il commença ab oco une longue histoire de certaines discordes entre l’archiprêtre et le syndic du village, qui remontaient bien à trente ans ,
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aussi fraîches pourtant dans sa mémoire que si elles eussent été d’hier.
Pendant ce temps, mon compagnon , qui , dès le commencement de l’histoire, se démenait sur sa chaise, de dépit qu’on lui eût arraché son récit de la bouche , ne pouvant plus tenir à l’entendre raconter de la sorte, et encore moins aux vanteries du héros, s’écria : — A quoi sert tout ceci? Je vais vous dire la chose en deux mots : le syndic et l’archiprêtre étaient deux hommes sans cervelle, qui disputaient sur je ne sais quoi; je crois qu’eux-mêmes n’en savaient rien; la preuve est que, malgré tant de paroles, on n’y
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comprend rien : ils avaient tort tous les deux, mais le prêtre plus que l’autre, parce qu’il était prêtre : ils étaient ennemis , et, dans le village, les uns étaient ennemis des autres, ce qui était d’autant plus déraisonnable , que c’était pour le compte d’autrui. Cet homme-ci eut la bêtise de se mettre dans un des partis , je ne sais plus lequel, et je ne m’en soucie guère. Comme il était plus jeune, plus vaillant, et, comme on dit ici , plus taquin que les autres , il passait, peut-être fort innocemment, pour chef de parti. Trois de l’autre parti l’assaillirent un jour, au sortir de la messe : il est sûr qu’ils furent les agresseurs. Lui aussitôt
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de saisir son couteau , et d’en jeter un par terre , puis de s’enfuir poursuivis par les deux autres. Voyant qu’ils étaient séparés l’un de l’autre, il se retourna , tua celui qui le suivait de plus près, attendit le troisième, et le tua aussi. >
— Oh! m’écriai-je, c’est un bel exploit, c’est comme
Le maître d’école ne me laissa pas achever. — A quoi servent les comparaisons ? dit - il ; cet homme ne connaît pas vos histoires ; et si vous voulez parler de cet ancien qui tua à la guerre trois ennemis de son roi , je vous dirai que votre
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comparaison n’est pas bonne , puisque le paysan que voici a tué en pleine paix trois sujets de notre roi. 11 fut obligé de quitter le pays, jugé par contumace; ensuite on lui conseilla de revenir; il revint. On lui rendit bonne justice ; car enfin il n’avait agi que pour sa propre défense. Du reste, comme vous voyez , il a femme et enfans, et, depuis ce temps, a toujours vécu en honnête homme. Il y a d’autant plusà l’en louer, que d’ordinaire ceux qui mettent la main dans le sang, même à bon droit, continuent ensuite, sans se soucier du droit, et deviennent des scélérats.
Enfin , mon cher fils , si le meurtre ne fut point un crime pour vous,
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ce fat au moins un malheur $ il ne faut pas vous en vanter, au contraire vous en affliger, surtout devant vos enfans. Si vous n’avez pas eu d’autre tort , vous avez eu du moins celui de vous mêler de choses qui ne vous regardaient pas, au lieu de vivre en paix avec tous. Ces querelles, savez-vous à quoi elles mènent dans les grandes villes comme dans les villages? Je vais vous le dire, et je vous dirai aujourd’hui tous les noms, pour que monsieur puisse chercher dans ses livres et vous dire si mon histoire n’est pas vraie. Approchez-vous aussi , petits enfans 5 la pluie fait tant de bruit qu’à peine peut-on s’entendre.
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Dans une grande ville d’Italie, appelée Bologne, s’éleva jadis, comme dans beaucoup d’autres villes, ce même différend entre les prêtres et les laïques, syndics, podestats ou seigneurs. Les prêtres voulaient faire ce qui appartenait aux seigneurs , et les seigneurs ce qui appartenait aux prêtres; par suite les citoyens s’étaient mal à propos divisés en partis. Deux familles, les Lambertazzi et les Gieremei, étaient chacune à la tête d’un parti , conséquemment en grande et réciproque inimitié.
Le chef des Lambertazzi était Orlando, un vieux seigneur puissant
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par ses richesses et le grand nombre de ses parens et de ses fils. Parmi ses enfans, Imilda était la dernière venue, mais non la dernière dans le coeur de son père, et la plus belle parmi ses compagnes. Orlando espérait bien que tous les jeunes gens de la ville s’empresseraient pour l’obtenir en mariage, et il comptait la donner à son plus zélé partisan. Cependant elle croissait en beauté , et aussi en bonté , comme disaient ses compagnes elles-mêmes.
On commençait à parler d’elle , non-seulement parmi les jeunes gens des Lambertazzi , leurs compagnons et leurs partisans , mais aussi parmi leurs ennemis, les Gieremei.
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Un de ceux-ci , jeune homme d’un peu plus de vingt ans , s’appelait Fazio ou Bonifazio. Vif, audacieux , et déjà distingué dans son parti par ses exploits , il eût été digne d’une plus noble carrière. Plein de constance et d’ardeur lorsque les siens avaient le dessous , dès qu’ils étaient les plus forts il se montrait bienveillant et aurait voulu la paix.
Je ne sais si cela venait d’un naturel bon et honnête, d’un instinct de répugnance pour de tels désordres , ou si une raison prématurée lui montrait qu’il en résultait une ruine commune ; peut - être n’était-ce qu’une disposition de jeune homme ennuyé des querelles et ne
pensant qu’à ses plaisirs. Toujours est-il que tout en s’y livrant le plus qu’il pouvait , et quelquefois plus qu : il n’aurait dû, entre autres folies , il voulut absolument un jour aller voir et juger par lui-même si cette Imilda de Lambertazzi , son ennemie , était aussi belle, aussi aimable , aussi séduisante qu’oji le disait.
On était au temps du carnaval ; il devait y avoir une grande fête au palais Lambertazzi. Fazio , sans rien dire à personne, prit un domino , ou je ne sais quel masque , qui ne le faisait pas remarquer,
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se mêla à la foule , entra sans être reconnu , et se mit à regarder.
Justement ce soir-là la jeune fille était plus resplendissante que jamais de beauté, de grâce, de séduction et de parure. Cétait à elle que la fête était dédiée par un père qui raffolait d’elle et se plaisait à la montrer pour enflammer de plus en plus toute cette jeunesse amoureuse. Pourtant l’éclat emprunté de sa parure était si bien tempéré par sa simplicité, il y avait tant de modestie dans son élégance , que , la distinguant au milieu de toutes les autres, on eût dit, non qu’elle était
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l’héroïne ou la reine de la fête, mais comme un ange du paradis descendu , parmi un chœur de belles et pures jeunes filles, plus beau, plus pur, plus céleste encore.
Pour Tardent jeune homme, la voir, l’admirer, l’adorer, en perdre la raison , la vouloir absolument , ne fut que l’affaire d’un instant.
Puis , avec cette grâce et ce naturel que donne une vraie et ardente passion, il ne tarda guère à trouver moyen de l’aborder, et à lui déclarer son amour avec l’éloquence que donne l’amour; allumant en elle au moins le désir de savoir quel était ce nouvel amoureux et cette voix
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jusqu’alors inconnue. En effet, par la volonté de son père , elle avait été assez accoutumée à entendre les expressions d’une adoration élégante et respectueuse \ mais jusqu’alors elle n’avait guère écouté que par obéissance. Maintenant , soit que les choses non ordonnées paraissent plus douces , soit qu’il y eût réellement plus d’attrait dans cette voix qu’elle n’avait pas encore entendue , plus de séduction dans ce langage , plus de grâce dans cette émotion, toujours est-il qu’elle s’y complaisait plus qu’à l’habitude.
Elle demanda au jeune homme qui il était , et le pria gracieusement
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de se démasquer : c’était précisément ce qu’il n’avait pas prévu en venant à la fête.
— Madame, dit-il, ce que vous demandez est peut-être plus difficile que vous ne pensez; cependant un ordre d’Imilda trouvera toujours obéissant Fazio Gieremei. Et il ôta son masque.
Figurez-vous la peur qui glaça la jeune fille en entendant le nom du plus grand ennemi de sa maison , un nom qu’on ne prononçait jamais devant elle sans y joindre les épithètes de scélérat , de maudit , ou pis encore. Imaginez ce qu’elle
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éprouva en le voyant se démasquer audacieusement au milieu d’une telle assemblée , où pas un homme , s’il eût reconnu Fazio, ne lui eût volontiers enfoncé un poignard dans le cœur 5 de telle sorte qu’au moment même son sang détesté pouvait rejaillir sur elle.
Soit étonnement ou pitié, soit crainte pour elle, pour lui , pour tous, elle pâlit, et en moins de temps que je ne puis le dire : — Pour l’amour du ciel, s’écria-t-elle, que faites -vous? masquez - vous , masquez-vous !
Mais lui , sans se troubler et avec
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un doux sourire : — Oh ! madamq , vos ordres sont trop cruels et trop absolus. Je ne voulais pas me montrer à vous ce soir 5 vous l’avez voulu, je me suis démasqué , et à peine ai-je obéi , vous vous repentez déjà, vous êtes presque irritée, et vous voulez que je me cache. Pardonnezmoi si cette fois je n’obéis pas : j’ai à vous proposer un traité , puisque je ne peux désormais vivre sans vous voir. O ma charmante ennemie , je ferai tous mes efforts pour vous retrouver; vous, ne faites rien pour vous y opposer; laissez-moi tenter tout moyen de vous rencontrer honnêtement.
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Elle répondit avec émotion et précipitamment que c’était impossible.
— Pour cette fois, je ne puis absolument pas vous obéir, répliquat-il. En même temps, il fit , d’un air décidé, mine de jeter son masque à terre , et de quitter le coin de la salle où ils étaient, pour se lancer tout au milieu du bal. Vaincue par une telle obstination , elle répondit , avec un peu de sécheresse , et un dépit plein de grâce : Hé bien !
soit. Alors la regardant avec des yeux d’amour et de reconnaissance , il remit son masque. Elle s’enfuit
aussitôt ; lui , comme il commen-
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çait déjà à être observé , il se mêla à la foule et ne tarda pas à sortir.
Le jeune homme était de ceux , comme on en voit tous les jours, qui aiment mieux gravir une côte escarpée que se promener dans la plaine; monter un cheval fougueux qu’un cheval bien dressé ; passer sur le bord étroit d’un précipice que par le grand chemin ; qui enfin , quand ils peuvent faire ce que fait tout le monde, veulent toujours faire autrement; recherchant la difficulté , comme les autres recherchent la facilité; ce sont gens, selon moi, fous à lier. Lorsqu’on cherche les difficultés, on les trouve
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toujours ; surtout en matière de mariage, ou naturellement il y en a tant. Vouloir en ajouter encore est une vraie démence. Si, avant de devenir amoureux, on réfléchissait qu’il serait pourtant aisé d’obtenir toute autre personne , qui vaudrait mieux que celle qu’on poursuit avec difficulté et péril , je crois qu’on ne choisirait pas celle-là ; mais il n’en va pas ainsi, monsieur, pour ceux qui veulent précisément celle qu’ils ne peuvent avoir.
La jeune fille aussi , parmi toute la douceur de son naturel, avait quelque chose de cet entêtement et de cet amour pour les choses extra-
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ordinaires ; puis cette audace à se démasquer, cette obstination à rester le visage découvert, jusqu’au moment où elle avait cédé, lui étaient allées au cœur. Ces deux qualitéslà, l’audace et l’obstination, plaisent malheureusement, je le sais, à plus d’une jeune lille, qui ensuite y a grand regret , quand une fois elle est mariée.
Sans l’approuver et sans beaucoup le comprendre , je ne vous donnerai pas d’autres explications de leur amour; seulement, je vous dirai que, si jusqu’alors Imilda avait eu le renom d’être un peu trop rude à ses prétendans , elle passa bientôt
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pour être très -orgueilleuse; il n’y en avait pas un seul qu’elle ne désespérât. Son père la reprenait, disant que le moment de se décideé approchait. Mais elle répondait que non , demandait du temps, et voulait, avant toute chose , attendre le rendez-vous qu’elle avait accepté. Elle se disait que, si même elle avait ensuite à prendre un parti , elle ne le pouvait, ni ne le devait, avant d’avoir accompli sa promesse. Car, voyez-vous, c’est encore là un défaut habituel de la jeunesse : elle se met en tête certains devoirs imaginaires , tout autres que le devoir, et elle y sacrifie ses véritables devoirs :
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le respect, l’obéissance, la confiance,
dus aux parens.
Il semblait à la jeune fille que Bonifazio tardait bien à réclamer l’accomplissement de cette promesse. L’attente et le dépit lui mettaient dans le cceur je ne sais quelle amertume, qui pourtant ne diminuait pas son amour; elle ne songeait pas aux difficultés où Fazio s’était jeté pour elle. L’occasion de la fête une fois passée , il ne pouvait revenir dans la maison , pas même errer à l’entour. C’était alors d’usage d’attaquer ses ennemis, quand on les rencontrait dans la rue ; passer devant la maison des autres était
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même regardé comme une bravade et une insulte ; et lui , qui avait fait cela cent fois , ne voulait plus s’y risquer; loin de rechercher les hasards de telles rencontres , il les évitait , avec plus de prudence que les plus prudens de l’un ou l’autre parti. Pensez si maintenant il avait sur le cœur ces querelles, où il ne s’était jamais mêle qu’entraîné par le mauvais exemple, et qui aujourd’hui se plaçaient, comme un mur insurmontable , comme une mer sans bornes, entre lui et sa bienaitnée.
Il venait quelquefois , la nuit , déguisé en ménestrel ou en jongleur,
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sous le balcon de la chambre où il savait qu’elle dormait, et chantait sur le luth telle ou telle chanson populaire ; mais ce n’était qu’un instant ; le plus souvent il ne finissait pas la chanson , et se sauvait au plus vite , non-seulement si quelqu’un sortait de la maison , mais même s’il voyait ouvrir le balcon et paraître ïmilda. Ce n’était pas un lieu commode pour se parler, et il ne voulait pas profiter pour si peu de la promesse qu’il avait obtenue; il craignait d’entendre d’elle des paroles auxquelles il ne pourrait répondre à son aise , et de ne pouvoir l’amener à ses pi’ojets et à son plan déjà arrêté.
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Deux ou trois mois se passèrent ainsi. Au retour du printemps, soit que la saison en fût le motif, ou plus probablement les circonstances de factions et de guerre, les Lambertazzi se retirèrent dans un château très-fort et très-bien gardé, non loin de la ville.
Il sembla à Fazio qu’il trouverait là plus d’occasion de voir sa bien-aimée. Il avait déjà, en homme expert en ces sortes d’affaires , mis dans ses intérêts une des femmes qui servaient Imilda. Il sut d’elle comment , peu de temps auparavant , un pauvre domestique avait été
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chassé de la maison Lambertazzi
pour je ne sais quel motif.
Fazio prit un habit assorti à ce rôle, et arriva un matin à la cabane d’une bonne vieille. Comme elle était fort pauvre , et que la cabane n’était pas loin du château, Imilda, soit avec l’une, soit avec l’autre de ses femmes, y venait souvent pour se promener et porter quelque aumône à la pauvre femme. Bonifazio se présenta à elle , disant qu’il était ce pauvre valet tombé dans la disgrâce de messire Orlando 5 que depuis qu’il était sorti de cette maison, il n’avait pas eu un moment de bon , et qu’il était tombé dans
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une grande misère. 11 l’apitoya ainsi sur son sort, puis ajouta que s’il pouvait voir un instant madame Imilda et lui parler, il était sûr d’obtenir, tant elle était bonne, qu’elle demanderait sa grâce; si elle la demande à son père, ajouta-t-il, je la tiens pour accordée.
La bonne femme , comme toutes les autres, n’aimait rien tant au monde que se donner des airs de protection. Elle reçut volontiers la proposition du jeune homme; Imilda venait souvent dans sa cabane , disait-elle ; il suffirait de lui faire dire qu’elle avait besoin de
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lui parler, aussitôt elle viendrait;
c’était chose faite.
Le faux domestique ajouta qu’il était bien pauvre , mais qu’il lui restait une petite chaîne d’or, que lui avait donnée une bonne amie à lui , et il promit de la donner à la bonne femme, ainsi que tout son avoir, si elle lui procurait ce moyen de se remettre dans les bonnes grâces de ses excellens maîtres, et surtout de la bonne Imilda. La vieille fit donc prévenir Imilda , qui arriva peu après : ce fut la femme que Bonifa/.io avait gagnée qui vint avec elle.
Je vous laisse à penser si Imilda
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fut stupéfaite de trouver Bouifazio dans la cabane. De premier mouvement, elle recula vers la porte, pour sortir; mais elle fut retenue par le souvenir de sa promesse , peut-être encore plus par son amour et par les aimables prières, les paroles éloquentes et passionnées du jeune homme. Quelles étaient ces paroles ? c’est ce que je n’irai pas vous dire par le menu. En somme, il lui disait qu’il l’aimait prodigieusement; elle lui laissait voir qu’elle l’aimerait aussi , n’était qu’elle ne pouvait espérer une lin heureuse à cet amour , à cause des haines de leurs parens. Mais Bonifazio était venu bien préparé à un tel discours ;
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car plus il se jetait volontiers dans les difficultés , plus il lui semblait toujours aisé d’en sortir.
Parmi beaucoup de propos bien tendres de part et d’autre, il lui expliqua le projet qu’il avait conçu:
c’était que lui , auprès de ses amis et de tous les Gieremei ; elle , au moyen de son père et chez les Lambertazzi , essayassent quelque moyen de réconcilier les deux partis, de calmer leur haine , de finir la guerre et de ramener la paix entre leurs deux maisons et dans toute la ville.
Ainsi en travaillant pour eux-mêmes et dans l’intérêt de leur passion , ils feraient aussi le bien des citoyens ,
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et leur doux amour mettrait fin aux cruelles inimitiés de leurs familles; de leurs noces daterait le commencement d’une ère nouvelle toute pacifique. Quand les factions seraient réunies par la concorde, combien seraient plus grandes au dehors la puissance et la gloire de la ville !
Ainsi passait-il d’une imagination à une autre, et Imilda l’écoutait, comme la voix d’un prophète ou d’un dieu. Ils s’enivraient passivement de toutes leurs idées, et il n’est nul besoin de dire à combien et à quels rêves se livraient ces deux jeunes gens sans expérience.
Que voulez-vous? l’imprudente jeu-
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nesse porte les yeux vers un but noble et élevé , mais ne regarde jamais par quel chemin on peut y arriver : elle ne s’embarrasse, ni des ravins, ni des précipices, ni de l’eau, ni du feu, qui peuvent l’arrêter. Bref, quand Bonifazio et Imilda se quittèrent , ils n’étaient pas affligés et abattus comme des amans malheureux. Au contraire, vous auriez vu leurs visages animés d’une céleste flamme 5 ils se dirent joyeusement adieu pour peu de temps , et se donnèrent rendez-vous à cette même cabane, afin de combiner ensemble ce céleste projet si bien imaginé.
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Ce qui arriva, vous pouvez vous en douter. Avez -vous jamais vu une commère se mettre entre deux femmes qui se disputent en plein marché; un ami commun occupe à calmer deux ivrognes ; ou des petits polissons de la rue sépai'ant deux chiens qui se mordent ? femmes , ivrognes et chiens laissent là leur première dispute , font trêve ensemble , et se retournent pour battre ou mordre les malencontreux pacificateurs. Bonifazio, qui était regardé comme le premier parmi ses compagnons, tant qu’il les conduisait au milieu des rixes et des rencontres, commença à perdre
toute autorité et tout crédit dès
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qu’il s’en retira. Quand il voulait dire que ces désordre» n’avaient déjà que trop duré ; qu’il en résultait non du bien, mais du mal, pour tous et surtout pour le peuple; que ce serait une belle chose , si , au lieu de se déchirer les uns les autres, on combattait tous ensemble , pour la patrie, contre les étrangers; quand il essayait des paroles de paix, personne ne l’écoutait , et les autres Gieremei commençaient à demander : « Que signifient donc cette nou- « veauté, ce changement, cette tra- « hison ? Bonifazio s’est toujours « montré tardif et pacifique ; que de « fois, après un succès, ne nous a-t-il « pas déjà empêchés de le pour-
« suivre, d’en tirer parti, de dé- « truire et chasser toute cette mau- « vaise graine des Lambertazzi !
« mais au moins, s’il ne valait rien « alors dans les affaires , il était bon « à la hataille et l’épée à la main; « maintenant il n’est bon , ni d’une « façon , ni de l’autre. » Et de quoi s’avisait-il? lui! un enfant encore à la mamelle , vouloir donner des conseils ! Quel orgueil ! quel grand orgueil! Il se croit donc plus que les autres ! ah ! il verra bien ! Et cent autres propos absurdes, mais que Fazio avait , on peut le dire , mérités par sa grande imprudence.
En effet , si sa bonne nature lui donnait horreur des discordes civiles,
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si son amour lui faisait ardemment désirer de les apaiser , la promptitude et l’ingénuité de son caractère en faisaient , nous devons aussi en convenir, le négociateur le moins capable de réussir.
D’ordinaire, lorsque quelqu’un cherche à réconcilier deux ennemis, il va à l’un , et lui dit : « Tu as raison. « Puis à l’autre : « Toi aussi tu as raison. » Lui, au contraire, ne sachant pas s’écarter, de l’épaisseur d’un cheveu , de ce qu’il croyait vrai, donnait raison ou tort, selon que chacun avait raison ou tort. Et comme les hommes de parti sont violens , qu’ils ont plus souvent tort que raisou, en le leur reprochant
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sans cesse, il s’exposait à la colère de chacun.
C’était bien pis encore pour la douce Imilda; car, voyez-vous, plus on est doux , moins on convient au rôle de pacificateur. — Si , au lieu d’une commère du quartier , c’étaient les maris qui venaient mettre le holà entre les deux poissardes en querelle ; si c’était la justice qui intervenait entre deux ivrognes, et un gros chien entre les roquets : alors il faudrait bien que la paix se fît par force ou par amour, c’est-à-dire par peur. Mais ceux qui n’agissent et ne peuvent agir que par les prières, ne forcent pas à la paix ceux qui ne veu-
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lent que la guerre , et leurs tentatives leur tournent mal. Pensez au bel effet que devaient avoir les douces paroles et les exhortations indirectes de la jeune fille ; quand on parlait sur ce sujet, elle se risquait timidement à dire en general qu’elle aimait la paix et voudrait bien voir finir ces guerres, ou toutes autres paroles semblables.
Le seul argument qui aurait pu porter coup eût peut-être été de dire :
« Je me donnerai , non au plus vail- « lant, mais au plus zélé pacifica- « teur. » Or cela, elle ne voulait pas le dire , ni même le laisser entendre le moins du monde, tant parmi ses bonnes qualités elle avait cette vertu de la jeunesse, une entière sincérité.
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Même si elle voyait que la sincérité pouvait lui nuire, il ne lui venait pas un instant à la pensée de s’en écarter.
Ainsi donc, avec toutes leurs vertus , où n’était pour rien la prudence, les deux jeunes gens ne réussissaient à nulle autre cùosequ’àse rendre l’un et l’autre suspects dans leur parti. Bien des fois, en se revoyant à la cabane , ils n’eurent qu’à échanger leurs chagrins, déjà bien éloignés des espérances qui les avaient animés à leur première entrevue.
Enfin les Gieremei commencèrent à croire que Bonifazio devait avoir quelque motif d’intérêt parmi
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les Lambertazzi. Ceux-ci avaient aussi quelque idée qu’Imilda, autrefois si étrangère, maintenant si attentive aux conversations d’affaires, devait avoir quelque motif d’intérét chez les Gieremei. Son père surtout et ses trois frères , réfléchissant sur le passé, se rappelèrent la fête et le masque inconnu qui avait parlé à leur sœur, puis avait disparu. Elle n’avait jamais voulu dire qui il était. Peu à peu, ils se doutèrent que ce pouvait être quelqu’un de leurs ennemis; puis, voyant que Bonifazio n’avait plus aucune ardeur pour les rencontres et les querelles , apprenant qu’il parlait toujours de la paix, ils fini-
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rent par deviner la vérité : pourtant ils ne croyaient pas que la chose fût aussi avancée, qu’Imilda eût revu Bonifazio une autre fois , ni qu’elle eût pour lui autre chose qu’un commencement d’inclination. Cela suffisait toutefois pour les enflammer de grande colère contre elle et contre lui. Ils tinrent conseil ensemble et résolurent de ne pas faire de bruit; laissant de côté toute autre pensée , ils se promirent de veiller de trèsprès sur Imilda, puis de tout tenter contre Bonifazio. Il y en eut qui dirent que , d’après le rapport de certains espions , Fazio , par sa modération toujours croissante , était tombé
dans la disgrâce de tous les siens, et
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que si, au grand conseil de la ville, on mettait aux voix son exil , il y serait voté à l’unanimité, ou du moins avec peu d’opposition. C’est en effet ce qu’on essaya, et l’on y réussit :
ils le firent comme ils l’avaient dit.
Cependant ïmilda s’était aperçue qu’on avait des soupçons ; craignant moins pour elle que pour son cher Bonifazio, s’il revenait à la cabane, elle l’avait fait prévenir par la fidèle suivante, de ne pas y venir davantage } que si , pour le moment , elle ne pouvait plus le voir, elle gardait sa pensée dans le cœur, et que ni le temps , ni la fortune, ni la mort, ne les sépareraient l’un de l’autre.
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Bonifazio n’aurait jamais tenté de l’entraîner à une telle résolution ; mais voyant qu’elle la prenait d’ellemême, il répondit qu’il lui engageait aussi sa foi , et lui envoya un anneau. Ce fut alors qu’il apprit son exil; il n’avait que les vingtquatre heures pour partir : il ne voulut pas précipiter Imilda dans quelque détermination désespérée; sans la revoir, plein d’amour pour elle, brûlant de colère contre ses ingrats citoyens , seul avec un écuyer, il s’achemina vers les Apennins, sur la route de Florence.
D’abord, sans réfléchir que l’injustice est toujours le crime de quel-
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ques-uns, tandis que la vengeance tombe sur tous} sans songer que quand même la patrie serait toute ingrate et criminelle, il n’est pas plus permis de se venger d’elle que d’un père , le malheureux jeune homme ne roula que des pensées de vengeance. Il cherchait, excusait, admirait même les exemples de tous ceux qui , chassés de leur patrie , y revinrent à la tête de ses ennemis, le fer et la flamme à la main } souvent même de telles pensées éclataient en paroles furieuses, surtout quand il trouvait des gens qui tentaient d’excuser l’une ou l’autre des deux criminelles factions.
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Une fois qu’il avait parlé sur ce ton devant quelques chefs du peuple florentin, alors en guerre avec Bologne, ils lui proposèrent tout aussitôt de se joindre à eux contre sa ville. A ce discours , une si grande honte le prit, que jamais il ne s’abandonna plus à sa colère. Florence était en ce moment en proie aux discordes des deux mêmes factions , et il ne voulut se joindre ni à celle contre laquelle il avait toujours été, ce lui paraissait une trahison , ni à la sienne.
Il quitta donc Florence , et commença à voyager à Sienne, à Pise, à Pistoya et dans d’autres villes
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de Toscane. Il trouva dans toutes les mêmes factions et les mêmes fureurs ; alors il retourna à Florence , sans plus vouloir voir ou entendre parler des uns ni des autres.
Il y vivait seul et retiré ; une année entière et presque la suivante se passèrent ainsi. La colère s’apaisa; le regret de la patrie s’ajoutait au regret de sa bien-aiinée ; il sortait seul de la ville, et sans y prendre garde, poussait sa promenade vers les Apennins, du côté de Bologne. Tantôt il montait sur quelque hauteur d’où il pouvait voir, ou s’imaginer qu’il voyait la terre de la patrie à lui iuterdite.
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Les voyageurs qui s’y dirigeaient , les oiseaux , les nuages , le vent , qui allaient de ce côté, lui serraient le cœur, et il revenait sur ses pas. Il était encore plus désolé quand il se promenait seul et abandonné, à travers la foule , dans les rues bruyantes et populeuses de la ville; quand il voyait chacun aller à ses plaisirs ou à ses affaires; tandis que lui, oisif, et sans autre empressement que de voir arriver le soir, n’aspirait qu’à mettre fin à une journée de plus, afin de se rapprocher du terme de son exil.
Se sentant dans de telles pensées, lui -même aurait voulu s’en
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distraire , mais il lui aurait fallu un ami, et, au milieu de cette multitude , il ne trouvait pas même un compagnon. Les habitans s’abordaient les uns les autres, se séparaient, allaient, venaient, s’empressaient; il les voyait sourire entre eux, ils vivaient; lui seul, malheureux , ne vivait pas , mais attendait pour revivre ou pour mourir. Il se rappelait alors la douceur du temps passé , qui lui rendait le présent plus amer; il désirait la mort; il la méditait parfois, et les devoirs de Ja religion l’arrêtaient peut-être moins encore que le désespoir de laisser ses os loin de la patrie et de ne plus revoir sa bien-aimée : en
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patientant , qui sait s’il n’arrivera pas à des jours meilleurs; le temps adoucit les hommes les plus durs , et ceux qu’il n’adoucit pas, il les change. Ainsi les pensées de mort entraient dans l’âme du hauni.
Il comptait ses propres jours, et les jours de ses ennemis; peut-être même l’infortuné ne repoussait- il pas le désir criminel de les voir abrégés, et adressait-il à Dieu des prières impies; puis, en horreur à lui-même, il secouait ces affreuses pensées , demandait pardon à Dieu , et revenait à son auberge solitaire.
Il passait ainsi de longs jours et d’éternelles nuits ; de temps en
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temps lui venaient quelques lettres de son amie , d’autant plus remplies d’amour, de constance et de courageuses résolutions, qu’elles montraient moins d’espérance.
Vous autres femmes, m’avez toujours semblé partagées en deux classes : les unes aiment le plaisir, l’activité , l’éclat ; celles-là choisissent les hommes heureux , joyeux, animés ; mais si , par leur faute ou par celle de la fortune, ils viennent à ne plus être les mêmes, alors voici que tout à coup , et sans nulle vergogne, on les plante là; ou du moins peu à peu , et en sauvant les apparences, on change l’amour en pitié.
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Les autres , au contraire : tout naturellement leur amour se porte de préférence sur les malheureux ; plus s’accroît le malheur, plus s’accroît aussi leur affection et l’abandon de leur dévouement. Si elles s’affolent et se perdent, ce sera pour quelque homme tout-à-fait abîmé et sans espoir : c’est de celles-là qu’était Imilda.
Cependant elle se faisait tous les jours de plus en plus une réputation d’orgueil et de hauteur; méprisant les vœux , refusant la main des plus grands partis et des plus brillans jeunes gens de la ville. En même temps elle écrivait à l’exilé
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de l’envoyer chercher; que seule, à pied, elle irait le joindre; que pour lui elle abandonnerait volontiers patrie, père et frères; qu’elle était tiancée par son anneau , qu’elle devait et voulait le suivre en tout lieu, en toute situation.
Bonifazio , à qui l’amour n’inspirait que des pensées généreuses , souffrait d’autant plus de ces douces paroles , qu’il en avait le cœur ravi, et répondit maintefois qu’il n’approuvait pas ce dessein. Pourtant, ne pouvant la dissuader, et voyant son exil se prolonger, toute espérance s’évanouit. Entraîné aussi par son propre désir, il partit furti-
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vement de Florence , et , par des chemins détournés, arriva à Pistoya, à Modène, enfin près de Bologne, à la cabane de la vieille. Vous vous souvenez que la première fois elle avait reçu Bonifazio déguisé , le croyant un serviteur renvoyé de la maison Lamhertazzi. Puis, étant devenue nécessaire aux entrevues des deux jeunes amans , elle avait été mise dans la confidence, avait reçu de grands cadeaux , et les avait toujours fidèlement aidés et servis.
Fazio chargea la bonne femme d’informer Imilda de son arrivée, la priant de ne pas bouger jusqu’à nouvel avis ; puis il fit prévenir un de ses
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atnis , un camarade d’enfance , le seul presque qui lui fût resté fidèle.
S’étant abouché avec lui plusieurs fois à la cabane, ils convinrent qu’une vingtaine d’écuyers et d’hommes d’armes, avec trois bons chevaux sellés , se trouveraient à trois jours de là , vers la brune , dans un taillis voisin de la cabane. Bonifazio, Imilda et la confidente de leurs amours iraient à ce rendez-vous, et tous ensemble se rendraient aussitôt à la frontière par le chemin le plus court.
Imilda fut avertie par la vieille; au jour fixé, elle sortit avec sa suivante , comme pour aller se promener; elles vinrent à la cabane sans
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avoir été aperçues de personne.
Imaginez les embrassemens , la joie, les douces paroles des deux jeunes amans, privés depuis si long-temps de telles consolations. Imildaseütd’abord promettre et jurer de nouveau, qu’au premier endroit où ils s’arrêteraient, ils chercheraient un prêtre et recevraient la bénédiction qui les rendrait légitimement mari et femme ; puis elle se mit entièrement à sa garde.
Ils attendaient la cloche de l’Ave- Maria; au premier coup Imilda se leva et tendit la main à Fazio avec une physionomie à la fois de tristesse et de douce assurance. Ils al-
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laient se mettre en marche ; tout d’un coup la porte s’ouvre, et ils voient entrer, suivis de beaucoup d’autres, trois hommes armés, furieux ; sans s’occuper d’Imilda ni des autres femmes qui étaient là, ils se précipitèrent sur le malheureux Bonifazio, comme sur une proie désignée. Il tira son épée; croyantavoir à défendre sa bien-aimée, il la tenait de son autre bras et ne faisait que parer les coups. Bientôt il reconnut les trois Lambertazzi, les frères d’Imilda, qui criaient : — A toi Fazio, à toi seul; laisse-la; à toi , à toi ; tu es mort. Sur lui seul étaient dirigées les trois épées , les trois poignards. Alors Fazio quitta
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lmilda ; il faisait tourner rapidement son épée et se défendait de son mieux , quand l’un d’eux , ayant passé par derrière , lui enfonça dans le côté droit un poignard jusqu’à la garde , lui criant : « Tu es « mort ! »
En ce moment on entendit dehors un grand bruit d’armes, de chevaux , et un combat à la porte.
Bonifazio , pensant avec raison que c’étaient les siens, lit des efforts , quoique blessé , pour les rejoindre. Les Lambertazzi se hâtèrent aussi d’aller retrouver les leurs, qui étaient attaqués. Les Lambertazzi étaient
les plus forts, et, tout en criant:
— 11 est mort ! laissé pour mort !
ils se jetèrent contre les amis de Bonifazio , les repoussèrent jusqu’au bois , et continuèrent à les poursuivre jusqu’à la ville.
Pendant ce temps-là Bonifazio , profondément blessé , se traînait avec peine, et s’efforcait d’arriver au bois. Il y parvint enfin , mais si épuisé, qu’il tomba et perdit bientôt connaissance.
La malheureuse Imilda avait essayé de se mettre entre les combattans, et d’arrêter celui de ses frères qui avait blessé son époux; mais elle-même avait été retenue par
les femmes, surtout par celle qui les avait trahis; et elle n’avait pu se tirer de leurs mains que lorsque , à l’approche des Gieremei , la peur les avait mises en fuite. Alors elle se précipita hors de la cabane pour chercher Bonifazio : d’abord elle ne le trouva pas ; puis , comme les combattans s’éloignèrent , les uns fuyant , les autres poursuivant , elle aperçut enfin des traces du sang de Bonifazio, qui avait arrosé le chemin.
La pauvre Imilda , palpitante d’angoisse et de douleur, suivit cette malheureuse trace , et arriva enfin au bois. Là elle vit son cher Boni-
fazio gisant à terre, sans mouvement et pâle comme la mort. D’abord elle crut que c’en était fait , et se précipita sur lui, son visage sur le sien , ses lèvres sur ses lèvres. 11 lui sembla alors sentir un faible battement, un léger souffle. Une lueur d’espérance lui revint; elle voulait aller chercher de l’eau près de là pour laver la blessure et lui répandre sur la tète, afin de le faire revenir.
Elle se souvint tout à coup que souvent dans ces fatales guerres , la haine ne trouvant pas le fer suffisant, y ajoutait encore le poison, et trempait de venin la lame des poi-
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gnards ; elle savait que ses frères avaient cet horrible usage, et se rappela que dès que Fazio avait été blessé, ils avaient crié : — Il est mort! et l’avaient laissé. Elle fut saisie d’un nouveau désespoir : sans attendre un instant, sans réfléchir, elle découvrit la blessure, en pressa les deux bords sanglans entre ses doigts et se hâta de la sucer. Rassemblant ses forces , retenant sa respiration , elle remplit plusieurs fois sa bouche de ce sang corrompu , et fit tant que peu à peu son époux revint à lui. Il la regarda , et tout d’un coup, distinguant ce qu’elle faisait, il voulut la repousser de sa faible main , car il ne pouvait parler 5
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elle, animée par l’espoir, continuait avec plus d’ardeur, suçait toujours le sang et buvait toujours le poison.
Enfin Bonifazio se sentant un peu mieux, parvint à lui dire : — Amie, amie, au nom de l’amour que je vous ai toujours porté , au nom du salut de mon âme, cessez ce triste secours, inutile pour moi, mortel pour vous. Imilda, mon Imilda, je meurs dans tes bras tant désirés.
Il ne put en dire davantage .Imilda , soutenue par une puissance surnaturelle et par une force céleste , ne l’entendait pas, et n’interrompait pas un instant sa tâche cruelle ; elle continua si long-temps, et avec une
telle fièvre, qu’elle aussi perdit ses forces et tomba presque sans connaissance à ses côtés : deux fois elle reprit haleine et recommença. Le poison qu’elle buvait devint enfin plus dévorant que son amour, qui la soutenait; elle se sentit évanouir : à ses souffrances se joignait le désespoir de n’avoir pu rendre la vie à son ami ; alors, se rapprochant de lui et le serrant tendrement dans ses bras, elle plaça sa bouche souillée de sang sur la plaie empoisonnée, puis expira faisant un dernier effort.
Pendant ce temps , la vieille femme était accourue ; elle fut témoin de leurs derniers momens :
elle avait employé prières et efforts pour arrêter Imilda , et n’avait pas même réussi à s’en faire entendre :
la voyant mourir, elle poussait des cris affreux.
Les Lambertazzi , frères d’Imilda, et son père, revenant de la poursuite des ennemis, passèrent par là.
On raconte qu’enflammés d’une même colère , ils s’écrièrent tous :
— C’est bien ! D’autres cependant disent que le père n’en était pas , et qu’après avoir pleuré amèrement, il les fît enterrer ensemble , comme mari et femme, sous l’arbre où ils avaient expiré. Quoi qu’il en soit , toujours est-il qu’à Bologne, les liai-
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nés , loin de s’éteindre ou de s’affaiblir, prirent une chaleur nouvelle , et se montrèrent plus furieuses que jamais.
Le maître d’école n’avait pas encore fini son récit , que nous vîmes entrer dans la maisonnette un petit garçon que ma femme avait envoyé au-devant de moi avec une lanterne :
le sacristain était aussi venu de luimême chercher le magister. Connaissant ses habitudes, il était allé le demander dans toutes les maisons, sur le chemin, et l’avait enfin découvert. Comme il était alors au plus beau de son récit, il leur avait
fait signe de se taire. Quand il eut fini, il était tard, l’orage avait cessé et les eaux s’étaient écoulées ; nous nous levâmes à la fois pour partir, mais il n’y eut pas moyen de s’en aller avant d’avoir bu tous encore un verre de vin.
Le maître de la maison, tout en buvant, se mit à dire : — L’histoire de monsieur le magister est belle, et quant à ce qui regarde les discordes, tout ce qu’il a dit est vrai et bou } mais ce que je ne comprends pas , c’est comment Bonifazio se désolait de n’être pas dans son pays. Moi aussi j’ai été exilé, et n’était que j’avais ici une maison et un morceau
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de terre, dont il ne me serait jamais revenu un centime, Dieu le sait, si tout cela avait été vendu en mon absence, je crois bien que je ne serais jamais retourné, car, voyezvous, tout l’univers est, comme on dit, notre pays.
Il s’attendait à une réponse; mais le maître d’école était fatigué de parler, pressé de partir; d’ailleurs, comme je l’avais plusieurs fois remarqué, s’il aimait beaucoup à raconter, il n’aimait guère à discuter.
Il était éloquent à sa manière quand on l’écoutait, nemine contradicente , ainsi qu’il disait; mais à la première objection, il s’arrêtait tout court.
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Ce qu’il y a de sûr, c’est que , pour cette fois, il ne dit pas autre chose, sinon de gustibus et coloribus non est disputandum , et il partit avec moi.
Nos deux éclaireurs marchaient devant nous ; le voyant silencieux , renfermé en lui-méme et presque soucieux , je m’approchai de lui , et lui tendant la main : — Bon maître, lui dis-je, il est vrai , les goûts sont différens, mais les goûts des braves gens se rencontrent quelquefois.
Quand le pape ouvre la bouche à un nouveau cardinal, il ne peut produire sur lui un effet plus prompt que mes paroles sur le magister. Il
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commença à parler de l’amour de la patrie ; il disait que cet amour e'tait comme les autres amours, que quelquefois on pouvait être blesse dans ce sentiment, qu’alors il se change en un dépit tellement emporté, furieux, que, pour quelque temps, il devient de la haine; mais lorsqu’il est véritable, on y revient toujours à la lin. Rien n’était pire , à son avis, que l’indifférence des hommes du peuple sur ce point ; il ajoutait encore bien d’autres choses , allant de l’une à l’autre et les rapportant toutes à son histoire.
— Maître, lui dis-je, toutes vos nouvelles me plaisent beaucoup; mais
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je voudrais savoir pourquoi vous retombez si souvent à parler des partis, des discordes et des guerres surtout, puisque vous faites vos histoires pour ces bonnes gens, qui habitent un pays si petit qu’ils ne sont même pas assez nombreux pour se diviser en deux partis , et qui n’ont rien à se disputer, tant ils sont pauvres et simples.
Il me répondit : — Il y a toujours assez de monde pour se disputer, quand il y a deux hommes ensemble.
Vous vous trompez beaucoup, si vous croyez qu’on se dispute moins dans les petits pays ; on voit bien qu’il n’y a pas long-temps que vous
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habitez celui-ci : il est vrai que c’est uu des plus tranquilles, et j’en connais qui sont malheureusement bien pires. Vous vous croyez déjà vieux, mais vous ne l’êtes pas. Du reste , il est peut-être vrai que je reviens trop souvent sur de tels sujets. «Où il démange, on se gratte non-seulement j’ai fait là-dessus des nouvelles, mais aussi un sermon ; et si vous saviez toute ma vie ?...
— Pourquoi ne me montreriezvous pas votre sermon ? repris-je ; pourquoi ne me raconteriez -vous pas votre vie ? je serai bien heureux de l’entendre.
— Moi, je ne serais pas heureux de laraconter, ditlemagister ; et comme nous venions d’arriver tout près de l’école , il se tourna et y entra sans même me dire adieu.
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MARGUERITE
SOEUR
MARGUERITE
îl y a bientôt trente ans , lorsque j’étais auditeur au Conseil-d’État, je reçus la mission d’inspecter les prisons et les hôpitaux
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de plusieurs départemens. L’accomplissement de ce devoir m’avait amené dans la ville de pour y visiter l’établissement consacré aux aliénés.
J’avais parcouru la portion du bâtiment où étaient enfermés les hommes. L’économe et le médecin m’avaient promené de loge en loge, me démontrant , avec tout le sangfroid de l’habitude , ce spectacle de misère. Ces hommes excellens , dont la vie était patiemment consacrée à de si tristes soins, qui s’étaient dévoués avec zèle à cette œuvre d’humanité , semblaient me faire voir les salles d’un musée , et m’ex-
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pliquer des objets d’histoire naturelle. Ils s’adressaient à ma curiosité , ils me racontaient les actes de démence dont je ne pouvais être témoin pour le moment; ils me disaient les accès de fureur des malheureux que je voyais calmes et affaissés dans le coin de leur loge ; ils provoquaient la conversation insensée des aliénés , assez pacifiques pour qu’il leur fût permis d’errer dans les cours. Par une sorte de plaisanterie toute bienveillante , ils appelaient même en moi une impression de gaîté. Et moi, si loin d’avoir le mérite de leur dévouement; moi , qui ne ferai pas en ma vie entière autant de bien qu’ils en
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font dans une semaine , je ne pouvais vaincre mon émotion ; un sentiment à la fois de répugnance et de pitié me glaçait, et souvent dressait mes cheveux sur ma tête. Il me tardait de finir cette cruelle visite , de sortir de cette enceinte malheureuse.
Nous passâmes dans l’hospice des femmes : on me conduisit d’abord dans une salle, où se trouvaient les sœurs de la Charité qui faisaient le service d’infirmières. Après quelques mots adressés à la supérieure , nous étions en marche pour commencer cette nouvelle tournée , quand je vis une jeune sœur s’ap-
procher du médecin et lui demander timidement, mais d’un ton ému :
— Comment est-il aujourd’hui ?
Je la regardai avec plus d’attention.
Elle était jeune et me parut belle, d’une physionomie profondément triste.
Le médecin lui répondit : — Que voulez-vous! ça ne peut pas changer. Puis se tournant vers moi : — Elle me demande, ditil , des nouvelles d’un aliéné à qui elle s’intéresse beaucoup. Et l’économe ajouta : — C’est celui du u° 17 , au bout du corridor: je vous l’ai fait remarquer. Je me rappelai en effet un homme jeune -, que
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j’avais vu attaché sur son lit, se débattant dans ses liens, en poussant d’horribles cris.
— Quel intérêt prend-elle à ce malheureux? demandai-je. — C’est une fort triste histoire, monsieur, me répondit le médecin.
La sœur de Charité, entendant qu’il était question d’elle, s’éloigna aussitôt. L’expression d’un morne désespoir se peignit dans ses traits.
La supérieure, m’adressant alors la parole, me dit : — Monsieur, si vous voulez connaître l’horrible malheur, qui a amené ici ma sœur
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Marguerite, et qui a décidé sa vocation , je pourrai vous en faire lire le récit écrit par elle-même. Quand elle entra chez nous, ou plutôt quand elle voulut se jeter dans les bras de Dieu, la pauvre fille n’eut pas la force de me dire son histoire. Elle l’avait écrite dans un long détail , et elle me l’a remise.
Je hâtai la lin de ma visite : mon imagination était saisie par ce que j’avais vu, par ce qu’on m’avait dit.
La physionomie si douloureuse de sœur Marguerite étoit toujours devant mes yeux. Je ne trouvais plus ni intérêt ni émotion pour les misères qu’on me montrait. J’achevai
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mécaniquement mon office d’inspection. Lorsque je sortis, la supérieure me remit un rouleau de papier. Je rentrai aussitôt chez moi , et je lus ce qui suit :
Je suis la tille unique d’un médecin fort connu de la province de ;
il avait la réputation d’un homme savant, habile et fort honorable. Il s’était particulièrement consacré à l’étude et aux soins des maladies mentales. Après la mort de ma mère , il avait même fondé un établissement pour les aliénés , et s’en occupait avec autant' de charité que d’amour de son art. La maison était
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grande , le jardin assez vaste. Les malheureux malades n’étaient pas nombreux, et chacun pouvait être soigné avec une attention particulière.
Pour moi, j’étais logée avec mon père dans un pavillon séparé. Il ne voulait point que j’eusse sous les yeux l’affreux spectacle de la démence furieuse. Je n’approchais jamais du corps de bâtiment où l’on tenait renfermés les frénétiques soumis à un traitement de rigueur. Pourtant, j’entendais quelquefois leurs cris, et jamais sans me sentir glacée jusqu’au fond du cœur.
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Mais ceux dont la folie était calme, ou dont la convalescence était assurée, pouvaient se promener dans le jardin. On les y laissait presque en liberté 5 souvent même, ils approchaient de notre pavillon et auraient pu ouvrir facilement la porte en treillage qui séparait du jardin la petite enceinte réservée pour nous.
Cela ne leur était point permis ; mais les gardiens n’étaient pas toujours là , d’ailleurs mon père voulait qu’on traitât ces pauvres gens avec une extrême douceur.
Un jour que j’allais m’asseoir sur un banc où j’avais coutume de venir travailler ou lire, j’y trouvai
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un jeune homme inconnu ; je me retirai aussitôt, et même avec une sorte d’effroi .
— Ah! mademoiselle, me ditil , c’est une bien cruelle chose de causer un tel dégoût, qu’il étouffe la pitié.
Ces paroles me firent une impression douloureuse. Je me serais reproché de faire de la peine à un être déjà si malheureux ; l’idée de produire en lui une sensation qui pourrait accroître ou renouveler son mal, se présenta aussi à ma reflexion. J’avais ouï dire à mon père que souvent une impression
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de douleur, même passagère, pouvait ramener des crises d’aliénation et renouveler le désordre mental.
— Monsieur, dis-je, voudriezvous parler à mon père ?
il comprit que je feignais de le prendre pour un étranger.
— Je suis de la maison, mademoiselle, reprit-il : un de ces malheureux que votre père veut guérir; vous le savez bien. Je vous fais peur, mais soyez tranquille; je ne fais de mal à personne : on dit même que je suis plus raisonnable depuis quelque temps. Pour vous le
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prouver, je m’en vais : je ne dois pas être ici; c’est défendu, n’est-ce pas ?- Il s’était levé , et s’éloigna tranquillement , me laissant toute troublée.
Je parlai à mon père de cette rencontre. — Il est en effet très-doux, me dit-il, et le désordre de son esprit ne semble pas fort grand; j’ai même hésité un peu, si je le recevrais dans la maison. Aux yeux de tout autre que moi, il eût passé pour aussi raisonnable que bien des gens qu’on rencontre en toute liberté ; mais j’ai une telle habitude de ces tristes maladies, que, j’en suis assuré, celle-ci augmentera. Ainsi,
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j’ai voulu le soumettre à un régime salutaire , et surtout l’isoler des circonstances au milieu desquelles sa raison s’est troublée.
— Mon père, demandai-je, avec quelque curiosité, pouvez-vous me dire en quoi consiste sa folie?
— Elle vous semblera bizarre :
et cependant elle n’est point sans exemple : il se croit fou ; il a une préoccupation fixe et profondément mélancolique de l’état de sa propre raison. Il s’examine lui-même 5 il se démontre qu’il est insensé, et s’en désespère. Rien ne peut le dissuader, ni le consoler. Aucun travail,
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aucune étude ne réussit à le distraire. Il s’en croit incapable; il ne saurait suivre une lecture, et prétend qu’il ne peut comprendre ; que la suite des idées lui échappe ; réellement cela est ainsi. C’est luimême qui est venu se présenter à moi et me demander de l’admettre parmi mes pensionnaires. « — C’est là que je dois être , me disait-il , c’est ma place. Je ne suis plus fait pour vivre avec les gens raisonnables. »
Il a demandé à voir les chambres; il a choisi la sienne, y a fait porter ses meubles, a pris tous ses arrangemens, et il est venu s’y installer à jour marqué : il y a de cela
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trois semaines environ. Depuislorsje le trouve mieux. La régularité de ses journées lui fait du bien. Hors d’ici, la contradiction ou les railleries de ses amis l’exaltaient. Son idée fixe s’enracinait, parce qu’on voulait la lui contester. Ici personne ne lui en parle, et il n’eD parle à personne.
Je n’essaie point de lui démontrer qu’il est raisonnable. Mais sans bien l’avouer encore, il se compare aux autres insensés ; le désordre de leurs idées le frappe, et par un retour sur lui-même il commence à se persuader qu’au vrai il ne leur ressemble pas.
Ces détails m’intéressèrent. Dans
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les jours qui suivirent, je demandai quelquefois à mon père des nouvelles de ce jeune homme. — Sa maladie a un peu changé de caractère, me dit-il une fois; il a eu des accès de démence furieuse ; mais ce n’est pas un motif pour désespérer de sa guérison. Ce genre d’affection mentale est peut-être moins durable qu’une fixité calme, dans le désordre des idées ; seulement il ne faut pas que je le laisse dans le voisinage des antres aliénés , dont les accès pourraient produire sur lui un effet contagieux. J’ai envie de lui donner une chambre dans notre pavillon. Si, d’ici à quelques jours, il n’a point de crise nouvelle, je prendrai ce
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parti-là. Ce jeune homme me touche, je veux absolument le guérir.
Une semaine environ après, j’étais assise sur mon banc, lorsque je l’aperçus qui ouvrait tranquillement la porte de notre enceinte. Comme il entrait, un des gardiens lui ordonna assez durement de retourner dans le jardin, et se disposait même à venir le prendre. Une sorte de tressaillement, un éclair passa dans les yeux du malade, que cette contrariété sembla révolter. Je me sentis effrayée : son regard s’était fixé sur moi 5 il comprit ce que j’avais éprouvé , et se calma sur-le-champ; son expression devint soumise, hum-
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ble et abattue; il obéissait docilement au gardien , lorsque mon père, qui avait tout vu de sa fenêtre , cria :
— Non, laissez-le, il n’y a pas de mal.
Le jeune homme se retourna : — Ah! monsieur, que vous êtes bon!
dit-il. — Le son de sa voix avait dissipé toute ma crainte. Il s’approcha de moi, et s’assit sur le banc.
— J’ai bien souffert! dit-il. Depuis la dernière fois que j’entrai ici, le mal a fait de terribles progrès. Je le savais trop ; monsieur votre père n’avait pas voulu me croire. C’est fini pour moi; j’ai horreur de la
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vie, telle que le sort me l’a destinée.
Il faut mourir plutôt que d’être un objet d’épouvante et de répugnance.
Je ne sais comment j’ose paraître devant vous ; je suis bien honteux de mon état. Imaginez, mademoiselle, il a fallu m’attacher; je voulais les tuer. Ah ! ils ont été trop durs pour
moi ! . . . . Ce corset de force mes
bras retenus et puis les menaces , les paroles grossières ! Votre
père ne sait pas tout.
Il s’animait à ses cruels souvenirs. Je le regardai , il s’apaisa. — Mon père vous trouve réellement beaucoup mieux , lui répondis-je; il
dit que vous guérirez de ces accès , de cette fièvre.
— Appelez les choses par leur nom, s’écria-t-il; ne me ménagez pas. J’ai encore assez de raison pour comprendre vos précautions; elles me blessent. Plaignez tout bonnement le pauvre fou.
— C’est vous, monsieur, qui vous faites tout ce mal. Si vous pouviez ne pas vous livrer à votre mélancolie, à vos idées exagérées, vous ne seriez pas malade comme vous êtes.
Je suis sûre que vous n’avez eu que du chagrin , que vous avez été malheureux.
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— Oui j’ai été malheureux ! on m’a abandonné , on m’a trahi ; je me suis trouvé seul au monde, personne pour me plaindre, personne pour me comprendre. Ma raison n’a pu y résister. C’est ici, c’est dans la maison des fous que, pour la première fois, j’ai trouvé un peu de pitié et de sympathie. Merci à votre père! merci à vous qui me parlez si doucement , qui me regardez de façon à répandre un baume dans mon cœur, à me calmer, à me faire croire que je suis comme tout le monde.
Sans avoir peur, je me sentais inquiète ; dès qu’il parlait, je lui voyais
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uu penchant à s’exalter. Sa parole devenait brève et saccadée; le son de sa voix s’élevait; quelque chose de vague et de confus semblait se mettre dans ses pensées.
Mon père vint nous retrouver. Sa présence lui imposait ; il était devant lui presque comme un enfant devant un maître qu’il respecte.
— Je suis bien aise que vous nous ayez fait une visite ; vous pouvez venir nous voir de temps en temps ; mais il faut être sage et tranquille , entendez-vous? autrement, je ne vous laisserais pas auprès de ma lille.
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Il revint de temps en temps ; ses accès ne s’étaient pas renouvelés :
peu à peu, il parlait moins de sa folie. Il retrouvait dans sa tête des souvenirs plus suivis de son enfance et de sa première jeunesse.
Depuis long-temps , il avait perdu ses parens -, son père était mort insensé, et c’était surtout ce qui l’avait préoccupé , redoutant que cette maladie ne fût, ainsi qu’on le dit, héréditaire. Il me racontait sa vie solitaire à la campagne , son caractère triste, le temps passé au collège, où les railleries de ses camarades le rendaient malheureux ; le peu de goût qu’il avait eu pour les arausemens de la jeunesse et le train
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du graud monde} comment il lui semblait toujours qu’on le trouvait desagréable et ridicule ; comment on conspirait contre lui } comment il tombait dans des chagrins profonds, en s’enivrant d’idées dont, parfois, il reconnaissait ensuite la fausseté} enfin, toute l’histoire d’une âme timide, méfiante, maladive, et pour ainsi dire prédestinée à perdre la raison.
Je lui faisais du bien ; je le sentais plus encore qu’il ne le disait, et c’était pour moi une jouissance fort douce. Je l’écoutais, sans jamais le contredire, prenant naturellement intérêt à tout ce qu’il me disait.
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J’avais soin de l’interrompre, sans affectation, lorsque je voyais son discours montrer trop d’agitation, et jamais je ne laissais arriver ses idées à se brouiller et à se presser confusément. Souvent pour le distraire, pour rompre le cours de quelque exaltation mélancolique , je prenais une guitare et je chantais.
C’était pour lui un grand plaisir, un calmant d’un effet certain. Alors, le pauvre jeune homme se comparait à Saül furieux, apaisé par les chants de David; il pleurait à cette pensée, et moi aussi.
Mon père le trouva assez bien pour lui donner une chambre dans
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notre pavillon ; il s’était de jour en jour attaché à lui , et se flattait de lui procurer une guérison complète.
Dès-lors il vécut dans notre intérieur, et il était fort tranquille ; son caractère était très-doux, ses manières, agréables et réservées. Il passait plusieurs heures de la journée avec nous , et surtout avec moi , à cause des occupations de mon père ; il n’aimait pas à être longtemps seul. En effet, cela lui était mauvais; la solitude échauffait ses esprits , sa tête se montait. Il avait bien repris quelques études, mais il ne trouvait pas encore assez de
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calme et d’attention pour lire de suite*, le mouvement toujours on peu confus de ses idées venait à la traverse et le plongeait dans une distraction plus ou moins agitée. Il me confiait tout ce qu’il éprouvait ; il aimait à parler de lui-même, de ses impressions : l’activité de son esprit ne s’employait guère à un autre sujet. Il paraissait bon et aimant, et pourtant c’était toujours à loi qu’il songeait , non avec égoïsme 5 mais on eût dit que sa pensée n’avait pas assez de force pour se porter au-delà.
Même lorsqu’il n’y avait en lui aucune trace de désordre, ce n’é-
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tait ni avec sang-froid, ni avec discernement qu’il s’observait intérieurement. Il se complaisait à dire ses tristesses, ses méfiances , son découragement, ses blessures d’amour-propre, ses mécomptes sur la vie } mais je n’apercevais en lui aucune énergie pour vaincre cette disposition vague et chagrine.
Au reste j’avais grand soin de ne pas le laisser trop parler. Mon père me l’avait fort recommandé,' et je m’en serais avisée de moi-même. Il ne lui fallait ni conversations animées, ni longs discours. Je tâchais de le distraire j je lui faisais de la musique ; je l’associais âmes occupa-
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tions : nous prenions soin ensemble des fleurs du jardin. La fatigue qu’il prenait à bêcher ou arroser lui était salutaire. Quelquefois, quand mon père en avait le temps, nous sortions dans la campagne et nous faisions d’assez longues promenades.
Cette façon de vivre éloignait de plus en plus tout signe de sa maladie. Son langage et son esprit devenaient chaque jour plus calmes. Sa physionomie prenait une expression heureuse et ouverte. Je jouissais en observant ses progrès. Sans m’en rendre compte, il était mon unique pensée; j’étais occupée de lui du matin au soir. Soit inquiétude , soit in-
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térét, j’étais tenue dans un état continuel d’émotion. Mes paroles, mes moindres actions , un geste , un regard, tout se rapportait au désir de ne pas lui faire du mal , au bonheur de lui faire du bien.
Je ne pouvais chercher en lui ce qu’une femme cherche dans celui qu’elle aime ; il était loin de me donner une idée de protection , d’appui, de supériorité. C’était quelque chose de ce qu’on éprouve pour un être faible et souffrant, une sorte d’amour maternel : ma tendresse n’allait pas au-delà.
Il y avait près de deux mois que
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nous vivions ainsi , et le mieux avait toujours continué, lorsque je m’aperçus d'un changement dans ses manières. Jamais il n’y avait eu la moindre familiarité entre nous. Je suis naturellement sérieuse; d’ailleurs , entre lui et moi , subsistait toujours une pensée qui n’admettait guère l’intimité. Quelle que pût être mon affection, il y restait un peu d’effroi. Quant à lui, il se craignait encore plus lui -même que je ne pouvais le craindre; mais il ne pouvait se passer de moi. A peine était-il remonté depuis un quart d’heure dans sa chambre que je le voyais redescendre, comme en peine
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de se trouver un moment hors de ma présence.
Ensuite, il commença à m’éviter, autant que le comportait sa faible volonté. Parfois, je m’apercevais qu’il se faisait violence pour me quitter; il recherchait la solitude, et c’était moi qui souvent étais obligée d’aller le chercher.
Je lis remarquer ce changement à mon père ; il parut n’en pas être aussi frappé que moi, et au bout de quelques jours, il me dit : « — Décidément , notre convalescent est fort bien : c’est une guérison complète ; elle ne peut l’être davan-
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tage. 11 faut qu’il retourne chez lui. »
Ces paroles me troublèrent : la pensée qu’il nous quitterait ne m’était pas encore venue ; mes journées s’écoulaient dans une préoccupation un peu troublée; tout entière à l’instant présent, je n’avais songé à rien prévoir; je ne m’étais rendu compte, ni de la durée du temps qui s’écoulait, ni de la situation qui pouvait venir après.
Dès le lendemain matin, mon père lui parla; je n’étais pas présente, mais assurément ce dut être avec douceur et affection : car mon
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père l’aimait beaucoup. Après cette conversation , il demeura assez long-temps seul ; puis , lorsqu’il fut assuré de ne trouver que moi au salon , il descendit et vint s’asseoir auprès de moi. Je vis qu’il s’était efforcé d’avoir un grand empire sur lui-même, qu’il voulait absolument être calme : en apparence il l’était.
— Vous savez, mademoiselle, me dit-il, la volonté de votre père; il dit que je peux, que je dois m’en aller, quitter cette maison où l’on m’a rendu plus que la vie, où je me trouve si bien, si heureux, si raisonnable ( Il prononça ce mot avec un accent qui me perça le cœur). Croyez-vous cela bien pru-
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dent? N’est -ce point exposer son malade â quelque horrible rechute ?
Ici, près de vous, avec vos soins, il ne m’arrivera jamais rien de funeste. C’est vous qui m’avez guéri ; vous êtes mon bon ange, l’ange gardien de ma faible raison. Loin de vous, il n’y a que trouble et douleur. Votre père est si bon 1 comment a-t-il changé pour moi ?
veut-il donc me perdre ? ob , il me perdra, j’en suis sûr!
— Taisez-vous donc , lui dis-je , ne vous l’ai-je pas répété souvent ?
vous n’avez pas été malade; mon père n’a pas eu à vous guérir; nous avons dissipé vos idées absurdes;
vous vous êtes trouvé avec de bonnes gens qui vous aiment, et alors vous avez renoncé à vos méfiances , à vos exagérations. C’est votre caractère et votre esprit qu’il faut tenir au régime. N’est-ce pas? vous ne vous rendrez pas malheureux à plaisir? Vous me le promettez, à moi , à votre garde-malade , à votre bonne amie? Vous viendrez nous voir souvent, et je vous gronderai si vous n’êtes pas tranquille et content.
— Oui , je viendrai souvent, tous les jours ; mais ce n’est pas la même chose que de vivre sous le même toit, que de se voir à toutes les heu-
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res de la journée. Une pensée triste me venait, je me sentais pris d’un accès de mélancolie , aussitôt je venais près de vous. Votre aspect, votre regard, le son de votre voix, répandaient en moi le soulagement et le calme. Maintenant je m’enfoncerai dans mes sombres réflexions.
Elles me dévoreront le cœur comme autrefois; elles seront plus fortes que ma volonté et ma raison. C’en est fait de toute sécurité ; je tremblerai toujours de moi-même, et cette crainte suffit à elle seule pour me rejeter dans mon premier état.
— Mais vous ne devez point passer votre vie dans cette maison. Il
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faut que vous soyez , non plus notre malade, mais notre ami : un ami honorable qui aura une carrière à parcourir avec distinction, des occupations suivies, un esprit solide et sérieux. Ce qui vous a été funeste, c’est votre oisiveté, votre solitude paresseuse. Prenez cœur à vousmême ; ne vous laissez plus ronger par des pensées creuses et par un chagrin qui n’est peut-être que de l’ennui.
— Toujours de la raison ! toujours de la bonté! toujours ce qu’il faut pour me ranimer et me guérir!...
Oui, dit-il en se levant, je ne suis
digne de rien \ je ne mérite que le
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dédain des indifférens, la pitié de ceux qui sont bons ; je suis un être méprisable; le monde 11e me connaît que comme un malheureux insensé... A qui puis-je demander de l’estime et une véritable affection ? Je veux sortir de cette honte, je veux mériter le bonheur. Maintenant qui pourrait vouloir de moi? qui associerait sou sort à un misérable aliéné?
Oui , j’ai encore assez de raison pour savoir que je ne puis prétendre qu’à
la compassion Adieu, je pars.
Vous le voulez comme votre père, et il n’y a rien de plus raisonnable.... Il le faut.
Je lui pris la main ; je le fis ras-
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seoir près de moi. Il s’apaisa, et lorsqu’il fut mieux , je le laissai partir, sans dire une parole.
J’avais compris depuis longtemps ce qui passait en lui : ma pensée ne voulait pas s’y arrêter. Moimême savais -je, pouvais-je savoir ce que j’éprouvais? Tous mes sentimeus étaient confus*, la réflexion n’aurait pu les éclaircir, je m’y livrais sans examen.
Le lendemain il n’était plus avec nous : la maison me paraissait déserte , et la journée bien longue. L’intérêt de toutes mes heures avait disparu. A cette émotion de chaque
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instant succédait un vide ennuyeux.
Ce n’était peut-être pas un bonheur que je regrettais, mais mon âme se trouvait oisive. Je ne savais que faire de mon temps et de ma pensée.
Il vint nous faire des visites. Mon père avait indiqué une heure de la journée où, étant ordinairement plus libre, il pouvait être avec nous. Sa présence ne me gênait point; je n’ar vais rien dans la pensée qu’il fût besoin de cacher ; j’aurais pu tout dire devant mon père , et cependant je me sentais contrainte.
Notre ami l’était bien davantage :
je le voyais embarrassé, luttant contre un grand trouble intérieur, agité par une pensée qu’il voulait taire et dompter. Nous ne pouvions soutenir la conversation. Sa physionomie avait repris cette expression mélancolique et alarmante ; je ne savais plus le distraire , ni détendre les ressorts de son imagination malade.
Mon père me dit un jour : — Ces visites lui font plus de mal que de bien. Si nous n’y prenons garde , il aura quelque rechute. Je lui dirai de ne plus venir, du moins d’ici à quelque temps.
— Je crois, répondis -je, que
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vous lui ferez un profoud chagrin.
Ne craignez-vous pas que cette émotion ne lui soit fort dangereuse ?
— Aussi , faudra-t-il chercher quelque prétexte ; vous irez passer plusieurs semaines chez ma sœur, à la campagne ; à votre retour nous verrons.
Mon père alla le soir chez lui pour lui porter cette triste nouvelle.
Le lendemain, on me remit une lettre ; l’adresse était de son écriture : je l’ouvris et je lus :
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« La résolution que vous avez prise, cette résolution si cruelle et si inattendue, renverse tous mes projets de sagesse et me précipite dans une démarche où je suis sûr qu’il y va de ma vie. Je rassemble avec effort tout ce que je puis avoir de réflexion, pour vous ouvrir un coeur qui devrait rester fermé à tout être vivant; fermé à vous-même, je le vois trop. Je ne veux dire que ce qu’il faut dire. Il faut que mes paroles soient mesurées , soient prudentes. Ah ! si j’allais ne pas faire preuve de calme et de raison , si je ne paraissais pas tel que tout autre, ce serait fait de moi !
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« Marguerite, je vous dois tout, et je n’ose vous le rappeler •, vos bienfaits, vos soins, sont peut-être lie's dans votre esprit avec des idées d’effroi et de dégoût. Ce moment où je vous vis pour la première fois, ce temps que j’ai passé près de vous, ces instans de bonheur si nouveaux , si peu vraisemblables pour moi •, il faut que je les éloigne de votre pensée. Ce que j’étais ne doit jamais revenir se placer entre nous ; oubliez le passé , il m’épouvante ; j’ai horreur d’y songer.
« Ne sachons donc jamais comment je vous ai connue ; et pour-
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quoi je vous aime plus que personne en ce monde ne pourrait aimer. Cependant, vous me l’avez dit souvent, je n’étais que malheureux ; oui ! vous m’avez seulement consolé. Et pourquoi aurait-on de l’éloignement pour celui dont on a séché les larmes , pour celui qu’on a sauvé du désespoir ? N’est-ce pas au contraire un lien entre deux âmes qui ont su s’entendre et se communiquer? Pour moi, je le sens, il n’y a plus à vivre sans vous ; sans vous , ni bonheur , ni repos; j’allais dire ni raison, mais une telle parole dite par moi a un sens trop affreux. Non , Marguerite , je suis raisonnable , maître
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de moi : je le serai toujours. Je suis assez fort pour supporter les émotions de la vie. Il en est une pourtant qu’il ne faut pas risquer. Je vous en conjure, ne me faites pas plus de mal que vous ne m’avez fait du bien. Il est impossible que vous n’ayez pas pour moi quelque affection ; la pitié seule ne rend pas si douce et si charmante. On soigne les malheureux, mais on ne les guérit point, si on ne les aime. C’est votre sympathie qui m’a sauvé , qui m’a tiré de l’abîme : ne m’y replongez pas.
Aimez-moi ; après le bien que vous m’avez fait, vous n’avez pas le droit de m’abandonner : ce serait un raffi-
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nement de cruauté dont vous êtes incapable.
« Je finis, ma tête s’échauffe !...
Non , Marguerite, je me trompe ; je suis tranquille, de sang-froid. C’est avec jugement, c’est avec tout le calcul de la prudence , avec la connaissance du présent et l’examen de l’avenir, que je demande à vous consacrer ma vie et à me charger de votre bonheur. C’est une proposition toute raisonnable que je fais, une proposition telle que la ferait quiconque vous aurait vue , et aurait lu dans vos yeux et dans vos traits si ravissans , ce que
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votre âme a de tendre et d’angélique.
« Voici la lettre que j’écris à votre père. C’est vous que je charge de la remettre. »
Je la remis en effet. Elle était conçue en ces termes :
« J’espère, monsieur, que vous ne serez point surpris de la demande que j’ose vous faire. Je vous dois beaucoup. Si vous m’écoutez, je vous devrai mille fois davantage.
J’aime mademoiselle votre fille \ je n’ai pu vivre si long-temps dans votre intérieur, sans que mon cœur
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fût pénétré du sentiment le plus vif. Elle a ignoré jusqu’à ce jour ce que j’éprouve; je ne devais le lui dire qu’en même temps qu’à vous.
« Ma fortune est considérable; j’appartiens à une famille honorée, vous le savez ; quant à mon caractère et mes sentimens, vous les connaissez; j’ai été chez vous l’enfant de la maison : voulez-vous que je le sois à jamais? «
Après avoir lu cette lettre et la mienne, que je lui avais donnée aussi , mon père garda un instant le silence; puis il me regarda tixer
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ment avec douceur et bonté. — Comment ferons-nous, dit-il, pour le ménager? Voilà ce que je craignais.
Je ne répondais pas. — Comment!
mon enfant, continua-t-il, pourrait-il y avoir une hésitation? Je ne sais ce que peut vous inspirer la bonté de votre cœur; mais pour moi, mon devoir de père ne permet pas le doute. Livrer la vie de ma chère enfant, de ma bien-aimée Marguerite, à ce pauvre malheureux, que je n’ai pu réussir, malgré tant desoins , à tirer de son funeste état ; qui est à la veille de retomber dans une aliénation complète! C’est une pensée qui
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fait horreur : je serais plus insensé que lui, si cette idée avait pu me traverser un instant.
Je restais muette et abattue. Rien n’aurait pu me faire dire une parole; je ne sais quel instinct, quelle conviction intérieure me donnait une sorte de certitude, que je n’aurais couru aucun danger en m’unissant à lui; que notre vie se serait écoulée heureuse et calme; que j’a-^ vais en moi de quoi faire vivre à jamais sa pauvre âme dans la douceur et la raison; qu’on le perdait, en lui refusant la chance unique de son bonheur. Mais comment dire tout cela , contre la vraisemblance, con-
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tre le bon sens, contre l’évidence apparente ? Comment le dire à mon père, si prudent, si sage, si bon pour moi? Il avait raison, je le savais $ je ne pouvais le nier : au fond du cœur une voix intime me disait tout le contraire. J’aurais dû avoir le courage de lui résister. Maintenant j’ai d’horribles remords de n’avoir pas pressé, conjuré mon père; de ne pas avoir arraché de lui un consentement qui n’avait de péril que pour moi $ et même je n’y voyais pas de péril.
Il alla le voir et tâcha de lui dire que déjà d’autres engagemens avaient été contractés , que sa pa-
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vole était donnée dès long-temps à une autre famille. Ces précautions n’adoucirent nullement son refus.
La scène fut vive ; mon père me l’avoua, mais sans entrer dans aucun détail. Il était très -malheureux, très -préoccupé de cette fatalité ; selon son caractère , il ne m’en parlait pas. Je vivais dans une angoisse toujours croissante.
Bientôt, j’appris que de nouveaux accès de démence furieuse avaient reparu. Je demandai à mon père ce qu’il en savait : — C’est malheureusement trop vrai, dit-il, et je m’y attendais. J’ai une si longue habitude de ces maladies , que je n’a-
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vais pas un doute. Je ne veux pas le voir ; ma présence l’agiterait. Je ne puis penser non plus à le reprendre avec mes autres malades ; tout ce qu’il verrait ici lui rappellerait des impressions dont l’effet serait fâcheux. Mais je m’informe avec soin de son état. Ses domestiques viennent me rendre compte de tout ; je prescris ce qu’il faut faire ; et je vais m’occuper, si par malheur son égarement se prolonge, comme je le crains, de le faire transférer à vingt lieues d’ici , dans un hospice; je connais beaucoup le médecin en chef ; il sera fort bien là.
Cetle prudence, qui n’était pas de la dureté, cette bonté froide, m’intimidaient, me réduisaient au silence. Je n’osais me livrer à mes sentimens ; d’ailleurs quels étaientils , mes sentimens ? Qu’aurais-je pu dire ? Qu’aurais- je pu demander?
La plus simple réflexion m’enseignait qu’il n’y avait pas à se débattre contre la volonté de la Providence. Je priais Dieu, j’implorais un miracle, je rêvais qu’il m’était accordé ; je passais de la résignation à l’espérance ; je m’agitais vainement et avec douleur, quand je me livrais à moi-même ; je me calmais quand la grâce di-
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vine était appelée dans mon cœur par la prière.
Un jour, j’étais sortie et je me promenais tristement hors de la ville , quand tout à coup j’aperçus notre ami, qu’on avait mené prendre l’air, pendant un intervalle de repos et de raison. Il était entre deux serviteurs qui veillaient sur lui ; son aspect me fit une impression horriblement pénible. Ses cheveux étaient longs et en désordre; ses yeux étaient largement ouverts et ternes ; sa bouche avait une expression qui eût semblé convulsive , si elle n’eût pas marqué l’affaissement.
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Son regard se porta sur moi : un sentiment de honte se laissa lire sur son visage. Il était humilié de paraître ainsi à mes yeux; pourtant, il reprit courage et se ranima quand il entendit le son de ma voix. J’étais bien troublée , je ne savais quelles paroles lui adresser; je ci*aignais plutôt de lui causer du chagrin que de lui faire du mal :
la pensée de la frénésie ne me venait même pas.
Après quelques phrases péniblement cherchées , il parut triompher de l’embarras et de la gêne où nous étions.
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— Eh bien! dit -il, vous m’avez donc condamné ? aussi pourquoi avais -je une telle espérance, une telle présomption ? Cela est trop vrai : il faut que je ne sois pas guéri , puisque j’ai conçu un projet si étrange ; épouser un fou !
Et il se mit à rire d’un rire affreux.
— Ai -je mérité que vous parliez ainsi ? répondis-je ; n’avez- vous pas vu toute mon affection ?
— Oui , votre bonté , vo^re compassion , votre charité ; mais de l’affection ? Oh ! il ne peut y en
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avoir pour moi 5 on prend soin de moi ; on remplit un devoir d’humanité et de religion 5 mais voilà tout ; et encore , on s’en lasse bien vite. J’ai été chassé, banni ; vous, si bonne, si pieuse, vous avez fermé votre porte au malheureux :
vous vous êtes rebutée de sa misère. Si je suis retombé dans cet affreux état , qui en est la cause , dites-moi ?
C’étaient de trop rudes paroles ; je ne fus pas maîtresse de mon émotion , je fondis eu larmes, et je sanglotais. Pour lui, il s’était animé, il avait relevé la tête, son œil étincelait.
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— Je suis injuste et cruel , coûtinua-t-il. Non, vous ne m’avez pas refusé 5 non , vous n’avez pas voulu ma mort ; ce n’est pas vous qui m’avez rejeté dans l’horreur de ma situation : non, vous n’auriez pas été si dure. J’avais deviné en vous des sentimens qui m’assuraient que je pouvais implorer de vous mon salut; que vous trouveriez quelque bonheur à faire tant de bien. C’est votre père qui me tue; c’est lui qui est sans pitié ; c’est sa barbare prudence qui a fait tout le mal. Marguerite, je vous en conjure, ditesmoi que vous auriez consenti ; dites que le refus ne vient pas de vous.
Donnez-moi cette assurance : c’est
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l’unique moyen de me calmer. Cette pensée apaisera mes souffrances , préviendra mon égarement. Si je puis dire : Elle m’aime ; ce sera assez de bonheur pour rendre toute ma vie douce et tranquille. Dites-moi ces seules paroles : C’est mon père.
Un sentiment d’effroi me resserre encore le cœur, quand je pense à la réponse que j’aurais pu proférer.
Oh ! mon Dieu ! que vous êtes bon de m’avoir sauvée d’un si épouvantable souvenir! quel péril j’ai couru!
en quelle horreur je pourrais être à moi-même !
Je retrouvai un peu de force ; je
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lui reprochai , mais avec douceur, son ingratitude envers mon père.
Je cherchai à lui laisser entrevoir quelque espérance pour l’avenir.
J’essayais de le ramener à lui-même :
ses gardiens me conjurèrent de m’éloigner. Ils voyaient venir quelque violente crise. La femme qui m’accompagnait m’emmena en toute hâte.
Il eut en effet un accès de démence plus furieuse que jamais. De ce jour, les intervalles lucides cessèrent presque complètement. 11 n’avait plus, me disait-on, ni raison, ni connaissance. . , .
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Comment terminer mon récit !
comment en venir à cette horrible extrémité I
Mon père continuait à lui donner des soins. Presque tous les jours, il allait à sa maison s’enquérir des symptômes du mal et faire des recommandationsaux serviteurs, mais il prenait garde de ne jamais être aperçu de lui .
Une fois, à travers la grille de sa fenêtre, il entrevit mon père qui venait faire sa visite ordinaire. On avait oublié de fermer la porte de la chambre. Il s’élança en criant :
•< — C’est lui , c’est lui ; mon enne-
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mi ! mon assassin ! » Il franchit , en se précipitant, les marches de l’escalier, avant que personne eût le temps d’accourir. Le malheureux avait saisi un couteau j il se jeta sur mon père, et l’étendit à ses pieds.
On rapporta mon père baigné dans son sang. Le fer avait pénétré jusqu’au cœur. A peine lui restait-il quelques momens à vivre. Il ne parlait qu’avec peine. « — Ma chère enfant, ma pauvre Marguerite! »
disait-il. Et je lisais dans ses yeux, que sa dernière pensée était une sorte de satisfaction de ne m’avoir pas exposée au coup dont il périssait.
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Il n’y a point de langage pour la douleur que j’éprouvai ; pour la douleur qui, depuis cet instant, est ma seule existence. — Dieu l’a voulu ; il m’a envoyé cette épreuve :
puisse-t-il bientôt vouloir aussi me réunir à mon père !. — En répétant de telles paroles , en me pénétrant de ces pensées , en faisant abnégation de moi -même, j’ai pu endurcir mon cœur contre le désespoir et sécher, par momens, mes larmes. Je trouve ainsi une force, un calme , qui viennent d’en haut , et que je ne me reproche pas. Je me rejette dans une fatalité qui n’est pas du hasard , mais de la Providence; parfois, j’arrive à une
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sorte d’apathie qui me ferait croire insensible.
A un tel état de l’âme , les œuvres sont nécessaires; je veux me consacrer au service des pauvres et des malades. Dieu ne peut trouver mauvais que ce soit plutôt aux soins de cette funeste infirmité ; seule image qui puisse jamais subsister dans ma pensée et devant mes yeux.
Je m’informai de l’infortuné instrument aveugle d’un si affreux malheur; il n’avait pas eu un éclair de raison , ni d’intelligence : dèslors, il n’avait reconnu personne. Il me semblait que je devais en louer
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Dieu ; quelquefois , je me reproche une telle pensée.
On l’avait transporté flans l’hospice où mon père avait voulu l’envoyer, tardant par bonté à l’y faire conduire.
C’est là que je voudrais être employée par les Supérieurs de l’ordre, où j’implore la grâce d’être reçue :
je leur obéirai sans murmure. Aurais-je tort de me sentir des devoirs envers celui dont mon père s’occupait avec tant d’affection ? Je sais que je ne pourrai ni le soigner, ni même le voir; mais je serai près de lui; je m’informerai
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de ses souffrances; je veillerai à ce que ce vivant, dont l’âme est déjà absente, reçoive les secours qui peuvent adoucir les douleurs physiques ; s’il venait à guérir, je supplie qu’on m’envoie loin des lieux où il sera.
Je rendis à la Supérieure le récit de sœur Marguerite ; elle me dit que nulle de ses pieuses compagnes n’était plus dévouée , plus soigneuse, plus sereine dans sa piété et son zèle. — Mais, ajouta-t-elle,
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ses efforts sont au-dessus de ses forces ; elle veut étouffer sa douleur ; intérieurement elle est dévorée j il n’y a pas une minute du jour où elle puisse avoir une autre pensée } mais elle n’en parle jamais.
Six mois après je reçus la lettre suivante :
« Monsieur, vous avez pris tant d’intérêt à notre sœur Marguerite, que je crois devoir vous annoncer qu’elle a trouvé le terme de sa malheureuse existence ; Dieu l’a appelée à lui.
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« Le pauvre jeune homme qui était enfermé dans l’hospice, a toujours été de plus en plus livré à des accès de frénésie. Il y a quinze jours la fièvre cérébrale se déclara :
il fallut le dire à Marguerite. Elle me pria de la dispenser de son service; elle ne se sentait pas la force de le continuer. Elle se rendit à la chapelle , et resta en prières tout le jour et presque toute la nuit.
« Le jeune homme mourut dans la journée du lendemain. Le corps fut porté à l’église. Lorsque nous vinmes toutes pour y jeter l’eau bénite, Marguerite voulut être à son
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rang. En passant devant la bière, elle tomba en faiblesse. Deux jours après, elle est morte entre mes bras, comme une vraie sainte. »