SCÈNE 1ère
Lagouèpe couché. Camerluche arrive sans le voir et s’asseoit au fond’; du théâtre sans voir Lagouèpe ; ils sont tous les deux habillés grotesquement avec costumes rapiécés.
‘* Pré Guignon d’guignon!. j’sais pas où donner d'la tête? en vlà t-y une vie! En vlàty! En vlaty! j'ten ty bùû d’puis peprinrs de c’hon vin à seize! dc’bon vin bleu! Ah! mille chopines ! J'voudrais qu'ca dure, mais ouitche, rien dans les mains, rien dans les poches ! oh! guignon d’guignon, j'm’en arracherais … c’heveux !.…. Air ee
LaGouëre (endormi) chantant (air de Joseph.)
‘ Mon p'tit cousin au fond de la Bretagne !
‘4 Tu vas finir tes jours dans la douleur.,...
CAMERLUCHE.
Tiens ! tiens ! Tiens ! Vlà ben Lagouèpe ? Queu chance, j'lavais perdu de vue depuis hier chez la Mère Chopard (allant à lui.) Eh! Eh ! Lagouèpe, réveille-toi, mon vieux !
LAGOUËrE (toujours endormi).
Mon p'tit cousin au fond de la Bretagne !
‘ Tu vas finir......
CAMERLUCHE (l’interrompant).
Eh ! au diable ton p'tit cousin, tu m’ennuies, réveille-toi donc, soiffeur ! :
LaGouèëre (s'étendant les bras).
Ah! Ah! tiens c’est mon vieux Camerluche. Ah ça, dis donc, ousse que j'suis !
CAMERLUCHE.
Allons, te vlà encore dans les brouillards de Bacchus ! Eh pardi, nous sommes près du père Mélange au Raisin noir, et de ce côté la maison du Docteur Blanqui qui tient &ne maison de santé.
LAGOUËPE.
L'Docteur Blanchi ? un brave homme, ça hein ? ts) L] “ La » . u v + paie t'y à boire l’docteur Blanchi ?
CAMERLUCHE.
Eh ! imbécille, j'te parle pas d’hlanchi, j'te dis Blanqui, ça ie pas à boire, j'veux te dire en sat d’une maison santé, c’est comme qui dirait un hôpital de fous là ousse qu'on les guérit.
LAGOUÈPE.
Ah ! ça, dis done, Camerluche, m’prends-tu pour avoir perdu la tête, veux tu m’faire entrer là d'dans, tu veux m'mécaniser
hein ? Camerluche ?
CAMERLUCHE. .
Allons bon ! vlà que tu vas t'fâcher à présent, comme si on avait le temps de s’fâcher ; parlons done plutôt de notre vie, de c’te vie que nous coulons tous les deux depuis trois
semaines.
LaGouère (chantant) ‘ Mon p'tit cousin au fond de la.......
CAMERLUCHE (l’interrompant)
Ah ! ça vas tu r’commencer avec ton p'tit cousin, j'te préviens que si tu me cornes encore ton p'tit cousin dans les
oreilles, j'décampe.
LAGOUËPE.
Allons, Camerluche, allons sois indulgent pour mon humanité; vois tu, moi, j'suis sensible, à mais très sensible ; l'ai z'assisté à uu concert et l'individu qui a chanté c'morçeau à, m'avait émouvé toutes les cordes sensibles de mon cœur! (il chante) Mon p'tit cousin... ?
CAMERLUCHE (se bouchant les oreilles) Assez ! Assez ! Mille bouteilles ! assez ! où jm'esquive. LAGOUËPE.
Non, non,reste, Camerluche, d’ailleurs nous avons pas mal à causer, Dis moi, as tu d'argent, toi ?
CAMERLUCHE (riant)
D'Vargent ?.... ah ! ah ! ah ! mais pas un rond, rien, rien, mon pauvre camarade. - ;
LAGOUËPE (soupirant) Allons, t'es comme moi, dans la plus grande débine. CAMERLUCHE
Oui !.. Mais dame aussi, en vlà t'y une chouette débauche depuis trois grandes semaines que nous avons quitté le chantier de Mr. Bois-sec l'entrepreneur charpentier de Marly.
LAGOUËPE
Oh! oui, une fière débauche, l'as vas à t’plaindre, — on s’en est y donné d'la fine gibelotte.
CAMERLUCHE E! la fine omelette sautée
| LAGOUËÈPE
{ Et ces bons rognons sautés..….. Ah !
CAMERLUCHE ‘Et la salade piquée à l’huile d'olive... oh ! LAGOUÈËÈPE
Et les sardines fraîches de Neuilly, baignées dans la graisse d'oie..…. ah !
CAMERLUCHE
Tu comptes pas l’vin au cachet vert.
Ensemble F Ab ! Ah!
# CAMERLUCHE : Ah ! quelle belle vie !... Maisæga trop tôt fini.
| LAGOUËÈPE +
| ui, oui, trop tôt... Voyons, comben qu't'avais quand | mous avons déserté le chantier ?
CAMERLUCHE Trente francs, vingt centimes.
LAGOUÈPE Moi trente six plus les centimes aussi.
CAMERLUCHE (soupirant) Tout ca est flambé !
LAGOUËPE (soupirant)
Flambé ! flambissimus !
CAMERLUCUE
Et not’ défroque ? Veste ronde, pantalon de velours, casquette à la polonaise.
LAGOUËPE.
Et moi donc, redingotte en vrai drap d'Elbœuf, veste à revers fleuris, chapeau à lampion.
Tout ça...
Engouffré ! Soiffé, avalé et de tous nos costumes élégants e chicards il ne nous reste...
CAMERLUCHE
Que ces affreuses loques, rapiécés comme larlequin d
funambules !.... Mais dis donc, hier matin t'avais encore u® coiffure ronflante ?
LAGOUËPE
Alle est bue !... il te restait à toi encore ton gilet saji rouge, hein, Camerluche ? 7”
CAMERLUCHE Avalé comme ton influente coiffure, LAGOUÈPE
Oh ! quelle débine ! Quelle débine ! Quoi faire à présent ? Mr Bois-sec nous aimait ben, c'était un bon patron pour nous, mais il doit être lancé en lamentation contre nous.
CAMERLUCHE
Oui, et puis, va donc te présenter au chantier— devant tous les amis, avec une toilette si peu— ébouriffante que la nôtre.
LAGOUÈPE
LJ Diable ! Diable ! Que faire ! C’est dommage tout d’même Hein, Camerluche, c'était une belle vie qu'nous menions, boire, manger, rien faire, c’est si bon de rien faire.
CAMERLUCHE
Oui, mais ça dure pas assez. Voyons, Lagouèpe, tirons donc quéqu'plan de longueur pour marcher encore un peu d’lavant ?
LAGOUÈËPE Eh ! où diable veux tu que j’trouve des plans à présent !.…. rien à vendre, rien à broder !.…... attends, oui, j'en vois un.
CAMERLUCHE (vivement) Lequel ?
LAGOUËÈPE . C’est d’aller nous jetter la tête la première, pardessus n’im- | porte quel pont !
CAMERLUCHE
Merci, j'en suis pas ; pas si bête d’aller faire le plon- , geur !... Tiens, tiens Lagouèpe faut pas se désespérer, mon Meur camarade, c’est au moment où on se met Martel en tête qu’il vous arrive une bonne aubaine.
Oui, oui, des aubaines, j'ten souhaite, il en pleuvra pas pour nous aujourd’hui, des aubaines ; si seulement on avait à nous deux de quoi boire un flacon de fil en quatre, ah! à la bonne heure, mais là, rien ! rien ! rien !
CAMERLUCHE
Nom d’un p'tit bonhomme, c’est vexant tout d’même, vrai, c’est misrobolant.