‹ Trois pièces tirées des romans et précédées chacune d'une préface de Emile ZolaChapitre 224 sur 239 · OCTAVE, BERTHE · texte numérisé non relu

OCTAVE, BERTHE

BERTIIE, terrifiée.

Chut! tais-toi!

OCTAVE, baissant la voix

Qu'as-tu donc? Tu m'effrayes.

BERTHE

Là. dans l'escalier...

OCTAVE

Quelqu'un t'a vue?

BERTHE

Je ne sais pas... Il faisait tout noir. Il me semblait que des pas terribles galopaient derrière moi... Je serais tombée, si tu n'avais pas ouvert la porte.

Tu as rêvé.

BERTHE

Mon Dieu! que c'est stupide, ces aventures!... Je ne voulais pas venir. Pour sur, il va nous arriver un malheur.

OCTAVE, s"approchant et voulant l'embrasser.

Rassure-toi. tu es en sûreté maintenant.

BERTHE, le repoussant.

Non. laisse-moi. Tu vois comme ça me bouleverse...

Tressaillant, en regardant la porte.) AS-tU entendu? On a chll-

choté.

OCTAVE, avec un commencement d"impatience.

Il n'y a rien, je te jure... Tu n'es pas venue sans doute pour trembler ainsi et pour m'épouvanter. Ce serait le comble, après m'avoir fait si longtemps attendre.

BERTHE

On m'a retenue... Et puis, ça me coûtait beaucoup de monter ici. Mais les hommes ne comprennent pas l'angoisse d'un pareil Sacrifice... (Elle aperçoit le carton posé sur ta

guéridon.) Qu'y a-t-il, dans ce carton?

OCTAVE

Une surprise que je voulais te faire à ton arrivée. Seulement, tu m'as ahuri à un tel point!... C'est le chàle dont tu as parlé si souvent devant moi.

BERTHE, sèchement.

Je m'en Vais. (Elle s'assoit sut- le pouf.) OCTAVE, surpris.

Comment! tu t'en vas?

BERTHE

Est-ce que tu crois que je me vends? Tu me blesses toujours, tu me gâtes encore toute ma joie, ce soir... (Se levant et s'approchant.) Pourquoi l'as-tu acheta, lorsque je te l'avais défendu?

OCTAVE

J'ai pensé que tu le désirais... ..n ouvre la boite.) Regardele au moins.

BERTEE, daus un cri de desillusion.

Comment! ce n'est pas du chantilly, c'est du lama ! octave.

Mais, ma chérie, il y a du lama très beau... Vois donc comme il est fin, celui-là! et, je te le garantis, c'est inusable!

BERTHE

Ne fais donc pas l'article... Oh! ce n'est pas dans la valeur que consiste le cadeau, quand la bonne intention y est. Je te remercie tout de même. (Un silence irrité.)

OCTAVE

Tu n'as pas froid?

BERTHE

Non, j'ai trop chaud au contraire... Il n'y a pas de bon sens de faire un feu pareil!

OCTAVE, se rapprochant pour l'embrasser.

Il est tard, ma petite Berthe...

BERTHE, le repoussant.

Je suis énervée... Depuis ce matin, on me torture.

Dans l'après-midi déjà, j'avais eu une terreur, en trouvant mon mari qui causait avec Rachel, au fond de la cuisine. Mais il est parti bien tranquille, j'ai dû me tromper.

OCTAVE

Évidemment.

BERTIIE.

N'importe, il eût été si facile d'acheter cette fille, en lui donnant vingt francs de temps à autre. Mais il faut les avoir, les vingt francs; moi, je ne les ai pas. je n'ai jamais rien... Ah! quelle vie! quelle vie!

OCTAVE

Enfin, à quel propos me dis-tu tout ça?

BERTIIE.

Comment! monsieur, à quel propos? Mais il est des choses que la délicatesse devrait vous dicter, sans que j'aie à rougir d'aborder avec vous de pareils sujets... Est-ce que, depuis longtemps, vous n'auriez pas dû, de vous-même, me tranquilliser, en mettant cette fille à nos genoux ?

OCTAVE

Ce soir, je lui ai offert de l'argent. Tu vois comme tu es injuste... Si c'est une scène conjugale que tu es venue chercher, tu aurais mieux fait de rester chez toi... Je ne suis pas riche, je le regrette beaucoup.

BERTIIE.

Oh! on n'a pas besoin d'être riche pour savoir vivre. On tient son rang. Moi, lorsque j'ai eu vingt sous, j'ai toujours dit que j'en avais quarante, car il vaut mieux faire envie que pitié.

OCTAVE, résigné.

Ecoute, si ça te contrarie trop qu'il soit en lama, je t'en donnerai un en chantilly.

POT-BOUILLE. m

BERTHE, furieuse.

Votre chàie! mais je n'y pense même plus, à votre châle! Ce qui m'exaspère, c'est le reste, entendez-vous!... Ah! d'ailleurs, vous êtes bien comme mon mari. J'irais dans les rues sans bottines, que cela vous serait parfaitement égal. A vous deux, vous ne vous inquiéteriez seulement pas de savoir si j'ai une robe propre.

OCTAVE

Voyons, est-ce fini?... Nous nous étions promis tant de bonheur! C'est trop bête, de perdre le temps à nous dire des choses désagréables!

BERTHE

Continuez, continuez... Reprochez-moi aussi mes sorties. Oh! je vois clair! Si vous pouviez m'enfermer dans une boîte, vous le feriez. J'ai des amies, je vais les voir, ce n'est pourtant pas un crime?

octave.

Mais qui te parle de cela?

BERTHE

Ce n'est pas la peine de prendre un amant, si l'on doit retrouver avec lui les ennuis de son ménage. Ma parole! il y aurait avantage à rester honnête femme.

Oh! oui, c'est la première chose sensée que tu dises.

BERTHE

Et quant à maman...

OCTAVE, l'interrompant.

Laisse ta maman, qui t'a fichu un bien vilain caractère, permets-moi de le constater.

BERTHE

Maman a toujours fait son devoir. Ce n'est pas à vous

d'en parler ici. Je vous défends de prononcer son nom .. Il ne vous manquait plus que de vous attaquer à ma famille!... Ah! comme je regrette ma faiblesse, monsieur! et si c'était à refaire!

OCTAVE, exaspéré.

Vous en prendriez un autre, n'est-ce pas? (Un silence.

Berthe est remontée vers la fenêtre et tire le rideau.) Pourquoi tirez-

vous ce rideau?

BERTHE

Vous me rendez malade. J'ai besoin d'air. (Elle ouvre 1»

fenêtre.)

OCTAVE

On va nous voir.

Eh bien, on nous verra! Allez, nous ne ferons envie à personne.

OCTAVE

Ah! tu veux qu'on nous voie... Tiens!

;. Il tire violemment le rideau de l'autre fenêtre. Alors, par les deux fenêtres, on aperçoit la cour des cuisines, sous la clarté vive de la lune. Il y a des lumières dans les cuisines. Une à une, des bonnes paraissent et s'accoudent.)

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