‹ Trois pièces tirées des romans et précédées chacune d'une préface de Emile ZolaChapitre 237 sur 239 · SCÈNE IX · texte numérisé non relu

SCÈNE IX

LES MÊMES, moins AUGUSTE

JOSSERAND, tombant sur le canapé.

Ah! C'est le dernier COUp! (Un grand silence.)

MADAME JOSSKRAND, se posant devant lui.

Eh bien! monsieur Josserand...

JOSSERAND

Je t*en supplie, laisse-moi.

BERTI1E, assise près du guéridon.

Laisse-le, maman.

MADAME JOSSERAND, se retournant vers elle. Toi, je te gardais... (Elle s'assoit de l'autre cùté du guéridon.,

Est-il Dieu possible! avec ce calicot! tu as donc perdu toute fierté? Et il ne t'aimait même pas, car il est rentré chez madame Hédouin, qui a perdu son mari, et le bruit court qu'il doit l'épouser.

BERTHE, à demi-voix.

Le misérable!

MADAME JOSSERAND

Je vous demande un peu, se mal conduire!... Est-ce que j'ai trompé ton père, moi? Pas une faute, même en pensée! J'ai tous les droits, je suis honnête. (Elle se lève.)

BERTHE, toujours assise, la tête basse.

Il ne fallait point me faire épouser un homme que je n'aimais pas.

Vous allez voir que ce sera moi qui aurai trompé son mari!... Alors, c'est ma faute? car, au fond, ça veut dire ça. C'est ma faute?

BERTIIE, se levant.

Bien sur que. si tu m'avais élevée autrement...

MADAME JOSSERAND

Malheureuse ! (Elle lève la main pour la gifler, mais Josserand, qui sVst approché, lui retient le bras.

BERTIIE, menaçante.

Maman I... Je ne suis plus une petite fille.

JOSSERAND, à sa femme.

Je vous défends de la frapper encore... (a sa fin-. Et vous, maintenant, vous avez l'audace de menacer votre

mère... (Ees deux femmes continuent de se provoquer du regard, et il

les écarte violemment.) Mais reculez donc ! N'est-ce point assez (le honte? vous en êtes à vous battre!

BERTIIE.

Pourquoi a-t-elle levé la main sur moi?

MADAME JOSSERAND

Vous encouragez sa révolte, monsieur!

JOSSERAND

Taisez-vous!... Taisez-vous toutes les deux!... Je vous dis que c'est abominable, la mesure est comble, et je vous ôterai l'envie de me déshonorer davantage.

MADAME JOSSERAND

Vous?

JOSSERAND

Moi!... Vous me croyez bien lâche, n'est-ce pas? Je l'ai été pendant trente ans, c'est vrai; et, aujourd'hui, j'expie affreusement cette lâcheté. Mais j'aurai du courage une fois, je vous dirai la vérité en face.

MADAME JOSSERAND, remontant.

Vous savez que j'ai horreur des scènes... Je m'en vais.

JOSSERAND

Restez, je vous l'ordonne!

MADAME JOSSERAND

Vous l'ordonnez?

JOSSERAND

Je suis le maître... Restez donc, ou je vous écrase!

(Il la saisit et la jette violemment, sur le canapé.)

MADAME JOSSERAND, terrifiée, à demi- voix.

Mon Dieu!

JOSSERAND

Trente années de querelles quotidiennes! trente années de complaisances coupables, tous vos ridicules acceptés, vos moindres caprices faisant loi, notre ménage ravagé par votre besoin de paraître!... Encore ce ne serait rien, si vous n'aviez fait que gâter mon existence. Mais nous voilà punis dans notre enfant; et c'est ce que je ne vous pardonnerai jamais, de m'avoir réduit à ce point de bassesse, que je n'ai même plus trouvé la force de vous disputer l'éducation de mes filles. Le châtiment est là... (Marchant vers elle.) Ah ! tenez! je ne sais ce qui me retient de nous faire justice à l'un et à l'autre!

MADAME JOSSERAND , terrifiée, à demi-voix.

J'ai peur.

BERTIIE, suppliante, à genoux.

Mon père...

JOSSERAND. à Berthe.

Vous, je ne vous parle pas, je ne vous connais plus pour ma fille... L'avoir aimée plus que l'autre, avec le vague remords de cette injustice; s'être- levé la nuit pour la regarder dormir; plus tard, être descendu jusqu'au mensonge, afin de lui trouver un mari; et la voir glisser à l'adultère, à ce dernier degré de vilenie pour une femme!... Non, non, c'est trop, mon être se révolte, il

ne faut pas me demander d'approuver encore cela... Je ne peux plus, je ne peux plus!

BERTUE.

Pardonne-moi.

MADAME JOSSERAND, se levant et venant à lui, la tête basse, très émue.

Pardonne-moi aussi.

JOSSERAND, refusant du geste.

Il ne me reste qu'une fille. Je pars avec elle, je vai> tâcher de l'arracher à la contagion... (Appelant.) Hortense!... Hortense!... Eh bien ! pourquoi ne répond-elle pas?

BERTHE, qui s'est relevée, tremblante.

Je crois qu'elle a laissé une lettre dans ta chambre.

JOSSERAND, bégayant.

Dans ma chambre... une lettre... (il entre follement dans la

ambre.)

MADAME JOSSERAND, bas à Berthe.

Qu'est-ce donc? où est-elle?

BERTHE, bas.

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