SCENE VI
COUPEAU.. GERVAISE. NANA, ZIDORE, sur le toit, puis VIRGINIE
(Gervaise et Naua portent chacune une gamelle." NANA.
Papa! papa! voilà ton déjeuner!
Ah! enfin! [Embrassant Nana.) Bonjour, fillette!
NANA
Bonjour, petit papa.
GERVAISE
Nous sommes un peu en retard.
CODPEAU.
Je n'en mangerai que mieux, car j'ai un appétit!
GERVAISE, cherchant des yeux.
Où veux-tu déjeuner?
COUPE AU
Là ! ( Il montre une pierre.)
WANA.
Je Vais t'aider, maman. (Nana et Gervaise posent les gamelles sur la pierre, qu'elles recouvrent d'une serviette.)
ZID0RE, paraissant sur le toit.
Eh bien! patron, vous ne montez pas?
COUPEAU
Fais chauffer les fers, pendant que je déjeunerai. a Gervaise.) Qu'est-ce que tu m'apportes là?
GERVAISE
Une bonne soupe grasse et un haricot de mouton.
Avec de la salade... C'est moi qui l'ai retournée.
COUPEAU, riant.
Ah! bah!
NANA
Oh! je suis très forte, moi, pour retourner la salade. N'est-ce pas, maman?
GERVAISE
Une vraie petite femme!
COUPEAU, à Gervaise qui sert la soupe.
Quel parfum! ça embaume! [a Naoa.) As-tu déjeuné, toi?
NANA
Oui, papa, j'ai déjeuné avec maman.
GERVAISE
Mademoiselle n'a pas voulu manger de soupe.
llii TROIS PIECES.
COUPEAU
Pas de soupe'.... Mais c'est très laid. Les petites filles qui ne mangent pas de soupe ne grandissent jamais.
NANA
Oh ! tu crois?
COUPEAU
Certainement. (Il la prend et l'assied sur ses genoux.;
A dada! à dada!... Papa, fais le cheval.
GERYAISE.
Laisse ton père manger tranquille.
NANA
Je veux qu'il fasse le cheval.
COUPEAU, riant et faisant sauter Nana.
Quand mademoiselle va-t-à cheval, il va au pas. au pas. puis au trot, au trot, puis au galop, au galop!
NANA
Encore!
GERYAISE, h Coupeau.
Mets-la par terre, elle te gêne. (Coupeau la pose parterre.)
NANA
Alors, donne-moi de ta soupe.
COUPEAU
Gomment! tu veux de la soupe, maintenant?
NANA
Puisque tu dis que ça fait grandir.
COUPEAU, lui donnant une cuillerée de soupe.
Est-ce bon?
NANA
Oh! oui. papa.
GERVAISE, aNana.
Alors, pourquoi n'en manges-tu pas à la maison?
NANA
Parce que c'est meilleur dans la gamelle à papa.
COUPEAU, à Gervaise.
Passe-moi le ragoût. .
NANA, descendant des genoux de son père
Je vais aller jouer, dis, veux-tu, papa?
COUPEAU
Va. Mais surtout ne touche pas à mes outils. (Nana
s'assied par terre et joue avec des morceaux de zinc. — A Gervaise.)
Pourquoi es-tu venue si tard?
GERVAISE, souriant avec embarras.
Je me suis un peu amusée... Je n'ose pas te dire...
COUPEAU
Quoi donc? (Virginie parait. Elle écoute.)
GERVAISE
Eh bien! la boutique du petit mercier, tu sais, rue de la Goutte-d'Or...
' COCTEAU.
Je sais, dans la maison des Lorilleux.
Elle est à louer.
COUPEAU
Ah!
GERVAISE
Ça me conviendrait joliment pour m'établir blanchisseuse.
COUPEAU, souriant.
Ambitieuse, va !
GERVAISE
Seulement, c'est bien cher. Le propriétaire parle de cinq cents francs.
COUTEAU
Tu as donc demandé le prix?
GERVAISE
Par curiosité, ça n'engage à rien... Mais non, décidément, c'est trop cher.
COUPEAU, souriant.
Le fait est que cinq cents francs... Tu en as bien envie?
GERVAISE
Oh! envie... D'ailleurs, peut-être qu'on obtiendrait une diminution.
COUPEAU
Avoue que tu en as envie.
GERVAISE, sans répondre.
Madame Gouget, que j'ai consultée, approuve beaucoup mon idée de m'établir.
COUPEAU
Ah! madame Gouget approuve...
GERVAISE
Oui... Nous avons l'argent, nos économies qui sont à la Caisse d'épargne.
COUPEAU
Eh bien! alors, il n'y a pas à hésiter.
GERVAISE
Vrai ! tu consens! Gomme tu es bon!... Je puis bien te le dire, maintenant, si tu n'avais pas voulu, j'en serais tombée malade. Ah! que je t'aime!... (Elle saute a son cou.
Nana vient les retrouver. Ils la prennent et l'embrassent aussi.) Tien S :
regarde la jalouse!
VIRGINIE, se montrant.
Eh bien ! ne vous gênez pas !
GERVAISE
Oh! si vous saviez, madame Poisson... Coupeau consent à ce que je loue la boutique de la rue de la Goutted'Or. Je vais m'établir blanchisseuse.
VIRGINIE
Mes compliments.
J'espère que vous donnerez votre pratique à ma femme?
VIRGINIE
Gomment donc! avec plaisir.
ZIDORE, sur le toit.
Patron, les fers sont chauds.
COUPEAU
A l'ouvrage!
GERVAISE, à Coupeau, en otant le couvert, aidée par Naua.
Après ta journée, viens me prendre chez madame Fauconnier, et nous passerons rue de la Goutte-d*Or.
COUPE AU
C'est entendu, au revoir.
GERVAISE
Tu m'as rendue bien contente. Vois-tu, pour nous c'est la fortune peut-être.
VIRGINIE, à part.
Oui, oui, elle va être heureuse.
NANA
Embrasse-moi encore, papa.
COUPEAU, gaiement, après l'avoir embrassée. Allons, faut qilC je monte! .11 se dirige vers l' échelle.) VIRGINIE, en le voyant monter.
Monsieur Coupeau...
COUPEAU, s'arrétant.
Quoi? madame Poisson.
VIRGINIE, après une hésitation.
Rien ! 'Elle rentre vivement dans la maison.)
SCÈXE VII
LES MÊMES, moins VIRGINIE
GERVAISE. à Coopean qui monte à l'échelle.
Surtout, pas d'imprudence. Si tu savais combien je tremble, quand je te sais entre le ciel et la terre, à des endroits où les moineaux eux-mêmes ne se risqueraient pas.
COUPEAU
Ici, il n'y a pas de danger. Je vais travailler sur l'échafaudage. C'est comme si j'étais sur un vrai parquet.
Il monte. Gervaise lui tourne le dos, occupée à prendre les gamelles.) GERVAISE.
Nana, rentrons vite à la maison.
NANA
Oui, maman. (Se retournant.) Adieu, papa! (Elle lui envoie des
baisers.)
COUPEAU, du haut de l'échafaudage.
Adieu, fifille!
Non, non, je ne te vois pas tout entier... Adieu, papa!
(Elle lui envoie encore des baisers.)
COUPEAU, s'avançant au bout de la planche.
Adieu !
NANA
Plus près encore... Comme ça : un baiser, deux baisers...
COUPEAU, riant, limitant.
Un baiser, deux baisers...
NANA
Trois baisers.
COUPEAU, répétant.
Trois baisers. (La planche bascule. Il tombe dans le vide.) GERVAISE, avec un cri terrible.
Ah!
NANA
Papa!
SCÈXE VIII