GERVAISE, LANTIER
Gervaise est à la fenêtre. Lantier entre sans qu'elle s'en aperçoive ; il lance son chapeau sur la commode, d'un geste de mauvaise humeur. Gervaise se retourne, le voit et se précipite dans ses bras.)
GERVAISE
Toi! c'est toi!
LANTIER, la repoussant brutalement.
Eh bien! oui, c'est moi ! Qu'est-ce que tu as?
i8 TROIS PIECES.
GEBYAISE.
Ce que j'ai?
Tu ne vas pas commencer tes bêtises, peut-être!
GERVAISE
Est-ce raisonnable? Dans quelle inquiétude tu m'as mise I Je n'ai pas fermé l'œil, je croyais qu'il t'était arrivé un malheur... Où es-tu allé? Où as-tu passé la nuit?... Mon Dieu! ne recommence pas, j'en deviendrais folle... Voyons, dis, où es-tu allé?
LANTIER, haussant les épaules.
Où j'avais affaire, parbleu! J'étais à huit heures à la Glacière, chez cet ami qui doit monter une fabrique de chapeaux. Je me suis attardé, et j'ai préféré coucher... Puis, tu sais, je n'aime pas qu'on me moucharde. Fichemoi la paix !
GERVAISE. pleurant.
Mon Dieu! mon Dieu !
LANTIER. furieux.
Ah! voilà la musique, je m'y attendais! Écoute, si çJ continue, je file. Et pour tout de bon, cette fois... Tu nej veux pas te taire! C'est bien, je retourne d'où je viens.
GERVAISE
Non, non... C'est fini, je ne pleure plus... (Changeant de ton.) J'ai vu. hier soir, madame Fauconnier, la blanchisseuse de la rue Neuve. Elle me prendra demain... Et toi, vas-tu bientôt travailler?
LANTIER, étalé sur le lit.
Travailler, travailler... Je ne demande pas mieux, mais on dirait qu'il ne tient pas à moi, l'ouvrage... Je ne trouve rien.
GERVAISE, s'emportant peu à peu.
Oui, on sait que ça ne t'étouffe pas, l'amour du travail.
Tu crèves d'ambition. Tu voudrais être habillé comme un monsieur et promener des femmes en jupes de soie.
LANTIER, furieux.
Gervaise !
GERVAISE
Tu ne me trouves plus nippée assez richement, depuis que j'ai mis toutes mes robes au Mont-de-Piété!... Tiens! Lantier, je ne voulais pas t'en parler, j'aurais attendu encore. Mais je sais où tu as passé lanuit, car je t'ai vu entrer au Grand-Balcon avec Virginie. Vrai! tu les choisis bien! Elle a raison de prendre des airs de princesse, celle-là!
(Lantier se lève ; et, résistant au désir de la battre, il lui saisit les poignets et la secoue violemment. Elle tombe sur une chaise.)
LANTIER
Gervaise, tu ne sais pas ce que tu viens de faire. Tu verras !
GERVAISE
Ah! tu m'as fait du mal! (Elle pleure silencieusement; puis, après un moment de silence, elle se lève, et met son linge en paquet, sans rien dire.
LANTIER
Qu'est-Ce que tU fiches? OÙ Vas- tu? (Gervaise ne répond pas.
Je te demande où tu vas?
GERVAISE
Tu le vois bien, peut-être... Je vais laver tout ça.
C'est bon... Dis, Gervaise, est-ce que tu as de l'argent?
GERVAISE
Où veux-tu que j'en aie volé, de l'argent? Tu sais qu'on m'a prêté trois francs avant -hier sur ma jupe noire. Nous avons déjeuné deux fois là-dessus. Non, sans doute, je n'ai pas d'argent... Il me reste quatre sous pour le lavoir... Je n'en gagne pas comme certaines femmes, moi!
LANTIEB, après avoir regardé partout, décrochant un pantalon et un châle.
Tiens! porte ça au clou.
GERYAISE.
C'est tout ce qu'il nous reste.
LANTIER
Ne t'iliqiliète pas. (Voyant quelle reste immobile.) Oll dirait
que tu ne sais pas où il est, le clou!
GERYAISE.
Oh! si! J'en ai fait assez souvent le chemin, depuis un mois... C'est à deux pas, dans la maison d'à côté. Je reviens tout de suite... (Doucement.) Tu ne m'as pas embrassée.
LANTIER
Des bêtises! n l'embrasse.; Ne flâne pas.
GERYAISE, a part.
Peut-être me suis-je trompée, après tout. (Elle sort.)