M. DE BEUST A PARIS
Lorsque, vers la fin de l'été de 1878, M. le comte de Beust fut aplé à occuper le poste d'ambassadeur d'Autriche-Hongrie à Paris, s'cQ fallait de beaucoup que cette représentation diplomatique t entourée de Téclat mondain qui s'attachait au nom seul du cou- 3 princier des Hettcrnich. Le successeur du prince Richard, M. le mte Apponyi, avait reçu pour instructions du comte Andrassy hriter tout ce qui pourrait attirer Tattention sur lui, tout ce qui orrait le faire remarquer et surtout le rendre le complice, même rolontaire, de démonstrations et de démarches qui auraient pu être ises en mauvaise part à Berlin.
M. le comte Appoiyi put S3 conformer d'autant plus facilement ces désirs de son chef hiérarchique qu*il était d^une santé chance- Qtoqui réclamait le repos, et qu'il passait plus de temps dans ses Etes de Hongrie, àse soigner, qu'à faire de la diplomatie dans l'hô- 1 de la me Las Cases. Il se déchargeait des soins des affaires sur premiersecrétaire de l'ambassade, H. le comte Kueffstein, qui s'en quittait da reste delà façon la pi us parfaite, déployant les qualités
précieuses qui font de lui aujourd'hui un des principaux fonctionnaires du « Ballplatz ». A la mort de M. d'Apponyi,la représentation de r Autriche-Hongrie à Paris fut confiée à M. le comte de Wimpffen, qui avait rempli pendant plusieurs années le poste de Berlin. Rien ne faisait prévoir alors chez ce diplomate, lors decette première ambassade, Tissue fatale de la seconde. On racontait, il est vrai, que M.Thiers, redoutant les attaches de famille de M. de Wimpffeoet Tempire que le prince de Bismarck avait su prendre sur lui pendant un long séjour à Berlin, avait récusé ce diplomate lorsque le gouvernement autrichien avait voulu l'envoyer à Paris immédiatement après la guerre. « Oh! non, se serait écrié M. Thiers, M. de Wimplfen à Paris, cela ferait deux ambassadeurs de Prusse; c'est assez d'un.» Le maréchal de Mac-Mahon n'avait eu, à l'égard du comte Wimpffen, aucune de ces répugnances, et l'accepta volontiers. L'ambassade, qui dura du commencement de 1875 à juillet 1878, fut discrète, sans bruit, sans éclat. Cependant les salons de la rue Las Cases, fermés pendant la longue maladie ducomte Apponyi, s'entr 'ouvrirent pour quelques réceptions assez modestes.
La nomination de M. de Beust au poste de Paris fut accueillie en France avec une surprise mêlée de satisfaction. On connaissait, dans le monde politique du moins, le passé de l'ex-chancelior, onsavaitqu'ilétait resté la béte noire de son ancien antagoniste, et, précisément à cause de cela, le choix de M. de Beust avait causé de l'étonnement, car on était peu à peu habitué à voir le gouvernement autrichien éviter tout ce qui aurait pu déplaire à Berlin. Or l'envo de M. de Beust à Paris était une résurrection politique pour cet homme d'Etat, que l'on croyait bien avoir « liquidé » définitivement après sa chute en 1871.
M. de Beust présenta ses lettres de créance vers la fin de 1878, il assista en spectateur d'abord impassible et très philosophe aux derniers efforts du maréchal de Mac Mahon se débattant au milieu des entraves que le parti républicain imposait à ce président « décoratif » depuis sa soumission à la suite de l'échec du 28 mai. Les rapports furent assez superficiels entre le représentant de la monarchie autrichienne et le chef de l'Etat. Est-ce le temps qui manqua pour effectuer un rappi^ochenient? Est ce défaut de sympathie réci-
MCMOIBCS DC COMTE DC BECST 34S
it>iue ?... M. de Beust ce se plaisait pas beaucoup dans b so:îëlè es militaires, et le maréchal, de son côiéy n'était p^s éLn^nè d'ad« lettre, sur la foi de certaloes brochures el pubUoatioos so:-^$aDt ^vélatrices, que l'ancien chancelier d'Autriche araît laissé coucevoîr Il gouvernement impérial des espérances de concours è la reille e la guerre de 1870, pour l'abandonner ensuite. Peu de temps après Tinstallation de M. le comte de Bcust rue as Cases, éclata la crise présidentielle qui mit M. Gr^vy à Li place a maréchal de Mac Mahon. L'ambassadeur avait pressenti, dès la D de 187^^ quela position du maréchal deviendrait bientôtintenal le, Sfefce que celui-ci, dont Gambetta aurait voulu prolonger le conliât jus:]u*à ce que sa propre candidature fût mûre, nVtait pas omme à accepter toutes les conditions que le parti républicain, de lus en plus exigeant, lui imposerait. Dès son arrivée à Paris. M. do eust s'était mis en rapport avec l'héritier présomptif du maréchal, ; c'est en qualité d*ami personnel qu'il so présenta rue Saint-Arïud au domicile particulier du nouveau président de la République >ur lui offrir ses félicitations. J'eus l'honneur de causer avec . de Beust, quelques heures seulement après cette première visite, fut question tout d'abord de Tordre parfait et du calme avec leael s^étaient opérées l'élection du nouveau chef de l'Etat et la trans* lission des pouvoirs. « Sans doute, me ditM.de Beust, tout cela est )rt beau, trop beau, peut-ôtre, car il est à craiudro qu'en voyant ombien il est facile et combien il en coûte peu do remplacer un irésident par un autre, l'envie de renverser le président en fonction te vienne trèssouventà certaincspersonnalités politiques qui aiment es modifications. »Sous ce rapport les craintes exprimées par Tara- )assadeur ne se sont réalisées que neuf années plus tard, chacun ait sous l'impression de quels douloureux et éuiouvanls incidents. En revanche, les appréciations du diplomate autrichien sur la )H?rsoûne du nouveau chef de l'Etat me sont bien souvent revenues à l'esprit, tant elles étaient justes. Je craindrais, eu les reproduisant id, d'être soupçonné de les avoir combinées après coup, tant cotte diagnose a été justifiée par les événements. M. de Beust reconnaissait à M. Grévy une droiture parfaite, l'instinct constitutionnel très développé, avec une ténacité et une opinifttn^té rare de convitUon
personnelle surcerlaincs questions. « Le nouveau président, disait M. de Beust, pourra, s'il veut, faire excellent ménage avec le corps diplomatique; il a Tcxtérieur grave et imposant, il cause avec cet esprit naturel et cette grâce de bonhomie que nouser.vions chez les Français et qui nous séduit ; je crois qu'il n*est pas très au fait des aiTaires de l'Europe, mais il ne tiendraqu'à lui d'être mis très rapi* dément au courant ; chacun de nous sera heureux de le renseigner. S*il veut nous inviter à ses dîners et venir quelquefois à ceuxqne nous tiendrons à lui offrir, il en apprendra bientôt assez pour composer un annuaire, s'il en a le loisir. Et comme la Qnesse ne lui manque pa^^, il pourra facilement établir la moyenne vraie entre ce qu'on lui dira de contradictoire. Nous aimerons mieux avoir afîaire à lui qu'au maréchal, qui n'est pas toujours parvenu à cacher l'aversion des militaires de la vieille école pour les diplomates. Enfin, si M. Grévy était mis en contact avec des souverains, je suis persuadé qu'il s'en tirerait avec honneur. Seulement tiendra-t-il à joaer un semblable rôle ? Cela ira-t-il avec ses scrupules constitutionoel et son amour du ref os? » Pour les affaires intérieures M. Dufaurea dit le mot qui est de circonstance : « A des situations nouvelles il faut des hommes nouveaux. » — « Moi, dit M. de Beust en riant, j'ajouterais qu'à des homm^ s nouveaux il faut des situations nouvelles, et c'est là la difficulté. Comment trouver la situation qui
satisfasse chacun ? »
L'ambassadeur me raconta, qu'au cours de son entretien avec le nouveau présidei.t, madame et mademoiselle Grévy étant survenues, il fut pn'senté à ces dames qu'il ne connaissait pas encore. Des léLei;dcs aLs irdcs, ou tout au moins fort exagérées, couraient sur le compte de réponse du nouveau président. On prétendait qu'elle était d'une condition tout à fait inférieure, d'une éducation nulle, et qu'elle avait été au service de son mari avant qu'il l'épousât. Je savais déjà, d'une manière positive et par des personnes à même d'être bii'U inf'ormées, que la nouvelle présidente, pour n'avoir pas été bercée sur les genoux d'une duchesse, appartenait à une très honorable famille bourgeoise de Narbonne,et (ju'elle avait reçu, dans un des meilleurs pensionnats de Versailles, une éducation ne laissant rien à désirer. La vérité est qu'elle avait toujours préféré ha
biter la province, s*occupant exclusivement de son intérieur, et laissant son mari s'abandonner librement à sa politique, à ses procès, à ses parties d'échecs^ et ne troublant nullement ses visites au château de Chenonceaux. M. de Beust, dont la femme se consacrait depuis dix ans à la même vie d'intérieur, et ne quittait pas plus le manoir d^AItenberg que madame Grévy n'abandonnait la maison familiale de Mont-sous-Vaudrey, était à même d'apprécier une telle situation. Il s'entretint très gentiment avec l'épouse du nouveau chef de l'Etat, donnant à la conversation la tournure et le terrain qui lui .convenait, et il en emporta l'impression que madame Grévy était une femme de bon sens qui, me dit-il, ne brillera peut-être pas beaucoup dans les salons de l'Elysée, mais qui, assurément, n'y commettra jamais ni bévue ni impair. Quant à mademoiselle Grévy, l'ambassadeur lui avait parlé musique, et comme c'était son péché mignon, il s'était engagé à lui envoyer ses dernières compositions. Les rapports expédiés à Vienne sur les changements survenus dans la plus haute magistrature de l'Etat étaient conçus dans un esprit très favorable, et, bientôt après sa première visite personnelle, l'ambassadeur fut autorisé à faire une démarche officielle pour exprimer à M. Grévy toutes les félicitations du gouvernement de Vienne. Pendant cet hiver 1879, M. de Beust se répandit beaucoup dans la société parisienne. On le voyait beaucoup aux soirées ministérielles, aux réceptions officielles , et aussi dans certaines maisons de l'aristocratie et de la haute colonie anglaise. Partout son esprit fit fureur, et le lendemain on colportait ses bons mots et ses aperçus sur les questions internationales ou les problèmes qui agitaient le parlement et la presse. Gambetta, nommé président de la Chambre à la place de M. Grévy, s'était installé au Palais Bourbon avant d'attendre le retour ofûciel des Chambres à Paris. C'était l'époque où l'on avait monté à l'infortuné leader des gauches la scie de la baignoire en argent et des appointements fabuleux du cuisinier Trompette. La vérité, c'est qu'il y avait toujours une douzaine de cou- ▼erts mis pour les intimes, le soir, et que M. de Boust venait souvent en voisin prendre sa part de ces agapes. Pour .Gambetta, qui avait la passion de s'instruire sur les questions extérieures, |et qui ▼oolait avoir dans sa tête l'échiquier européen, un homme, un con-
Tive, comme M. de Beust, qui, depuis un demi-siècle, avait fréquenté tous les hommes politiques importants, y compris des souverains^ et qui avait eu la main dans tous les grands événements, c'était une véritable bonne fortune. Et puis il savait que les renseignements puisés à cette source seraient sincères et donnés dans l'intérêt de la France, dont M. de Bcust se proclamait hautement Tami. En outre, un esprit comme celui de Gambetta devait forcé ment goûter les charmes de la conversation que le diplomate autrichien savait rendre si attrayante. Il y eut donc réellement commerce d*amitié entre les deux hommes d'Etat qui se voyaient plus fréquemment qu'on ne le jugeait utile à Berlin, car c'est vers cette époque que Ton vitles journaux du chancelier s*émouvoir de la présence à Paris de l'ancien ministre, et insérer des notes venimeuses aussitôt reproduites et commentées par des journaux de Vienne. Mais ce qui déchaîna surtout la colère de ces organes, ce fut la présence de M. le comte de Beustdans le salon de madame Adam, qui était encore à cette époque un centre politique important. Quel était donc le crime de l'ambassadeur, puisqu'on lui en faisait un de fréquenter une maison oh tous les membres du corps diplomatique allaient très volontiers, à l'exception, il est vrai, de M. le prince de Ilohcnlohe ?M. de Beust, ayant lu les comptes rendus des réunions hebdomadaires du boulevard Poissonnière, en ayant également entendu beaucoup parler, voyant qu'il y venait beaucoup de personnes qu'il connaissait déjà, ayant également lu quelques-uns des ouvrages signés Juliette Lamber, eut le désir bien naturel de connaître l'auteur, et d'être introduit dans un cénacle qui jouait un rôle si considérable dans la société parisienne. Il s'adressa à une personne qui était en relations suivies avec madame Adam, qui fut aussitôt mise au courant du désir de l'ambassadeur. Madame Adam, qui avait pour les talents politiques et l'esprit de M. de Beufct la plus vive admiration, accueillit avec beaucoup d'empressement ces ouvertures, et voulut rendre une visite à l'ambassade; mais M. de Beust, toujours chevaleresque, crut qu'il était de son devoir de ne pas permettre à une dame de se déranger, la prévint, et se rendit au bureau de la Nouvelle Revue, qui venait d'être installée, eloi!i madame Adam recevait toutes les aprèsmidi^ de trois c\ cinq. La semaine suivante, l'ambassadeur assistait
avec plusieurs de ses collègues, à un grand diner donné par madame Adam. Cela suffit pour qu'un article ti^s violent contre M. de Bis* marck, qui parut quelque temps après dans la Revue, lui fût attribué — du moins comme inspirateur. Le fait est, et je puis l'affirmer à bon escient, que l'ambassadeur n'eut connaissance de cette attaque qu'en parcourant le numéro de la Nouvelle Revue. On attribua, au reste, la paternité morale de ce même article à Gambettaqui dut, pour dégager sa responsabilité, faire attaquer à son tour la Revue dans lu République française et qui, depuis ce moment, cessa de fréquenter les salons du boulevard Poissonnière.
Parmi les journaux qui se distinguèrent surtout par leur ardeur k dénoncer !es menées « revanchistes » de M. de Beust, il faut citer la Gazette de Cologne qui, jouant le mépris après avoir déchaîné toutes ses colères, finit pardire que l'on avait bien tort, après tout, de s'occuper d'un homme d'Etat dont la carrière était finie, et que personne ne connaissait plus. M. de Bcust,qui, en voyant l'orage se déchaîner avait cru devoir donner au prince de Hohenlobe, non pas h ' cause de lui, mais par égard pour son gouvernement, des assurances conformes à la vérité et dégageant sa responsabilité, conclut, enlisant les attaques de la Gazette de Cologne ^ par le distique suivant :
Puisque personne ne me connaît ni d'Adam ni d'Eve,
Disons que l'aflaire Adam n'a été qu'un rêve.
Je ne sais si ces vers ont la rime, mais ils n'eurent pas raison, car « l'afl'aire Adam » fut bien souvent exploitée contre l'ambassadeur d'Autriche et elle ne resta pas tout à fait étrangère à sa chute. Madame Adam elle-même a dû convenir, lorsqu'elle rendit à M. de Beust une visite au château d'Altenberg, « qu'elle ne lui avait pas porté bonheur ». Il est vrai que les insinuations de la presse allemai.de et les dénonciations dont il avait été l'objet à Vienne, n'empêchèrent pas 31. de Beust de fréquenter le salon de madame Adam et de goûter la causerie si spirituelle et le commerce délicat de cette aimable Girondine de la troisième république. Il croyait que sa parole, une fois donnée, suffirait pour mettre un terme aux papotîiges et aux calomnies. Singulière illusion ! Mais le plus curieux de l'alTaire c'est que, tandis que l'on reprochait si amèrement à M. de Beust de tremper dans la Nouvelle Revue ^ ce recueil
était en relations directes et suivies avec deux ministres autrichieas qui ne dédaignaient pas d'inspirer certains articles, pluttt économiques que politiques, mais qui n'étaient pas faits pour plaire à Berlin.
Si M. de Beust était attaqué en Allemagne et en Autriche, il trouvait de chaleureux défenseurs dans la colonie austro-hongroise de Paris. C*est qu'en effet, rarement sinon jamais, diplomate n'avait été aussi accessible à ses nationaux, d'abord aussi facile, d'humeur aussi bienveillante. Selon son habitude, il en convient du reste dam ses mémoires, M. de Beust ne se levait pas de très grand matin, mais, aussitôt debout, il faisait seller un de ses chevaux, de préférence le genêt blanc qu'il avait monté pendant la cérémonie du sacre àPest en 1867, et, accompagné d*unpiqueur, il allait respirer le frais au Bois de Boulogne, trottant avec beaucoup d*aplomb et de vaillance, malgré sesli ans. Il ne manquait pas de rendre chevaleresqucmeot ses devoirs à l'ex-reine de Naples, une amazone ûdèle de l'allée des Acacias, ctdc prendre langue avec ses confrères en diplomatie qu'il y rencontrait fort souvent. A midi, l'ambassadeur rentrait rue Las Cases, et il surveillait lui-même le retour à l'écurie de sa héte favorite. Puis il passait à la Chancellerie, située au rez-de-chaussée et il s'entretenait des alTaires en suspens avec les secrétaires et les conïieiiiers de la légation. Dans ses relations avec le personnel, il savait déployer le ménie empressement aflable que tous les fonctionnaires du « Ballplalz » avaient proclamé à sa louange. Cependant quelquefois la main de fer dut ôter le gant de velours. Le haut personnel de ^anlb:l^sade, en communication directe avec Vienne, et sachant que le Chef éiaïi loin de jouir de toute la confiance des ministres, n'nbéissaitpas toujours, faisant parfois lasourde oreille. La plupart du temps l'ambassadeur se montrait indulgent, mais que!(iuefois aussi il avait ses révcùls d*autorité. Un mot dit avec l'accent voulu, et un geste, sufiisaient pour faire rentrer dans le devoir les sous-ordres en état de r«'hellion.
Vers midi etdemi, uu déjeimer fruiral tout à fait parisien, le beefteak aux pommes ou la eôtelette jardinière avec fromage, fruits et café, était servi au premier étage et rapidement expédié. La lecture des journaux , p^irfois une sieste légère, remplissaient Tintervalle
jusqu'à deux heures, moment fixé pour les réceptions. Il suffisait de faire passer sa carte pour être introduit dans le salon d*attonte du premier étage, dont les fenêtres s'ouvraient sur un magnifique jardin planté d'arbres séculaires, dont le feuillage touffu, rempli de gazouillements, donnait Tillusion de la campagne. Ce jardin appartient à l'un des hôtels du voisinage.
Dans ce salon le visiteur pouvait, tout en attendant son tour, étu* dier le passé du maître de céans. Les gravures et les lithographiesaccrochéesau mur avaient toutes une signification historique : c'étaient des documents pour écrire l'histoire de Tex-chancelier. Voici une gravure datant de 1852 : elle nous montre M. de Beust encoi^ jeune, en frac brodé de ministre saxon, faisant les honneurs des conférences de Dresde aux plénipotentiaires des Etats allemands, à commen* cer parle prince de Schwarzenberg; la gravure à côté date de quinze ans plus tard : cette fois nous trouvons M. de Beust en redingote, de coupe un peu surannée, présidant une séance du conseil des ministres à Vienne; puis c'est une « image » assez grossièrement exécutée, mais très ressemblante, découpée dans un journal, qui nous montre l'homme d'Etat, achevai, coiffé d'un tricorne à plume, Tépée de parade au côté, flottant le long du pantalon de satin blanc à large raie d'or, et l'étoffe brodée de l'habit à la française disparaissant sous les plaques, les grands croix, les crachats et les rubans. Un vaste cadre contient tout un lot de caricatures extraites des petits journaux satiriques de Vienne, qui mettaient le chancelier à toutos les sauces. Quelques-unes de ces charges ne manquaient pas d'esprit; voici le chancelier habillé en berger d'Arcadie,une houlette à la main, et groupant autour de lui les blancs moutons (allusion à un discours pacifique prononcé en 1871) ; plus loin on nous le montre en conférence avec un des principaux acteurs du Burg Theater qui lui fait répéter la grande scène de sa réconciliation avec M. de Bismarck à la veille de l'entrevue de ces irréconciliables adversaires.
On remarquait également dans ce salon une grande armoire vitrée contenant, précieusement reliés, fortement dorés sur tranches et couverts d'enluminures, une soixantaine de diplômes de « bourgeoisie d'honneur ». Cette distinction avait été accordée à M. de Beust par les conseils municipaux des principales villes d'Autriche,
à commencer par la capitale. S*ii y avait eu besoin de démontrer ad ochIos le néant des popularités politiques, rien n'était plus propre à fournir une semblable preuve que cette multitude d'allusions etde couvertures armoriées, d*une part, et Toubli profond dans leqod M. de Beust était tombé dans le pays qu'il avait gouverné et où toutes ces ovations lui avaient été décernées.
Le salon de réception de l'ambassadeur, attenant au salon d'attente, avait un caractère évidemment personnel. On y trouvait, non pis des bibelots (le prix, mais un tas de curiosités, de souvenirs; U pièce, très vaste, était encombrée de meubles, divans, fauteuils, guéridons supportant des albums, des cartes de pliotographie, etc. N'oublionspasle piano Erard, remplissant Tintervalle entre deuï fenêtres, toujours ouvert, avec une composition sur le pupitre. On aurait pa croire que le maître de céans, après avoir congédié un visiteur et avant d*cn recevoir un autre, plaquait quelques accords. £n tous cas, lorsque des visiteurs ou des artistes autrichiens et hongrois venaient, et Dieu sait s'il en est venu réclamer la protection du diplomate pour leurs concerts ou leurs matinées, ils ne quittaient pas le sanctuaire sans avoir donné sur co piano un échantillon de leur ta* lent.
Au printemps de 1879, une catastrophe terrible ravagea la ville de Szogfdin on nonirrie et ses environs. La cité presque entière fut siil)niorg.»o par les ll«»ts de la Tisza sortis de tout«'s paris de leur lit ; on romplait p.ir centaines les maisons emportées «u détruit- s. ot par milliers les habitants privés d*abri et de pain, ayant perdu tout ce qu'ils pos^élaient. Le monde entier fut ému au récit de ces so:itTranc»^s. et la charité s'inirénia à réparer ces d<''sastrcs ou, t>ut au moins. i\ les atténuer. Mais nulle part l'appel «lése-péré des viclimes ne tnuiva autant d'écho qu*en France. Les v.'iitr^s d'^ cluirit'». h's -o-i-^^-riptions. les représentati «ns et les «oncerls sorirani>èrentde tous cO-t-'-s. M. de Beusî résolut de profiter de ces ox.'ellent»^ tli<[0slt on< pour o:îraniser également une matinée dan< les salons de l'Ami as^adc. Il voulut être, non seulement le m.dtrc do la maisoM. m li-i aussi Timpresario de celte matinée, athoutin! cai.-.ncnt les soucis. 1 s tracas et les contrariétés de celle profcs>ion. Il ,t;iit d'aill-ars d uiss -n élément: n'avait-il puint
Dis en scène des revues et des pièces en plusieurs actes au Ball- >latz lorsqu'il était chancelier ? Dès que Ton sut qu*ii se préparait ome représentation dans l'hôtel de la rue Las Cases, les offres des 3urtistes affluèrent de tous côtés. Bientôt l'impresario-diplomate D*eut plus à se demander comment il remplirait son programme, mais bien comment il contiendrait ce débordement de bonnes volontés sans causer des froissements d'amour-propre et des petites désespérances de vanité.
Pendant les journées qui précédèrent la représentation , on donna congé à la politique, qui, d'ailleurs, était au beau fixe et au calme absolu. Les réceptions de Taprès-midi étaient consacrées aux artistes, on répétait dans le grand salon du rez-de-chaussée, et les courses du matin se passaient en visites chez les dames pianistes oa cantatrices qui devaient figurer au programme. M. de Beust ne tolérait pas que ces dames se dérangeassent, et c'est lui qui venait chez elles traiter des morceaux à jouer ou à chanter, et de l'ordre •dans lequel les participantes devaient figurer au programme.
Quiconque a eu à régler de telles questions sait qu'elles ne le cèdent pas aux problèmes d'étiquette et de préséance les plus épineux. Madame une telle menaçait de faire grève complètement si on ne lui laissait pas débiter trois morceaux au moins, et mademoiselle X..., qui était pleine de feu le matin, envoyait dire quelques heures après qu'elle ne pourrait pas chanter, à cause d'une affection du larynx, — qui s'était déclarée subitement chez elle en apprenant que le nom de mademoiselle Z..., dont elle était la rivale déclarée, figurait avant le sien sur le prospectus. 11 semblait que tout allait se détraquer, et qu'il ne resterait plus personne, chacun paraissant mécontent de son lot. Nervosités passagères ! accès d'humeur sans consistance, qu'en imprésario bronzé et ayant de la routine, l'ambassadeur ne prit pas un seul instant au sérieux.
Il y eut quelques incidents assez gais. Une après-midi on annonce à l'ambassadeur le fameux escamoteur Hermann, que M. de Beust ne connaissait pas encore. Déjà excédé par les offres très persistantes, et presque par les supplications de tous ceux qui voulaient faire preuve de leurs sympathies vocales et déclamatoires pour les victimes de Szegedln — en récoltant d'amples réclames.
car les journaux tenaient tous le public au courant des préparatib de la représentation — , M. deBeustneput réprimer un mouvemeot d*humeur en recevant la carte du célèbre escamoteur : « Si les faiseurs de tours s'en mêlent», flt-il... et, pourcouper court à l'entretien, il ne laissa pas à M. Ilermann le temp^ d'exposer le but de a visite. Il exprima ses profonds regrets de co que le programme était déQnitivement arrêté, de Timpossibilité de le modlQer, etc., elc. « Mais, dit M. Ilermann, ce n'est pis pour cela que je viens. J*iii donné hier une soirée au profit des inondés, et je veux enrc* mettre le produit à Votre Excellence », et il tira de son portefeuille une liasse assez volumineuse de banknotes. — « Oh! en ce cas, fit M. de Beust en riant, donnez-vous donc la peine de vous asseoir I » Le diplomate et le professeur de magie s'entretinrent très amicalement. A dater de cette épo]ue, l'ambassadeur manqua rarement d'assister aux séances que M. Ilermann donnait dans les salons du high-iife parisien.
La matinée obtint un tel succès que, pour satisfaire à de nombreuses demandes, il fallut la répéter le lendemain ; des artistes, parmi lesquels se trouvaient MM. Got et Coquelin de la Comédie- Française, madame Gueymard, l'ancienne éloilc de TOpéri, qui consentit, en cette occasion, à quitter sa retraite, et beaucoup J'autrcs, se prêtèrent de très bonne grâce à ce supplément de peine, et l'on put envoyer environ 25 à 30000 francs de plus aux inondéi de Szegedin.
Dans riiiver de 1879 à 1880, M. de Beust ouvrit les salons de l'ambassade, et fit entendre à ses invités d'excellente musiijue.
Madame de Beust persistant à ne pas quitter le château d'Altcnberg, madame la comtesse Kueflstein aida l'ambassadeur à faire les honneurs de ces soirées, où sepressait, à côtéducorps diplomatique, des sommités du Gouvernem 'nt et du Parlement, une partie du fanbourg Saint-Germain. C'est sur ce terrain neutre que Ton vit à la foià des ministres républicains et les ducs de Broglie et Decazes.De l'avis général, ces soirées comptèrent parmi les pljs brillantes de la saison, et aussi parmi les plus intéressantes, justement à cause du mélange des différents éléments de la société parisienne.
L*ambassadeur recevait également à dlner^ mais en petit comité, le douzaine de convives — ses collègues du corps diplomatique, \ ministres et leaders parlementaires, des écrivains, des artistes, des membres importants de la colonie autrichienne de Paris. LUS ces repas,d'une cuisine très soignée, et où Ton servait du Tokay du Johannisberg authentique, M. de Bcust était d'une verve inrissable, racontant, avec le charme qui était particulier à ce eauurémérite, des épisodes de sa carrière en Saxe et en Autriche. Il tarissait pas en anecdotes sur les tôtcs couronnées avec qui il Hait trouvé en rapport, et ces historiettes, sans que le narrateur anquàt au respect et aux convenances, n'étaient pas dépourvues une certaine verdeur. Je me souviens qu'un jour il fut question is aiïaires d'Espagne, qui occup lient beaucoup alors le monde po- :ique. Quelqu'un parlant du roi Alphonse, mort depuis, si jeune, it : « Celui-là, c'est un homme ! » M. de Beust approuva cette appéciation d'un mouvement de tôtc légèrement ironique. Ceux qui talent au courant des choses, savaient en effet qu'à l'époque où il tudiait au Theresianum de Vienne, le jeune prince se conduisait en omme un peu trop tôt, et que le ministre des affaires étrangères, barge de veiller sur le futur souverain, avait beaucoup de peine à mpécher les escapades précoces de son pupille. Il racontait aussi es anecdotes relatives au séjour qu'il fit à Paris pendant Texposion de 1867. Des grandes fêtes furent données en l'honneur de empereur d'Autriche, et notamment un dîner d'apparat au palais e Saint-CIoud,où la cour résidait encore à cette époque. Le premier ministre de François-Joseph avait été placé entre madame de ettemich et madame Rouher, la femme du ministre d'Etat. L'im- Sratrice Eugénie, placée en face de M. de Beust, lui fit tenir un pet billet écrit au crayon, portant ces mots : « Occupez-vous un peu lus, s'il vous plaît, de votre voisine de droite (madame Rouher), et 3 vous laissez pas accaparer par votre voisine de gauche (madame B Hetternich). » Le chancelier obéit, et témoigna beaucoup d'em- [*essementà l'épouse du célèbre homme d'Etat, dont la conversaon, sans doute, n'était pas aussi sémillante que celle de la princesse, près le dîner, M. de Beust s'approcha de l'impératrice : « Il faut ue Votre Majesté ait la bonté d'excuser mon inadvertance, mais je
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i' ;. îr-s. Mais on n*avfiit p;is jug»; à ]•: -.*:- __-. :•» io le provenir. Il
>' • I «ignlt vivcm'*nt (!•'. ci* inaiiquc d'- f .:•: ' : i.\ lus^i diminuer
j'-.»r trop snn inqortiiico pf»liti(pjo f*l jcr::: i": 7.Vr au prestige de
i'if.nlussado d'AutrirluiJ-n Franr/;. h'v fr::: :f :i::ariêt»», ce futla
l'iiblio.itîon dr*< «ouvonir.'^ fie M. do F^ri^e. î:. ' -" *.nistr* en Saxe,
et qui fut p'-ndant loni;lem()S le f:oll'''gue de M :■: B-.Mjst. L*ex-rai-
nistre «axon appréciait foit dun-menl le r!'.: .::- ivant 66 par
M. do ne:i>t»^t il no r-raiç'n.'.iil pus do re--a-s:rt: ::? .? insiiuiatijns
et to i!o> le."? accu-atiori-. M. «If Ij.-iijjt c :>i:: . " :■: r-irtl»"* do .^es
VvO irj-^t?<,.ju*il:ivait oo-iMiui'- d" pahfS'T r-n Am: .:h . \ Alt/nbcrg et
s\ iKis*oiii. dont il «'^ait un d"^*»? fîdôlos, h ''cnre. i si r'.umc Iaj»lus
aleit'-. une bi*o:hiiro destin«'e à p-futer l-.'-if jl :^ -r 55-:S erreurs et
1-^s npJvoill «nces les plus gros-siè.cs d-.- rh:.::-::.: l'Et?/. saxon. Cet
op'-.- -.1' t Krrinnornin--en z\\ «l»-n E'rinnerrunç-in . que l'auteur
oit'^ N^ivoiit da':'? lo ••"Urs de C'*s niémoiros, n-"» fut du rosto pis
îi.i lut • ! îFin; lis: on !i'o:i «"-ut pis connaissmc-^ dir? le public, et
ni.^in M'é îi'io'i ll-vr. -îid" ne tio:iv.i qu'un C'.Tcle restreint de loc-
tours. l'n rov.in h? M. d? B 'jstput ?e coinaînoro. lorsqii'il se rendit
on Si\^ pour y it^'-er des lîTaîres de finiille et des questions d'in-
t.M'tM, que les a*.t ».qu s d: M. d.- Frise ne lui avaient nui en aucune
ta^'on auprès de ses an-is îans s n unoi-Mine pairie, et qu'on lui ren-
J.iil jus'!' \ Au 0- nlrsiire le nonihre de ses partisans s'ctut plutôt
A'.i4;n\er.tê.
V Taris il avait piis ooniplè'.einent pied dans la société et, crife-
rium suprême de la popularité, les journaux reproduisaient ses bons mots ou lui en prêtaient; on faisait de lui le héros d'anecdotes mondaines. A Berlin, et peut-être aussi à Vienne^ on voyaitavec une it^dtgaité croissante l'ambassadeur, dont le mutisme et la passiviti devaient être les premières lois, fréquenter assidumentct M. Grévy et M. de Freycinet, alors président du Conseil, et surtout Gambetti, qui, plus que jamais, se plaisait aux longues digressions historiques de Tancien chancelier. On craignait que M. de Beust ne donnât des accrocs à Talliance austro-allemande, qui était alors dans sa lune de miel, et dont M. de Beust était réputé l'adversaire systématique. De nombreux rapports d'agents ne se fatiguaient pas de signaler les « intrigues » et les « manœuvres » de Thôtc de la rue Las Cases. Tout ce qu'il faisait, ses démarches, ses plus simples visites, tout était dénaturé, commenté, et tout servait de texte àaccusatiOQ. S'il fréquentait les hommes d'Etat français et les ministres, s'il assistait à des banquets politiques^ comme celui qui lui fut offert par le « Cercle du Parlement », c'était pour faire ouvertement ou secrètement de la propagande anti-allemande.
M. de Bismarck en personne fit étalage, en quelque sorte, de son hostilité pour M. de Beust. Tandis que, les années précédentes, il avait recherché àGastein, où le soin de leur santé amenait les deux hommes d'Etat, la société de son ancien rival, etqu'il aimait à se promener avec lui paniant de longs instants sous la galerie vitrée, à présent il lui marquait son mécontentement de la façon la plus catégorique. Il s'abstenait de lui rendre visite, et, lorsqu'il le rencontrait à la promenade, il affiictait de détourner la tête. Un jour, Tyras, le chien du chancelier^ se souvenant du commerce d'amitié qui avait existé Tannée précédente entre son maître et M. de Beust, et reconnaissant celui-ci, bondit au-devant de lui le plus amicalement du monde ; mais il s'arrêta court en voyant que son maître passait outre, sans se pn»occuper autrement de celui qu'il avait rencontré. Tyras esquissa un grognement et s'en retourna emboîter le pas derrière M. de Bismarck. En racontant cette entrevue, M. de Beust disait: « J'ai rencontré M. de Bismarck et son chien. L'animal m'a tourné le dos. »
Il était aisé de reconnaître à certains signes querindifTérence que II. 37
578 MEIIOi:tES DU COMTE DE DEUdT
l'on avait d'abord montrée à Berlin pour la présence de M. de. Beustà Paris s'était changée en hostilité. A plusieurs reprises les journaux officieux de la Wilhelm Strasse annonçaient que l'état de santé de M* de Iteust laissait beaucoup à désirer, ou bien ils lançaieot comme ballon d'essai la nouvelle que « M. de Beust allait reprendre son postî de Londres à moins qu'il ne fût envoyé à Saint-Pétersbourg ou même à Constantinople. » Il est probable que Ton suggéra à l'ambassadeur d'Autriche à Paris l'idie d'échanger son poste parisien contre une autre situation diplomatique, mais .M. de Beust ne se Ij'ouvait plus assez jeune pour « permuter », et il déclara que, si on '.'obligeait à abandonner Paris, il rentrerait dans la vie privée. Le fait est qu'il se plaisait fort aux bords de la Seine, et que les honneurs qu'on lui rendait, la recherche dont il était l'objet, le vengeaient et le consolaient des dédains et des injustices qu'il avait longtem[s dû subir. Très épris de beaux-arts et de littérature, il était désireux de connaître les peintres dont il admirait les tableaux exposés au Salon, et les auteurs des livres qu'il lisait avec intérêt. Un dîner fut arrangé, dans le courant de l'été 1880, au restaurant Notta; on y vit figurer MM. Jules Claretie,Belot, André Theuriet, Louis Uibach et d'autres, qui, de leur côté, avaient beaucoup entendu parler du célèbre diplomate, et brûlaient aussi du désir de faire sa connaiss^ance. La glace ne tarda pas à être rompue, et M. de Beust piuii à chacun de ses ouvrages, qu'il connaissait parfaitement, proclamant hautement s^s préférences, ses goûts^ et confessant qu'à ses yeux il y avait grand mérite à composer un roman judiciaire bien charpenté, bien corsé, et se dénouant à point. «J'ai eu plusieurs fois l'idée, fit M. de Beust, de demander à l'empereur d'appeler M. Gaboriau en Autriche et d*en faire un ministre de la police. » Pendant quatre heures, ce fut, dans le petit salon du restaurant du boulevard Poissonnière, un véritable fou d'artifice d'aperçus ingénieux, de mots d'esprit, de paradoxes bien parisiens, et, lorsqu'on se sépara vers minuit, les hôtes étaient enchantés de I(»ur convive et réciproquement. Peu de le nps après, l'as-ociation littéraire internationale donnait une grand banquet auquel M. de Beust fut invité, en sa (jualité de président d'honneur de la nouvelle union. Il prononça un diHcours très brillant, ac^^ueilli avec chaleur, et dans lequel il put
rappeler, au sein d'ane association destinée à défendre la pro-^ ' < priélé inlellectuelle, qu*ii avait peut-être aidé à conclure le premier traité pour la protection de la propriété littéraire, en 1845, lorsque la Saxe obtint de TAnjg^leterre des garanties contre la reproduction illicite des ouvrages imprimés à Leipzig. C'est dans ce banquet aussi que M. de Beust prononça une phrase restée fameuse, et qui lui a été bien souvent reprochée. Paraphrasant la parole célèbre d*Anacharsis Cloots, il dit « Mon cœur est français et mon âme est reconnaissante ». On ne se borna pas à publier et à attaquer à l'étranger la variante ainsi modifiée; on mit dans la bouche de M. de Beust la phrase môme d'Anacharsis. « Mon cœur est français et mon Ame est sans culotte. » On ne réfléchit pas que cette c'éclaration, sortant de la bouche du représentant de Sa Majesté impériale, r.jyale et apostolique, constituait une bourde énorme qu'un homme tel que M. de Beust était incapable de commettre. Mais il fallait absolument crier suç les toits que le comte de Beust était non seulement français, mais qu'il avait'passé avec armes et bagages aux « rouges ».
Il y eut d'autres circonstances qui contribuèrent aussi à forger des armes contre M. de Beust. Deux hommes d'affaires de Vienne, en môme temps directeurs de journaux, désiraient soumettre au Cabinet français une combinaison linanclère destinée à faciliter l'achèvement du chemin de fer de l'Arlberg. Ils étaient munis de lettres de recommandation d'un haut personnage viennois, et se présentèrent sous ces ausjnces au président du conseil, qui était alors M. de Freycinet. Celui-ci parut assez disposé à adopter la combinaison, supposant d'ailleurs que les personnes qui étaient venues le trouver agissaient au nom du gouvernement autrichien. Cependant il voulut d'abord causer du projet avec M. de Beust. Celui-ci déclara, à la grande surprise de M. de Freycinet, qu'il n'avait aucune connaissance de ces projets, que le gouvernement ne l'avait tenu au courant de rien, et que la combinaison proposée par MM. *** était due h leur initiative, qu'ils agissaient pour leur compte, désirant uniquement réaliser une opération fructueuse en utilisant leurs hautes relations. Le lendemain, lorsque les d(Mix Viennois revinrent au palais du quai d'Orsay, M. de Freycinet
se fit excuser de ne pas les recevoir, et ils durent rentrer bredouille. Ayant appris d'où venait le coup, ils poursuivirent M. de Beust avt»r acharnement, faisant chorus avec les journaux de BiTlin pour demander son rappel de Paris oh il fomentait dos intrigues et dérangeait les plus savantes combinaisons de finance.
M. le comte Andrassy avait quitté la direction des affaires étrangers en 1879, après avoir conclu le traité d'alliance avec M. de Bismarck; il fut remplace par le baron lïaymerlé, qui avait servi dans la diplomatie sous les ordres du comte de Beust, et qui s'efforçait h présent de reconnaître par de Lons procédés la bienveillance que Tex-chancelier lui avait témoignée. Aussi, malgré les excitations des journaux, l'ambassadeur d'Autriche à Paris fut à l'abii des ennuis et des vexations; mais, vers la fin de 1881, M. le baron lïaymerlé mourut, etle comte Kalnoky, désireux de resserrer davantage enooiv les liens existiint entre TAllemagne et rAutriche, fut appelé au ministère.
Il ne fallut pas longtemps à M. de Beust pour reconnaître que, désormais, les jours de son ambassade étaient comptés. Une pouvait entrer dans les vues de M. le comte Kalnoky de conserver à Paris un représentant dorït la personne caus.iit des inquiétudes à Berlin et i\ qui il fallait il cIkkju»^ instant d<'niander des explications sur tel ou tel incident, un représent uit «^nfin qui, nialirrétous les avertissements, fréquentait 1<» salon de madame Adam. Le sucrrss^ur de M. (le Bî'ust était d'ailleurs dé*si,i;né ; aussi lorsque, au mois de juillet, M. (le Ben>t ro(;ut de nouveau l'invitation de s'expli«iuer sur un incident dont ses adversîtlres avaient fait une grosse alVaire il s'agis<ait d'un dincr au<inel avaient as>ivtêclesban(piiers auprès d» squels l'amphitryon, un Viennois de passage i\ Paris, avait ensuit.' fait ninn>i>«»r ses rap[)orls avec rainha.-sadeur , il y rénondit par l'envoi de sa déMuission, motivée, nalnrellenicnt, par des rai-on< de santt'.
Avant son départ de Paris, M. de Beust fut littéralement ae«-ablé des pr.'uves d.' synîpathie de la h nite société (»t d's marques de re;:reU inspirée^ par xui départ. Pour lui prouver conibie:i le tjouveruemenl franeais et la nation lui >avaient i;ré des elïo'is qu'il avait faits pour cultivr les l.o:ines relations avec l'Autriche,
M. Grévy offrit à M. de Beust un magnifique vase de Sèvres. Il posséilait depuis longtemps le plus haut grade dans la Légion d'Honnrnir. Accompagne par le personnel de l'ambassade et par de nombreux, membres de la colonie autrichienne de Paris, M. de Beust, par une belle soirée d'août 1882, prit le chemin de fer pour se rendre au château d'Altenberg, oîi il mena, pendant cinq ans, une vie retirée avant d'entrer dans l'éternel repos.
F. Kohn-Adrest.
jrt
\)i: TOME s K GOND
DEUXlKMt; PARTIE
Chapitre premier. — Je suis appelé à servir Te iipirc d'Autriche. — Nouveau coup d*œil rétrospectif sur ce qui s'était passé avant mon arrivée à Vienne. — Ma mission à Paris. — Préliminaires de Nikolsbourg. — L'oubli de Texi] 3
Ch. h. — (i866) Ministre in partibus à Gaslein. — Première visito à l'empereur, à Ischl. — Lettre du roi. — Voyage eu Suisso et vers le Rhin. — Visites et entretiens à Prague. — Le cardinalprince Schwarzenberg et le comte Belcredi. — Les trois frères Thun. — Mon installation au Ballplatz et mon allocution au personnel 23
Ch. IIL — (i866; — Coup d*œil rétrospectif 34
Ch. IV. — (4866, derniers mois) — Ministère et corps diplomatique. — Le sentimenl anti-prussien, à Vienne 40
Ch. V. — (1866) — L'empereur. — Le comte Belcredi.— La politique autrichienne en Allemagne, en Italie et en Orient. ... iO
Ch. VI. — Mission de TAutricho en Orient. Mon programme coûtcnudans le premier livre rouge. — Ma dépêche du l*^' janvier 4867. — Révision du traité de Paris. — évacuation do la citadelle de Belgrade 58
:i8i TABLE
Cu. VIL — (i866) — Libéral ou réaclionuairo? — Le despolisnie éclairé. — Le compromis avec la Hongrie T7
On. VIIL — ;i867) — Le compromis avec la Hongrie. — Continuation du Reiclisrath extraordinaire. — Contlit avec le comte Belcredi. — Sa retraite. — La constitution de février est remise en vigueur ISl
Ch. L\. - • (1807) — Formation du ministère. — Baron Beckc, baron Kellersperg, chevalier de Hasner, comte Taaffe, chevalier de Hye. — Dissolution des a landtags « de Bohème, de Moravie et de Carniole. — Succès des nouvelles élections. — Discours du trAne.
— Les débats de Tadresse. — Les Galiciens. — Mes discours dans
l'es deux chambres. — Le ministère de la police 88
Gh. X. — (1807) — Les traités secrets de la Prusse avec les États de rAllemagnc du Sud. — La mission TauiFkirchen. — Le D' Busch et son livre <i Notre chancelier!.— Une dépêche inconnue. — Question du Luxembourg — Le sultan à Vienne. — Mort deTempereur
Maximilicn 102
Cu. XL — (1807) — Visite de l'empereur Napoléon et de l'impératrice Eugénie à Salzbourg. — Les véritables conventions. — Voyage de l'empereur à Paris. — Renconlre avec le roi de Prusse à Oos. — L'empereur d'Aulri«'lie à Paris. — Mofi entrelien avec
l'archevôque Darbois. — Banquet de rilùtel-de-Ville \\\
Cii. Xll. — (1807) — Mon longséjouràPesl avant le couronnement.
— Sur la populai'ilé. — Fiesqueà Ofen. — Les dames hongroises.
— Lecouronnement. — Mot magnanime de l'empereur. — Leban- «luet dans la salle de la Hedoutc. — Origine du litre de chancelier de l'Empire. — Les origines de la (|ueslion du concordat. — L'adresse des vingl-cinq évoques, et son refus. — Ma lettre au cardinal Rauseher I2.i
Cii. XIIL — (1807; — Le compromis hongrois revient encore une fois à la Chambre des députés. — La sanction des lois fondamentales de PEtat. — Eorniatiun pénible du ministère bourjcais. — Citoyen d'Jionncur de Vienne cl d'autres villes. — .\nlographo impérial 137
Cu. XIV. — (1808) — La première délégation. — Le Livre rouge.
f — Incident des passeports hanovriens. — Mes collègues de la
! guerre et des finances. — Le baron Orczy U6
Ch. XV. — (1808) —Effet fâcheux du titre de Chancelier de TEnipire. — Mon immixtion dans les affaires intérieures. — Le protestant. — Les ambassadeurs à Rome, le baron Hiibncr et le comte Crivelli. — Les lois constitutionnelles à la Chambre des Seigneurs.
— Les scènes du 21 mars. — Sur les. attentais 154
Ch. XVL — (1868) — Difficullés regrettables 165
Ch. XVIL — (1868) — Le traité de commerce austro-allemand
et le traité de commerce anglo-autrichien. — 1865, 1867, 1868 et 1875. — Convention additionnelle, et la lettre ouverte .... 171 Ch- XVllI — (1868) — Le congrès des télégraphistes. — Félc
duTir. . 179
Ch. XLK. — (1868) — Lei affaires de Galicie. — Les diverses manières dont j'y ai été mêlé 187
Ch. XX. — (1868) — Loi militaire. —Délégation de Pest. — On
me confère la dignité de comte 193
Ch. XXL — (1869; — L'insurrection cretoi.se 199
Ch. XXIL — (1869) — Sur la presse engendrai iOl
Cu. XXni. — (1869) — Visite du comte de Bismarck à Dresde.
— Lettre du roi Jean sur l'irritation de Bismarck contre moi. — Le traité à propos du chemin de fer franco-belge et le rapport de l'élatmajor autrichien sur 1866. — Double grief contre moi. — Désarmement réciproque. — Ma visite à la reine Augusta à Bade. — Visites du kronprinz Frédéric-Guillaume à Vienne et do l'archiduc Charles- Louis à Berlin 203
Ch. XXIV. — (1869) — La presse viennoise indépendante se range de mon ctMé, à propos des dilférends avec la Prusse. — La troisième délégation à Vienne. — Mon discours sur le Livre rouge, sur les relations entre la France et l'Allemagne. — Dialogue parlementaire avec le comte Hechberg sur les épisodes du Schleswig- Holstein 221
Ch. XXV. — (1869) — L'année du panorama. — Voyages de rein|>ereur à Agrani et à Trieste. — Visite à Baden-Baden, et roiiconlre avecle i)rince GorLschakoffà Ouchy 234