SCÈNE IX
BLICOURT, HÉLÈNE *.
HÉLÈNE
Rassurez-vous, notre conduite imprudente n’aura pas les suites funestes que vous avez dû redouter pour nous.
BLICOURT.
Est-il possible?
HÉLÈNE
Mon mari n’est pas monté depuis hier dans ma chambre; rien n’est dérangé, rien n’indique qu’il y soit venu... Que je vous remercie, mon Dieu, pour tant de bontés !
BLICOURT.
Je n’ose croire encore à ce miracle.
HÉLÈNE
Mais que je suis punie de ma légèreté par la mortelle peur que j'ai ressentie jusqu’au moment où je suis rentrée dans ma chambre... Monter cet escalier en plein jour... mes jambes fléchissaient... me figurer que mon mari allait m’ouvrir la porte de l’appartement et me dire... oh ! tenez rien que d’en parler, ma vue se trouble, ma voix s’éteint, j’ai froid là sur le cœiir... ce n’est rien... oh! pourquoi, vous et votre ami, êtes-vous venus nous trouver à l’Opéra?... nous serions rentrées plus tôt...
BLICOURT.
C’était pour M. Didier la seule occasion de vous parler en liberté, la seule où il lui ait été permis de vous dire...
HÉLÈNE
Quittez l’un et l’autre cette maison... créez un prétexte pour vous en éloigner dans quelques jours... vous écoulerez ma prière, j’en suis sûre. Nous sommes, Laure et moi, deux pauvres provinciales que tout éblouit, fascine et enivre, moi surtout,
* Blicourt, Ilelène.
mon Dieu. Je ne m’en défends pas: j’écoute avec ravissement quand on me parle de liberté, de fêtes, de bals, de plaisirs ; et mon cœur méridional suit aisément mon imagination, lit où l’on veut la conduire. Un enfant, un oiseau, une feuille, out plus de volonté que moi ; mais parce que je suis franche, votre ami serat-il méchant ? parce qu’il m’aime, faut-il que je me perde?
BLICOURT.
Qu’elle est ravissante de naïveté !
HÉLÈNE
Demain, quand il le voudra, il pourra m’entraîner dans le tourbillon où, cette nuit, je n’ai fait qu’avancer le pied; mais du bord de cet abîme qui me plaît, qui m’attire, j’ai aperçu le fond, et le fond, c'est le malheur, la honte, le désespoir pour moi, le déshonneur pour mon mari. Dites cela à votre ami, dites-lui : Vous n’avez qu’à la prendre par la main celle pauvre jeune femme, pour la précipiter dans le gouffre, cela dépend de vous... Elle n’y peut rien, mais rien. Allons! soyez bons tous les deux, dites, et cela vaut mieux, dites à votre ami de ne plus me voir; ne voyez plus Laure, monsieur de Blicourt; n’ayons tous les quatre qu’une pensée, qu’un sentiment, la joie, l’inexprimable joie d’être sauvés du plus grand péril que nous ayons pu courir. [La porte de l’appartement de Mathieu s’ouvre brusquement , Laure parait.)