ACTE III, SCÈNE U
je vous aime, dois-je vous taire la vérité? dois-je vous cacher que dans un pays où je ne pourrai pas vous présenter comme ma compagne, comme ma femme, vous n’aurez aucun rang, aucune place honorable et digue à mes côtés? Si vous alliez être plus malheureuse qu'ici, et par ma faute!
LAURE
Plus malheureuse qu’ici?... est-ce que c’est possible?... Mais l’heure s’écoule. ( Elle va pour sortir.)
BLICOURT.
Je serai franc...
laure, le regardant.
Ne l’auriez-vous pas été dans tout ce que vous venez de me dire?... Oh ! mon Dieu !...
BLICOURT.
Je l'ai été, mais je n’ai pas tout dit...
laure, redescendant la scène.
Hâtez-vous...
BLICOURT.
Je dépends de ma famille... je dois à mon oncle ma fortune, ma position dans le monde, l’emploi diplomatique que je vais occuper ; il exige de moi en reconnaissance qu’un mariage avec une riche héritière espagnole...
LAURE
Ah! vous allez vous marier au Mexique...
BLICOURT.
Par devoir...
Je comprends maintenant votre sollicitude pour moi... la portée de vos bons conseils... vous ne pouvez vous sacrifier à une femme aimée en passant... Je ne me pardonne pas de vous avoir tant parlé de mes souffrances... de vous avoir demandé un service impossible... mais je ne savais pas qu’il y avait la pensée et le nom d’une femme dans le cœur auquel frappait une autre femme... Vous refusez, vous restez muet... c’est fort bien... mais vous m’avez perdue cependant, vous êtes venu à ce bal !... Je suis folle, c’est moi qui me suis perdue... il ne fallait pas y aller... ob! que d’humiliations en un jour!... et ne pouvoir dévorer mes larmes!... il les voit, quelle honte!
BLICOURT.
Vous pleurez, eh bien, je n’ai rien dit... venez... fuyons... je consens...
LAURE
Non... non... votre consentement cesserait avec mes larmes... moi, je reste... je me résignerai par devoir... par raison... je suis déjà, je le sens, à demi consolée : demain je serai heureuse... Vous le voyez... je suis calme... maîtresse de moi... je ne pleure pas... [Elle s'essuie les yeux avec son mouchoir. A part, en s'en allant. (O mon Dieu ! mon Dieu ! faites-moi mourir! (Elle sort , à droite.)