Trois roses de Marie-Anne, illustrations et gravures à l'eau-forte
£ jour où elle eut quitte ans, la petite (Darie=Anne Colmaille commença be se sentir honteuse be sa vie présente et passée, pour avoir vécu si longtemps sans accomplir aucune action qui pût lui gagner le parabis. Il ne lui suffisait pas be réciter ses
prières, b’assister chaque matin à la messe, be ne jamais tomber en état be péché mor* tel, be se confesser tous les samebis, et be recevoir tous les bimancbes le corps be Dotre^Seigneur. Tout le monbe pouvait en faire autant et il n’y avait pas granb mérite à suivre une règle si facile. Qui pourrait oublier be prier Dieu? Qui serait asse3 impie pour s’exposer jamais à pécher mor* tellement? Qui ne communie pas au moins une fois par semaine ? Si pourtant la vie éternelle se partageait entre beux bestinées, l’une pour les réprouvés, l’autre pour les élus, il fallait bien que ceux*ci eussent fait quelque chose pour mériter leur gloire. €t (Darie*flnne n’avait rien fait. Quanb elle prenait conscience be son inbignité, elle baissait la tête et rougissait b’elle.
(Darie*flnne était fille bu sonneur qui, bepuis quarante ans et plus, sous le roi
François, sous le roi Benri et sous les trois berniers souverains, avait chaque jour appelé les Rouennais à l’office, à la mébi* tation ou à la prière.
Ce père Colmaille demeurait, avec sa vieille sœur et sa fille unique, (Darie-flnne, bans la plus grosse tour be la catbébrale, celle que le peuple a surnommée la Tour be Beurre, parce qu’elle fut élevée avec les offranbes bes fibèles, autorisés, chacun pour si x beniers tournois, à faire usage be beurre au lieu b’buile penbant le temps bu carême. CDarie-flnne ne bescenbait guère l’interminable escalier tournant qui était pour elle le chemin be la ville. Rouen lui apparaissait b’en haut comme un petit lac immobile et parfois couvert be brumes. Bile ne connaissait rien bes hommes, sinon qu’ils habitaient la terre, tanbis qu’elle vivait bans le ciel.
5a vieille tante ODagbelaine lui avait appris à lire bans le seul livre qu’elle pos* sébât et qui était une „ Vie bes Saints C’était tout ce bont (Darie*Anne avait été instruite sur l’bistoire bu monbe et la science humaine ; et sa bonne tante, elle non plus, n’en savait pas bavantage. Aussi, (Darie*Anne s’était*elle accoutumée à croire qu’il n’y avait ici*bas que bes saints et bes bamnés. Sans boute, ceux-ci pouvaient b’avance prévoir leur futur supplice en constatant que pas une lueur extraorbi* naire ne venait à eux bu firmament, que les corbeaux ne leur apportaient pas leur nourriture, que le fer les blessait, que le feu les brûlait et que les granbes eaux be la Seine ne s’écartaient point sur leur pas* sage. Ceux-là, au contraire, les Saints, les dus, étaient toujours avertis be la bien* veillance bivine par quelque manifestation
soudaine et surnaturelle : une voix, une vision, un présent céleste apporté bouce* ment par bes mains invisibles bans leurs mains extasiées.
et comme rien be miraculeux ne venait éclairer la vie be (Darie^Rnne, elle ne croyait pas à sa rébemption.
U sommet be la Tour be Beurre, il y avait une cloche, la plus lourbe bu monbe, la plus monstru* euse qu’eût jamais fonbue un mouleur be bron3e.
On la nommait la 6eorges*b’Rmboise, bu nom bu carbinal qui avait fait bâtir la Tour, elle pesait quarante mille livres et
était mue par quatre câbles ; mais bepuis très longtemps on ne la sonnait plus, parce que sa voix grave était si retentissante qu’elle menaçait be faire écrouler toutes les pierres be taille be sa haute prison.
Quelquefois CDarie=flnne montait jusqu’à elle, et, quanb elle arrivait enfin jusqu’à la forêt be mabriers qui entourait la forme noire, elle se sentait prise b’une vénération qu’elle n’éprouvait même pas à un tel begré bevant le tabernacle.
Dans une ombre vaste comme la nuit, la clocbe était suspenbue, immobile comme la Tour elle^même, et pourtant (Darie=flnne l’avait vue en mouvement. Ca petite pénU tente, toujours en peine be ses péchés ima* ginaires, boutait souvent que ses prières fussent entenbues, qu’elles fussent même bignes be monter jusqu’au belà bu septième ciel, où s’ouvrait l’oreille be Dieu; mais
comment ne pas croire que la voix be la cloche traversât les voûtes étbérées ?
Cette cloche était pour elle un être inter* mébiaire entre les choses terrestres et les choses infinies : humaine par la main qui pouvait l’ébranler, elle était presque bivine, puisqu’elle parlait asse3 haut pour être entenbue par la Trinité. (Dais (Darie* Anne était trop faible pour tirer le moinbre be ses câbles, et bepuis qu’on n’osait plus sonner la 6eorges*b’ftmboise, la voie bu parabis lui semblait barrée.
Or, il arriva que le jeune roi henri, troisième bu nom, ayant annoncé qu’il baignerait visiter sa ville be Rouen, on s’occupa be recruter bes sonneurs pour la cloche bu carbinal. Ce père Colmailie beve* nait vieux ; ses mains n’avaient rien perbu be leur sûreté ni be leur expérience, mais ses bras n’avaient plus leur vigueur b’an*
ton, et avant même que les experts eussent tranché la question be savoir si la 6eorges* b’Amboise pouvait être mise en volée sans banger pour l’architecture, on bési* gna un aibe*sonneur, qui fut Alain, fils be 6uillaume 61escbamps, le bebeau be SainMDaclou.
CAID n’avait pas vingt ans quanb il fut nommé à sa charge ; mais, malgré sa jeunesse, ou peut*être à cause b’elle, il était sage comme un arcbiprêtre, et s’il bevint bientôt amoureux be (T)arie=Anne, personne n’en sut rien, que lui seul.
Tous les soirs, il venait causer avec le
père Colmaille et la tante (Dagbelaine jus* qu’à ce que la cbanbelle fût éteinte bans son cbanbelier be cuivre ruisselant be cire figée. GDarie*Anne, assise bans un coin, reprisait ou filait en silence, elle regarbait Alain qui bétournait les yeux, et comme elle ne connaissait même pas le sentiment qu’elle éprouvait, à plus forte raison ne soupçonna*t*elle jamais celui qu’elle éveil* lait bans le cœur bu nouveau venu.
Un soir, Alain bina cbe3 ses parents be la ville, et revint à la Tour plus tarb que be coutume.
C’était une nuit b’été pleine be lune et be chaleur. Alain rapportait bans sa main trois roses blanches cueillies en secret berrière la maison be son père. Il les cachait en route comme ses propres pen* sers et assurément il n’eût pas osé paraître avec elles aux YeuX be qui que ce fût, mais,
a une heure si tarbive, personne ne troubla son passage.
Il monta jusqu’à sa cellule où il s’en* ferma. Ces roses reposèrent sur son lit.
Si près be la chambre où bormait (Darie* Anne, elles paraissaient changer be nature, elles n’étaient plus les mêmes fleurs cueillies au petit parterre bu bebeau be SainMDaclou.
Alain les regarbait avec un sentiment analogue à celui qui transportait (Darie* Anne en contemplation bevant la cloche ; c’est*à*bire qu’il leur attribuait toutes les vertus, toute la beauté be celle qui pouvait seule entenbrejeur langage.
Ces roses n’étaient pas nées pour be larges mains b’bomme. Ce jeune sonneur craignait moins be se piquer à leurs tiges que be béfleurir leurs sommets. Avec be lentes précautions, il les prit une à une et
les disposa bans son poing gauche comme bans un vase un peu rube, en prenant soin que les fleurs ne se touchassent qu’à peine.
Puis il ne sut qu’en faire.
S’il attenbait au lenbemain, les roses seraient presque fanées. S’il frappait en pleine nuit à la porte be la jeune fille, que penseraiTelle be son bessein ?
Tenant toujours son bouquet, il se pencha au bebors be l’étroite fenêtre et consibéra la fenêtre voisine qui était celle be (Darie=finne, puis l’abîme à ses piebs.
formait sous une be clarté, plus pâle aussi pure que le îir* •ni be la nuit. Une e immense et toute noire projetait sur la ville proîonbe le bes* sin inégal be la basilique. Hlentour, la lune éclairait bes maisons pressées, bes fenêtres petites comme bes bijoux, bes toits étince* lants comme bes cbâsses, et bes girouettes be cuivre comme bes aiguilles b’or.
Pas un passant sur la place, pas b’autres lumières que celles bu ciel, partout l’immobilité, le silence et le sommeil.
Doucement, avec autant be calme que s’il eût enjambé bes pierres plates posées sur le gué b’un ruisseau, Alain sortit be sa fenêtre élevée be cent vingt piebs au* bessus bu parvis ; il marcha sans bâte et sans crainte sur les sculptures saillantes et sur les corniches, la main gauche le long be la paroi, les trois fleurs bans la main broite. Il ne reboutait pas b’être vu. Tout bormait bans l’église comme bans la cité, et l’abîme ne l’effrayait point parce que tout avait bisparu bevant ses yeux, hors la fenêtre aimée à quelques pas be lui.
Ce fut là qu’il posa les fleurs avant be s’en retourner avec calme par la même voie périlleuse.
RRI&Anne s’éveilla va* guement. Un bruit léger, qu’elle confondit b’aborb avec son rêve, l’inquiéta.
Quelqu’un était* il entré bans sa cbambre ?
Qlle sauta bu lit.
Ca Cambre était vibe.
Ca porte était close au verrou.
Soubain, en retournant vers sa couche, elle aperçut, toutes blanches, sur l’appui be la croisée ouverte, les trois roses bans le clair be lune.
et comme personne n’avait franchi la porte, comme personne n’avait pu s’élever sans ailes, jusqu’à la fenêtre... (Darie*Anne tomba sur les beux genoux.
Ces roses, c’était la Vierge qui les lui bonnait.
die cria beux fois :
„ Dotre=Dame !... Hotre^Dame!... “
Tout s’éclaira autour b’elle bans un éblouissement religieux, die se sentit émue comme une autre (Darie à l’instant be l’Annonciation. Quelque chose b’arcbam gélique flotta bans les clartés be la nuit.
Un „ Ave (Daria “ chanta sur ses lèvres, et c’était le plus arbent qu’elle eût jamais prononcé. Ca prière, que chaque jour elle récitait tout bas sur les grains be son chapelet presque sans y penser, il lui sem* bla la bire, cette nuit=là, pour ta première fois.
Comme à l’archange SainbGabriel, il lui était bonné be parler à la Vierge elle=même:
„ Je vous salue, (Darie ! “
Car la Reine bes deux et bes monbes l’écoutait et la regarbait.
(Darie=Anne se releva, monta sur la pierre, tout bebout bans la baie étoilée, et prit les trois roses en ses bras comme elle eût embrassé la vie éternelle.
Alors elle crut entenbre que le ciel rappelait, elle vit be ses yeux agranbis Hotre^Dame apparaître au-bessus bes nuages...
„ Sainte*Vierge, c’est vous ? “ bit*elle encore.
Ct pour aller achevant b’un nouveau miracle, (Darie-Rnne, tenbant ses roses, marcha piebs nus sur les rayons nocturnes, simplement et broit bevant elle.
fllS les rayons be la lune ne la portèrent point.
C’instant b’après, il ne restait plus rien be l’enfant précipitée; rien qu’une large flaque be sang répanbue sur le sol lointain, sous une petite chemise blanche que le vent allongeait encore comme une aile agonisante.
Cable bes Illustrations
fleuron bu Titre, frontispice.
Pages
£n=tête 3
Cul=be=lampe
— Achevé b’imprimer par
„ Ca Semeuse “ Paris
Sévrier 1909