ET GUERRES
Les capitaines de nos sauvages sont ordinairement plutôt vieux que jeunes et viennent par succession, mais dans le cas seulement où le (ils d'un capitaine suit la vertu du père ; autrement ils font comme aux vieux siècles, lorsque premièrement ces peuples élurent des rois. Mais ce capitaine n'a point autorité absolue, bien qu'on lui ait quelque respect : il conduit le peuple plutôt par prières, exhortations et par l'exemple que par commandement.
Le gouvernement qui est entre eux est tel : les anciens de la ville ou du bourg s'assemblent en un conseil avec le capitaine, où ils décident tout ce qui est des affaires de leur République par la pluralité des voix, qu'ils colligent avec de petits fétus dejonc. A Quienonascaran se trouvait le grand capitaine et chef de la Province des Ours, qu'ils appelaient Garihoua andionxra, pour le distinguer des ordinaires de guerre qu'ils appellent Garihoua dontaguéta. Icelui grand capitaine de province avait encore d'autres capitaines sous lui, tant de guerre que de police par tous les autres bourgs et villages de sa juridiction. Ceux-ci, en chose de conséquence, le mandaient pour le bien du public ; et en notre bourg, qui était le lieu de sa résidence ordinaire, il y avait encore trois autres capitaines qui assistaient toujours aux conseils avec les anciens du lieu. Et ce Garihoua andionxra n'avait pas si petite estime de lui-même qu'il ne se voulût dire frère et cousin du Roi et de même égalité, comme les deux doigts démonstratifs de mains, qu'il nous montrait joints ensemble en nous faisant cette ridicule comparaison.
Or quand ils veulent tenir conseil, c'est ordinairement dans la cabane du capitaine. Le cri et la publication du conseil ayant été fait, on dispose dans la cabane un grand feu, à l'entour duquel s'asseoient sur des nattes tous les conseillers qui tiennent le premier rang. Les femmes, filles et jeunes gens n'y assistent point, si ce n'est en un conseil général
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où les jeunes hommes de vingt-cinq à trente ans peuvent assister. Si c'est un conseil secret, ou pour machiner quelque trahison ou surprise de guerre, ils le tiennent seulement la nuit entre les principaux conseillers et n'en découvrent rien, tant que la chose projetée n'est mise en edet.
Etant donc tous assemblés et la cahane fermée, ils font tous une longue pose avant de parler pour ne se précipiter point, tenant toujours leur calumet en bouche ; puis le capitaine commence à haranguer en ternies hauts et intelligibles un assez long temps. Ayant fini son discours, ceux qui ont à dire quelque chose, les uns après les autres, sans s'interrompre cl en peu de mots, opinent et disent leurs raisons, qui sont par après colligécs avec des pailles, et là-dessus est conclu ce qui est jugé expédient.
Ils font aussi des assemblées générales, savoir des régions lointaines, d on il vient chaque année un ambassadeur de chaque province au lieu destiné pour l'assemblée. Il se fait alors de grands festins et danses, et des présents mutuels qu'ils se font les uns aux autres ; et parmi toutes ces caresses, ces réjouissances ils contractent amitié de nouveau et avisent entre eux le moyen de leur conservation, et par quel moyen ils pourront ruiner et perdre tous leurs ennemis communs. Tout ayant été fait et les conclusions prises, ils prennent congé et chacun se retire en son quartier avec tout son train, qui est à la lacédémonienne un à un, deux à deux, trois à trois, mais guère davantage.
Quant aux guerres qu ils entreprennent, ou s'ils vont dans le pays des ennemis, ce seront deux ou trois des anciens capitaines qui entreprendront celte conduite ; ils vont de village en village faire entendre leur volonté, donnant des présents à ceux desdits villages, pour tirer d'eux de l'aide et du secours en leurs guerres. 11 en vint un en notre bourg, qui était un grand vieillard fort dispos, qui encourageait les jeunes hommes et les capitaines de s'armer et d'entreprendre la guerre contre la nation des Attivoïndarons ; mais nous l'en blâmâmes fort et dissuadâmes le peuple d'y souscrire, pour le désastre et le malheur inévitable que celte guerre eût pu apporter en nos quartiers et pour l'avancement de la gloire de Dieu.
Ces capitaines ont le pouvoir, non seulement de désigner les lieux, de donner quartier et de ranger les bataillons, mais aussi de disposer des
DES HURONS. i59 prisonniers de guerre et de toute autre chose de plus grande conséquence. Il est vrai qu'ils ne sont pas toujours bien obéis de leurs soldats, en tant qu'eux-mêmes manquent souvent de bonne conduite ; et celui qui conduit mal est souvent mal suivi. Car la fidèle obéissance des sujets dépend de la suffisance de bien commander du bon prince, disait Tlieopompus, roide Sparte.
Pendant que nous étions là, le temps d'aller en guerre arrivant, un jeune homme de notre bourg, désireux d'honneur, voulut lui seul faire le festin de guerre et défrayer ses compagnons au jour de l'assemblée générale. Ce qui lui fut de grand coût et dépense, aussi en fut-il grandement loué et estimé ; car le festin était de six grandes chaudières avec quantité de grands poissons boucanés, sans les farines et les huiles pour les graisser.
On les mit sur le feu avant jour, en l'une des plus grandes cabanes du lieu ; puis le conseil étant achevé et les résolutions de guerre prises, ils entrèrent tous au festin, commencèrent à fesliner et firent les mêmes exercices militaires, les uns après les autres, comme ils ont accoutumé pendant le festin. Et après avoir vidé les chaudières, les compliments et remerciements rendus, ils partirent et s'en allèrent au rendez-vous sur la frontière pour entrer sur les terres ennemies, où ils prirent environ soixante de leurs ennemis. La plupart de ceux-ci furent tués sur les lieux et les autres amenés en vie et tués chez les Hurons, puis mangés en festin .
Leurs guerres ne sont proprement que surprises ; car tous les ans, au renouveau et pendant tout l'été, cinq ou six cents jeunes hommes vont s'épandre dans une contrée des Iroquois. Cinq ou six se départent en un endroit, cinq ou six en un autre ; ils se couchent sur le ventre, par les champs et forêts et à côté des grands chemins et sentiers, et la nuit venue, ils rôdent partout et entrent jusque dans les bourgs et villages pour tâcher d'attraper quelqu'un, soit homme, femme ou enfant. Et s'ils en prennent en vie, ils les mènent en leur pays pour les faire mourir à petit feu ; sinon après leur avoir donné un coup de massue ou les avoir tués à coups de flèches, ils en emportent la tête. S'ils sont trop chargés, ils se contentent d'en emporter la peau avec sa chevelure qu'ils appellent
Onontsira : ils les passent et les serrent pour en faire des trophées et les mettre en temps de guerre sur les palissades de leur village, attachées au bout d'une longue perche.
Quand ils vont ainsi en guerre et en pays d'ennemis, pour leur vivre ordinaire ils portent quant à eux, chacun derrière son dos, un sac plein de farine de blé rôti et grillé dans les cendres, qu'ils mangent crue et sans être trempée, ou bien détrempée avec un peu d'eau chaude ou froide ; ils n'ont donc à faire du feu pour apprêter leur manger, quoiqu'ils en fassent quelquefois la nuit au fond des bois pour n'être aperçus. Ils font durer cette farine jusqu'à leur retour, qui est environ de six semaines ou deux mois de temps ; car après, ils viennent se rafraîchir au pays, finissent la guerre pour ce coup ou s'y en retournent encore avec d'autres provisions. Que si les chrétiens usaient de telle sobriété, ils pourraiententretenir de très puissantes armées avec peu de frais et faire la guerre aux ennemis de l'Eglise et du nom chrétien sans la foule du peuple ni la ruine du pays, et Dieu n'y serait point tant offensé, comme il l'est grandement, par la plupart de nos soldats, qui semblent plutôt gens sans Dieu que chrétiens nés pour le Ciel. Ces pauvres sauvages se comportent ainsi modestement en guerre, sans incommoder personne et s'entretiennent de leur propre moyen sans autre gage ou espérance de récompense, que de l'honneur qu'ils estiment plus que tout l'or au monde. Il serait aussi bien à désirer que l'on semât de ce blé d'Inde par toutes les provinces de la Fiance pour l'entretien et nourriture des pauvres qui y sont en abondance ; car avec un peu de ce blé ils se pourraient aussi facilement nourrir que les sauvages, qui sont de même nature que nous. Outre que ce blé nourrit grandement, il porte presque toute sa sauce en lui-même, sans qu'il y soit besoin de viande, poisson, beurre, sel ou épice, si on ne veut.
Pour leurs armes, ils ont la massue et l'arc, avec la flèche empennée de plumes d'aigle. Ils y appliquent aussi fort proprement des pierres tranchantes, collées au bois avec une colle de poisson très forte, et de ces flèches ils emplissent leur carquois, qui est fait d'une peau de chien passée qu'ils portent en écharpe. Ils portent aussi de certaines armures, qu'ils appellent Aquientor, sur le dos et contre leurs jambes et autres
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parties du corps, pour se pouvoir défendre des coups de flèches ; car elles sont faites à l'épreuve de ces pierres aiguës, mais non toutefois de nos fers de Québec, quand la flèche, qui en est accommodée, sort d'un bras roide et puissant comme est celui d'un sauvage. Ces cuirasses sont faites avec des baguettes blanches, serrées l'une contre l'autre, tissues et entrelacées de cordelettes fort durement, Puis la rondache et enseigne ou drapeau, est un morceau d'écorce rond, sur lequel les armoiries de la ville sont dépeintes et attachées au bout d'une longue baguette, comme une cornette de cavalerie. Notre chasuble à dire la Sainte Messe leur agréait fort; ils l'eussent bien désiré avoir de nous, pour le porter en guerre en guise d'enseigne, ou pour mettre au haut de leurs murailles, al lâchée à une longue perche, afin d'épouvanter leurs ennemis, disaient-ils.
Comme l'on a coutume sur mer, en signe de guerre, démettre dehors en évidence le pavillon rouge, aussi nos sauvages, non seulement aux jours solennels et de réjouissance, mais principalement quand ils vont à la guerre, portent pour la plupart à l'entour de la tête de certains panaches en couronnes et d'autres en moustaches, faits de longs poils d'élan, peints en rouge et collés à une bande de cuir large de trois doigts. Depuis que les Français ont porté des lames d'épées en Canada, les Canadiens s'en servent, tant à la chasse de l'élan, qu'aux guerres contre leurs ennemis.
Quand la guerre est déclarée dans un pays, on détruit tous les bourgs, hameaux, villages frontières incapables d'arrêter l'ennemi; sinon on les forlifie et chacun se range dans les villes et lieux fortifiés de sa juridiction. Ils y bâtissent de nouvelles cabanes pour leur demeure, aidés par les habitants du lieu. Les capitaines, assistés de leurs conseillers, travaillent continuellement à ce qui est de leur conservation, font balayer et nettoyer les suies de toutes les cabanes, de peur du feu que l'ennemi pourrait y jeter, par certains artifices qu'ils ont appris de je ne sais quelle autre nation que l'on m'a autrefois nommée. Ils font porter sur les guérites des pierres et de l'eau pour s'en servir dans l'occasion. Plusieurs font des trous, dans lesquels ils enferment ce qu'ils ont de meilleur ; et de peur de surprises, les capitaines envoient des soldats pour découvrir l'ennemi, pendant qu'ils encouragent les autres de faire des armes, de se
DES MURONS. i63 tenir prêts et d'enfler leur courage. Le même ordre s'observe en toutes les autres villes et bourgs, jusqu à ce qu'ils voient l'ennemi attaché à quelques-uns ; et alors, la nuit, à petit bruit, une quantité de soldats de toutes les villes voisines, s'il n'y a nécessité d'une plus grande armée, a ont au secours et s'enferment dans la ville qui est assiégée, la défendent, font des sorties, dressent des embûches, s'attachent aux escarmouches, et combattent de toute leur puissance pour le salut de leur patrie, pour surmonter l'ennemi et le défaire s'ils peuvent.
Pendant que nous étions à Quieunonascaran, nous vîmes faire toutes les diligences susdites, tant en la fortification des places, apprêts des armes, assemblées des gens de guerre, provision de vivres, qu'en toute autre chose nécessaire, pour soutenir une grande guerre qui leur allait tomber sur les bras de la part des Neutres, si le bon Dieu n'eût diverti cet orage et empêché ce malheur qui allait menaçant notre bourg d'un premier choc ; et pour n'y être pas pris des premiers, toutes les nuits nous barricadions nos portes avec des grosses bûches de bois, arrêtées les unes sur les autres par le moyen de deux peaux fichées en terre.
Or pour ce qu'une telle guerre pouvait grandement nuire à la conversion de ce pauvre peuple, et que les Neutres sont plus forts que nos Murons, qui ne peuvent faire qu'environ deux mille hommes de guerre en face de cinq à six mille combattants, nous fîmes notre possible pour les mettre d'accord et empêcher que nos gens, déjà tout prêts de se mettre en campagne, n'entreprissent une guerre à l'encontre d'une nation plus puissante que la leur. A la fin, assistés de la grâce de Notre Seigneur, nous gagnâmes quelque chose sur leur esprit ; car approuvant nos raisons, ils nous dirent qu'ils se tiendraient en paix.
Quand nos Murons ont pris en guerre quelqu'un de leurs ennemis, ils lui font une harangue des cruautés que lui et les siens exercent à leur endroit et que par suite il doit se résoudre à en endurer autant. Ils lui commandent, s'il a assez de courage, de chanter tout le long du chemin : ce qu'il fait. Mais souvent, il chante fort tristement et lugubrement. Ainsi, ils l'emmènent dans leur pays pour le faire mourir. En attendant l'heure de sa mort, ils lui font continuellement festin de ce qu'ils peuvent pour l'engraisser, et le rendre plus fort et plus robuste à supporter de
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pi li s longs griefs et tourments. Ils ne le font pas par charité et compassion, sauf pour les femmes, filles et enfants qu'ils font rarement mourir. Ils conservent ainsi ces prisonniers, ou pour eux, ou pour en faire des présents à d'autres qui en auraient perdu des leurs, en guerre. Ils font élat des enfants captifs autant que s'ils étaient de leurs propres enfants. Ces enfants, parvenus en âge, vont aussi courageusement en guerre contre leurs propres parents et ceux de leur nation, que s'ils étaient nés ennemis de leur propre patrie. Ceci témoigne le peu d'amour que les enfants ont envers leurs parents: ils ne font élat que des bienfaits présents et non des passés, ce qui est un signe de mauvais naturel. J'en ai vu l'expérience en plusieurs endroits.
S'ils ne peuvent emmener les femmes cl enfants qu'ils prennent sur leurs ennemis, ils les assomment et les font mourir sur les lieux mêmes. Ils en emportent la t<Mc ou la peau avec la chevelure : encore s'est-il vu, mais peu souvent, qu'ayant amené de ces femmes et filles dans leur pays, ils en ont fait mourir quelques-unes par les tourments, sans que les larmes que ces malheureuses répandent pour toute défense, les aient pu émouvoir à compassion. Elles seules pleurent, mais non les hommes, quelque tourment qu'on leur fasse endurer ; car ils ne veulent pas être estimés efféminés et de peu de courage, bien qu'ils soient souvent contraints de pousser de hauts cris, que la force des tourments leur arrache du profond de leur estomac.
Il est quelquefois arrivé que quelques-uns de leurs ennemis, étant poursuivis de près, se sont échappés néanmoins. Pour amuser celui qui les poursuit et se donner du temps pour fuir, ils jettent leurs colliers de porcelaine bien loin derrière eux, afin que si l'avarice commande aux poursuivants de les aller chercher, ils puissent toujours gagner les devants et se mettre en sûreté. Ce qui a réussi à plusieurs. Je me persuade et crois que c'est en partie pourquoi ils portent ordinairement leurs plus beaux colliers et malachias en guerre.
Lorsqu'ils joignent un ennemi et qu'ils n'ont qu'à mettre la main dessus, comme nous disons entre nous : « Rends-toi ». eux disent Sakien, c'està-dire « assieds-toi », ce qu'il fait, s'il n'aime mieux se faire assommer sur place ou se défendre jusqu'à la mort. Ils ne le font pas souvent en ces
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extrémités, dans l'espérance de se sauver et d'échapper par le temps et la ruse. Or, comme il y a rivalité à qui aura des prisonniers, cette même ambition, ou l'envie, cause aussi quelquefois la mise en liberté par eux-mêmes des prisonniers: ils se sauvent, comme l'exemple suivant le montre.
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Deux ou trois Hurons, voulant chacun s'accorder un prisonnier Iroquois et ne se pouvant accorder, eu firent juge leur prisonnier, qui, bien avisé, se servit de l'occasion et dit: « Un tel m'a pris; je suis son prisonnier. » Ce qu'il disait contre la vérité et exprès, pour donner un juste mécontentement à celui dont il était le vrai prisonnier. De ce fait, indigné qu'un autre aurait injustement l'honneur qui lui était dû, il parla en secret la nuit suivante au prisonnier et lui dit : « Tu t'es donné et adjugé à un autre qu'à moi qui t'avais pris; c'est pourquoi je préfère te donner la liberté, au lieu qu'il ait l'honneur qui m'est dû. »
Ainsi, le déliant, il le fitévader et fuir secrètement.
Lorsque les prisonniers sont arrivés en leur ville ou village, ils leur font endurer plusieurs tourments divers ; aux uns plus, aux autres moins, selon leur bon plaisir. Tous ces genres de tourments et de morts sont si cruels qu'il ne se trouve rien de plus inhumain. Premièrement, ils leur arrachent les ongles et leur coupent les trois doigts principaux qui servent à tirer l'arc. Puis ils leur lèvent toute la peau de la tétc avec la chevelure : puis ils leur mettent du feu et des cendres sur le crâne ou y font dégoutter de la gomme fondue. Ils se contentent aussi de les faire marcher tout nus du corps et des pieds, à travers un grand nombre de feux faits exprès d'un bout à l'autre d'une grande cabane. Tout le monde qui y est placé des deux côtés, tient en main un tison et lui en donne sur le corps en passant. Après, avec des fers chauds, ils lui donnent encore des jarretières autour des jambes. Avec des haches rouges, ils lui trottent les cuisses de haut en bas et ainsi, peu à peu, brûlent ce pauvre misérable. Pour lui augmenterses très cuisantes douleurs, ils lui jettent parfois de l'eau sur le dos et lui mettent du feu sur les extrémités des doigts et de sa partie naturelle; ils leur percent les bras près des poignets, avec des bâtons, et en tirent les nerfs qu'ils arrachent ainsi. S'ils ne les peuvent avoir, ils les coupent. Ils endurent ces tourments avec une constance incroyable, ebantant cependant avec un chant toujours fort triste et lugubre comme j'ai dit: ce sont mille menaces contre ces bourreaux et contre toute cette nation. Etant prêt à rendre l'âme, le prisonnier est mis dehors et finit sa vie sur un échafaud dressé exprès. Là, on lui coupe la té te et on lui ouvre le ventre; là tous les enfants se
DES HURONS. 167 trouvent pour avoir quelque petit bout de boyau, qu'ils pendent au bout d'une baguette et portent ainsi en triompbe par toute la ville ou village en signe de victoire. Le corps ainsi éventré et accommodé, on le fait cuire dans une grande chaudière, puis on le mange en festin avec liesse et réjouissance, comme j'ai dit ci-devant.
Quand les Iroquois ou autres ennemis peuvent attraper de nos gens, ils leur en font de même, et c'est à qui fera le plus de mal à son ennemi. Tel va pour prendre, qui est souvent pris lui-môme. Les Iroquois ne viennent pas pour l'ordinaire guerroyer nos Huions, avant que les feuilles ne couvrent les arbres, pour pouvoir facilement se cacber et n'être pas découverts, quand ils veulent prendre quelqu'un au dépourvu. Ils le font aisément ; car il y a quantité de bois dans le pays, et proche la plupart des villes ou villages. S'ils nous eussent pris, nous autres Religieux, les mêmes tourments nous eussent été appliqués, sinon qu'en plus, ils nous eussent arraché la barbe la première, comme ils le firent à Bruslé, le truchement qu'ils pensaient faire mourir et qui fut miraculeusement délivré par la vertu de VAgnus-Dei qu'il portait pendu à son cou. Comme ils pensaient le lui arracher, le tonnerre commença à gronder avec tant de furie, d'éclairs et de bruit, qu'ils en crurent être à leur dernière journée. Tout épouvantés, ils le laissèrent aller, craignant eux-mêmes de périr pour avoir voulu faire mourir ce chrétien et lui ôter son reliquaire.
Il arrive aussi que ces prisonniers s échappent parfois, spécialement la nuit, alors qu'on les fait promener sur les feux. En courant sur ces cuisants et rigoureux brasiers, ils écartent de leurs pieds et jettentles tisons, cendres et charbons par la cabane. Cela produit après une telle obscurité de poudre et de fumée, qu'on ne s'entre-connait jDoint. Tous sont contraints de gagner la porte et de sortir dehors. Lui aussi sort parmi la foule ; de là, il prend l'essor et s'en va. S'il ne le peut encore pour lors, il se cache en quelque coin ù l'écart, attendant l'occasion et l'opportunité de s'enfuir et de gagner le pays. J'en ai vu plusieurs, ainsi échappés des mains de leurs ennemis, qui, pour preuve, nous faisaient voir les trois doigts principaux de la main droite coupés.
Il n'y a presque aucune nation qui n'ait guerre et débat avec quel-
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(|uc autre, non point pour en posséder les terres, mais seulement pour les exterminer s'ils pouvaient, et pour se venger de quelque petit lorl qui n'est pas souvent grand'eliose. Mais leur mauvais ordre et le peu de police, cpji laisse impunis les mauvais concitoyens, est cause de tout ce mal; car si l'on a tué, offensé ou blessé un autre de sa propre nation, on en est quitte pour un présent, et il n'y a point de châtiment corporel, sauf si les parents du blessé ou décédé ne prennent eux-mêmes la vengeance, ce qui arrive souvent. Mais si l'offense vient d'une autre nation, alors il y a indubitablement guerre déclarée entre les deux nations, si celle de l'homme coupable ne se rachète pas par un grand présent. Et ainsi il arrive souvent que par la faute d'un seul, deux peuples entiers se font une très cruelle guerre, et qu'ils sont toujours dans une continuelle crainte d'être surpris l'un de l'autre, particulièrement sur les frontières, où les femmes même ne peuvent cultiver les terres et faire les blés, sans avoir toujours avec elles un homme, les ai mes au poing, pour les défendre de quelque mauvaise aventure.
A ce propos des offenses et querelles, et avant de finir ce discours, pour montrer qu'ils savent assez bien procéder en conseil et se comporter de façon satisfaisante envers la partie plaignante, je dirai ce qui nous arriva un jour sur ce sujet. Beaucoup de sauvages nous étant venus voir dans notre cabane, un d'entre eux, sans aucun sujet, voulut donner un grand coup de bâton au Père Joseph. Je fus m'en plaindre au grand capitaine et, lui remontrai, afin que la chose n'allât plus avant, qu'il fallait nécessairement assembler un conseil général et remontrer à ces gens que nous ne leur faisions aucun déplaisir ni aucun tort et qu'ils ne devaient pas aussi nous en faire, puisque nous n'étions dans leur pays que pour leur propre bien et salut, et non pour aucune envie de leurs castors et pelleteries, comme ils ne pouvaient l'ignorer. Il fit donc assembler un conseil général, auquel tous assistèrent, excepté celui qui avait voulu donner le coup. Je m'y rendis avec le père Nicolas, pendant que le père Joseph gardait notre cabane.
Le grand capitaine nous fit asseoir auprès de lui, puis ayant imposé silence, il s'adressa à nous, et nous dit, en sorte que toute l'assemblée le pût entendre : « Mes neveux, à votre prière et requête, j'ai fait
DES MURONS. 171 assembler ce conseil général, afin qu'il vous soit fait droit sur les plaintes que vous m'avez proposées ; mais d'autant que ces gens sont ignorants du fait, déclarez vous-mêmes hautement ce qui est de vos griefs, et en quoi et comment vous avez été offensés ; et sur ce je ferai ma harangue, et puis nous vous ferons justice. » Nous ne fûmes pas peu étonnes, dès le commencement, de la prudence et la sagesse de ce capitaine, et comme il procéda en tout sagement jusqu'à la fin de sa conclusion, qui fut fort à notre contentement.
Nous proposâmes donc nos plaintes : comment nous avions quitté un très bon pays, et traversé tant de mers et de terres avec infinis dangers pour leur venir enseigner le chemin du Paradis et retirer leurs âmes de la domination de Satan, qui les entraînait tous, après leur mort, dans un abîme de feu souterrain ; et néanmoins, il y en avait plusieurs d'entre eux qui nous traitaient mal, et particulièrement un tel (que je nommai) qui voulait tuer notre frère Joseph. Cela dit, le capitaine harangua un long temps sur ces plaintes, leur remontrant le tort qu'ils avaient à nous offenser, puisque nous ne leur rendions aucun déplaisir et qu au contraire nous leur désirions du bien, non seulement pour cette vie, mais aussi pour l'avenir. Nous fûmes priés à la fin d'excuser la faute d'un particulier, lequel nous devions tenir seul pour un chien, et de la faute duquel les autres étaient bien marris.
Ils nous firent aussi présent de quelques sacs de blé que nous acceptâmes, et nous fûmes festoyés de toute la compagnie avec mille prières d'oublier le passé et de demeurer bons amis comme auparavant. Ils nous convièrent encore fort instamment d'assister tous les jours à leurs festins auxquels ils nous feraient manger de bonnes sagamites diversement préparées, et par ce moyen nous nous entretiendrions mieux ensemble dans une bonne intelligence de parents et bons amis. Et après les avoir remerciés, chacun prit congé et se retira.
DE L A C 15 <n \ \ CE
DES SAUVAGES DU CRÉATEUR ET COMME ILS AVAIENT RECOURS \ NOS PRIÈRES EN LEURS NÉCESSITÉS.
icéron dit, parlant de la nature des Dieux, qu'il n'y a gent si sauvage, si brutale ni si barbare qui ne soit imbue de quelque opinion des Dieux. Or comme il y a diverses nations et provinces barbares, aussi y a-t-il diversité d'opinions et de croyances, parce que ebacun se forge un Dieu à sa poste. Ceux qui habitent vers Miskou ou le Port-Royal, croient en un certain esprit qu'ils appellent Cudouagni ; ils disent qu'il parle souvent à eux et leur dit le temps qu'il doit faire. Ils disent que quand il se courrouce contre eux, il leur jette de la terre aux yeux. Ils croient aussi que quand ils trépassent, ils vont aux étoiles, puis vont en de beaux ebamps verts, pleins de beaux arbres, fleurs et fruits très somptueux.
Les Souriquois croient véritablemcnl qu'il y a un Dieu qui a tout créé, et disent qu'après qu'il eut fait toutes eboses, il prit quantité de flèches et les mil en terre ; d'où sortirent hommes et femmes qui ont multiplié au monde jusqu'à présent. En suite de quoi, un Français demanda à un Sagamo, s'il croyait ou non qu'il y eût un seul Dieu ; il répondit que leur croyance était qu'il y avait avec Dieu, un Fils, une Mère et le Soleil. Dieu était par dessus tout ; le Fils était bon cl le Soleil aussi mais la Mère ne valait rien et le Père n'était pas trop bon.
Puis il dit : Anciennement il y eut cinq hommes qui s'en allèrent vers le Soleil couchant, lesquels rencontrèrent Dieu qui leur demanda : Où allez-vous Ils répondirent : Nous allons chercher notre vie. Dieu leur dit: Vous la trouverez ici. Ils passèrent plus outre sans faire étal de ce que Dieu leur avait dit. Dieu prit une pierre et en toucha deux qui furent transmués en pierres, et il demanda derechef aux trois autres : Où allez-vous ? Et ils répondirent comme à la première fois, et Dieu leur dit : Ne passez plus outre, vous la trouverez ici. Et voyant qu'il ne
LES HUMONS. i73 leur venait rien, ils passèrent outre ; Dieu prit deux bâtons, et il en toucha les deux premiers qui furent transmués en bâtons. Le cinquième s'arrêta, ne voulant passer plus outre. Et Dieu lui demanda derechef: Où vas-tu? — Je vais chercher ma vie. — Demeure et tu la trouveras. Il s'arrêta sans passer plus outre ; et Dieu lui donna de la viande et il en mangea. Après avoir fait bonne chère, il retourna avec les autres sauvages et leur raconta tout.
Ce Sagamo raconta encore à ce Français cet autre plaisant discours : Une autre fois il y avait un homme qui avait quantité de tabac. Dieu vit cet homme, et lui demanda où était son pétunoire ; 1 homme le prit et le donna à Dieu qui pétuna beaucoup. Après avoir bien pétuné, Dieu le rompit en plusieurs pièces ; l'homme lui demanda : Pourquoi as-tu rompu mon pétunoire i1 tu vois bien que je n'en ai pas d'autre. — Et Dieu en prit un qu'il avait et le lui donna, en disant : En voilà un que je te donne ; porte-le à ton grand Sagamo, qu'il le garde ; et s'il le garde bien, il ne manquera point de chose quelconque ni tous ses compagnons. Cet homme prit le pétunoire qu'il donna à son grand Sagamo, et durant le temps que celui-ci l'eut, les sauvages ne manquèrent de rien au monde; mais depuis longtemps ledit Sagamo a perdu ce pétunoire, et c'est l'occasion de la grande famine qu'ils ont quelquefois parmi eux. Voilà pourquoi ils disent que Dieu n'est pas trop bon ; et ils ont raison, puisque ce Démon qui leur apparaît en guise d'un Dieu, est un esprit de malice qui ne s'étudie qu'à leur ruine et perdition.
La croyance générale de nos Hurons, c'est que le Créateur qui a fait tout ce monde s'appelle Yoscaha (en canadien Ataouacan), et il a encore sa mère-grand nommée Alaensiq. Leur dire qu'il n'y a point d'apparence qu'un Dieu ait une mère-grand, et que cela est stupide, ils demeurent sans réplique, comme à tout le reste. Ils disent que ces Dieux demeurent fort loin ; ils n'en ont autre preuve que le récit qu'ils allèguent leur en avoir été fait par un Attivoindaron , qui leur a fait croire l'avoir vu. La marque de ses pieds serait imprimée sur une roche au bord d'une rivière et sa maison ou cabane faite comme les leurs, contenant abondance de blé et toute autre chose nécessaire à l'entretien de la vie humaine. Et il sème du blé, travaille, boit, mange et dort
comme les autres. Et tous les animaux de la terre sont à lui et comme ses domestiques. Et de sa nature il est très hou et donne accroissement ù tout, et tout ce qu'il fait est bien fait, et il nous donne le beau temps et loute autre chose bonne et prospère. Mais à l'opposile sa mère-grand est méchante, cl elle gale souvent tout ce que son petil-fds a fait de bien. Et quand Yoscaha est vieux, il rajeunit tout en un instant et devient comme un jeune homme de vingt-cinq à trente ans ; et par ainsi il ne meurt jamais, bien qu'il soit un peu sujet aux nécessités corporelles, comme nous autres.
Or il faut noter que quand on vient à les contredire, les uns s'excusent (I ignorance ; les autres s'enfuient, de honte et d'autres qui pensent tenir bon, s'embrouillent incontinent.
Ils ont bien quelque respect à ces esprits qu'ils appellent Oki ; mais ce mot Oki signifie aussi bien un grand diable comme un grand ange, un esprit furieux et démoniaque, comme un grand esprit sage, savant ou inventif, qui fait ou sait quelque chose par-dessus le commun ; ainsi nous appelaient-ils souvent pour ce que nous savions et leur enseignions des choses qui surpassaient leur esprit, à ce qu'ils disaient. Ils appellent aussi Oki leurs médecins et magiciens, voire même leurs fous et furieux. jNos Canadiens et Montagnets appellent aussi les leurs Pirotois et Manitou ce qui signifie la môme chose que Oki en huron.
Ils croient aussi qu'il y a certains esprits qui dominent en un lieu, et d'autres en un autre : les uns aux rivières, les autres aux voyages, aux traites, aux guerres, aux festins et maladies et en plusieurs autres choses. Ils leur offrent du pétun et font quelques sortes de prières et cérémonies, pour obtenir d'eux ce qu'ils désirent. Ils m'ont aussi montré plusieurs puissants rochers sur le chemin de Québec, auxquels ils croyaient que présidait un esprit, et entre autres ils m'en montrèrent un à quelque cent cinquante lieues de là, qui avait comme une tête cl les deux bras élevés en l'air ; au ventre ou milieu de ce puissant rocher, il y avait une très profonde caverne de très difficile accès. Ils me voulaient persuader et faire croire à loute force que ce rocher avait été un homme mortel comme nous, et qu'élevant les bras en haut, il s'était métamorphosé en celte pierre, qui était devenue avec le temps un puissant
DES HURONS. 175 rocher. Ils l'ont en vénération et lui offrent du pétun, en passant devant avec leurs canots ; non toutes les fois, mais quand ils doutent que leur voyage doive réussir. Et lui offrant ce pétun qu'ils jettent dans l'eau contre le rocher, ils lui disent : « Tiens, prends courage et fais que nous fassions hon voyage, » avec quelques autres paroles que je n'entends point. Le truchement, duquel nous avons parlé au chapitre précédent, nous a assuré avoir fait une fois une pareille offrande, et que son voyage lui fut plus profitable qu'aucun autre qu'il ait jamais fait en ce pays-ci. C'est ainsi que le diable les amuse, les maintient et conserve dans ses filets.
Ils ci'oient les âmes immortelles el que, partant de ce corps, elles s'en vont aussitôt danser et se réjouir en la présence de Dyoscaha et de sa mère-grand Ataensif, tenant la route des étoiles, qu'ils appellent Atiskein andahatey, le chemin des âmes (Nous l'appelons la Voie Lactée et les simples gens, le chemin de Saint-Jacques). Ils disent que les âmes des chiens y vont aussi, tenant la route de certaines étoiles, qui sont proches voisines du Chemin des Ames. Ils nous disaient que les âmes, bien qu'immortelles, ont encore en l'autre vie les mêmes nécessités de boire et de manger, de se vêtir et labourer les terres, qu'elles avaient lorsqu'elles étaient encore revêtues de ce corps mortel. C'est pourquoi ils enferment avec le corps du défunt, de la galette, de l'huile, des peaux, haches, chaudières et autres outils ; pour cette fin que les âmes de leurs parents, à faute de tels instruments, ne demeurent pauvres et nécessiteuses en l'autre vie. Car ils s'imaginent que les âmes de ces chaudières, haches, couteaux et tous les objets offerts, particulièrement à la grande fête des Morts, s'en vont en l'autre vie servir les âmes des défunts, bien que le corps de ces peaux, haches, chaudières et de toutes les autres choses dédiées et offertes, demeure dans les fosses avec les os des trépassés. C'était leur ordinaire réponse lorsque nous leur disions que les souris mangeaient l'huile et la galette, et que nous alléguions la rouille et pourriture des peaux, haches et autres instruments qu'ils ensevelissaient avec le corps de leurs parents.
Entre les choses que nos Hurons ont le plus admirées, c'est qu'il y eût un Paradis au-dessus de nous, où sont tous les bienheureux avec
Dieu et un Enfer souterrain où sont tourmentées avec les Diables en un abîme de feu, toutes les âmes des méchants et celles de leurs parents et amis défunts et celles de leurs ennemis, soit pour n'avoir connu ni adoré Dieu notre Créateur, soit pour avoir mené une vie mauvaise. Ils admiraient aussi grandement l'écriture, par laquelle, absent, on se fait entendre où l'on veut ; et tenant volontiers nos livres, après les avoir bien contemplés et avoir admiré les images et les lettres, ils s'amusaient à en compter les feuillets.
Ces pauvres gens avaient par plusieurs fois expérimenté le secours et l'assistance que nous leur promettions de la part de Dieu, lorsqu ils vivraient en gens de bien. Aussi avaient-ils recours à nos prières, ou pour les malades ou pour les injures du temps : ils avouaient franchement qu'elles avaient plus d'efficace que leurs cérémonies, conjurations et tous les tintamarres de leurs médecins, et se réjouissaient de nous ouïr chanter des hymnes et psaumes à leur intention. Pendant le chant, ils gardaient étroitement le silence et se rendaient attentifs tout au moins, au son et à la voix qui leur plaisaient fort. S'ils se présentaient à la porte de notre cabane, nos prières commencées, ils avaient patience ou s'en retournaient en paix, sachant déjà que nous ne devions pas être distraits d'une si bonne action, et que d'entrer par importunité était chose estimée incivile, même entre eux et un obstacle aux bons effets de la prière : tellement qu'ils nous donnaient du temps pour prier Dieu et pour vaquer en paix à nos offices divins. Nous étions aidés de la coutume qu'ils ont de n'admettre aucun dans leurs cabanes, lorsqu'ils chantent les malades ou que les mots d'un festin ont été prononcés.
Avoindaon, grand capitaine de Quieunonascaran , avait tant d'affection pour nous, qu'il nous servait comme de père syndic dans le pays. Il nous voyait aussi souvent qu'il croyait ne nous être importun et, nous trouvant parfois à genoux priant Dieu, sans dire mot, il s'agenouillait auprès de nous, joignait les mains, et, ne pouvant davantage, il tâchait sérieusement de contrefaire nos gestes et postures, remuant les lèvres et élevant les mains et les yeux au Ciel; il y persévérait jusqu'à la fin de nos offices qui étaient assez longs, lui âgé d'environ soixante ans ! 0 mon Dieu, que cet exemple devrait confondre de chrétiens ! et que nous
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dira ce bon vieillard sauvage, non encore baptisé, au jour du jugement, de nous voir plus négligents d'aimer et servir un Dieu que nous connaissons et duquel nous recevons tant de grâces tous les jours, que lui, qui n'avait jamais été instruit que dans l'école de la gentilité et ne le connaissait encore qu'au travers les épaisses ténèbres de son ignorance? Ce bon
vieillard, plein d'amitié et de bonne volonté, s'offrit encore de venir couclier avec moi dans notre cabane, lorsqu'on l'absence de mes confrères j'y restais seul la nuit, .le lui demandai la raison, et s'il croyait m'obliger en cela ; il me dit qu'il appréhendait quelque accident pour moi, particulièrement en ce temps que les l\ Iroquois étaient entrés en leur pays, et qu'ils me pourraient aisément prendre ou me tuer dans notre cabane, sans que nous soyons secourus de personne; de plus, les esprits malins qui les inquiétaient, me pourraient aussi donner de la frayeur, s'ils venaient à apparaître ù moi. Je le remerciai de sa bonne volonté, et 1 assurai que je n'avais aucune appréhension ni des Iroquois ni des esprits malins, et que je voulais demeurer seul dans notre cabane, en silence, prières et oraisons. Il me répliqua: « Mon neveu, je ne parlerai point et prierai Jésus avec toi ; laisse-moi seulement en ta compagnie pour cette nuit, car tu nous es cher: je crains qu'il ne t' arrive du mal ou en effet ou d'appréhension. » Je le remerciai derechef et le renvoyai au bourg, et moi je demeurai seul en paix el tranquillité.
Nous baptisâmes une femme malade en notre bourg, qui ressentit el témoigna sensiblement de grands effets du saint baptême. II y avait plusieurs jours qu'elle n'avait mangé; dès qu'elle fut baptisée, l'appétit lui revint, comme en pleine santé, par l'espace de plusieurs jours, après lesquels elle rendit son âme à Dieu, comme pieusement nous pouvons croire. Elle répétait souvent à son mari que lorsqu'on la baptisait, elle ressentit en son âme une si douce et suave consolation, qu'elle ne pouvait s'empêcher d'avoir continuellement les yeux au ciel ; elle eût bien voulu qu'on eût pu lui réitérer encore une autre fois le Saint Baptême. Son mari, nommé Ongyata, très content et joyeux, nous en a été toujours fort affectionné et désirait encore être faitchrélien avec beaucoup d'autres ; mais il fallait encore un peu temporiser el attendre qu'ils fussent mieux affermis en la connaissance et croyance d'un Jésus-Christ crucifié pour nous, et à une vraie résignation, renonciation, abandonnement et mépris de toutes leurs folles cérémonies, et en la haine de tous leurs vices et mauvaises habitudes. En effet ce n'est pas assez d'être baptisé pour aller en Paradis, mais il faut, de plus, vivre chrétiennement et dans les termes que Dieu et son Eglise nous ont prescrits. Et
DES HURONS. 179 puis je dirai avec vérité, que si on n'établit des colonies de bons et vertueux catholiques dans tous ces pays sauvages, jamais le christianisme n'y sera bien affermi, encore que des religieux s'y donnassent toutes les peines du monde. Car autre chose est d'avoir affaire à des peuples policés, et autre chose est de traiter avec des peuples sauvages qui ont plus besoin de l'exemple d'une bonne vie pour s'y mirer que de la grande théologie pour s'instruire, quoiquel'un et l'autre soient nécessaires. Et par ainsi nos Pères ont fait beaucoup d'en avoir baptisé plusieurs, et d'en avoir disposé un grand nombre à la foi et au Christianisme.
Et puisque nous sommes sur le sujet du Saint Baptême, je ne passerai sous silence qu'entre plusieurs sauvages que nos Pères ont baptisés, les deux derniers méritent de vous en dire quelque chose. Le Père Joseph, supérieur de notre couvent de Saint-Charles, nourrissait et élevait pour Dieu deux petits sauvages canadiens; l'un desquels, fils du canadien que nous surnommons le Cadet, après avoir été bien instruit en la foi chrétienne, se résolut de vivre à l'avenir suivant la loi que nos Pères lui avaient enseignée, et avec instance demanda le Saint Baptême. Mais en même temps qu'il eut consenti de se faire baptiser, le Diable commença de le tourmenter et d'apparaître à lui en diverses rencontres. De sorte qu'il le pensa unefois étouffer si, par prières à Dieu, reliquaires et par eau bénite, on ne lui eût bridé le pouvoir ; et comme on lui jetait de cette eau, ce pauvre petit garçon voyait ce malin esprit s'enfuir d'un autre côté. Il montrait à nos pères l'endroit et le lieu où il était et disait: « Assurément que ce malin avait bien peur de cette eau ! » Tant il y a que depuis le jour de Pâques que le Diable l'assaillit pour la première fois jusqu'à la Pentecôte qu'il fut baptisé, ce pauvre petit sauvage fut en continuelle peine et avec larmes il suppliait toujours nos Pères de le vouloir baptiser.
Le jour de son baptême, nos religieux firent un festin à tous les parents du petit garçon, de quantité de pois, de prunes, et de quelque autre menestre, bouillies et cuites ensemble dans une grande chaudière. Et comme le père Joseph leur eut fait une harangue sur la cérémonie, vertu et nécessité du Saint Baptême, il arriva à quelques jours de là, qu'un d'eux venant à tomber malade, il eut si peur de mourir sans être
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baptisé, qu'il le demanda maintes lois. Et se voyant pressé du mal. il disait que, s'il n'était baptisé, il en imputerait la faute à ceux qui lui refusaient, tellement qu'un de nos religieux, nommé frère Gervais, avec l'avis de tous les français lui conféra le saint Baptême et le mit en repos. Il s'est montré depuis si fervent observateur de ce qui lui a clé enseigné, qu'il s'est librement fait quitte de toutes les bagatelles et superstitions dont le Diable les amuse, et même n'a permis qu'aucun de leurs Pirotois fit plus aucune diablerie autour de lui comme ils avaient accoutumé.
Environ les mois d'avril et de mai, les pluies furent très grandes et presque continuelles, de sorte que les sauvages croyaient assurémenl que tous leurs blés dussent être perdus et pourris. Dans cette affliction ils ne savaient plus à qui avoir recours, sinon à nous; car déjà toutes leurs cérémonies avaient été faites sans aucun profit. Ils tinrent donc conseil entre tous les plus anciens pour aviser à un dernier remède qui n'était vraiment pas sauvage, mais digne d'un très grand esprit et éclairé d'une nouvelle lumière du Ciel : c'était d apporter un tonneau d'écorce, de médiocre grandeur, au milieu de la cabane du grand capitaine où on tenait conseil, et d'arrêter entre eux que tous ceux du bourg, qui avaient un champ de blé ensemencé, apporteraient là une écuelléc de L ui cabane, et ceux qui auraient deux ebamps, en apporteraient deux écuellées, et ainsi des autres ; ils l offriraient à l'un de nous trois pour l'obliger avec les deux autres confrères à prier Dieu pour nous. Cela étant fait, ils me choisissent et m'envoient prier par un nommé Grenole, d'aller au conseil pour me communiquer quelque affaire importante et aussi pour recevoir un tonneau de blé qu'ils m'avaient dédié. Avec l'avis de mes confrères je m'y en allai et m'assis au conseil auprès du grand capitaine, lequel me dit : « Mon neveu, nous t'avons envoyé quérir, pour t'aviser que si les pluies ne cessent bientêjt, nos blés seront tous perdus, et toi et tes confrères avec nous mourrons tous de faim ; mais comme vous êtes gens de grand esprit, nous avons eu recours à vous et espérons que vous obtiendrez de votre Père qui est au ciel quelque remède à la nécessité qui nous menace. Vous nous avez toujours annoncé qu'il était très bon et qu'il était le Créateur et avait tout pouvoir au ciel et en
DES HURONS. 181 la terre. Si ainsi est qu'il soit tout puissant et très bon et qu'il puisse ce qu'il veut, il peut nous retirer de nos misères et nous donner un temps propre et bon. Prie-le donc avec tes confrères de faire cesser ces pluies et le mauvais temps qui nous conduira infailliblement à la famine, s'il continue encore quelque temps, et nous ne te serons pas ingrats ; car voilà déjà un tonneau de blé que nous t'avons dédié, en attendant mieux. » Son discours fini, je lui remontrai que tout ce que nous leur avions dit était très véritable, mais qu'il était à la liberté d'un père d'exaucer ou rejeter les prières de son enfant et que, pour châtier ou faire grâce, il était toujours la même bonté, ayant autant d'amour au refus qu'à l'octroi. Je lui dis pour l'exemple : « Voilà deux de tes petits enfants Andaracouy et Aroussen ; quelques fois tu leur donnes ce qu'ils te demandent et d'autres fois non. Si tu leur refuses et les laisses conlristés, ce n'est pas par haine que lu leur portes, ni pour le mal que tu leur veuilles, mais parce que lu juges mieux qu'eux, que cela ne leur est pas propre ou que ce châtiment leur est nécessaire. Ainsi use Dieu, notre Père très sage envers nous, ses petits enfants et serviteurs. » Ce capitaine un peu grossier en matière spirituelle me répliqua, et dit : « Mon neveu, il n'y a point de comparaison de vous à ces petits enfants ; car n'ayant point d'esprit, ils font souvent de folles demandes, et moi qui suis père sage et de beaucoup d'esprit, je les exauce ou refuse avec raison. Mais pour vous qui êtes grandement sages et ne demandez rien inconsidérément et qui ne soit très bon et équitable, votre Père qui est au Ciel, n'a garde de vous éconduire. Que s'il ne vous exauce et que nos blés viennent à pourrir, nous croirons que vous n'êtes pas véritables et que Jésus n'est point aussi bon ni aussi puissant que vous dites. » Je lui répliquai tout ce qui était nécessaire là-dessus et lui remis en mémoire que déjà, en plusieurs occasions, ils avaient expérimenté le secours d'un Dieu, si bon et pitoyable, et qu'il les assisterait encore en cette présente nécessité et leur donnerait du blé plus que suffisamment, pourvu qu'ils voulussent croire et quittassent leurs vices, et que, si Dieu les châtiait parfois, c'était parce qu'ils étaient toujours vicieux et ne sortaient point de leurs mauvaises habitudes.
Ce bon homme, prenant goût à tout ce que je lui disais, médit: «Omon
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neveu, je veux donc être enfant de Dieu comme toi. » Je lui répondis : « Tu n'en es point encore capable, o mon oncle ! Il faut encore un peu attendre que tu te sois corrigé; car Dieu ne veut point d'enfant s'il ne renonce aux superstitions et rju'ii ne se contente de sa propre femme sans aller aux autres; et si tu le fais, nous te baptiserons. » Le conseil achevé, le blé fut porté en notre cabane, et je m'en retournai ; et j'avertis mes confrères de tout ce qui s'était passé et qu'il fallait sérieusement prier Dieu pour ce pauvre peuple, à ce qu'il daignât les regarder de son oeil de miséricorde et leur donner un temps propre à leurs blés. Mais à peine eûmes-nous commencé nos petites prières et été processionnellement à l'entour de noire petite cabane en disant les litanies, que Notre Seigneur très bon et miséricordieux fit en même temps cesser les pluies ; tellement que le ciel, qui auparavant était partout couvert de nuées obscures, se fit serein. Et toutes ces nuées se ramassèrent comme en un globe au-dessus de la ville, et puis tout à coup cela se fondit derrière les bois, sans qu'on aperçût jamais tomber une seule goutte d'eau ; et ce beau temps dura environ trois semaines, au grand contentement et élonnement des sauvages, qui, satisfaits d'une telle faveur céleste, nous en restèrent fort affectionnés.
Il m arriva un jour que j'allai visiter un sauvage de nos meilleurs amis, grandement bonhomme et d'un naturel qui sentait plutôt son bon chrétien que non pas son sauvage. Gomme je discourais avec lui, je pensai lui montrer notre cachet pour lui faire admirer l'image de la Sainte-Vierge ; une fille subtilement s'en saisit cl le jeta de côté dans les cendres, pensant par après le ramasser pour elle. J'étais marri que ce cachet m'avait été ainsi dérobé et dis à cette fille que je soupçonnais : « Tu te ris et te mocquesà présent de mon cacbet que tu as dérobé; mais sache que s'il ne m'est rendu, tu pleureras demain et mourras bientôt ; car Dieu n'aime point les larrons. » Je le disais simplement pour l'intimider et lui faire rendre son larcin. Le lendemain vers dix heures, étant retourné voir mon sauvage, je trouvai cette fille tout éplorée et malade, avec de grands vomissements qui la tourmentaient. Etonné de la voir en cet état, je m'informai de la cause de son mal et de ses pleurs ; l'on me dit que c'était le mal que j'avais prédit et qu'elle était sur le point
DES HURONS. i83 de se faire reconduire à la nation du Pélun, d'où elle était, pour ne point mourir hors de son pays. Je la consolai alors et lui dis qu'elle n'eut plus de peur et qu'elle ne mourrait point pour ce coup, car le cachet avait été retrouvé ; mais qu'elle s'avisât une autre fois de n'être plus méchante et de ne plus dérober, puisque cela déplaisait au bon Jésus. Alors elle me demanda si elle n'en mourrait point et, après que je l'en eus assurée, elle resta entièrement guérie et ne parla plus de s'en retourner en son pays.
Les sauvages estimaient que les plus grands capitaines de France étaient doués d'un plus grand esprit et qu'ayant un si grand esprit, eux seuls pouvaient faire des choses difficiles, comme haches, couteaux, chaudières, etc. . . Ils inféraient de là que le Roi (comme le plus grand capitaine) faisait les plus grandes chaudières et, nous tenant en la qualité de capitaines, ils nous présentaient des chaudières à raccommoder. Ils nous suppliaient aussi de faire pencher en bas les oreilles droites de leurs chiens et de les rendre comme ceux de France qu'ils avaient vus à Québec. Nous n'y pouvions rien ; ils nous suppliaient aussi d'aller tuer le tonnerre, qu'ils pensaient être un oiseau ; et ils nous demandaient si les Français en mangeaient et s'il avait bien de la graisse et pourquoi il faisait tant de bruit. Mais je leur donnais à entendre comme ils se trompaient et qu'ils pensaient trop bassement des choses. De quoi ils restèrent fort contents et ils avouaient avec un peu de honte leur trop grande simplicité et ignorance.
Les sauvages, non plus que beaucoup de simples gens, ne s'étaient jamais imaginé que la terre fût ronde et suspendue et que l'on voyageât autour du monde, et qu'il y avait des nations au-dessous de nous, ni même que le soleil fît son cours à l'entour. Ils pensaient que la terre fût percée et que le soleil entrait par ce trou quand il se couchait et y demeurait caché jusqu'au lendemain matin qu'il sortait par l'autre extrémité.
DE S GÉ R É M OJN I E S