‹ Troisième centenaire de Michel MontaigneChapitre 1 sur 1 · COURS DE L'INÏE^DA^•CE · texte numérisé non relu

COURS DE L'INÏE^DA^•CE

DE

LES rORTRAlTS DE llICIIEL MOM.\IG\E

Mesdames, Messieurs,

Michel Montaigne! LWcadémie de Bordeaux célèbre ce soir le troisième centenaire de la mort de Tillustre philosophe dont le nom demeure toujours vivant et de plus en plus répandu parmi nous.

L'homme que nous rappelons en ce moment ne pouvait que populariser son souvenir, en son pays de Gascogne, tant par son origine de famille, son éducation précoce, sous la direction paternelle et des plus éminents professeurs du collège de Guyenne, que par sa haute charge municipale et surtout par ses immortels ouvrages, toutes choses qui ont illustré ce grand nom, qui n'est point son nom patronymique, mais celui sous lequel il est universellement connu.

Et cependant, c'est la première fois que l'Académie de Bordeaux, déjà bien vieille, honore cet anniversaire, aujourd'hui trois fois séculaire.

Expliquons la cause de ce retard, qu'on serait en droit de taxer d'incompréhensible indifférence, bien que,

depuis 1770 et 1774 (') jusqu'en 1873, plusieurs travaux sur Michel Montaigne aient été dignement nienlionn.'s dans nos Annales.

En 1692, TAcadémie, dont on préparait les bases vers la fin du xvii" siècle, n'existait pas ofiîciellenient, puisqu'elle n'avait pas encore reçu ses lettres patentes de fondation par Louis XIY, qui ne lui furent délivrées que le 5 septembre 1712, à Fontainebleau.

En 1792, tous les esprits étaient tournés vers la réorganisation polilique de la France et la défense du sol nalional ; les anciennes Académies touchaient au terme de leur c\istence; celle de Bordeaux était à la veille de subir le même sort.

. Enfin, en 1802, sous un régime juste appréciateur de Tesprit des réunions scientifiques, littéraires et artistiques, nous avons voulu rappeler une illustre mémoire, en lui consacrant une séance toute spéciale et dont lui seul doit être à l'honneur!

L'Académie, désirant que celle ovation fût digne de son sujet, a désigné deux de ses meuibres MM, Jullian et Froment, qui vous feront, l'un, Texposé du milieu bordelais dans lequel s'écoula la vie oliicielle de Montaigne, l'auire, à propos du livre de M. Bunnefon, FHomme et l'œuvre, l'analyse des écrits si pleins d'esprit et do sens, si naturels et agréables, si fins, si personnels, si éminemment remarquables de celui que nous fêtons ce soir.

Pour cette étude rétrospective, je me suis uniquement réservé le frontib-pice de cette séance, en vous présentant la physionomie du grand moraliste, en vous parlant des

(') Médaille offerte h rAcadémie, eu 1770, par Charles Dupaly, pour le pi ix du concours sur l'Éloge de Montaigne.

L'aJjLé 'l'albert, clianoine do Besançon, remporta le jirix d'élofjULjncc à l'Académie de Cordeaux en 1774, pour YKloge de Michd Montaigne, pris ulleit par Charles Dupaty.

artisles dont les œuvres nous ont conservé le plus fidèlement l'image de l'ancien maire de Bordeaux et l'inoubliable auteur de ce livre de bonne foi tout simplement appelé: les Essais.

C'est le privilège des bommes célèbres d'être le sujet de portriiits sans nombre; le peintre, le sculpteur, le graveur publient à l'infini l'image de nos grands hommes; mais si glorieuse que soit cette multiplicité, on se tromperait fort en croyant à la fidélité de toutes ces reproductions. Bien au contraire, de traduction en traduction, le point de départ est oublié ou tellement affaibli qu'au lieu de rester fidèle historien Ton devient légendaire.

C'est donc aux sources primitives qu'il faut avoir recours pour obtenir des impressions sincères et justes.

Montaigne ne pouvait échapper à cette règle que plus on s'éloigne d'un orateur et plus la voix devient moins pure et moins distincte.

Des centaines de portraits de Montaigne sont répandus par le monde; en délaissant ceux d'une telle infériorité qu'il n'en faut point parler, tous ont un certain air de famille qui saisit au premier aspect, bien que ce mérite soit parfois peu sérieux. Ainsi, tous les jours, une toile médiocre, un simple trait de caricature, en exagérant le caractère d'une physionomie, rappelle de suite la mémoire d'un homme, et cependant ce n'est point là son portrait.

Recherchons donc les œuvres d'art véritablement dignes de nos préférences et d'être soigneusement recueillies.

Dans sa Notice bibliographique^ M. le D' Payen, cet enthousiaste de l'immortel penseur, énumère les portraits de Montaigne sous cinquante numéros (^). Ce nombre est loin d'être exact, d'autant moins que cette liste indique

(1) Notice bibliographique sur Montaigne, 1837, p. 59.

souvent des répétitions, sans désigner les auteurs ou la disposition de la figure. Puis, toutes les pièces citées ne sont que des gravures ou des lithographies. Pour être plus complet, !\1. le D'" Payen aurait dû d'abord établir une liste rigoureusement chronologique, signaler les peintures initiales qui ont fourni le point de départ de ces diverses reproductions, les tableaux dont la vie de Montaigne est le sujet, enfin y joindre les diverses œuvres des statuaires et desgpaveurs en médailles, sur lesquelles il ne dit rien. Néanmoins, ces observations m'engagent à suivre la méthode do M. le D'' Payen lui-même, dans sa bibliographie des nombreuses éditions des Essais, en complétant son article iconographique.

Parlons d'abord des œuvres de seconde main ou de celles qui ne présentent pas une grande authenticité, en première ligne les sculpteurs.

La [)lus ancienne des statues de Montaigne est celle qui repose sur son tombeau. L'auteur de Tenscmble du travail est Louis Baradier ('), maître des œuvres du roi et maître maçon juré de notre ville. Je n'affirme point pour cela qu'il ait sculpté la statue en costume de guerre qui est couchée sur le mausolée, bien qu'il soit facile de citer des architectes-sculpteurs célèbres. Je n'en nommerai qu'un, Pierre Biard, architecte et sculpteur du roi Henri IV, qui construisit le beau jubé de Saint-Étienne-du-JMont à Paris et qui avait élevé le superbe tombeau de François de Foix- Candale qui se voyait au xviii'' siècle dans l'église des Vieux Augustins de Bordeaux(2).

C'est Baradier qui fut chargé, « par contrat passé le

(') Né dans le cours du xvi« siècle, mort ;'* Bordeaux vers 1608.

(-) Né à Paris en 1559, mort en 1609 le 17 septembre. — Voir Dictionnaire critique de biographie et d'histoire, par Jal; Dictionnaire des architectes français, par Lance; Revue de l'Art français, n» 12, décembre 1885; la Gironde littéraire et scientifique, le 17 janvier 1886.

25 janvier 1593, devant M^ Bernagc, notaire, entre les religieux de l'ordre de Saint-Bernard des Feuillants et Pierre de Montaigne, seigneur de La Brousse, faisant pour dame Françoise de La Chassaigne, veuve de feu Michel de Montaigne, d'élever au-devant du grand autel de la première église des Feuillants un caveau pour y mettre le corps du dit Montaigne et au-dessus y dresser un sépulcre et effigie. »

Peu d'années s'étaient écoulées depuis cette convention lorsque les religieux voulurent reconstruire entièrement leur église. M""^ de Montaigne intervint pour maintenir l'état des choses, et c'est alors que, par un nouvel arrangement, le tombeau fut transféré dans la chapelle Saint-Thomas, la plus proche du chœur, au midi, et le corps du sieur de Montaigne, qui se trouvait dans l'ancienne nef depuis vingt et un ans, fut mis dans le nouveau caveau le l^"" mai IGU. C'est là, bien qu'à la suite d'étranges déplacements, qu'existait le monument en 1871, lorsque survint l'incendie de l'église, alors devenue celle du lycée de Bordeaux, incendie qui amena la transformation de tout l'édifice et la réédifîcation du tombeau dans le pas-perdu des nouvelles Facultés des sciences et des lettres, inaugurées le 17 janvier 1880.

Tous ces changements ne se firent pas sans altérer les formes primitives du mausolée et surtout de la statue, qui subit de véritables mutilations. D'autre part, elle ne se recommandait pas sérieusement; c'était une œuvre d'art plus estimable par les souvenirs que par son mérite. Inclinons-nous devant ce monument et poursuivons notre revue.

Franchissons plus d'un siècle pour arriver à citer une statuette en bronze de Jean-Baptiste Pigalle et le buste en marbre de Charles-Antoine Bridan père, à Versailles (').

Le buste modelé par Martial Gessy, né à Bordeaux

(1) J.-B. Pigalle, 1714-1785. — C.-A. Bridan, 1730-1805.

vers 1723, mort en 1794, qui faisait partie de l'ancienne Académie des Arts de celte ville, buste qui fut offert ainsi que celui de Montesquieu à VAcadémie des Sciences notre aïeule; ils figurèrent à TExposition des anciens académiciens des arts bordelais dans l'Hôtel de la Bourse, en 1774. Le buste de Montaigne avait été fait d'après un vieux tableau, trouvé dans le cbâteau même de Montaigne, dit Bernadau, des aflirmations de qui nous devons souvent douter. Mais pour ce qui a rapport au mérite de l'œuvre de Cessy, le plus sage est de ne pas s'y arrêter longtemps.

En 1798, parut au Salon de Paris le buste en plâtre de Micbel Montaigne par Louis-Pierre Deseine, de l'ancienne Académie royale de Peinture et de Sculpture. Ce buste, primitivement dans le Musée des monuments français de Lenoir, est également aujourd'hui au Musée de Versailles. C'est relui qui plus tard, sculpté en marbre, exposé de nouveau à Paris en 1819, fut offert à la Ville do l'ordcaux, vers 1820, et décore ce soir cette salle, grâce à la bienveillance de la Municipalité bordelaise (').

En 1800, à l'Exposition de Paris, se voyait une statue en marbre de deux mètres e.xécutce pour le gouvernement par Jean-Baptiste Stouf, alors membre de l'Institut (-). Le philosophe français était représenté dépouillé de ses habits.

«Montaigne,» disait Stouf, «occupé toute sa vie à la » recherche de la vérité et appliqué à la connaissance de )> riioimiie qu'il étudia dans lui-même, est caractérisé par » le miroir, symbole de la Vérité, de la Prudence et de la ;) Science, et par sa devise favorite surmontant la balance » du scepticisme: Que sais-je? Montaigne dit en parlant » de lui qu'il aimait à se voir nu et que la coutume d'aller

(1) Dfseine naquit en 1750 et mourut en 1822.

(-) J.-R. Stouf, né à Paris en 1742, rnort dans la même ville le 1" juillet 1826.

» nii n'a rien de contraire à la nature. L'artiste (ircsl loii- » jours lui qui parle) en a profité pour la statue, qui est son » apothéose; les Grecs et les Romains, ajoute-t-il, ont ;) consacré cet usage par des chefs d'œuvre. )>

J'ignore ce qu'est devenue celte statue officielle; ce qui est prohable, c'est qu'elle n'était pas un chef d'œuvre puisqu'elle n'est point au Louvre.

En 1822j une autre statue en marbre par Le Sueur, également de l'Institut (•), est mentionnée dans le livret du Salon de Paris. Le Ministre de l'intérieur en fit don au musée de Libourne. — En 1832, M. Gaspard Lanno("-), premier prix de Rome en 1827, exécutait une statue en bronze pour la ville de Périgueux, qu'elle décore. Le modèle en plâtre a fait partie des Expositions nationales de 1852 et 1855, et du même artiste se voit un buste à l'École normale, à Paris.

Enfin, en 1858, furent érigées à Bordeaux les colossales statues en marbre de Montaigne et de Montesquieu, dues au sculpteur italien Maggesi (•'^); ces ouvrages, fort coûteux, n'ont jamais obtenu les éloges des artistes bien capables de les juger; nous citerons encore du même sculpteur la statue assise qui décore l'extérieur du Palais de Justice et la réduction en marbre décorant la salle de réception de FHôtel de Ville.

Toutes les œuvres qui viennent d'être citées ont une valeur artistique bien différente, mais, ce qui est certain, c'est fabsence de vérité, de sincérité dans la ressemblance que l'on constate dans tous ces travaux d'art.

J'allais oublier la médaille gravée, en 1817, par Edouard

(i) Le Sueur (JacquesPliilippe), né à Paris en 1757, mort dans la même ville le 4 décembre 1830.

(-) Lanno (François-Gaspard-Aimé), né à Rennes (Ule-et-Vilaine).

(5) Maggesi (Domenico), né à Carrare (Italie) le 30 avril 1801, mort à Bordeaux le 3 février 1892.

Galleaux (') qui était aussi de Flnstilut, et le meilleur et !o plus fidèle ami du grand Ingres. Cette médaille reproduit la figure du philosophe de profil, regardant à gauche; c'est une réminiscence des anciens graveurs, modelée avec esprit, en timide imitateur de la Renaissance, mais ce n'est pas encore fœuvre qui doit fixer notre choix.

La vie de Montaigne a fourni des sujets de tableaux dus à des peintres parfois très distingués.

Nommons d'abord le bordelais Bergeret(2); son nom a été donné à l'une de nos rues; il peignit en 1819 V Enfance de Michel Montaigne, composition qui est encore au Musée de Lil)Ourne.

V Enfance de Montaigne fut aussi le motif d'une peinture, il est vrai moins recommandable, par Debacq (^). Bien plus importante fut l'œuvre de François Granet(^), de l'Académie des Beaux-Arts, œuvre, qu'il peignit à Rome en 1820, représentant Le Tasse visité dans sa imson, à Ferrare, par Michel Montaigne. Ce tableau est aujourd'hui au Musée de Montpellier.

Ce même sujet a été reproduit par M. Gustave Housez (^), mais d'une manière bien inférieure.

En 1853, le Salon avait au nombre de ses meilleures peintures les Derniers Moments de Montaigne, par Robert Fleury(6), éminent académicien des Beaux-Arts, qui, (c par un culte laborieux, a su rendre hommage à de grandes mémoires. »

(') Gatteaux (Jacques-Edouard), né à Paris le 4 septembre 1788. mort le 3 février ISSi.

(-)Beigeret (Pierre-Nolasque), né à Bordeaux en 1782, mort à Paris en 1863.

(3) Debacq (Charles-Alexandre), né en 180i, mort en 1853.

(*) Granet (Frauçois-Marius), né en 1755, mort en 1849.

(^) Housez (Gustave), né à Coudé (Nord).

(<") Robert Flem-y (J.-N.), né à Cologne le 8 août 1797, mort ù Paris le 5 mai 1890.

A la suite des tableaux rappelant des événemeiils de la vie de Montaigne, arrivons aux œuvres d'art plus habituellement recherchées : les portraits peints et gravés.

11 a été dit déjà que la liste des portraits publiée par le D"" Payen n'était pas complète et que la plus grande partie des pièces étaient la répétition de trois gravures, précieuses entre toutes, car elles prétendent reproduire une (r.'uvre originale : le portrait vrai du Plutarque français, comme Bernardin de Saint-Pierre appelait Montaigne.

Pour simplifier cette longue énumération^ je passerai rapidement sur tous les artistes qui ont notablement travaillé de seconde main, me bornant simplement à rappeler les noms des plus méritants : Larmessin, Chereau, Marinier, Alix, Tardieu, Forster, Henriquel-Dupont, et le lithographe Devéria (i).

Celle énumération faite, nous n'avons plus on présence que trois artistes; j'irai du plus moderne au plus ancien : Augustin de Saint-Aubin (-), Etienne Fiquet(^) et Thomas de Leu (^).

Augustin de Saint-Aubin est l'auteur du portrait placé en tète de l'édition du Voyage de Montairjne publiée en 1774. « C'était Theureuse époque de son talent, qui déjà faisait école. » Aussi, bien des personnes regardent ce portrait comme le plus caractéristique, le plus exact. Cette opinion, que je respecte, est pour moi celle de littérateurs, de philosophes et de savants, mais ne me donne pas la foi que m'inspirerait le jugement d'un éminent artiste.

Le portrait en buste de Montaigne, la tête couverte d'un

(') Nicolas de Larmessin, le jeune (1684-1756); Jacques Chereau, le jeune (1694-1776); Clément-Pierre Marillier (17i0-1808); P. M. Alix (1762- 1837); Pieire-Alexandie Tardieu (1756-1844); Forster; Henriquel-Dupont (1797-1892); Achille Devéria (1800-1857).

(*) Saint-Aubin (A. de), né le 3 janvier 1735, décédé le 9 novembre 1807.

(') Fiquet (E.), né en 1731, décédé en 1794.

(*) Thomas de Leu, né vers 1560, moit sous le règne de Louis XIIL

polit chapeau l\ la Henri IH, vêtu d'un pourpoint boulonné sur lequel se détache le collier de Saint-Michel, le col entouré d'une large fraise, ou collerette tuyautée, les épaules couvertes d'une pelisse bordée de fourrures, compose un vrai costume de voyage. Fîemarquons que Montaigne, sous ce costume, nous apparaît d'abord en 1771, gravé par Voyer le jeune ('), dans un ouvrage de Dom Devienne: Histoire do la ville de Bordeaux, imprimée celte môme année chez Simon Lacourt. Quatre ans après parut, à Paris, le Journal du Voijaye de Michel Montaigne en Italie, par la Suisse et l'Allemagne, en 1580 et J 581 j avec des notes par de Qaerlon. L'ouvrage présente le portrait de Montaigne comme le précédent, mais bien plus habilement gravé par Augustin de Saint-Aubin.

Les dates de ces deux publications étant indiscutables, il est évident que Voyer le jeune n'a pu copier le portrait de Saint-Aubin, comme le dit M. le docteur Payen ('^), à moins qu'on ne prouvât que ce dernier avait publié son oeuvre bien antérieurement à l'apparition du livre annoté par Querlon."— Mais en parcourant les catalogues des Salons de Paris du siècle dernier, nous ne trouvons, en 1771, que l'indication de portraits sans désignation de noms, dessinés ou gravés, tandis que sont indiqués nominativement ceux de Crébillon et de Diderot; certes il en eût été de même de Montaigne, le graveur n'aurait pas tenu ce grand nom dans l'ombre.

Il reste donc à conclure que les planches de Voyer et de Saint-Aubin ne sont pas inspirées l'une de l'autre, mais qu'elles sont les copies de ce vieux portrait peint, qui avait également inspiré le buste si peu réussi du sculpteur bordelais Cessy, vers 177^, portrait qui se trouve encore au

(') Voyer le jeune, ou plutôt : Foyer mïn. Sculp, p. 119. (') Notice bibliographique sur Montaigne, 1837, p. SS.

château de Montaigne, à 2 Ivilomètres 500 mrtrcs de la i^ai'C de La .Motlie-Monlravel, peu après celle de Castillon.

Je ne parlerai pas de ce cliâteau, bien que sa si tuai ion soil ravissante et ses souvenirs immortels! J'y étais il y a dix jours et j'y ai vu de très près la peinture dite originale, traitée de peinture médiocre par les uns, et de belle peinture par les autres.

Cette œuvre, ce me semble, no mérite « ni tant d'excès d'honneur ni tant d'indignité». C'est une vieille petite toile, de 38 centimètres de largeur sur 4G centimètres de hauteur, encaslrée dans un cadre en pierre quadrangulaire placé au milieu de la hotte de la cheminée monumentale qui décore la salle de la bibliothèque de M. Thirion-Montauban. Ce portrait non signé reproduit en petite nature le buste d'un homme d'âge mûr, d'une physionomie un peu maladive bien que le visage soit coloré; la figure, entourée d'une légère barbe, est de trois quarts tournée à gauche ; elle est régulière, les yeux vifs et réfléchis, l'œil droit est faiblement plus petit que l'œil gauche; quelques rares cheveux apparaissent sur les tempes; le bas du visage est garni de moustaches brunes et tombantes et d'une royale assez touffue. Mais ce qu'il est bien essentiel de déclarer, c'est que cette peinture, qui fait pressentir l'école de Philippe de Champaigne (^), est bien française et n'est pas du \\f siècle; elle est sagement et simplement peinte; elle ne peut avoir été faite avant 1592, et c'est encore moins une peinture italienne. D'où il résulte que lorsqu'il est question du portrait qui est toujours au château et (pj'on reproduit ce que disait Montaigne de sa portraiture, ce n'est certes pas du portrait actuel, qui ne pouvait

(') Philippe de Champaigiie ou Je Cliarnpagne, comme l'autorisent les changements survenus dans l'orthographe du nom de celte provii.ce, naquit à Bruxelles le '20 mai 1602, et mourut le 27 octobre 1681.

èlre alors devant ses yeux, dont il voulait parler quand il disait: qu'il n'avait pas délibéré de cacher ses inepties « non plus qu'un mien pourtraict, chauve et grisonnant, où le peintre aurait mis, non un visage parfaictj, mais le mien. »

En quelle année iMontaigne pouvait-il écrire ces paroles, qui se trouvent dans son livre V, chapitre XXYI (')?

Mais il nous dit lui-môme qu il commença la rédaction de ses Essais en 1572, et c'est en 1580 qu'il publia sa première édition, puis se mit en roule le 22 juin pour son long voyage. Ce n'est donc pas d'Italie qu'il avait rapporté le portrait devant lequel il réfléchissait à haute voix et dont on parle souvent comme ayant inspiré le burin de Saint- Aubin. Ce n'est pas non plus le travail de ce peintre nomade qui, comme un troubadour errant, vint un jour frapper à la porte de son château, et dont le nom n'est écrit nulle part.

Du reste, d'autres œuvres qui rappelaient Montaigne ont disparu. Qu'est devenu le portrait que sa veuve envoyait à Marie de Médicis? Où se trouve le magnifique ex-voto d'argent ciselé, orné de son portrait, de celui de sa femme et de sa fille, qu'il offrit à la Vierge à son passage à Notre- Dame de Lorette en Italie, le 25 avril 1581 ?

Tous ces souvenirs précieux n'existent plus et les curieux en chercheraient vainement le moindre vestige.

Etienne Fiquet, cet habile graveur, fait paraître deux ans avant la gravure de Saint-Aubin, l'image de Montaigne, l'une des plus belles qui aient été publiées, et d'après le portrait le plus anciennement connu; on lit au bas de l'estampe: Dumonstier pinxit 4 57 S. Nous verrons tout à l'heure quel était ce Dumonstier.

«Etienne Fiquet,» dit M. Duplessis, ((employait un

(') Les Essais, t. I, p. 1Q3.

burin très fin et, au moyen de tailles innombrables, il arrivait à rendre avec un certain bonheur la physionomie du personnage qu il voulait représenter. Combien de charmants portraits ne lui doit-on pas : Molière, La Fontaine, Fénelon et la plupart des peintres flamands qui ornent Touvrage de Decamps! »

Fiquet déclare qu'il a gravé la figure de iMontaigne d'après Dumonstier.

Et d'abord lequel, car du xiv^ au xvii^ siècle ils sont nombreux ('). La date de la gravure simplifie les recherches et nous reporte à Tépoque où, peu de mois avant, Montaigne, âgé de quarante-cinq ans^ se trouvait aux États de Dlùls, où il était encore lors de l'assassinat du duc de Guise, en 1588.

Des Dumonstier il en est deux dont Texistence concorde avec l'époque où vivait le philosophe : Etienne, peintre ordinaire de Catherine de Médicis, de Henri II, François H, Charles IX, Henri III et Henri IV et qui mourut fort âgé en iG03j ou bien Pierre Dumonstier qui, dès 1538, figure dans les comptes des officiers de la maison du roi.

Si les dates de leur existence réclament l'attention d'un critique sérieux, le mérite de leurs œuvres est indiscutable, et malheureusement elles ne sont connues que par des artistes érudits ou des historiens d'art. Toutefois, ce qui doit suffire, c'est que le portrait de Montaigne serait d'un peintre officiel de grand mérite. Mais on pourra dire encore : Qu'est devenu ce portrait? Il faut repousser d'abord ceux qu'on peut voir dans la réserve du département des Estampes de la Bibliothèque nationale, provenant du cabinet de M. le D'" Payen, sans avoir plus de confiance dans les deux miniatures exposées au Trocadéro, en 1878,

(') Les A)'chives de l'art français citent onze artistes de ce nom, mais ieui- spécialité et la date de la gravure fixe le xvi« siècle.

Tune nppartenant à M. le baron Gustave de Rothschild cl l'autre à M. Ilippolyte Walferdin : la première dite d'un auteur inconnu et la seconde attribuée à l'un des Dunionslier. En présencede tant d'hésitations et de doutes ne vaut-il pas mieux s'arrêter à une œuvre, encore il est vrai, de seconde main, mais contemporaine du peintre de Montaigne? Celle œuvre existe, elle parut pour la première fois, en 1011, en tête de la seizième édition des Essais, dit M. Payen (*).

C'est la gravure par Thomas de Leu.

L'artiste l'a reproduit en buste, tête nue et presque chauve, si ce n'est au sommet du front où apparaît une toutfe de cheveux qui donne au philosophe une physionomie asiatique. La figure est de trois quarts, tournée à droite, les yeux regardent fixement.

Il est vêtu d'un vêtement de satin brodé; sur ses épaules est un manteau, une large fraise entoure son col, il porte sur sa poitrine le collier de l'ordre de Saint-Michel.

Tout nous indique le costume d'un maire de Bordeaux (-),

Bien que nous ayons maintenant une image qui s'appuie sur une donnée authentique, nous ne sommes pas au bout de nos end3arras.

Cent soixante ans plus lard que la gravure de Thomas de Leu, apparaissait, comme on vient de le voir, celle de Fiquet, qui reproduisait en petite dimension, par la finesse de son burin, les portraits des hommes illustres d'après des estampes antérieures, ou d'après des peintures.

Oue la date 1578, citée plus haut, s'applique à l'œuvre d'un artiste du xvi^ siècle, chronologiquement elle reste vraie, mais elle fait naître en nous un grand étonnement.

(1) Notice hibVioçircqihlqut'. sur Montaigne, par J.-P. Payen, D. JI. Paris, Duveigoi-, 1837, in-8», p. J^. M. Dezeimeris m'a fait voir cette gravure en tète d'éditions de 'lliOS à 1609.

(2) C'est également ropinion de M. ]e docteur Payen : Documents inédils ou peu connus sur Montaigne. Paris, Téchener,-18i7, ln-8«, p. 3.

D'apri''s Tiivis général des admirateurs de .Montaigne, la gravure de Fiquet et celle de Tliomas de l.en le reprcsontent en costume de ccréirmnie de maire de Bordeaux, alors qu'il n'apprenait son élection à cette honorable charge que le ;]0 octobre ^58f.

Évidemment alors la date de 1578 est fausse, erronée accidentellement; elle nous fait connaître l'époque vraie de l'exécution du portrait peint, mais ne justifie pas le costume?

En réalité, il n'y a qu'une gravure d'absolument authentique, c'est celle de Thomas de Leu ; il est le premier dans l'ordre chronologique; il a reproduit soit une peinture sur panneau, soit un crayon contemporain du philosophe qu'il a dû connaître certainement, et qu'il revêtit peut-être d'un costume qu'il ne pouvait poiier en 1578.

Ainsi toutes les autres estampes à partir de 1608 ne sont que des l'eproductions, et malgré les différences des styles et du mode de gravure employés par les artistes, tous sont des imitateurs de Thomas de Leu. Reconnaissons que « le xvii^ et le xviii" siècles ne faisaient pas le moindre cas de notre phis fin, de notre plus incisif portraitiste de la fin du xvi^ siècle. C'est M.M. Arnauldet, autrefois du département des Estampes, Delaborde et Duplessis, de ITnstitut, qui l'ont réhabilité, avec les crayonnisles ses maîtres. »

Pour donner une idée de la confiance qu'on doit avoir dans les œuvres de Thomas de Leu, je ne puis mieux faire que de citer ces quelques lignes de YHistoire de la gravure en France (p. 1 1 1 à 1 13) : « Do Leu copie son modèle avec une rigoureuse précision, mais, ayant à sa disposition une habileté peu commune, il sait donner en même temps au personnage qu'il représente la physionomie qui lui convient en propre. — Pour ceux qui ont cherché à se rendre compte du mérite du graveur, ils se sont tous accordes à le regar-

«1er comme un dos plus hal)iles i\ reproeluirc rinuigc, Texaclilude de son modèle... Il est le miroir fidèle du peintre qu'il traduit. »

La gravure, on le voit, est une traduction, une interprétation parfois très vraie de la peinture. Si donc le portrait initial peint par Dumonstier a été reproduit par Thomas de Leu et qu'il ne nous reste que celte gravure, nous devons nous flatter d'avoir par elle une image sincère et précieuse.

Qu'on ne l'oublie point, le mérite d'une belle œuvre d'art tient tout autant et plus à la tlnesse des indications, à l'esprit surtout que fartiste peut mettre dans son travail.

Aussi faut-il s'en tenir à la premièie traduction et alors, malgré les nuances délicates qui peuvent exister entre les divers procédés du peintre et du graveur, l'œuvre de Thomas de Leu, ce miroir fidèle, restera l'image définitivement préférée.

C'est elle, en bon état, qui doit être recherchée par les iconophiles et placée en tète de ces rarissimes éditions des Essais, de 1580 à 1588; elle doit l'être d'autant plus que le poète Malherbe l'accompagne de ce portrait à la phime :

Yoicy du g'iMiid Montaigiio une entière fij^'ure. Le peindre a poinct le corps et luy son bel esprit. Le premier par son art éy,ale la nature, Mais Taultre la surpasse en tout ce qu'il escrit (')!

(1) « Quel est le rinieur qui au bas des portraits chante les vertus ou les exijloits (lu personnage repivsenté? Nous n'avons décraivert qu'un seul nom: François de JJelluloresl, » dit M. Duplessis {Uist. de la gravure en France, p. 115). Il l'audiait ajouter celui de Malherhe, d'après l'éditeur Jainet. (Documents inéiiUs... snr Montaigne, par le docteur Payeii. Palis, Téchener, 18i-7, in-S", p. 3.)

lîi'i'rlt'-uix. — In.p. (', (or ■vorii.iiiui, rui' r.iiii-iiuli', 11.

PQ

Marionneau, Charles

Troisième eentenaire de Michel Montaigne

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