CHAPITRE PREMIER
L2 Les vaisseanx gagnent une Entrée sur La côte d'Amérique , et ils amarrent dans un ILavre : entrevues avec les Naturels, Ce que nous achetämes d'eux. Vols. On établit les Observatoires, et les charpenuiers se mettent à l'ouvrage. Jalousie des Habisans @ * de l'Entrée, qui veulent empécher les autres Tribus de communiquer avec nos vaisseaux, Temps orageux ét pluvieux. Je fais la reconnoïissance dé l'Entrée. Manière de vivre dés Naturels duns leurs Villages. Leur manière de sécher le poisson, etc. Nous recevons la visite d’une Tribu étrangéere. Cè< rémonies de la présentation. Nous nous rendons pou la seconde fois à un des Villages. Nous ache: Tome III, 3 | /
TROISIÈME VOYAGE tons la permission de couper de l'herbe. Les vais. seaux appareillent, Ce que nous donnâmes aut Naturels et ca sÿ° nous en regmes lors de notre départ,
nya: tentes
L:s vaisseaux ayant trouvé un excellent abri dans une Entrée dontles côtes paroissoient habitées par une peuplade douce et paisible, qui nous donnoit lieu d'espérer un come merce amical, je cherchai, dès le lendemain du jour où nous mouillèmes, un havre commode, où nous pussions nous établir durant notre relàche. Trois canots armés partirent pour ce service, sous le commandement de M. King; et bientôt après, je partis de mon côté, afin d'examiner moi-même quel seroit le lieu le plus propre à mon objet. Je n’eus pas de peine à trouver ce que nous désirions. Je
‘contrai au Nord-Ouest du bras que nous occupions, et
, loin des vaisseaux, une anse bien fermée et convenable de tout point. M. King ne fut pas moins heureux, ear il découvrit et il examina un havre meilleur encore, au côté Nord-Ouest dela terre; ilauroit fallu plus de temps pour nous y rendre, et je me déterminai en faveur de l'anse qui étoit à notre portée. Craignant de ne pouvoir y mener et y amarrer les vaisseaux avant K nuit, je crag devoir demeurer jnsqu’au lendemain à l'endroit où nous étions , ct afin de ne point perdre de temps, j'employai le reste de la journée à des travaux/utiles ; j'ordonnai de désenverguer les voiles, d'abattre les thâts de lune, et de dégréer le mât de misaine de Za Résolation et d'y faire la réparation dont il avoit besoin.
Une multitude de pirogucs environnèrent les vaisseaux
aux
DE COOù. (1778) 3 toutela journée, les échanges commencèrent entre les Naturels et nous, et lhonnèteté la plus rigoureuse présida à ce commerce. Ils otfrirent de nons vendre des peaux de différens quadrupèdes, des ours, des loups , des renards, des daims, des lapins des ludes, des putuis , des martes, et en particulier des loutres de mer, qu'on trouve aux Isles situées à VEst du Kams/chatka. Outre ces peaux dans leur état naturel, ils nous apportèrent aussi des vêtemens de la même substance, et une autre espèce d'habit d'écorce d'arbre, ou d'un gramen qui ressemble au chanvre; des arcs, des traits et des piques ; des bameçons de pêche et des instumens de diverses sortes; des figures monstrueuses, une espèce d’étoffede poil ou de laine , des sacs remplis d'ocre rougè , des morceaux de bois sculpté, des grains dè verre, et plusieurs colifichets de cuivre et de fer, qui ont la forme d’un fer-à-cheval, ct qu'ils suspendent à leurs nez ; des ciseaux ou des ontils de fer établis sur: des manches. Ces métaux nous firent juger qu'ils avoient reçu la visite des Navigateurs d'une Nation civilisée , ou qu'ils avoient eu des liaisons avec les Tribus du continent d'Amérique qui fréquentent les Européens. Des crânes et-des mains d'hommes , qui n’étoient pas encore dépouillés de leur chair , furent ce qui nous frappa le
plus parmi les choses qu'ils nous offrirent : ils nous firent
comprendre, d’une magière claire, qu'ils avoient mangé ce qui manquoit , et nous reconnümes en effet que ces Crânes et ces mains avoient été sur le feu. Malheureusement plusieurs raisons nous donnèrent lieu'de penser que
cette peuplade mange ses ennemis, selon l'usage des habi-
tans de la Nouvelle - Zélande et de quelques autres Isles
de la Mer du Sud. Ils échangèrent leurs marchandises . 1 +
contre des couteaux, des ciseaux, des morceaux de fer on d'étain, des clous, des miroirs, des boutons ou du métal de quelque espèce qu'il füt. 1ls ne montrèrent aucun désir pour les grains de verre, et ils rejetèrent toutes nos étoffes,
La journée du 31 se passa à remorquer les vaisseaux dans l’anse, où ils furent amarrés de l'avant et de l'arrière, les hansières attachées à des arbres de la côte. Quoique la Résolution fût muillée sur une profondeur d’eau considérable, nous reconnûmes que le foud étoit plein de rochers. Ces rochers avoient extrêmement endommagé le cable, etles hansières dont nous nous ser vimes pour touer les deux bâtimens,: essuyèrent aussi quelque dommage, d’où nous conclümes que toute cette partie de l'Entrée est semée de rochers. La Résolution ayaut beaucoup de voies d’eau dans ses œuvres-mortes, j'ordonnai aux charpentiers de la calfater, et de réparer les autres avaries qu'ils découvriroient en l'examinant.
La nouvelle de notre arrivée attira un coucours nombreux de Naturels durant cette journée. Il y eut uu moment où nous fûmes environnés de plus de cent pirogues, dans chacune desquelles nous pûmes, en prenant un terme moyen, supposer cinq personnes : en effet, quelques-unes en avoient trois; mais on en comptoit sept, na: neuf sur un grand nombre, et dix-sept sur une seule. Plusieurs des Sauvages montèrent à bord; ils s'approchèrent de nous en prononçant des harangues et faisant des cérémonies pareilles à celles que j'ai décrites plus haut. Si nous leur inspirâmes d'abord de la défiance ou de la
crainte, ils ne paroissoient plus éprouver l’un ou l’autre .
de ces sentimens; car ils se rendirent sur Je pont, et ils se mélèrent avec les matelots de la manière du monde la plus
DE COOK. (1778) 5 franche et la plus libre. Nous ne tardämes pas à découvrir qu’ils étoient aussi habiles filoux qu'aucune des peuplades que nous avions rencontrées. Ils étoient même plus dangereux sur ce point ; car ayant des instrumens et des outils de fer, ils coupoient le croc d’un palan, ou ils enlevoient le fer des cordages, dès que nous cessions un moment de les surveiller. Ils nous volèrent ainsi un large croc du poids de vingt à trente livres, d'autres d'une moindre grändeur, et diverses serrures. Nous eûmes en vain la précaution de laisser des hommes de garde dans nos canots ; ils y prirent tous les morceaux de fer qui valoient la peine d'être emportés. Ils combinoient leurs larcins avec assez de dextérité; l’un d'eux amusoit la sentinelle à l’une des extrémités de nos embarcations , tandis qu’un de ses camarades arrachoit le fer à l’autre extrémité. Si nous nous apercevions du vol tout de suite, nous découvrions le voleur sans beaucoup de peine, car ils étoient toujours prêts à s'accuser mutuellement. Mais, en général, les coupables abandonnoient leur proie avec répugnance, et nous fûmes obligés quelquefois de recourir à la force.
Les vaisseaux étant bien amarrés, nous nous occupâmes le lendemain de quelques ouvrages indispensables. On dé. barqua les observatoires, et on les établit sur un rocher élevé, à l’un des côtés de l’anse , Près de 4 Résolution. Un détachement commandé parun Officier alla couper du bois, et nettoyerles environs de l'aiguade. Nous trouvâmes ici dès pios en abondance, et nous fimes de la bière. On dresa aussi la forge, et les forgeronstravaillèrent aux ferrures qu'exigeoit le mât de misaine, dont la barre maîtresse des hunes du côté du bas-bord, une des barres travere sières ; et plusieurs autres parties, avoient éclaté.
Les Naturels venoïent nous voir en foule, et nous apef+ cevions tous les jours de nouvelles figures. Ils se présen» toient une manière singulière. Ils faisoient d'abord en pirogues le tour de Za Résolution et de la Découverte, et durant cet intervalle, un Chef ou uu de leurs grands persounages se tenoit bons sur son embarcation, uûe piqué ou une arme quelconque à la main, et il ne cessoit de parler, ou plutôt de ‘crier. L'orateur avoit quelquefois lé visage couvert d'un masque qui offroit la figure d'un hominetou celle d’un animal ; et au-lieu d’une arme, il avoit à la main un des grelots dont j'ai parlé plus haut. Après avoir décrit un cercle autour de nous, ils arrivoient à la hanche des vaisseaux, et ils commençoient les échanges sans autres cérémonies. Très souveut néanmoins ils nous régaloient d'une chanson, à laquelle l’équipage entier d’une pirogne prenoit part, ce qui produisoit une barmonie d’un heureux effet.
Durant ces visites , ils ne nous donnèrent d'autre peine que celle de contenir leur disposition au vol; mais, le 4 au Watin, nous cümes une alarme sérieuse, Le es qui coupoit du bois et qui remplissoit les futailles sur la côte, vit que tous les Naturels des environs s’armoieat avec un soin extrême ; feux qui n’avoient pas des armes bien meurtrières, préparoient des bâtons et rassembloient des cailloux. Dès que je*fus instruit de leurs préparatifs, je crus devoir armer de mon côté; mais ayant résolu de me tenir sur Ja défensive, j’ordonnai aux travailleurs d’abandonner le terrain où les Sauvages s'étoient rassemblés, et de se retirer au sommetdu rocher, où se trouvoient les observatoires : les guerriers de la contrée n'étoïent qu'à uue portée de pierre de l'arrière de Za Résolution. Nos
te, Me. | jme mé bb ve PV | x
eat nes ent ifs, de d’aés, ent
qu'à
DE COOK, (1778) 7 craintes étoient mal fondées; ils ne songeoient pas ànous; mais ils vouloient se défendre contre une Tribu de leurs Compatriotes qui veñoit les attaquer : ceux d’entre eux qui avdient formé avec nous des liaisons d'amitié, apercevant notre inquiétude , mirent tout en usage afin de nous convaincre qu'ils n'avoient pas d'autre projet. Nous remarquâmes qu’ils avoient des sentinelles dans chaque point de l’anse, et que des pirogues alloient souvent porter des avis et des instructions au grand corps assemblé près des vaisseaux. Eufin l'ennemi, dispersé sur environ douze grosses pirogues, parut en travers de la poiute méridionale de l’anse, où il s’arrêta et où il demeura rangé en bataille, parce qu’une négociation avoit commencé. Quelques-uns des négociateurs passèrent en pirogues entre les deux troupes, et il y eut de part et d'autre plusieurs disjours de prononcés. Enfin la querelle, quel qu'en fût le sujet, parut arrangée; mais on ne permit aux étrangers ni de venir à la hanche des vaisseaux, ni de faire des échanges, ni de communiquer avec nous. Nous étions vraisemblablement la cause de la dispute; les étrangers désiroient peut-être partager les avantages du petit commerce que nous faisions sur la côte, et les habitans de l’'Entrée vouloient garder pour eux seuls cette aubaine. Nous en eûmes d’ailleurs diverses preuves; il parut même que les habitans de l’Entrée n'étoient pas unis, car les plus foibles étoient souvent obligés de céder au parti le plus fort, et dépouillés de tous leurs biens sans qu'ils opposassent la moindre résistance.
Nous reprimes nos travaux dans laprès-diner, et le lendemain nous gréâmes le mât de misaine ; son tenon étant trop petit pour le chouquet, le charpentier posa un
LS
morceau de bois d’un côté afin de remplir le vide. En taillant et en examinant la tête du mât, on trouva les deux jottereaux si pourris, qu'il étoit impossible de les réparer; il fallut donc ôter le mât, et y établir d’autres jottereaux. Il étoit évident que l'un des jottereaux avoit été défectueux au moment où on l'employa dans le chantier ; qu'on s’étoit contenté d’entailler la partie gâtée ct d'y ajouter une pièce , ce qui avoit affoibli la tête du mât et avoit beaucoup contribué à pourrir les autres parties des deux jottereaux. Ainsi, au moment où tout étoit presque disposé pour l'appareillage , il fallut recommencer nos travaux; et, ce qui fut encore plus désagréable, ces réparations devoient prendre assez de temps; mais ce délai étoit devenu nécessaire, et les ouvriers se mirent tout de suite à l'ouvrage. Heureusement pour le succès de l'expédition, nous découvrimes ces avaries dans un endroit qui offroit les matériaux dont nous avions besoin; car parmi les bois flottans au milieu de l’anse où mouilloient nos vaisseaux, il y avoit de petits arbres très-prapres à l'usage que nous en voulions faire. Nous choisimes le plus convenable, et les charpentiers le façonnèrent tout de suite pour en tirer deux jottereaux.
Le 7 au matin, on enleva le mât de misaine; on le porta à terre, et les charpentiers de nos deux bâtimens furent employés à le réparer. Comme cette opération exigeoit un certain temps, je mis à profit cet intervalle; je fis visiter les manœuvres dormantes de nos mâts majeurs, dont yne partie fut jngée hors de service. Jordonnai de changer celles du grand mât, et on tira parti de ce qu'il y avoit de meilleur dans celles-ci et dans celles du mât de misaine, pour en former une nouvelle garniture à ce dernier mât,
DE COOK. (1778) 9 “D moment où nous arrivämes dans l'Ensrée jusqu'à ce jour, le temps fut très-beau , et nous n’eûmes ni-vent ni pluie : nous perdimes cet avantage lorsqu'il nous eût été le plus utile. Le 8 au matiu, le vent fraîchit au Sud-Est, le ciel devint très-brumeux et il tomba de la pluie. La force du vent augmenta l’après-diner, et il soufila sur le soir avec violence. Des rafales extrêmement lourdes venoient de la hante terre qu'offroit la côte opposée à l'anse où nous mouillions; et quoique les vaisseaux fussent bien amarrés, ils coururent quelques dangers. Ces coups de vents se succédoient avec assez de rapidité, mais ils duroient peu, et les intervalles étoient remplis par un calme parfait. Selon le vieux proverbe , un malheur arrive rarement seul. La Résolntion n'avoit plus que son mât d’artimon qui fût resté gréé, et qui portât un mât de hune. Le bas mât étoit en si mauvais état, qu'il ne put ‘soutenir l’effort de son mât de hune pendant l'orage , et sa tête éclata sous l’encapelure. Le vent mollit à huit heures; mais la pluie dura plusieurs jours, presque sans interruption; et afin qu’elle n'empêchât pas les charpentiers de’continuer leurs travaux, on couvrit le mât de misaine d’une tente, sous laquelle ils achevèrent leur ouvrage d’une mauière moins pénible.
Le mauvais temps n’empêcha pas toutefois les Naturels de venir nous voir chaque jour ; et dans la position où nous nous trouvions, leurs visites nous furent très-avantageuses ; car ils nous apportèrent souvent une quantité assez considérable de poissons, à des époques où nous ne pouvions en prendre nous-mêmes à lhameçon et à la ligne, et il n’y avoit pas près de nous d'endroit convenable pour pêcher au filet. Ils nous vendirent ordinairement
des sardines, ou une petite brême qui ressemble beau< coup aux sardines, et quelquefois une petite morue. |
Le 11, malgré la pluie, les haubans et l’étai du grand mât fyrent présentés et encapelés. La journée du-12 fut employée à démâter l’artimon, dont la tête se trouva si pourrie qu’elle rompit lorsque le mât fut suspendu par les Calliornes. Le soir, nous reçûmes la visite d'une Tribu de Sauvages que nous u'avions pas encore vus, et qui en général avoient la physionomie plus douce et plus attirante que la plupart de ceux que nous fréquentions journellement. Quelques-uns des derniers les accompagnoient. Je les engageai à daggendre dans ma chambre ; ils y cansentirent pour la première {ois , et j'observai que rien ne fixa leur attention ; ils sourds toutes nos merveilles avec la plus grande indé raoue: Il faut cependant faire ici des exceptions ; car un petit nombre d'entre eux montrérent une sorte de curiosité.
Le 13 après-midi, j’allai dans les bois, suivi d’un détachement, et nous coupâmes un arbre dont nous voulions faire un mât d’artimon. On l’amena le lendemain à l'endroit où les charpentiers travailloient sur le mât de misaine. Le vent qui souffloit depuis quelques jours de la partie de l'Ouest, passa le soir au Sud-Est; il devint très-impétueux, et il fut accompagné de pluie jusqu’à huit heures du matin du 15; il s’affoiblit à cette époque , et il repassa à l'Ouest.
Le mât de misaine se trouvant réparë, on le conduisit à bord de a Résolution; mais le mauvais temps obligea de le laisser le long du bord ; et ce ne fut que l'après-midi que nous pümes le mettre en A On le gréa avec toute la promptitude possible, tandis que les charpentiers se
DE COOK. (1778) at rendoient à terre avec le mât d’artimon. Le 16, ils avoient presque achevé le travail de ce mât, lorsqu'ils reconnurent que l'arbre qu’ils employoient avoit reçu. un effort, et qu'il étoit gâté ; nous supposâmes qu’on n’avoit pas pris les précautions nécessaires en l’abattant. Ainsi, leur où vroge fut perdu, et nous fûmes obligés d'aller choisir un entre arbre dans les bois, ce qui occupa tout mon monde durant plus d'une demi-journée. Plusieurs des Naturels qui étoient autour des vaisseaux regardèrent les diverses opératiens d’un air supris êt avec un silence expressif qui nous étonna, aprés l'indifférence et l'inattention qu'ils avoient montrées jusqu'alors.
Le 18, une troupe d'étrangers arriva dans l'anse ‘sur six ou huit pirogues : ils examinèrent quelque temps nos vaisseaux , et ils se retirérent ensuite, sans venir à la hanche de 4 Résolution ou à celle de 4 Découverte. Nous crûmes que les habitans de l’Ertrée, qui se trouvoient en grand nombre autour de nous, ne leur permirent pas d'approcher: J'ai déjà fait observer que la peuplade établie sur les rives de l’anse où nous mouillèmes, vouloit jouir seule des avantages de notre commerce, et si elle permettoit quelquefois à des Sauvages voisins de faire des échanges avec nous, elle avoit l'adresse de tenir à haut prix les chosesqu'elle nous cédoit, et de diminuer chaque jour la valeur de ce que nous donnions de notre côté. Nous reconnûmes que la plupart des Naturels de distinction qui “voient près de nous , alloient revendre aux Tribus éloignces les articles qu'ils recevoient aux vaisseaux ; car nous nous aperçümes qu'ils disparoissoient souveut durant quatre ou cinq jours , et qu'ils revenoient avec de nouyclles cargaisons de peaux et d'ouvrages du pays, dont ils
ts TROISIÈME VOYAGE
se défaisoient toujours à bon compte, vu la passion, de nos équipages pour ces bagatelles: mais ceux qui venoient nous voir tous les.jours nous furent plus utiles; après avoir échangé les bagatelles qu'ils nous appottoient, ils s'oecupoient de la pêche ;,'et nous ne manquions jamais d'obte-
air une portion de ce qu'ils prenoient : ils nous vendirent
d’ailleurs une quantité considérable d'uve huile très-bonne, qu'ils gardoient’ dans des vessies; quelques-uns essayèrent de nous tromper en mêlant de l’eau avec l'huile , et une; fois ou deux, ils portérent la friponnerie et l'adresse jusqu'à rempir leurs vessies d'eau pure sans y mettre une goutte d'huile : il valoit mieux supporter ces tromperies qued’en faire le sujet d’une querelle; car nous ne leur donnions guères en échange que des choses de peu de valeur, encore ne savions-nous pas cgmment entretenir notre fonds. Ils estimoient peu les grains de verre et les ‘autres joujoux qui me restoient, ils ne demandoient que des métaux , et le cuivre étoit alors plus recherché que le fer : avant de quitter cette station, on en trouvoit à peine quelques pièces dans les vaisseaux, excepté celui des meubles et des oufils qui nous étoient absolument nécessaires. Pour satisfaire les Naturels, nous leur cédâmes tous les boutons de plusieurs de nos habits; nous enlevämes la garniture de nos bureaux ; nous leur vendimes des chauderons de cuivre, des théïères et des vases d’étain, des chandeliers et d’autres choses pareilles dont nous faisions usage; en sorte que les’ Américains de cette partie du monde ont reçu de nous des ouvrages plus variés qu'aucune des peuplades parmi lesquelles nous avons abordé dans le cours du Voyage.
Le temps devint beau le 19, après avoir été mauvais
eme set Eu ff O Em am UE
le nos nous avoir DECUobte-
irent
)nne, sayèe,et resse ettre mpeleur
u de tenir t les > des
fer :
quelbles Pour tons e de cuis et orte
de des du
ais
quinze jours : nous en profitâmes pour passer nos mâts de hune, suspendre nos vergues et achever, la garniture. Nos gros travaux se trouvant à-peu-près terminés le 20, je voulus reconnoître chacune des parties del'Eztrée, Jeme rendis d’abord à la pointe occidentale, @ je rencontrai une bourgade précédée d’une anse bien fermée, dans laquelle la sonde rapportoit de neuf à quatre brasses, fond de joli sable. Les habitans de ce village, qui étoient fort nombreux et dont je counoissois la plupart, me-reçurent d’une manière très-amicale ; ‘chacun d’eux me pressa d’entrer dans sa maison , ou plutôt dans son appartement? car plusieurs familles vivent sous le même toit. J’acceptai leur invitation, et ces hommes hospitaliers étendirent devant moi une natte sur laquelle ils me prièrent de m’asseoir ; ils me donnèrent d’ailleurs toute sorte de marques de politesse. Je vis dans la plupart des maisons, des femmes qui fabriquoient des étoffes avec la plante ou l'écorce dont j'ai déjà parlé; elles suivoient exactement le procédé des Insulaires de la Nouvelle-Zélande; d’autres étoient occupées à ouvrir des sardines. Des pirogues venoient de débarquer sur la grève une quantité considérable: de ce poisson, lequel fut distribué à mesure à plusieurs personnes qui l’emportèrent dans leurs habitations , où elles le fumérent de la manière que je vais décrire. Ils suspendent les sardines à de petites baguettes, d’abord à environ un pied du feu; ils les placent ensuite plus loin, et plus loin encore pour faire place à d’autres, jusqu’à ce que les dernières baguettes touchent le sommet de la cabane. Lorsque les sardines sont bien séchés, ils les détachent, ils en font des ballots, et ils ont soin de les couvrir de nattes afin de les comprimer : ils les gardent pour le temps où ils en auront besoin : les sar-
t4 TROISIÈME VOYAGE
dines ainsi préparées ne sont pas si désagréables. Ils pré: parent de la même manière la morue et d'autres gros puis: sons ; mais ils se contentent quelquefois de les sécher en plein air sans les approcher du feu.
De ce village je @imontai la bande occidentale de lEntrée. La côte, dans l’espace d'environ trois milles, est couverte d'Islets qui offrent plusieurs havres commodes sur une profondeur qui varie de trente à sept brasses bon fond : deux lieues en-dedans de l'Ensrée on trouve au côté Ouest, un bras qui se prolonge au’ Nord-Nord-Ouest : deux milles plus loin, à ÿ en a un second dont la direction est à-peu-près la même, et en face duquel on voit une Isle assez grande. Je n’eus pas le temps d'examiner l’un ou l'autre de ces bras; mais j'ai lieu de croire qu'ils ne s'éloignent pas beaucoup du rivage. J'aperçus les restes
d’une bourgade un mille au-dessus du second bras; les bois ou la charpente des cabanes étoient encore sur pied; mais les planches qui en avoient composé les flancs et les toits n’existoient plus ; il ÿ avoit quelques verveux des
vant le village, et je ne déconvris personne qui en prit
soin: ces verveuwx étoient d’bsier, et les: baguettes en étoient plus ou moins serrées, selon la grosseur du pois: #on auquel on les destinoit: La surface de plusieurs avoit au-moins vingt pieds de long sur douze de hauteur. Les Naturels les posent de côté dans une eau basse ; ils les as: sujétissent à de gros poteaux ou piquets qui sont plantés au fond d’une manière trés-solide. On voit au-delà des ruines de ce village une plaine peu étendue, revêtue des plus gros pins que j'aie jamais rencontrés. Ceti me parut d'autant plus remarquable, que le terrain élevé sur la plupart des autres parties de cette bande orientale de PEnrrée étoit nu.
lus res
Je passa d'ici sur l'autre côté, c'est-à-dire, sur là bande orientale , et jetraversai um bras de iner qui se prolonge au Nord-Nord-Est, mais, à ce que je jugeai, à peu de distance. Je m'aperçus alors, comine je l'avois conjectüré auparavant, que la terre au-dessous de laquelle mouilloient les vaisseaux, est une Isle, et qu’il y a keaucoup d'autres fsles plus petites répandues dans lEnrrée au côté occidental. En face de l'extrémité Ouest de notre grande Isle, je découvris sur le continent un villäge où je débarquai : les habitanis n'avoient pas la politesse de ceux de là bourgade que je venois de visiter. J'attribuai en grande partie, et peut-être devois-je attribuer uniquement ce froid accueil à la mauvaise humeur d'un Chef, qhi ne voulut pas me laisser pénétrer dans les cabanes, qui mé suivit par-tout où je portois mes pas, et qui me témoigna plusieurs fois, par ‘des gestes très-expressifs, combien il étoit impatient de me voir partir. J'assayai vainément de le gagner par mes largesses; il les accepta, ais il ne changea pas de ‘conduite : quelques-unes des jeunes femmes qui se plaisoient à nous voir, se revélirent à la hâte de leurs plus beaux habits ; elles s’assemblèrent en corps; elles nous témoignèrent que nous étions les bienvenus , et elles chantérent en chœur des airs qui n'avoicnt rien dé rude ou de désagréable.
Le jour étant bien avancé, je regagnai les vaisseaux en faisant le tour de l'extrémité Nord de la grande Isle; je reucontrai sur mon chemin plusieurs pirogues chargées de sardines, que les Naturels venoient de prendre dans le coude oriental de l'Entrée. J'aperçus, à mon a"rivée à bord, que, durant mon absence, les vaisseaux avoient reçu la visite-e deux ou trois embarcations dont les équi-
LA
pages annoncérent par des signes qu'ils venoient du Sud: Est, de l’autre côté de la baie. Ils apportèrent des peaux , des vêtemens et divers ouvrages du pays, que nous achetâmes, Je ne dois pas oublier un article bien singulier, qui faisoit partie de leur cargaison : ils nous vendirent deux cuillers d'argent, que nous jugeâmes -de fabrique espagnole d'après leui forme particulière; l'un d'eux les portoità son colcomme un ornement : ils parurent aussi mieux fournis de fer que les habitans de l'Ensrée.
Le mât d'artimon étant achevé, il fut amené à bord et gréé le 21 : nous avions perdu quelques jours auparavant un autre mât de hune, et les charpentiers travaillèrent tout de suite à en faire un nouveau.
Le 22, à huit heures du matin, douze ou quatorze pi-
rogues de Naturels étrangers à la Tribu qai vivoit près de nous, arrivèrent ; ils veuoient du Sud : dès qu'ils eurent tourné la pointe de l’anse où mouilloient /a Résolution et la Découverte , ils s'arrêtèrent et ils se tinrent plus d'une demi-heure rangés en ligne à deux ou trois cents verges des vaisseaux. Nous crûmes d’abord qu'ils craignoient de s'approcher davantage, mais nous nous trompions; ils se préparoient à une cérémonie préliminaire. Ils ne tardèrent pas à s'avancer en se tenant debout sur leurs embarcations, et en chantant : quelques-unes de leurs chansons,, auxquelles toute la troupe prit part, étoient d’un mouvement lent, et d’autres d’un mouvementplus vif ; ilsles accompagnoient de mouvemens très-réguliers deleursmaius; ils frappoieut en mesure avec leurs pagaies les côtés de léurs pirogues, et ils faisoient d'ailleurs une multitude de‘gestes tr és-expressifs 4 ils gar dèrent le silence durant quelques secondes à la fin de chaque air, et ils recommencèrent
DE COOK. (1978) 17 ensuite, en prononçant par intervalle, à perte de voix, le mot ÆZo0ee! Après nous avoir donné un essai de leur musique, que nous écoutâmes plus d’unédemi-heure, et que nous trouvâÂmes extrêmement agréable, ils se rendirent à la hanche de nos bâtimens et ils échangérent leurs cargaisons. Plusieurs des habitans de l’Entrée, avec lesquels nous avions formé des liaisons d'amitié ‘se trouvoient parmi eux, et ils dirigèrent tous [es échanges d'une manière qui fut très-avantageuse aux Sauvages.
Lorsqu'ils eurent terminé leurs échanges et leurs cérémonies, nous prîmes chacun un canot, le Capitaine Clerke et moi, et nous allèmes au village situé à la pointe occidentale de l'Entrée. J'avois observé la veille que les environs offroient une quantité considérable d'herbes, et il étoit nécessaire d'en recueillir pour le petit nombre de chèvres et de moutons que nous avions encore à bord.
“Les habitans nous reçurent avec les démonstrations d’a-
mitié qu'ils m’avoient faites auparavant, .et dès que nous eùmes débarqué, j'ordommai à mes gens de couper de l'herbe : je n’imaginois point du tout que les Naturels refuseroient de nous céder une chose qui paroissoit leur être. absolument inutile, et dont nous avions besoin. Je me trompois néanmoins; car mon détachement eut à peine donné les premiers coups de faux que plusieurs des Sauvages ne voulurent pas nous permettre de continuer ; ils dirent que nous devions ma£ook, c'est-à-dire, acheter. J'étois dans une de leurs maisons lorsqu'on vint m'instruire de ce fait; je me rendis à la prairie où se passoit la dispute, et j'y vis douze Sauvages , dont chacun réclamoit une partie de la propriété de l'herbe qui croissoit en cet endroit. Je conclus mon marché avec eux, et je crus, Tome III, 2
a TROISIÈME VOYAGE après cet arrangement, que nous serions les maîtres de
couper de l'herbe par-tout où nous le voudrions ; je m'a- \ des perçus bientôt que je me trompois encore; car lamanière 4 des généreuse dont j'avois payé les premiers hommes quise M tai disoient propriétaires du terrain, m’attira de nouvelles M sile demandes de la part de quelques autres : on eùt dit que M de chacune des tiges de gramen appartenoit à des maitres MS lJ'he différens, et il fallut en satisfaire un si grand uombre, À ja que je ne tardai pas à vider mes poches. Quandils s'aper- 4 son Gurent que je n’avois plus rien à leur offrir, leurs impor- quil tunités cessèrent; ils nous permirent de eauper de l'herbe ami Par-tout, et d’en embarquer autant que nous le youlümes, à L
Jedois faireobserver que de toutes les Nationsou Tribus L en peu civilisées parmi iesquelles j'ai relâché daus le cours M serv de mes voyages, les habitans de cette Enerée m'ont paru Sons
avoir les idées les plus précises et les plus rigoureuses du droit de propriété sur toutes les productions de leur pays. Ils voulurent d'abord faire payer le bois et l’eau qu'embarquèrent mes gens, et si je m'élois trouvé à l'eudroit où ils formèrent leurs réclamations, je n'aurois pas man-
. qué de souscrire à leurs demandes : mes travailleurs ne pensèrent pas ainsi ; car ils ne s'embarressèrent pas de ces plaintes, et les Naturels voyant que nous étions résolus à ue ;as les écouter, cessèrent enfin de nous parler de cette affaire; mais ils se firent un mérite de leur condescendance, et ils nous rappelèrent souvent ensuite, qu'ils nous 1 avoient donné du bois et de l’eau par amitié (*). 7 eù
(*) Les Espagnols qui avoient fait trois ans. auparavant un k on vie voyage, pour reconnoître les côtes d’Æmérique au nord«de la | secon Californie, rencontrèrent par 579 18/ de latitude, une autre L'ribu qui a
y de m’aière 1i se elles que itres bre, aperpor erbe nes, 'ribus cours paru es du
pays.
qu'em-
udroit manrs ne de ces plus à
cette bsCENs nous
ant un A «de la s'lribu
M. Webber, qui m'avoit accomprsué à cette bourgade, dessina tout ce qui lui parut curieux en-dedanset en-dehors des maisons. J'eus aussi occasion d'examiner plus en détail la construction des cabanes, leurs meubles, leurs ustensiles et les particularités les plus frappantes des usages et de la manière de vivre des habitans. Je décrirai tout-àl'heure les coutumes et‘les mœurs de cette peuplade, et j'aurai soin d’ajouter à mes remarques celles de M. Ander. son. Lorsque nous eùmes achevé nos observations, nous quittâmes les Naturels, dont nous nous séparâmes bons amis, et nous retournâmes aux vaisseaux.
Les trois jours suivans nous nous disposämes à remettre en wer : on envergua les voiles; on ramena à bord les ob. servatoires, les instrumens d'astronomie, l'équipage dont on s'étoit servi pour brasser de la bière, et d’autres choses que nous avions portées sur la côte; on embarqua de plus de petites éparres et des pièces de bois dont nous pouvions, au besoin, tirer des planches; on débarrassa les vaisseaux et on fit tous les préparatifs nécessaires à l'appareillage.
Tout étant prêt le 26 au matin, j'allois donner le signal de départ; mais le vent et la marée contraires m'obligèrent d'attendre jusqu’à midi. À cette époque, le vent du Sud-Ouest fut remplacé par un calme : la marée. étant favorable, nous démarrâmes, et les bateaux remorquèrent la Résolution et la Découverte hors de l'anse: Nous eùmes ensuite de légers soufiles de vent et des calmes,
d’Indiens, qui se conduisit comme les Naturels de Nootka » dont on vient de parler. Voyez le Journal de ce Voyage, écrit par le second Pilote de l’Escadre, et publié par M. Daines Batringto®', qui a publié tant donirages utiles, Miscellanies , p. 505 et 506, :
jusqu'à quatre heures du soir; et il survint alors une brise du Nord et une brume très-épaisse. Le mercure du baromètre tomba singulièrement, et tout nous annonçoit d’ailleurs une tempête qui sembloit se préparer dans la partie du Sud. Comme la nuit approchoit, je délibérai un moment si j'aurois la hardiesse d'appareiller ou si j'attendrois au lendemain ; l'impatience de continuer mon voyage, et la crainte de perdre cette occasion de sortir de l'Ens trée; firent sur moi plus d'impression que les dangers, et je résolus de mettre en mer à tout évènement.
Les Naturels, les uns à bord de nos vaisseaux et les autres sur leurs pirogues, nous suivirent jusqu’en-dehors de l'Entrée ; l'un d’eux, qüi avoit conçu de l'attachement pour moi, fut au nombre des derniers qui nous quittérent: je lui fis un petit présent, et ilme donna, de son côté, une peau de bièvre d’une beaucbup plus grande valeur. Je tâchai d'être arssidibéral que lui, et j'ajoutai à ce qu'il avoit déjà reçu, des :choses qui lui causèrent un extrême plaisir ; il me força alors d'accepter le manteau de bièvre quil portoit, et pour lequel je lyi connoissois un goût particulier. Sensible à ce trait de générosité, et ne voulant pas qu'i füt la dupe de son amitié, je lui offris un grand sabre'à poignée de cuivre, qui le rendit complètement heureux. Il me pressa vivement, ainsi qu'une foule de ses compatriotes, de revenir sur cette partie de la côte, et afin de m'y exciter, il me promit, à mon retuur, une quantité considérable de peaux : je suis persuadé que les Navigateurs qui aborderont ici après moi, trouveront les Naturels bien fournis d’un article de commerce pourdequel ils nous ont reconnu de l'empressement, et qu'on y achètera des fourrures à très-bon marché.
BE €OOK. (1778) an
brise . Les deux chapitres suivans contiennent les détails sur ar Oo 1 cette partie de l'Amérique et sur les babitans, que nous d'ail # avons pu recueillir durant notre courte relâche, et que artie à je n'ai pas eu occasion d'insérer dans mon journal. mo- | \ttene 4 ———————————————…—…—…—…—…—……—…—…——— — ——— — — age »