‹ Troisièmes mélangesChapitre 84 sur 96 · DE LA. LOI DE JUSTICE DANS SES RAPPORTS AVEC LA SOCIÉTÉ · texte numérisé non relu

DE LA. LOI DE JUSTICE DANS SES RAPPORTS AVEC LA SOCIÉTÉ

3 Juillet 1851.

Dans un ouvrage qui doit bientôt paroître et dont la Gazette littéraire a publié un fragment plein d'intérêt, M. François de Corcelles nous reproche d'être tombés en de graves méprises, au sujet du Contrat social ', sur ce que nous avons dit que la doctrine de Rousseau « consiste fondamentalement à supposer que le peuple n'a d'autre loi que sa volonté, laquelle crée la justice; doctrine qui renferme évidemment l'athéisme, et contraire à celle des théologiens catholiques qui soutiennent que chaque peuple est soumis, comme les individus, à la loi divine de justice essentiellement indépendante de sa volonté et promulguée par la conscience du genre humain.»

« Nous pensons , dit M. de Corcelles, que la doc-

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« trine du Contrat social n'est pas complète, et « qu'elle n'explique pas assez comment le peuple, « dans toutes les situations où il peut s'occuper de « lui-même, obéit nécessairement à la justice, telle « qu'il la conçoit; cependant ce fait établi par « Rousseau n'en est pas moins vrai. Or, il n'entend « point que la volonté du peuple crée la justice , « mais que sa volonté la manifeste plus sûrement « que n'en sont capables les volontés particulières. « On veut toujours son bien ; on ne le voit pas « toujours. Qu'y a-t-il dans cet exposé fidèle qui « soit en contradiction avec la loi divine de justice « promulguée par la conscience du genre humain? « Il est clair que le peuple ne peut pas parce qu'il « veut, mais seulement en vertu de cette conscience « du genre humain qui ne promulgueroit pas les « lois divines, si Dieu n'avoit assujéti la conscience « de chaque individu à des lois naturelles , les «mêmes pour tous, sans exception de races, de « lieux et de temps. Ces lois saintes, qu'il ne faut « pas chercher ailleurs qu'en nous-mêmes, gou- « vernent la volonté générale , quand des volon- <c tés tyranniques n'y font pas obstacle; elles nous « obligent à vouloir le bien commun, sans qu'elles « nous dispensent de le chercher ou de l'ap- « prendre. »

Rousseau ne parlant nulle part, dans le Contrat social, d'une loi qui lie le peuple, on est contraint, en supposant que le peuple , selon lui, soit lié par une pareille loi, de rechercher, dans les autres écrits de Rousseau, ce que c'est, à ses yeux, que

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cotte loi, et comment elle oblige. Or, tantôt il la place dans la raison, tantôt dans la conscience de chaque individu, indépendamment de toute autorité extérieure, de sorte que la justice, déterminée pour lui par sa pensée actuelle, ou son sentiment actuel, n'a d'autre fondement, d'autre certitude, nid'autre force obligatoire que ce sentiment et cette pensée même. En un mot, ce que chacun estime juste , cequechacun sent être juste, voilà toute la justice; et par conséquent la loi, pour chacun, est d'agir conformément à ce qu'il sent et à ce qu'il pense. Telle est la doctrine de Rousseau. Maintenant je le demande, cette doctrine n'est-elle pas en contradiction directe avec la notion commune et perpétuelle de justice, et ne conduit-elle pas à l'athéisme par la négation qu'elle renferme d'une loi immuable, universelle, essentiellement obligatoire, qu'on la conçoive ou non , qu'on la sente ou non , d'une loi véritablement divine ?

Ce n'est pas tout ; car, suivant Rousseau , le peuple, en tant que souverain , n'est même pas lié par ce qu'il pense ou sent actuellement être juste, la loi politique et civile n'étant que sa volonté même , sa volonté pure et indépendante de tout motif moralement obligatoire, de toute règle. Si le peuple , dit-il, veut se faire du mal, qui a le droit de F en empêcher? En d'autres termes, le droit du peuple prévaut sur la raison , n'a pas son fondement en elle ; ou , comme parle Jurieu, le peuple n'a pas besoin de raison pour valider ses actes. Or droit et justice étant deux idées inséparables et

identiques, il s'ensuit clairement que la volontédu peuple, laquelle, comme nous venonsde le montrer, se confond, d'après les maximes du Contrat social, avec son droit, se confond aussi avec la justice, et la crée par conséquent.

Nous ne sommes assurément pas surpris que M. de Corcelles, dontl'ame est si noble et si droite, repousse une pareille doctrine : mais que ce soit réellement celle de Rousseau, il le prouve lui-même, et les efforts qu'il fait pour le disculper d'un si grave reproche n'aboutissent qu'à quelques contradictions de plus.

Eneffetnepose-t-ilpas en principe avec Rousseau que « Dieu a assujéti la conscience de chaque in- » dividu à des lois naturelles, les mêmes pour tous?» Chaque individu, comme le ditRousseau, ne doit donc pas chercher ailleurs qu'en lui-même ces lois qui, pour lui, ne sont en définitive que ce qu'il sent. Mais, dès lors, comment la volonté de plusieurs ou la volonté du peuple manifeste-t-elle la justice, c'est-à-dire ces mêmes lois , plus sûrement que les volontés particulières ? Comment devroit-on chercher dans la volonté du peuple ce qu'on ne doit chercher qrien soi-même? Comment enfin la volonté du peuple peut-elle, à aucun degré, manifester ce que je sens, la sensation étant, parson essence, individuelle ?

De plus, si Dieu a assujéti la conscience de chaque individu à des lois naturelles , qui sont les lois de la justice , chaque individu doit donc trouver infailliblement ces lois en soi : autrement, com-

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ment la conscience de chaque individu y seroit-elle assujètie? La volonté du peuple ne sauroit donc, sous ce nouveau rapport, les manifester/;/^ sûrement que les volontés particulières. Que si, par ce mot assujetti l'on n'entend que l'obligation morale imposée à chaque individu de s'y conformer dès qu'il les connoîtra, il faut chercher hors delà conscience le moyen de les connoître; et alors on retombe dans le système catholique d'une révélation transmise traditionnellement, à moins qu'on ne place dans la raison individuelle l'origine première de cette connoissance et son principe exclusif. Mais, dans cette dernière hypothèse, le juste n'est autre chose que ce que la raison de chaque individu conçoit comme tel. «Le peuple, dans toutes « lies situations où il peut s'occuper de lui-même, « obéit nécessairement à la justice telle quil la « conçoit, » Or , comme il pourra aujourd'hui la concevoir d'une manière, demain d'une autre manière, en réalité c'est lui qui la crée, puisqu'elle varie suivant ses conceptions, et qu'elle n'a plus rien de fixe, d'immuable, de divin. Ce que nous avons dit de la doctrine de Rousseau est donc confirmé parce qu'en dit M. de Corcelles lui-même. Nous sommes persuadés que la réflexion l'en convaincra, autant que nous serions heureux d'être d'accord, en tout point , avec un homme dont le caractère et le talentnous inspirent une si profonde estime.

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