‹ Trop heureuxChapitre 1 sur 1 · LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET C · texte numérisé non relu

LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET C

BOCLBVABD SAINT-eEBKJJR , H» 77

Tj;i-; Ni'.w Y(;::k

J'avais regagné mon poste depuis peu de jours, lorsque je reçus, par Tentremise de mon ambassadeur^ un congé de six semaines que je n'avais point demandé. Quelques mots^ glissés dans la dépêche par le chef du cabi^ net, m'invitaient à me présenter le plus tôt possible au ministère. Il est rare que ces sortes de firmans soient d'un bon augure :

je traversai l'Allemagne avec inquiétude^ et, quatre jours après, j'attendais, dans l'antichambre du ministre, que mon nom fût appelé.

Son accueil me rassura. Les premiers

instants donnés à diverses questions prévues, il me dit tout à coup :

a Vous connaissez M. de Mérian ?

— Son père fut l'ami du mien, répondis-je, et nos mères nous ont élevés ensemble. Notre intimité n'a cessé que le jour où Albin de Mérian me surprit, comme tout le monde, en brisant sa carrière.

— Pourquoi Ta-t-il brisée ? reprit le ministre; tout lui souriait. Et, à moins que, dans sa famille ou.... dans son ménage, quelque chagrin?...

— Non, noni m'écriai-je étourdimenf.

Albin serait plutôt, — c'est un cas bien rare, — une victime du bonheur.

— Expliquez-vous. »

Cette invitation, qui ressemblait à un ordre, me troubla. Mon assertion posait sur des conjectures : pour la justifier, il aurait fallu pénétrer dans l'existence d'Albio, et comme dans tous les plaidoyers où Ton argumente sur des indices, aborder de minutieux détails. L'attention du ministre me Buivrait-elle ? N'étais -je point exposé au

double péril de l'importuner, et de pécher à ses yeux par défaut de tact? J'exprimai ces scrupules, en rappelant le nombre des solliciteurs qui, dans la salle à côté, attendaient impatients leur tour d'audience. L'objection était juste, mais j'eus à m' excuser de l'avoir présentée de mon chef, et le ministre m'interrompit.

« Vous avez raison, dit-il; le temps nous manquerait. Revenez ce soir, nous serons seuls, et vous pourrez causer à cœur ouvert.

Afin de vous y encourager et de vous préparer à cet entretien, je vais, dès à présent, vous en indiquer le but. Mérian est un serviteur qu'il faut rendre à l'État; les circonstances lui offrent une occasion qu'il ne retrouverait point; car le roi, qui l'estime, a prononcé son nom. Peut-on donner suite à cette idée? J'apprécie trop bien les rares qualités de cet habile diplomate, pour ne pas souhaiter vivement de l'arracher à la retraite où il s'est confiné depuis six ans. On m'a parlé d'une folle passion pour sa femme; ioiaiS) enfin, il compte quinze années de

mariage, et je suis persuadé qu'on lui rendrait service en Taidant à revenir sur ses pas. Notre conversation fixera mes incertitudes, et vous désignera, je l'espère, auprès de Phomme dont vous êtes Tami le plus intime, à une mission que nul autre ne remplirait si bien. Pensez à tout cela : je tiens à être édifié sur les chances d'une tentative, et à contribuer, s'il y a lieu, par quelques inspirations, au succès de vos démarches. M

La situation difficile où nous nous trouvions en ce moment-là avec une des quatre grandes puissances, 'me permit d'entrevoir la perspective glorieuse qui s'ouvrait devant Albin, et le ministre comprit sans doute qu'il n'avait plus rien à taire; car il me rappela sur le seuil, pour ajouter gracieusement :

« Si vous allez conférer avec lui, vous mettrez à sa disposition le choix de son premier secrétaire.... A ce soir! »

Que le reste de la journée me parut long !

Je remployai à rassembler des souvenirs confus, et quand enfin la nuit tomba^ je trouvai tout à coup que les heures avaient passé trop vite et que j'étais mal préparé.

Mes observations dataient de loin, et le temps pouvait leur avoir enlevé toute valeur; car, depuis cinq ans, Albin avait cessé de répondre à mes lettres, soit que fatigué de mes amicales remontrances, soit que bien résolu de se contenter d'un bonheur intime auquel je lui reprochais d'avoir trop sacrifié, il n'eût trouvé dans notre correspondance qu'une distraction importune. Le prix qu'avait attaché le ministre à un service tout officieux, en faisant luire à mes regards un secrétariat de première classe sous les ordres d'un ami si cher, ne laissait pas que de me troubler aussi, en mêlant l'apparence de l'intérêt personnel à une démarche où le cœur aurait suffi.

Il fallait pourtant se délivrer de ces entraves ; les ministres aiment à être servis à point nommé, et j'avais à redouter bien davantage, de donner une faible opinion de ma

valeur personnelle. Cette appréhension était mon unique pensée, quand je reparus en la présence du maître.

J'observai sur ses traits et dans son attitude reposée la satisfaction d'un personnage qui a terminé sa tâche, et qui, délivré des importuns, se promet, en guise de récréation, la fantaisie d*une lecfbre ou d'une causerie de famille. En homme qui sait le monde, il engagea l'entretien lui-même par une appréciation, à son point de vue, du sujet dont je devais l'occuper. Mais en écoutant cette entrée en matière dont il m'épargnait les 'frais, je m'aperçus que, rapportant à ses idées ainsi qu'à son propre caractère, ses présomptions au sujet du caractère et des idées d'Albin, en personne assez sûre de sa propre raison pour la donner comme un type de la raison générale, il risquait fort de prendre en pitié tout ce qui paraîtrait inférieur à ce modèle. Or, tout en eâsayant de répondre à sa confiance, je n'aurais point voulu dépr écier M. de Mérian.

« Tranquillisez- vous, me répondit-il, votre

ami a fait ses preuves, et vous ne pouvez que m'intéresser vivement en cherchant à m'expliquer comment un homme d'un si grand mérite, après avoir acquis avec tant d'activité, de talent et de bonheur, une position enviable, a pu, du jour au lendemain, sacrifier à la fleur de Tâge tout le fruit de ses conquêtes. Le public^le monde officiel, les journaux ont fait assez de conjectures sur cette inexplicable démission ! N'ai-je pas d'ailleurs un but plus sérieux ? Tenez, je vais au-devant de votre pensée : parlez-moi de sa jeunesse, de sa famille, de sa mère surtout; c'est toujours là qu'il faut remonter.

— Sa mère! m'écriai -je, tout à fait rassuré par ces derniers mots; sa mère.... Monsieur le ministre a touché bien juste! C'était une de ces femmes admirables qui font dire à ceux qui les ont connues : Le temps présent n'en voit plus de semblables.... Jamais sensibilité plus vive ni plus profonde ne fut unie à une raison plus douce : elle captivait sans éblouir et son esprit avait sa source au fond du cœur. Nous la trouvions enfant avec

nous; les vieillards admiraient ses instincts d'expérience. Je ne sais vraiment si jamais elle eut à donner un ordre ou à témoigner un désir, tant chacun se faisait une joie de la deviner et de lui plaire. Mme de Mérian était par excellence la divinité de la maison; hors de ce temple, tout à ses yeux devenait secondaire; elle y attirait autour delà famille des fidèles choisis avec discernement, et elle leur créait une vie dans ce cercle intime qui n'admettait point les relations banales. Auprès d'elle, chacun se savait préféré et nul n'était jaloux. Peu de maris, peu de fils ont pu se croire aimés autant que Tétaient par elle ses amis; mais son adoration, sa sollicitude pour Albin ne sauraient être exprimées : c'était le génie de la maternité, avec la sagacité d'un ange gardien! Il ne faut pas demander si elle était chérie de ce fils qui lui ressemblait en tout et qui partout fut aimé, pour elle d'abord, puis, comme elle. Quant à M. de Mérian, rivé chaque jour davantage à cette chaîne légère, il glissait le long de la vie, ébloui et charmé d'un pareil rêve.

(( Sous des dehors tolérants et la gaieté la plus spirituelle, la mère d'Albin cachait des principes arrêtés, et savait par de persuasives séductions assurer leur empire. Elle rapportait au respect de la famille l'élément de tout bonheur durable et jusqu'à l'inspiration des autres vertus. S'oublier constamment pour sa mère ou pour ses enfants, pour sa femme ou pour son mari, c'était à ses yeux diriger la vie à son but véritable; le travail, l'ambition même, pour être féconds, devaient puiser leur ardeur à cette source purifiante et l'émulation n'admettre jamais d'autre mobile. De là procédait, disait-elle, un courage infatigable; car, où l'inconstance naturelle et la monotonie énervent tôt ou tard l'homme qui lutte pour lui seul, l'énergie se voit soutenue par le cœur, qui ne se lasse jamais de se dévouer à ce qu'il aime. Le problème se réduisait donc à développer parmi les siens des affections puissantes, exclusives, presque surhumaines et à leur communiquer la trempe de la foi. Mme de Mérian le résolut sans effort; mais elle en dégagea les conséquences

avec une habileté due à une conviction qui la fit s'élever jusqu'au génie. Dès sa plus tendn enfance 9 Albin aurait mis en souriant soi poing sur un brasier, pour obéir à sa mère nature pétulante, emportée vers le plaisir, i fît, en surmontant des dégoûts qui auraien rebuté tout autre enfant doué de même, de études aussi rapides que brillantes. Six me avant de terminer sa philosophie, il se préo» cupa du grand concours. « Enfin, me disai « il, pouf se donner du courage, il y aura ui w mère qui aura la joie d'embrasser un lai « réat, un seul, et ce ne serait ma mère? »

« Du reste, la sainte femme ne s'y mépi point. Au mois d'août, quand elle pressa da: ses bras le vainqueur du concours, elle :

le loua que d'être le meilleur des fils. Alb se crut au ciel et n'eut pas un seul instant vanité. C'est ce grand prix d'honneur qui mit en lumière. Selon l'usage, il dîna cl le ministre de l'Université, où il porta ce assurance modeste, cet usage du monde toute cette grâce que sa mère lui avait do nés. On le remarqua, on daigna lui parl<

il répondit de son mieux, afin que sa mère fût contente de lui, et le ministre bientôt l'attacha à son cabinet: il l'introduisit plus tard avec lui aux Affaires étrangères, où Mérian prit son essor.

u On a vanté son mérite, la souplesse de son esprit, son ardeur au travail,/sa loyauté, son dévouement à ses chefs. Il n'était dévoué qu'à sa mère et tout était pour elle. La conscience du jeune homme n'avait pas d'autre juge et n'attendait que d'elle seule sa récompense.

Jugez s'il fut heureux et à quel point cette religion l'a soustrait aux atteintes du découragement, de l'injustice et des ambitions vulgaires I Tous les devoirs, comme tous les désirs, se résumaient pour lui dans la satisfaction d'un être adoré.

— On rencontrerait cette influence, interrompit le ministre, dans la plupart des belles carrières. Quels enseignements de morale aimable et persuasive on retirerait d'un livre intitulé : Les nières des hommes illustres ! »

Il m'engagea à continuer, et j'obéis, en insistant sur un trait de cette physionomie.

trait qu'il devenait indispensable d'accentuer. Le mariage était, dans la pensée d< Mme de Mérian, l'affaire la plus grave de ci monde et pour ainsi dire le ressort de Texis tence. Suivant elle, tous les maux comm tous les biens jaillissaient de ce foyer : gloii ou revers^ succès ou désastres, grâces ni turelles ou quinteuse humeur, procédaiei comme autant de conséquences logiques < la valeur du lien conjugal. Aussi, rien n'éti plus saint à ses yeux, ni si exalté dans pureté que l'amour légitime. Mais pour qu atteignît à la région presque idéale où e l'entrevoyait, il devait consacrer, non-s€ lement une mutuelle passion, mais un s< timent absolument unique embrassant toi la vie. C'est par les secrets chagrins d\ expérience personnelle que sur ce pc Mme de Mérian avait été lancée hors de sphère ordinaire, dans l'absolu des idées.

Parvenu à l'âge où l'on est homme, j'a^^ ouï conter que, peu de temps après son i riage, Mme de Mérian avait reconnu, d l'âme de son mari; les cicatrices mal fern

d une passion antérieure. Il s'agissait d'une femme mariée; on la rencontrait dans le monde, où sa vue ranimait chez son ancien ami des émotions funestes. Aux prises avec cette maladie soudainement révélée, l'ange se fit médecin; mais elle avait espéré mieux : elle souffrit en silence, elle lutta avec une adroite sollicitude et parvint à guérir M. de Mérian, en contractant, durant cette cure laborieuse, un mal dont elle ne put guérir. Cette pensée d'avoir échangé son cœur immaculé contre les restes d'une passion rivale, la décevante préoccupation d'une comparaison perpétuelle ; le ressentiment vainement étouffé d'avoir été abusée par les protestations d'un amour sans bornes, de ce premier amour dont les fiancés jettent le frauduleux parfum sur la corbeille de noces , c'étaient là de cruelles déceptions pour une âme si absolument donnée. Elle douta toujours du bonheur de son mari ; ce doute empoisonna sa vie, et c'est ainsi qu'ils expièrent solidairement une faute passée.

A force d'y songer, elle parvint à se convaincre que tous les nuages de l'horizon

conjugal, et les unions à demi disjointes dont les suites pèsent sur l'avenir des enfants, proviennent, comme un vice originel, de cette différence de situation entre les fiancés : Tun apportant une expérience et des ruines, à Tautre offrant aux froideurs imprévues de l'analyse, avec un abandon confiant et bientôt déçu, les trésors d'un cœur vierge. Quand une mère de famille, docilement routinée aux vulgarités de ce monde, faisant allusion devant elle aux fredaines de son héritier, se consolait avec cet adage admis pour un seul des deux sexes : « il faut bien que jeunesse se passe! » la gaieté de Mme de Mérian sortait ses griffes et mettait en lambeaux ce ^ieil oripeau d'indulgence. <r II faudra, disait-elle « avec un sérieux comique, lui faire épouser « une coquette achevée; car les ménages « vont à merveille pourvu qu'ils soient ascc sortis.... »

« Il est facile de deviner, dis-je ensuite au ministre qui daignait m'écouter avec une complaisante attention, que les idées de Mme de Mérian et son autorité ont eu, sur

la destinée de son fils Albin, une souveraine influence, et c'est pourquoi je n'ai pas craint d'insister sur ce point. En effet, de là doit se déduire la direction de sa carrière, et c'est là que les causes mystérieuses qui l'ont arrêtée pourront être entreVues,

a Mme de Mérian n'eut qu'une pensée :

concentrer sur elle-même toutes les affections d'Albin, afin qu'il ne lui en restât pas une parcelle à distraire; devenir sa préoccupation de tous les instants, sa confidente et son guide; ennoblir ses sentiments, occuper son activité, veiller sur sa jeunesse comme sur une fleur, et l'offrir intacte, en le mariant jeune, à un ange d'une égale pureté. Elle l'éleva comme on élève une jeune fille....

« Rien, d'ailleurs, ne traversa ses plans : son mari, dans le temps qu'Albin poursuivait ses études, la laissa veuve, et libre de reporter sur son ûls cette autre part de sa tendresse. Elle devint alors, plus même que par le passé, son amie : empressé, presque galant autour d'elle, Albin, auprès de sa mère sémillante et vive comme à vingt ans, avait l'air du jeune mari

d'une des immortelles. Eq parlant d'e me disait : « Quel charmant camara< Leurs goûts étaient les mêmes; ils ] geaient ensemble les plaisirs intelligent elle lui donnait le goût, et Mme de M< par un effort de tendresse, élevait son in tion à la hauteur des travaux de son fil grandissaient côte à côte et se tenant ] maiUé

(c Est-il nécessaire de faire ressortir 1 licitude, la vigilance assidue et cachée q surèrent le succès d'une si vaillante < prise! Albin, je^Pai dit, avait une i ardente, l'esprit prompt et la pensée a la franche spontanéité de ses imprei n'était modérée que par la tenue qui r d'une éducation parfaite. Lancée dan société dont elle avait pour lui trié le ments, sa mère voyait arriver avec sécui heures difficiles, assurée que son fils i choirait point, parce que, pour s'aband à des entraînements vulgaires, il lui.

fallu descendre de trop haut. Tout c peut concevoir la sagesse humaine, elle 1

donc accompli, et sa prévoyance n'échoua que devant la fatalité. Le jour même où son fils atteignait ses vingt et un ans, Tange gardien remonta au ciel.

ce Depuis quelque temps déjà^ elle se savait atteinte d'une de ces maladies invisibles qui peuvent, en iln instant, trancher une vie, et vers les derniers mois, des avertissements trop certains l'avaient préparée. Dès lors, cet œil de mère avait embrassé l'avenir, et Mme de Mérian avait cherché les moyens de se survivre dans la perpétuité de son œuvre. Du reste, elle arma ce fils chéri pour ce passage douloureux (mais sans alarmer sa sécurité, son courage ne put aller jusque-là) : elle subit donc seule les angoisses anticipées d'une si cruelle séparation. »

Ici, je fus obligé de m'arrêter, tant la vivacité de ce souvenir m'étreignait encore.

J'aurais dépeint difficilement la désolation où furent plongés les amis de cette famille; je me retraçais, dans son amertume inexprimable « ce premier chagrin de ma vie, et au

moment de raconter la douleur d'Albi ne réussis pas à trouver un seul mot.

Couvrant donc, d'un silence qui en ( assez, l'espace de plusieurs mois, duran quels je n'avais pas quitté cet ami, je r mon récit, à la suite d^une excursion^ e prise par lui dans le* seul bul de s'i davantage.

C'est sur les grèves de la Bretagne, è vers les landes incultes et les rivages du bihan. du Finistère, que je l'avais entra on n'entend là que- le bruit des vents, h cas de la mer brisée contre des blocs de gr et l'on trouverait difficilement pour un si profond, une contrée mieux assortie pensée d'un deuil éternel. Le caractère d résigné, presque monacal des habitante campagnes, leur familiarité avec le sil que, même en parlant, ils ne rompent demi, la pauvreté volontaire où sembl maintenir la constante préoccupation c autre vie, l'aspect religieux d'un paysio bile que plongent dans une ombre p( tuelle des nuages amassés sur l'océan

le vent d'ouest qui règne les deux tiers de Tannée ; tout contribuait à favoriser l'inertie d'une douleur morne donl on ne voulait point se distraire. Je craignis un moment que cette âme n'eût perdu tout ressort, et que Mme de Mérian n'eût emporté son fils dans la tombe avec elle. J'entrevoyais alors les dangers d'une telle éducation et l'écueil où se brisaient les efforts d'une tendresse qui avait outrepassé son but.

(( Mais, dis-je au ministre qui n'était pas éloigné de partager cette idée, mais, peu de temps après notre retour, Albin, qui en revoyant la maison de sa mère avait été réveillé par un déchirement affreux, se rattacha avec une ardeur fébrile à son souvenir; recommençant avec elle une seconde vie, il se sentit emporté par une énergique activité à lui obéir, à se consacrer à tout ce qu'elle avait approuvé ou entrepris. Il revint donc aux travaux commencés sous son inspiration, et poussé par cette main invisible, il se lança, sans dévier ni faiblir, dans la direction qu'elle lui avait tracée : c'est ainsi qu'il acheva.

d une main sure, ce magniûque ouvrage sur Tavenir de la politique européenne, où il dégage avec une intuition presque prophétique les conséquences lointaines et définitives du congrès de Vienne. Traduit et médité dans tous les cabinets , ce livre attira sur son auteur une attention à laquelle il fut insensible; des faveurs, un avancement auxquels il se prêta, parce qu'ils le maintenaient dans la carrière où sa mère l'avait appelé,

a Cependant, rien de ce qui existe ne peut se perpétuer sans se réparer, sans se nourrir, et les sentiments mêmes n'échappent pas à cette loi de notre condition mortelle. Vers la fin de son deuil, qu'il prolongea dans la retraite, au delà des termes ordinaires, Mérian sentit son activité s'amortir : il songeait au monde avec efifroi; mais il y songeait.. •• Jusqu'alofs, tant il était resté fidèle à un sou« venir, rien n'avait occupé son cœur. Quelle fut sa déception et comme il se sentit mécon* tent de lui-même, quand il éprouva que cette affection sans rivale laissait en lui des espaces vides, plus étendus chaque jour! Il

se rattacha par des efforts de volonté haletante à cette ombre, son guide et sa force; mais, Tombre fuyait entraînée par le Temps, et à travers l'horizon désert^ parfois il la cherchait sans la retrouver.

w A cette époque, dès qu'il cessai t d'être seul, on lui voyait beaucoup d'animation, sinon de gaieté : son caractère était presque trop expansif; de temps en temps, un mot, une allusion tiraient une larme de ses yeux, qui presque aussitôt souriaient. II allait de Tun à l'autre avec un épanouissement soudain, comme un chien en quête de. son maître, et, bientôt déçu, il se rejetait en arrière. Mais enfin, ce qu'il regrettait toujours, il le cherchait parmi les vivants,avec une ardeur instinctive, qui s'irritait au lieu de se consumer. Ses amis voulurent le distraire; leur exemple offrait à ses yeux les tentations du plaisir : Albin lutta sans trop d'énergie contre des sensations nouvelles, qui s'armaient de toute la vigueur d'une organisation généreuse. Il ramait à la dérive contre le courant de la nature, à demi effrayé de la pente et du vertige dont il se

sentait emporté; mais ardemment curieux au '

fond de l'âme de se rapprocher du péril, lorsqu'au milieu de ce trouble intérieur il reçut ■ un jour une lettre par la poste et reconnut, ' ' bouleversé, l'écriture de Mme de Merlan, de sa mère...,

« Cette lettre, monument posthume d une sollicitude inouïe, Albin ne la montra qu'à -^

moi; il m'a permis de la copier, et la voici. Veuillez la prendre : je ne la lirais pas d'unie voix assez ferme. »

Le ministre étonné la déplia et lut avec 1

lenteur : ^i

« C'est en vain, mon ami, qu'on prétend ^ lutter contre la nature: on ne peut, à ton âge , emprisonner sa pensée dans le culte !

stérile d'un souvenir; on serait dupe de soimême, si l'on se reprochait comme une infi- i délité d'obéir au devoir qui vous appelle ail- vj leurs. Tu vois que je continue à lire dans ton , âme, et cette prévision assurée de ses dispo- ^ sitions au moment où tu liras cette lettre , | sera pour toi la suprême récompense d'une ;■

affection si parfaite. En traçant, près de te quitter, ces mots destinés à adoucir une bien longue absence, je souris à l'idée de me re* trouver auprès de toi, à Tespoir de causer encore avec toi, de te rendre un jour, ce que nul autre que ta mère ne pourrait t'appor* ter, le calme après une si cruelle épreuve.

Cette lettre, où tes lèvres chercheront la trace de ma main, tu peui la lire comme si je Favais écrite le jour où tu la recevras, car, pour deviner ce que tu dois éprouver, il m'a suffi de me mettre à ta place. C'est ainsi que pendant ces dernières semaines où j'habite encore avec toi, cher trésor et mon unique pensée , j'ai pu vivre de toute ta vie, parcourir avant toi la première, et seule aussi, ce chemin que tu vas suivre seul à ton tour^ et où j'aurai laissé derrière moi ce jalon. Marche donc avec courage, sans craindre de perdre ma trace.

(( L'état de langueur où tu es, et dont j'avais pressenti l'heure, n'attend, pour se dissiper, qu'un mot : — ne crains jamais de.m'oublier I Gesse donc de repousser les bienfaits

du Temps, dont le privilège est d'émousser les douleurs violentes, et sois pleinement rassure par la certitude que je ne m'arracherai jamais à ta pensée ni à tes regrets. Bien loin de là! les années, en rendant cette préoccupation plus douce, nous rapprocheront davantage ; elles te ramèneront à ces jours sitôt passés où, l'un près de l'autre, nous vivions sans orage, charmés pendant nos courtes séparations , de rester réunis par le souvenir.

« Ce que tu as éprouvé depuis deux ans , je le subis depuis un temps presque aussi long; car je sais que mon heure est proche.

Eh bien, pour ne point ajouter à tes peines un supplice anticipé, j'aurai la force de porter seule cet horrible secret! Et sais-tu pourquoi, mon fils? C'est afin de pouvoir un jour opposer cet exemple à ta faiblesse, et ce sacrifice à ton cœur abattu.

(c Maintenant, mon ami, je me rattache à la pensée que tu organiseras ta vie selon mes vœux, guidé par ma soUicitude, et fidèle aux principes qu'elle avait jugés indispensables à

ton bonheur. Écoute ma voix dans le passé, n'en étouffe jamais les échos. Ce sera vivre encore avec celle que tu regrettes et vivre pour elle..,.

a Ta pieuse constance à te rattacher à ce qui n'est plus, finirait par endurcir en toi la faculté d'aimer; était-cç donc pour en tirer des satisfactions égoïstes que je l'ai en toi développée, ennoblie? Non, cher Albin; je considérais ton cœur comme un trésor confié à ma garde; c'est pour une autre que j'ai conservé ce dépôt sacré; car la tâche des mères est d'instruire les fils à aimer leur femme. Cette compagne, destinée à me faire revivre, ne tarde donc point à la découvrir.

Qu'elle soit belle , aimante et digne de toi ; consacre lui toute ta vie; sois pour elle ce que tu^as été pour la mère, et surtout, ô cher fils, n'attends pas pour voler au port que l'orage ait fondu sur ta barque! Tu ne retrouverais jamais le bonheur complet, durable et pur que j'ai rêvé pour mon enfant.

« Que Dieu te rende ce que tu m'as donné !

Ah , tu m'avais faite bien heureuse et bien

fière 1 Mais écoute, ami : pour se résigner aux arrêts de la Providence, il suffit de les comprendre. Ma tâche était presque finie, et rattachement, trop excessif peut-être, que tu m'avais voué, n'aurait pas tardé à devenir un obstacle, en réduisant à un partage celle à qui tu dois bientôt appartenir sans partage. Il faut que les mères trop chéries cèdent la place de bonne heure. Tout est bien ! Préparer ton avenir et assister vivante à des rêves si beau3t, c'était trop pour ce monde. Que me serait*il resté à espérer dans l'autre, quels sacrifices aurais-je pu invoquer 1 Hâte-toi de chercher celle qui aura la douce mission de m'acquitter envers toi de ces courtes années dont tu m'as si tendrement abrégé le cours. Dès que tu auras accompli ce dernier vœu, je saurai bien te remercier encore; car j'ai tenu en réserve, à l'entrée de ce long hiver, quelques parcelles de l'avenir : sommes-nous donc si complètement séparés?...

ce Sois raisonnable et fort pour couronner mon œuvre; sois heureux, afin d'espérer que je puisse l'être en t'^ttendant là-haut. Ah !

Seigneur, combien je Taimais! que les douleurs de ce déchirement lui soient aussi comptées! Albin, mon fils, nous nous reverrons, je le crois, je le sens.... et bientôt tu n'en douteras plus; car la perte des êtres chéris fixe les consolantes certitudes de la foi, — C'est le soir du 7 mai que j'ai tracé pour toi cette lettre (rappelle-toi.... tu dînais à Saint-Cloud). Dans une heure, franchissant deux années, je te donnerai d'avance le* baiser maternel qui doit sceller cet adieu. »

Le ministre me rendit cet écrit sans articaler un seul mot. Son silence indiquait à demi la nature de ses réflexions; il la trahit davantage en me demandant :

« Quel fut l'effet de cette lettre?

-^ Une véritable désolation ! Les cris d'un blessé que l'on cautérise avec un fer rouge, puis un déluge de larmes qui semblait intarissable. Mais la crise dura peu, et le malade se releva guéri. Respectant le mystère dont , Mme de Mérian avait entouré ses projets d'outre-tombe, il ne chercha point à Tappro-

fondir, et rentrant dans la vie réelle avec un i découragement mêlé d'une certaine curiosité, ^1 il retrouva bientôt les illusions de son âge avec leurs émotions et leur enivrement. Il \ avait résolu d'obéir à sa mère, de se marier j^ promptement; délié par elle de sa mélancolie fixe et morne, il se prit à l'aimer davantage ^ encore, en cultivant son souvenir avec moins d'amertume.

a Recherché pour sa fortune, son mérite et son nom, recommandé par une réputation parfaite, il n'avait qu'à choisir autour de lui. J'observais en lui un débordement de sève juvénile qui allait s'éparpillant de fleur en fleur. Inconstant par exubérance et sans cesse amorcé, à l'aspect d'un joli visage il pressentait une éternelle passion d'un jour, qu'une autre impression effaçait. Ainsi que Chérubin, il les adorait toutes, avec des desirs plus impérieux et moins vagues; mais, pour son bonheur, avec autant de tinjidité.

Une telle situation, à la condition de ne pas trop se prolonger, n'était pas dangereuse; Albin était tenté par l'amour, non par

'des plaisirs inconnus pour lai, et il est bien moins difficile qu'on ne le croit de se garder chaste^ quand on n'a jamais cessé de l'être.

« Bientôt, en effet, cette série d'éblouisse-* ments eut son ternie : fatigué de tenir en équilibre tant de folles aspirations^ Albin se sentit le cœur vide, l'imagination repue, et il recouvra sa lucidité. C'est ainsi qu'en peu de mois jeunesse se passa pour lui, sans coup férir. Il faut dire aussi qu'il avait, autre préservatif, une existence très-occupée. Le voilà donc à peu près semblable à une jeune fille qui a passé vingt-trois ans et n'a jamais aimé. Il est évident que la première atteinte sera décisive, qu'elle emportera le cœur tout entier, et c'est là précisément ce que sa mère avait voulu.

li Parmi les jeunes personnes qu'il avait rencontrées dans le cercle intime de ses relations, il en était une que son attention avait laissée au second plan, bien qu'elle fût belle. Fort jeune lui-même, et la voyant se tenir modestement à distance, il l'avait d'abord

regardée comme une enfant, durant cette phase des premiers entraînements où la coquetterie l'avait seule attiré. Cette jeune fille, il ne lui parlait pas, ne sachant trop que lui dire; mais, sans dessein de s'occuper délie, il s'était accoutumé à la regarder souvent.

En son absence, il n'y pensait guère, et s'il eût cessé de la voir, il n'aurait pas même eu à l'oublier.

« La réserve de cette enfant finit-elle par le piquer au jeu ? Toujours est-il qu'un soir il me demanda si je la connaissais, et quels étaient ses parents ? Je lui répondis que son père, dont j'avais oublié le nom, était un riche maître de forges qui habitait, dans l'est de la France, un beau château ; qu'il passait pour fort brusque, grand chasseur, grand coureur, et viveur hospitalier; que ce manoir, peuplé d'oûcles, de frères, de cousins menant grand bruit et vivant comme à l'abbaye de Thélème, avait pour châtelaine une sainte femme délaissée, dans un état de santé si pitoyable qu'elle n'avait pu suffire à l'éducation de sa fille, et que cette dernière trou-

?ait, la moilié de Tannée, un refuge auprès de la baronne de B***, sœur aînée de sa mère. J'ajoutai que cette jeune fille, ainsi séquestrée des tendresses de la famille, se nommait Brigitte, et que je n'en savais pas davantage.

<K Depuis lors, il ne m'en parla plus; mais j'ai su depuis qu'il s'était fait présenter chez la baronne, et que, plus tard, il avait fait un voyage dans l'est, à Tinsu de tout le monde.

Songea-t-il, en épousant cette enfant qui avait dix<-sept ans à peine, aux chances d'affection exclusive que lui permettait d'espérer un cœur qui jusque-là n'avait pu s'attacher à personne? C'est ce que je ne saurais dire.

Son plan fut conduit avec mystère, et quand il m'annonça son prochain mariage, il me parut possédé d'amour, comme on l'est à vingt ans et, tout à la fois, comme on peut l'être à soixante. Il ne me parla que d'anges et de trésors cachés, de violettes sous l'herbe trahies par leur parfum, d'âmes qui s'ignorent, et de Psyché, et de cette Galatée qu'animaPygmalion.... Mais il revenait sans

cesse à l'idéale beauté de sa future^ et je suis persuadé que le secret de renchantement était là.

« Du reste, jamais passion ne fut mieux justifiée, et Ton se souvient encore de la sen* sation que produisit Mme de Mérian à son apparition dans le monde. Je crois la voir encore : souple, élancée, et révélant par Thar* monie des formes une, santé généreuse, malgré des lignes que Textrême jeunesse rendait encore un peu frêles. C'était une statue grecque, accentuée par un reflet de l'art égyptien é Quand de ses prunelles brunes, lumineuses d'innocence, jaillissait, furtif et contenu, l'éclat passionné de son regard, on subissait une émotion involontaire. L'élégance du buste, la distinction de la démarche, l'opulence d'une chevelure noire, reliée par des tons ambrés à une carnation riche, la vermeille ardeur de ses lèvres, si mignonnes pour des yeux si longuement entr'ouverts, tout en elle inspirait une sorte d'ivresse, qne sa candide expression réprimait aussitôt. Cette physionomie traduisait la plus chaste ignorance du plaisir

et SCS plus enivrantes promesses. Sur son passage, Tadmiration soulevait un murmure, qu'elle n'entendait pas, et son insouciance de charmer ajoutait à sa beauté le dernier trait. En modelant cette figure d'après le galbe des déesses païennes, la nature lui avait donné pour auréole la chasteté des séraphins; elle tenait à la fois en échec les sens, l'esprit, la curiosité dangereuse : on se sentait aiguilloDrné par un attrait mêlé de craintCi .à pénétrer l'énigme de ce sphinx angélique!»

Ici, je m'arrêtai tout court, un peu confus de la chaleureuse complaisance avec laquelle je m'étais laissé entraîner à détailler ce portrait.

« Elle vous a fait une bien vive impression I » dit le ministre en souriant.

Je ne pouvais le nier ; je me hâtai de reprendre mon récit :

a Subjugué par cette jeune femme, Albin réunit donc sur une tête charmante tout ce que le respect et la tendresse avaient autrefois donné à sa mère, et tout ce que l'amour

avait thésaurisé jusque-là^ sans le donner à personne. Un tel bonheur^ quand nulle corn* paraison n'en affaiblit la vivacité, quand aucun souvenir ne tient le traverser, va grandissant sans cesse; l'habitude même et Tamitié, cimentées par la vie à deux, tournent au profit de Tamour : Albin s'aperçut avec ravissement que chaque jour venait res^ serrer sa chaîne; livré aux extases de Tado^ ration perpétuelle, il fit de sa femme une idole, et, suivant l'expression de sa mère, — il lui donna sa vie.

« Il ne faut pas demander si ce sentiment fut partagé! Outre que Mérian est fort bien de sa personne, il offrait à une femme tout ce qui peut la flatter et la séduire : Fanimatioû d'un esprit aimable et cultivé, rehaussé par une imagination brillante, le prestige du nom et du talent, et avec cela tant de jeunesse 1 Initiée par cet amant à des joies inconnues, elle les lui révélait à son tour; la possession qui confondit ces deux âmes fut si complète que, dans les premiers temps, elle en parut comme étonnée et écrasée. Le monde la trou-

vait distraite, indifférente; elle semblait contenir et cacher son bonheur; sa beauté, plus épanouie^ n'ayait rien perdu du caractère virginal qui tempérait l'attl*ait mordant de cette physionomie.

« On detine aisément le reste : peu à peu Albin cessa de retenir chez lui des relations qae sa femme J6 montrait peu empressée d'attirer; la naissance d'un fils, survenue dès la première année, les isola davantage. Albin, eependant, poursuivait les travaux entamés, quelques publications spéciales et opportunes ajoutèrent à l'éclat de son nom, en favorisant son avancement; mais qu'il montrait d'indifférence a la gloire ! Afin de s'appartenir plus encore, le jeune ménage chercha l'occasion de quitter Paris et la France; de là diverses missions qui mirent Albin en relief et le conduisirent de bonne heure à un poste brillant.

Une fois arrivé là, il fut sans doute excédé par les devoirs de la représentation, et afin d'être tout entier à son bonheur intime, il finit par abuMkmoer sa carrière et par se confiner aux champs comme un berger d'Arcadie. »

Le ministre réfléchit un moment^ et il me dit :

«c Êtes-vous bien certain que cette étrange détermination n'a pas eu d'autre cause?...

— Telle est mon entière conviction, répondis'je, sans m'inquiéter qu'une pareille affirmation pût paraître téméraire.

— Eh bien, s'écria le ministre, voilà un écueil que feu Mme de Mérian n'avait point prévu, et il nous serait bien utile qu'ayant de quitter ce monde, elle eût minuté pour cette situation déplorable d'autres instructions posthumes 1

— Il faut renoncer à cet espoir; car, la veille du mariage de son fils, elle prit congé de lui, dans une dernière épître, très-vaillante et fort tendre , mais presque enjouée, où se mêlait, à des expressions charmantes pour sa future belle-fille, l'appréciation de la distance où cette affection nouvelle rejetterait un lointain souvenir. Elle recommandait à Albin de reporter toutes ses tendresses sur sa jeune compagne, et c'est véritablement ce jour-là, qu'avec autant d'abnégation que de grâce et

d 'à-propos, cette mère incomparable acheva de mourir.

— Et son fils a démenti ses plus hautes espérances ! Est-ce en effet pour végéter obs^ cur, inutile, absorbé par une passion aveugle, que Mme deMérian l'avait élevé, et cette faiblesse ne devient-elle pas la condamnation du système d'éducation conçu par sa mère?

Voilà ce qu'il faudra lui représenter, avec douceur, mais avec énergie, et il vous entendra; car il a eu le temps de méditer, de se désabuser, de ronger son frein. D'aiHeurs, qui sait? sa femme vous aidera peut-être....

Feu Mme de Mérian vous aimait; témoin irrécusable de ses volontés, vous joignez à l'autorité de ce souvenir rascendant d'une amitié d'enfance : si vous échouez, personne n'aurait réussi. Partez donc; allez le surprendre dans sa retraite. Là, prenez votre temps, étudiez la place, agissez avec prudence, et ne négligez rien pour nous le ramener. Vous savez, car je n'en ai point fait mystère, que Mérian, par son concours dévoué, m'a rendu de ces services que Ton n'oublie point; je de-

36 TIIOP BEJJRRUX»

sire m'acquitter anvera lui d'une dette de cœur. Demain matin, vous recevrez de moi quelques instructions, avec une lettre pour M. de Mériàn; mais vous ne la lui remettrez que pour affermir le succès, si vous le jugez à peu près certain; car nous ne pouvons courir la chance d'un refus. C*est à vous d'imaginer un prétexte pour expliquer votre visite : il est bon de ne pas mettre sa défiance en éveil. M

J'employai la journée du lendemain aux préparatifs du départ; à visiter, sans leur confier la mission dont j'étais chargé, d'an* ciens amis d'Albin, avec Pespoir d'en tirer quelques renseignements; j'allai voir aussi le libraire éditeur de ses publications, suppo* sant que, dans sa retraite, Mérian avait dû occuper ses loisirs et préparer quelque nouvel ouvrage. 11 est si difficile d'être tout à fait iu- * fidèle aux lettres quand on les a cultivées ! Ce libraire, homme recommandable, m'apprit que des notabilités de la science économique l'avaient chargé de présenter officieusement

à M, de Mérian, lors 3'une vacanee à l'Aca* demie des sciences morales, les chances d'un fauteuil à l'Institut, mais qu'il avait absolument décliné cet honneur.

(c Depuis, ajouta Téditeur, il a cessé de m'écrire, et quand Je lui adresse les comptes et états de situation de ses livres, il s'abs* tient d'accuser réception. J'ai eu à réimpri* mer; il m'a autorisé, une fois pour toutes, à faire comme il me plairait. »

Soucieux et médiocrement encouragé^ je montai, le soir même, dans la malle-poste qui traversait alors la Bourgogne en se rendant à Genève, et que je devais laisser au milieu du Jura, pour gagner, avec une voiture de louajge, par des chemins vicinaux^ le vallon à rentrée ddquel est situé le château de Cor« meilles, qu'habitait M. de Mérian.

Comme il advient à la plupart de ceux qui ne se sentent pas empressés d'arriver^ le voyage me parut court. On était au milieu de septembre : à une nuit étoilée avait succédé une matinée radieuse ; le ciel n'avait pas un

nuage. Jusqu'à deux heures après midi, tout alla bien; mais, passé Montbard et les déGlés de la Côte-d'Or, quand du revers oriental du val Suzon je découvris soudainement aux extrémités de Vhorizon immense, la longue chaîne bleuâtre et ondulée du Jura, terme de la course, et, bien au delà, surgissant des montagnes, le cône argenté du mont Blanc, que le soleil tire de la brume pour le charger d'annoncer la pluie, je me crus presque arrivé, et la préoccupation des difficultés qui m'attendaient affaiblit sensiblement l'impression de ce point de vue magnifique.

Livré jusque-là, dans ce briska commode et tout ouvert, où l'on courait en pleine campagne, à l'entrain des écoliers qui font l'école buissonnière, je trottais tout joyeux d'embrasser mon vieil ami Mérian, je jouissais de sa surprise, et du plaisir anticipé de renouer une chaîne fraternelle. Sans trop me défier de l'issue de l'aventure, ni de l'obstination juvénile avec laquelle de classiques souvenirs m'armaient du bouclier d'Ubalde pour aller arracher un paladin Renaud aux séductions

d'une autre Armide, je comptais vaguement sur le pouvoir de la raison et Téloquence de Tamitié. L approche du but ébranla cette confiance.

Que dirais-je à Albin, comment accueilleraît^il cette visite imprévue ? Je m'étais dispensé de m'annoncer, dans la crainte qu'il ne laissât sans réponse une invitation imposée, ou même qu'il ne prît la fuite. Ce premier mouvement de défiance ne dénotait rien moins qu'un esprit rassuré ; j'avais aussi compté sur Témotion des premiers instants ; mais comment s'y prendre pour la mettre à profit? A partir de ce moment, je trouvai que la poste marchait furieusement vite : jusqu'au soir, j'ébauchai une foule de plans et de discours, tout en affermissant ma résolution de surmonter au besoin le déboire d'une réception froide, d'immoler, s'il le fallait, de vaines susceptibilités, pour accomplir un devoir dans toute son étendue. Tandis que je cheminais au soleil couchant, à travers les vastes plaines du val d'Amour, je voyais grandir devant moi les montagnes en même temps que

42 TROP HBUREUX.

ma perplexité; le crépuscule, bientôt les empourprant de sa magie^ colora d'une lueur fantastique le théâtre des enchantements que j'allais rompre, jusqu'au moment où Tappa* rition s'efiTaça dans la nuit, et le fil de mes idées dans ce demi-sommeil qui diversifie la fatigue des voyageurs.

Il fallut attendre le jour à Tauberge du bourg où me déposa la malle, avant de redes^ cendre au village de Cormeilles, éloigné de huit à dix lieues.

«c Autrefois y me dit en montant une côte le cocher qui me conduisait, autrefoift noua allions au château plus souvent qu'aujour*d'hui : dans le temps que les parents de Ma^ dame rhabitaient, c'était un train! Toujours des fêtes, et des parties de chasse, et des fech tins. ... On y courait comme à la foire, et noua avions assez à faire de trouver des chevaux pour tous les invités ! A cette heure, on n'y va pas trois fois par an ! »

Comme nous approchions du terme de la course, mon guide, se détournant, me dit :

« Monsieur est attendu ?

— Non ! » répondis'je un peu Bèchement.

Le cocher secoua la tète avec un air inqaiety presque uarquois, et il ajouta : a C'était pour savoir si je dois dételer à l'auberge, ou conduire monsieur tout droit au château? »

Il fouetta son cheval avec insouciance, me jugeant suffisamment averti. J'avais compris, en e£fet, qu'il serait plus prudent de relayer à l'auberge. Mais pourquoi? Mérian ne pou-^ vait être déchu jusqu'à l'infirmité de l'avarice: comment, alors, s'expliquer la misanthropie qu'on me faisait entrevoir?

La'route, en ce moment, traversait un bou* quet de bois, très-épais sur la droite, mais qui, fiur la gauche, laissait voir le ciel au tra« vers du feuillage; l'air devenait plus vif eommô à la tranche des plateaux escarpés; le bruit lointain d'une écluse renforçait la sonorité du vent. Tout à coup, à ma gauche^ le taillis se replia comme un rideau; je reconnus cette mélancolique et splendide vallée, entrevue jadis, à l'époque où pour être agréable à sa femme qui affectionnait ce site^ doublement embelli par des souvenirs d'en-

fance, M. de Mérian avait^ en désintéressant les cohéritiers de sa belle-mère^ acquis la terre de Cormeilles où il ne songeait point alors à fixer sa résidence.

Une large rivière, étalée dans d'immenses prairies, traverse deux fois la plaine où elle décrit de grandes courbes; on suit des yeux vers l'orient, cette ligne d'eau courante, jusqu'à des coteaux qui meublent de leurs plans égayés- de chaumières, de clochers et de manoirs, le pied des montagnes plus élevées qui les couronnent. Là, sous des roches, mariées à la verdure et fermant des vallons que la pensée devine, la rivière disparaît pour revenir par un autre versant; elle encadre alors d'une ligne profonde tout le bassin dont elle marque le contour, contenue elle-même par un cirque de rochers formant un arc, dont en ce moment j'occupais une des extrémités.

Les tours de Cormeilles marquent l'autre, perchées, avec leur façade à toiture aiguë, sur ce roc vif; elles surgissent d'un massif d'arbres, réfléchis, au-dessus d'une écluse d'argent, dans la nappe immobile et sombre de la rivière.

TROP HEOREUX. 45

Au ioin^ sur les montagnes, entre les feuillets pr'essés desquelles se succède une série de vallées étroiles et creuses, des blocs de calcaire contribuent avec les métairies élevées, à rompre l'uniformité de la verdure; les lignes très-accidentées des sommets sont brisées ça et là par des crêtes vives qui ressemblent à des ruines, ainsi que par des ves* tiges de constructions féodales que l'on pren^drait pour des roches escarpées. Composé par la nature avec une exquise harmonie» ce paysage alpestre qui rappelle, jusque dans la plaine, par la fraîcheur vigoureuse de ses teintes, les sites charmants des hautes latitudes, est à la fois très-rfcbement meublé et très-solitaire; il unit à la mélancolie Tanimation^ et satisfait les yeux en disposa,nt la pensée à la rêverie.

J'avais parcouru la moitié de l'arc de cercle terminé par les tourelles du château^ lorsque la roule^ qui se continuait, eu ligne drote, m'éloigna peu à peu de Tescarpement du vallon; les toits aigus disparurent à ma gauche et la voiture pénétra^ cahotée,

dans les rue» sales et défoncées du village : chaumières mal bâties ^ délabrées, mal ali^ gnées j avec des amas de fumier devant les portes. Quelques, enfants, tètes blondes ar^^ gentées par le soleil et le grand air, quelques vieillards assis de loin en loin, gardaient seuls^ avec des chiens errants et des pouleti picorant sur la voie, le bourg abandonné pour les travaux des champs. Il était près dt quatre heures; la soirée était gaie, les hiron* délies se poursuivaient par couples en criant sur les toits y des pigeons roucoulaient sur les pigDons^ et, à un carrefour^ nous fûmes contraints de faire halte pour laisser passer on troupeau de moutons.

«t C'est un bon signe I dit en se détournant le cocher; monsieur sera bien réçu^..*

— Eh bien, répondis-je en riant^ conduisez-moi tout droit au château. »

A l'issue du village, il tourna brusquement sur la gauche^ et j'entrevis devant nous^ à lextrémité d'une courte avenue que bordaient sur la droite des serres et de grands jardins potagers descendant en pente douce

le long du coteau doot j'avais atteint le som* met, j'entrevis la façade de Conneilles^ au hùà d'une <cour d'honneur ornée d'un vaste tapis vert^ et précédée d'une autre cour, dont la régulière et symétrique enceinte est mar* qaée par les remises et les écuries. Notre eourse finissait là.

Deux valets d'écurie saluèrent de la tète, et se mirent en devoir de dételer^ tandis que je franchissais seul^ par une large allée circulaire^ le long espace qui me séparait de la maison. Aucun timbre ne résonna, personne ne me suivait, personne n'apparut sur le seuiK J'avançais lentement^ côtoyant à ma droite des futaies de tilleuls deux fois séculaires, aux troncs clair-^semés et dégarnis, sous l'ombre desquelles j'entrevoyais un paysage radieux et féerique, découpé en compartiments par une procession d'ifs taillés en pyramides, les plus hauts que j'aie jamais vus« A gauche, et un peu en arrière, s'élève surmontée d'un clocheton pointu couvert en ferblanc, l'église de Cormeilles, ancienne cha^

/i8 TROP HEUREUX.

pelle du manoir, portée sur un terrassement que masque une tenture de charmille. La façade, largement ouverte et reconstruite sous la Régence, dans un style tout à fait opposé au système féodal, laissait voir par trois grandes portes vitrées, une salle.énorme toute ouverte, et où n'apparaissait âme qui vive. Du sommet du fronton, où s'étale, dans un champ mi-parti de billettes, un lion rampant, jusqu'au bas des degrés que gardent accroupis sur leurs socles^ deux sphinx efTémiaés et souriants, empruntés à la Thébaïde galante du Cabinet des fées, mes yeux qui interrogaient les fenêtres et me précédaient à toutes les portes, ne découvrirent personne.

La salle à manger, dallée et où les pas retentissent comme dans une nef, occupe toute la longueur du bâtiment principal, flanqué de deux ailerons. Quatre grandes glaces, à reflets très-métalliques, placées deux par deux entre les six fenêtres qui se font face, reproduisent la perspective des cours et, du côté opposé, les campagnes lointaines sur lesquel-

les on plane du haut de ce site escarpé. A lune des extrémités de la pièce, une niche très-large est remplie par une sorte de châ* teau d'eauy avec des cygnes de bronze; à Tautre est maçonné un immense poêle allemand du temps de la princesse Palatine :

l'espace intermédiaire est absorbé par une loDgue table où cinquante convives festineraientà leur aise. Je doublai cet écueil pour gagner un balcon suspendu devant l'abîme^ où la curiosité m'attirait.

n a pour base une demie tour tronçonnée, et de ce point, on se rend compte aisément de la situation du castel, perché à l'extrémité d'un plateau, sur le roc vif, et des constructions qui, en conservant de ce côté les tourelles et tout l'appareil de la fin du quatorzième siècle, ont, en élargissant le corps de logis régularisé, relevé la muraille opposée dans le goût fastueux des palais du dix-huitième. Je savais que Cormeilles a soutenu sous Louis XI un siège, et j'avais ouï dire que Mme du Châtelet l'avait habité à une époque, où rompant son ban d'exil, Voltaire

50 TROP HÏURBUX.

y était venu de Ferney, seorètement, par les chemiAS peu fréquentés de la montagne.

L'aspect du ch&teau répond à oes deux tradi^ tiens.

Après avoir longuement contemplé oe site romantique, suivi des yeux, de la montagne à la vallée, la rivière découpant ses méan^ dres jusqu'à mes pieds, et, favorisé par le soleil et par l'élévation, plongé du regard jusqu'au fond des eaui, où je distibguais les massifs d'herbes qui forment le duvet de son lit, tout en écoutant à demi préoccupé la chanson d'une écluse d'argent dont le bruit montait jusqu'à moi, je rentrai dans la salle à manger et je la retrouvai déserte. Seule^^ ment, sur un coin de table, une main invisible ou disparue avait déposé quelques ra« fraîchissements, des pâtisserie?, des fruits et un couvert. Étais-je l'objet de cette attention délicate?

Au travers des vitres, je vis s'éloigner les deux valets d'écurie, qui sans doute ve* naient d'apporter mon bagage, et comme je m'avançais de ce côté, un domestique sor-

tant sans bruit de l'office me montra poli* iqilj; du geste la collation préparée. Par geste y également, j'indiquai Tintention de m'abstenir^ et, afin sans doute de rehaus<* ser à mes yeux le prix du silence^ en me prouvant qu'il était volontaire, ce muet me demanda si je desirais monter dans ma chambre?

Nous gagnâmes le grand escalier, situé dans Taila droite, et dont la cage se poursuit plus bas souterrainement, pour aboutir aux cuisines, voûtées à principe ogival et reléguées en sous-sol; puis, ayant gravi un étage, nous débouchâmes dans un très<-long corridor, cà et là coupé de degrés, qui s'appuie à la façade neuve, et laisse à droite, sur le précipice 6t dans la portion gothique, une suite d'appartements dont les portes sont numérotées en chiffres romains. On m'ouvrit le nu^ méro VI, composé de deux pièces meublées sous Louis XV, au milieu d'une desquelles mes ba* gages m'avaient précédé. Mon guide me montra les cordons des sonnettes et s'esquiva.

« Quelle singulière.... m'écriai-je, demeuré

seul, quelle singulière.... » (J'allais ajouter: réception; mais le terme me parut d'une hardiesse métaphorique exagérée et je le re* tins.)

Pourtant; je finis par démêler une certaine logique dans le cérémonial de cette prise de possession. Un étranger se présente : on met des rafraîchissements à sa disposition. Deux matassins apportent sa malle; on en conclut qu'il se propose de résider et on l'introduit dans un appartement. — Mais^ les maîtres! Où sont-ils, que font-ils, que leur a-t-on dit?...

On leur a sans doute annoncé, sur la foi d'un cocher, qu'un ami venait leur rendre visite, et ils ont répondu : a Bien : donnez le numéro vi! » Et cela, sans accourir, sans même s'informer de son nom?... Peut-être l'ont-ils aperçu au travers des persiennes ou par un trou de serrure? — Mais, alors....

Enfin, j'évitai d'approfondir; car un tel accueil laissait à souhaiter quelque chose, pour l'empressement et la cordialité. Il fallut conclure dans le sens de l'étiquette et présumer

qu'on n'était pas admis en costume de voyage, à faire sa cour à la dame châtelaine. J'arborai donc le plus galant des costumes du matin, et je disposai d'avance un habit pour l'endosser à rheure du dîner, si toutefois on pouvait la prévoir sans présomption.

Quand j'eus bien installé ma défroque dans des commodes ventrues, et contemplé les bergers de Florian, qui égayaient les tapisseries des fauteuils, je songeai à redescendre: mais pour aller où? J'avais passé une soirée à Cormeilles il y avait plusieurs années, et j'étais loin d'être familier avec les aîtres de ce castel enchanté : d'ailleurs, j'étais fort inquiet de l'accueil qui m'attendait et presque aux regrets de m'ètre présenté sans façon.

Un bruit de pas m'attira dans le corridor, où je ne vis personne, et tandis que j'y regardais, sans les voir, une série de gravures champêtres du règne de Louis XIV, un gémissement singulier, qui partait du mur, me fit brusquement détourner. Une horloge à gaîne et à coucou se préparait à sonner, en toussant avec un elîort asthmatique. Le timbre vibra;

un vieil oiseau de bois dédoré, qui a' avait plus de voix, émergea d'un trou rond et éternua trois fois; puis, un mécanisme de seri* nette à flûtes défila les notes d'une fanfare séculaire, ralentie et glacée. J'écoutais encore, lorsque là robe d'une femme de chambre, leste et glissant sans bruit, passa près de moi, avec le frémissement d'une aile d'orfraie. Je l'appelai; elle m'engagea à descendre au salon où je trouverais.... des livres et lès journaux.

Il fallait traverser de nouveau l'office et la grande salie à manger, à une extrémité de laquelle je pénétrai dans une très-belle pièce carrée, dont les boiseries enrichies de fleurs et de moulures étaient surmontées de cartou* ches galants dus aux anciens maîtres du genre : trois d'entre eux étaient peints par Watteau. Je remarquai des meubles commo* des, d'excellents sièges, une ou deux petites tables de travail avec des objets à l'usage des femmes, et des livres épars sur les guéridons. Mais, pas une fleur. On se sentait là dans un endroit fréquenté, bien qu'on n'y

reconnût point la trace des habitudes particulières auK maîtres du logis; c'était* plutôt la vie désœuvrée et décuiusue du salon thermal ou de Thôtel garni : point d accointances familières entre les fauteuils; aucun témoin n'attestait d'intimes causeries et rien ne semblait préparé pour les faire naître. Terrain banal et lieu de passage : Tàme du logis de»

vait nicher ailleurs.

Tandis qu'avec effort je m'étudiais à jus»

tifier par des conjectures l'indifférence de mes invisibles hôtes, une porte s'ouvrit au bout de la chambre, tout proche d'une des fenêtres, et je vis entrer, simplement vêtue d'un ample peignoir en mousseline blanche, Mme Albin de Mérian, que je reconnus sans hésiter. J'étais à demi masqué dans la profonde embrasure de l'autre croisée, de telle sorte qu'on traversa^ sans m 'apercevoir, presque toute la salle, où Ton était venu chercher un livre, ou des chiffons oubliés sur un meuble*

La lumière du jour commençait à décliner; mais, bien que ce salou, largement

éclairé sur la campagne^ fût exposé au nord, le soleil couchant projetait sur des nuages si hauts et si lointains la pourpre de ses rayons; il embrasait d'une telle ardeur les pentes échelonnées des montagnes; il animait d'une flamme si intense les ocres ferrugineux amalgamés au sol des champs en friche, que cet incendie crépusculaire venait, jusque dans Tappartement, réchauffer d'un reflet vermeil, harmonieux et adouci, les défaillantes lueurs du soir.

C'est baignée de cette fine et douce clarté qui fouettait de glacis rosés les plis nébuleux de sa robe, c'est parée de ce fard naturel qui vivifiait encore Téclat de sa brune et fraîche carnation, c'est dans ce demi-jour échauffé des nuances de Taurore, que je la revis,, toute à elle-même, ignorant qu'elle était regardée, et surprise dans la naïveté de son allure, dans le négligé, victorieux de sa toilette, et d'une coiffure dont ses cheveux noirs, mal contenus par un peigne planté à la hâte, faisaient tous les frais. Leur poids généreux les entraînait sur un cou mince et

blanc où se jouait la projection irisée des ombres. J'avais craint^ daas Tintérèt de ma mission y de la retrouver trop belle; je demeurai pétrifié et comme ébloui.

En m'apercevant, elle s'arrêta court et leva de grands yeul étonnés, où les reflets dorés du soir firent scintiller de si vives étincelles, que tout le visage en fut illuminé.

(c Vous desirez sans doute parler à M. de Mérian ?» me demanda-t-elle d'une voix claire et un peu tremblante.

Je compris qu'elle ignorait ma présence au château et qu'on né m'avait point annoncé.

Mais, aux premiers mots que je prononçai, elle me reconnut et ne parut ni contrariée ni surprise. Elle se mit à causer comme si elle m'avait vu la veille, et je l'aidai à chercher sur les meubles Fobjet égaré qu'elle voulait retrouver. Elle eut à se baisser, à sedresser sur la pointe du pied, à regarder sous un guéridon; elle voltigeait par la chambre avec une insouciance de pensionnaire : ses trente- deux ans auraient tenu dans le cœur d'un boulon de rose!

Seulement y comme un statuaire habile, la nature avait renforcé avec art^ pour arriver à répanouissement du beau par la noblesse des lignes^ la maquette élégante et fine qu'on avait autrefois admirée; l'embonpoint ferme et musculaire de la santé avait apporté sa souple harmonie sans rien alourdir; le génie patient des fées avait ajouté cinq années d'é« tudes à cette lente élaboration d'un chefd'œuvrci et la lourde main du Temps avait été exclue du concours. Elle rouvrit, pour se r«tireri la porte par où elle était entrée, et enveloppée déjà de l'ombre du dehors, elle se détourna souriante, avec une coquetterie involontaire, pour me dire :

« Venez-vous? »

Je la suivis dans un boudoir circulaire établi dans une tour percée de trois fenêtres à meneaux, d'où l'on découvrait de tous les côtés la campagne. Elle se coucha^ plutôt qu'elle ne s'assit, dans une causeuse fort basse ; elle voulut que je prisse le meilleur siège, afin sans doute d'acquérir un droit plus complet au repos où elle entendait se livrer,

et elle se remit à babiller, comme une enfant avec sa meilleure amie. Du reste, il ne fut question ni de mon voyage^ ni du motif de

I ma visite, ni de Tétonnement qu'elle avait causé, ni de mes projets, ni du plaisir de

I me recevoir, ni de Paris, ni même d'Albin^ que je n'avais pas encore embrassé.

Elle m'expliqua qu'ellç vivait dans sa tour comme la femme de Malbroug, qu'elle adorait la vie horizontale et la paresse des Orien.taux; puis, par une contradiction imprévue, elle regretta que je ne restasse pas assez longtemps dans le pays, pour qu'elle pût m'en montrer les merveilles dans une jg^rie de grandes promenades.

Cette naïve réflexion limitait mes espérances et bornait mon séjour. Je compris que Mme de Mérian ne vivait que pour son mari et trouvait importun tout ce qui venait rompre le tète*à-tête. Le silence de cette maison, Téclipse des valets, relégués en sous-sol^ comme les majordomes et les maîtres-queux de Riquet à la Houpe, tout dénotait la recherche *de cette solitude à deux, dont la durée

réalise le problème des amours parfaits. En contemplant celte femme, véritablement enivrante, et -dont l'irrésistible beauté captivait jusqu'au malaise, tant elle possédait ce charme qui énerve et tout ensemble aiguillonne, je ne comprenais que trop l'asservissement complet d'Albin; je l'enviais d'être aimé d'une créature si accomplie et du bonheur immense de n'avoir jamais connu d'autre amour. Que je comprenais bien, en ce moment, que cette occupation du cœur eût rempli sa vie I

Pendant que nous causions, on était venu deux ou trois fois prendre les ordres de Madame, et j'avais remarqué la sollicitude avec laquelle cette jeune femme subordonnait ses goûts, SCS volontés aux désirs et à la satisfaction de son mari. — Êtes -vous certain que ceci plaise à monsieur? — A-t-on pris son avis ? Il serait bon de le consulter. ...

Quand je la quittai pour la laisser aux soins de sa toilette, je pressentis que la tâche dont je m'étais chargé serait difficile, et en traversant la salle à manger pour remonter dans ma chambre, je répétais avec un certain

dépit : ce Nous échouerons; il est trop heu« reuxl »

A rentrée de Toffice, où l'on préparait le dessert à' la clarté d'une lampe^ je fus arrêté au passage par un serviteur à cheveux blancs qui sortait avec une corbeille chargée de fruits. Je le reconnus avec peine, car il s'était voûté et avait étrangement vieilli, pour un ancien valet de chambre de la famille de Mérian. Autrefois Lapierre nous avait conduits à l'école, Albin et nioi, et pour ce motif, il se glorifiait de nous avoir élevés. Il parut heureux que je n'eusse point oublié son nom.

Comme il se disposait à me parler, d'autres domestiques arrivèrent; alors, levant les yeux au ciel, et les bras plus haut que sa tête, avec un air tragique, Lapierre murmura en passant, d'une voix basse et désespérée :

ce Ah, monsieur! monsieur I...»

Jamais confident n'annonça sur la scène, avec un accent plus profond, les plus grandes calamités. Je rentrai tout interdit.

On sonna le dîner, vers sept heures.

Étonné qu'Albin n'eût pas encore frappé à

ma porte, je Tattendig le plus longtemps po8«^ sible ; mais enfin il fallut descendre. Lapierre me guettait dans Tombre au bas des degrés.

« Quel bonheur de revoir monsieur 1 me dit*il d'un ton mystérieux; mais il faudra rester ici. N'allez pas nous abandonner au moins! Faites comme moi : monsieur a voulu me renvoyer, moi qui l'aime comme un père !

Mais j'ai refusé de partir; oh I j'ai refusé net. Comme il va être étonné! Mais tenez bon :

c'est moi qui ai fait monter vos bagages; le vieux Lapierre vous avait reconnu de loin,.., »

Un bruit de pas lui coupa la parole et le mit en fuite.

Ainsi, j'étais, à l'insu d'Albin, l'hôte du bonhomme Lapierre, situation qui ne laissait pas que d'être inquiétante; cependant elle disculpait un ancien ami des torts d'une indifférence plus qu'impolie. J'entrai soucieux, mais sans aigreur.

Du côté qui touchait au poêle, et au salon qui s'ouvrait tout auprès, on avait dressé, au bout de la longue table quatre couverts. La

lampe qui lei éclairait répandait alentour et sur la nappe une zone de lumière, qui s'éteignait dans les profondeurs de cette énorme salle et n'arrivait pas jusqu'à moi. J'eus donc le temps, avant de m'avancer, d'entre** voir Mme de Mérian qui entrait par la porte opposée, suivie de son mari fort empressé autour d'elle, costumé avec une certaine re^ cherche, mais très- vieilli. En m'approchant, je lui trouvai les traits alourdis, le regard voilé des ascètes et, tout à la fois, l'œil atone et battu des viveurs qui ont abusé. Sa phy^ sionomie avait pris une expression équivoque; en le voyant, un étranger aurait dit :

il doit être plus jeune qu'il ne paraît l'être... • 'Il n'avait pas quarante ans; sa tournure élé<* gante appartenait à la jeunesse; mais son visage allait au«devant des années.

Comme il 'se disposait à s'asseoir à côté de sa femme, il vit en face de lui deux couverts au lieu d'un seul, et parut un peu in-> quiet. Mais un collégien, le jeune Mérian, en se glissant à côté de la place vide, articula d'un ton sec :

« C'est le couvert de ce monsieur.... »

Aussitôt je m'avançai y en ajoutant d'une voix gaiement affectueuse :

« C'est un vieil ami y mon cher Albin/ qui vient te surprendre. »

Il comprima vne impression très-forte, pénible ou non, je n'aurais su dire; puis, il eut un long sourire silencieux, et après avoir hésité un moment, il fit mine de s'asseoir, tout en balbutiant :

. « En effet, mon bon ami, je ne m'attendais guère.... »

Mme de Mérian me souriait avec des regards charmants; le petit jeune homme restait roide comme un écbalas; je demeurai debout et prononçai sur un ton où dut se mêler quelque amertume :

« Il me semble, Albin, que nous ne nous sommes pas vus depuis six ans?... »

Mérian se redressa, il jeta sa serviette qu'il dépliait et fit le tour de la table pour venir à moi. Je lui épargnai la moitié du chemin et nous embrassâmes. Durant cette accolade rapide, i'eus la conscience d'une affection

muette qui m'étreignait, et d*un je ne sais quoi de glacé qui me repoussait en même temps.

Du reste y l'incident n*eut pas de suite :

pendant ce repas^ qui fut long, et où je fus frappé de l'excessif appétit de Mérian, la con* Tersation se traîna, fréquemment interrom-»

pue, parmi les plus plates banalités.

J'eus lieu de m'étonner aussi que le petit* fils de feu Mme de Mérian et Tunique héritier de la famille, se montrât absolument privé d'éducation. Edme de Mérian, pour qui ron aurait inventé ce prénom fruste, bref et peu sonore, Edme, écolier malingre et pâle, ne s'occupait que de lui seul; il coupait la parole à ses parents, il les reprenait et rectifiait leurs dires : sans éfTusion comme sans jeunesse, petit pédagogue à courte haleine, il accordait ses moindres phrases au diapason de la pédanterie, et semblait chargé de l'éducation de son père qu*il- contredisait à tout propos avec une persistance irrévérente jusqu'au dédain. Comment s'expliquer la. patience d'Albin et la blâmable insouciance qui

avait autorisé cet enfant à prendre de sem* blables allures 1

Pendant la soirée^ Albin, qui ne s'était en<» quis ni de ma situation, ni de mes projets^ s'abstint également de me parler de sa mai^ son, du beau pays qu'il habitai t» et même de son fils, qu'il ne s'était pas même avisé de me présenter. Cet homme, autrefois si ex* pansif, si spontané, si brillant dans la côn* versation intime, me parut désintéressé de toute chose. Seulement, il redevenait gracieux dès qu il s'adressait à sa femme : attentif à la faire valoir, à la mettre en scène, il complétait parfois le sens de ses idéeo avec soUici* tudé; dans son désir de faire partager aux autres l'enthousiasme qu'il avait pour elle, il la commentait en lui donnant la réplique avec un zèle trahissant une défiance dont elle aurait pu s'offenser. Ces petits soins exagé* rés, qu'à mon sens le mérite de Mme de Mé^ rian rendait superflus, retombaient, je le compris, dans les enfantillages d'une passion aveugle. Cet amour unique et absolu avait éteint dans 1 ame de mou ami toute autre

préoccupation : travaux, affaire», relationg du inonde, amitiés, n'étaient plus rien ; l'affection paternelle même avait été immolée à ce perpétuel délire ; Edme n'était qu'un fâcheux, un témoin importun; on l'avait tenu à distance.

La conversation languissait, cfaétivement alimentée par mes hôtes, et j'en étais à me demander, en voyant Albin morne, si la vie qu'il menait, toute abandonnée au bien*ètre matériel, au culte d'une seule idole, n'avait pas appauvri ses facultés : l'être engourdi que je retrouvais pouvait-il se réveiller encore?... Ce qui m'inquiétait le plus, c'est que de temps en temps, après de longs silences, il levait sur madame de Mérian son regard terne, qui se rallumait aussitôt et semblait puiser dans cette contemplation une résur* rection fugitive. Alors il articulait quelques mots, pour se replonger bientôt dans son atonie habituelle. Dans un de ces moments de réveil, je lui demandai s'il utilisait ses loisirs et s'il préparait quelque publication à long terme, quelqu'ouvrage de longue ha-*

leine? H évita de répondre et détourna la conversation avec une certaine présence d'esprit. Deux ou trois fois je revins, par des détours plus ou moins adroits^ à ce sujet; mais, dépisté dès les premiers mots, je me vis obstinément repoussé, de façon à ne pouvoir insister sans indiscrétion.

Afin d'animer un peu ce tête-à-tête à trois, car Edme s'était éclipsé pour aller jordonner dans la cuisine ou avec les gaj'des-chasses, je me souvins à propos que madame de Mérian avait une belle voix, et je la priai de se mettre au piano. Son mari me sut gré de cette requête et l'appuya.

« Jeserairavi, s'écria-t-il, que tu entendes ma chère Brigitte : je crois, en vérité, qu'elle a fait des progrès ici, dans cette solitude où Ton n'entend que les oiseaux ! »

Elle choisit, parmi les maîtres allemands, quelques-unes de ces mélodies brillantes avec une apparente profondeur, où Taccent sentimental quintessencié, fait illusion sur les recherches combinées de l'harmonie, où le cœur perd pied, submergé par un courant

d'idéal qui tombe de la lune, et elle traduisit avec une finesse étrange ces lieds vaporeux, qui s'anéantiraient si l'interprétation cessait d'être vague. Fluide, argentine, pure comme du cristal de roche, la voix de Brigitte vibrait à mon areille comme une fraîche brise de la nuit qui chante parmi des roseaux; sa méthode expressive, mais chaste, communiquait l'émotion en la comprimant; ses notes pleuvaient comme autant de diamants qui scintillent, et retombaient glacées comme du givre, sur le cœur étreint d'une sensation inexprimable. Son chant avait la froide profondeur et l'éclat d'un ciel bleu du nord, parsemé d'étoiles.

Mais, dès qu'on la regardait, on voyait resplendir le jour, et des torrents d'ardente lumière jaillir de ses lèvres frémissantes et de ses beaux yeux inspirés : le sylphe s'humanisait; l'ange devenait déesse, la syrène vous subjuguait sous son irrésistible empire. Telle était la magie de. ce contraste entre la candeur éthérée de cette voix d'enfant, puissante à remplir les airs, et l'attrait

70 TROP HEDREUX.

mordant, la physionomie passionnée de cette tête méridionale, épreuve brûlée d'un galbe séraphique; telle fut Tamère impression dont je fus inopinément troublé, que les chants ayant fini, je les entendais encore, et que, les yeux errant loin d'elle à travers l'espace, je la voyais toujours.... Son image me poursuivit dans mon sommeil, et je la retrouvai le lendemain matin, en ouvrant les yeux.

Au bout d'un instant, je vis rentrer Albin :

je m'aperçus alors qu'il avait quitté le salon. — Quand, et pourquoi?...

Mme de Mérian s'était mise au piano sans se faire prier; elle ne vint pas au-de- ' vaut de mes éloges.... qui se firent attendre; elle les reçut sans embarras^ sans en paraître flattée ni mécontente^ et elle parla d'autre chose. Albin la baisa au front sans dire un . mot; c'est là probablement ce qu'elle atten** dait.

Afin de me donner une contenance, j'ouvris un album placé sur la table. Il était rempli de paysages d'après la nature, des-^ '

sinés pour la plupart à Tencre de Chine, avec une plume de corbeau. Ces croquis, fins coinine de la gravure, retraçaient, de Tensemble au détail, dans un contour minutieux et précis, des sites abordés avec une audace naïve, et rendus par un dessin ferme et léger sous des effets un peu affaiblis. Je reconnus facilement l'auteur, tant cet art, correct en sa pureté sereine, révélait à mes yeux, sous une autre forme, Tinspiration contenue qui m'avait frappée dans la musicienne. Attiré par mes réflexions à ce sujet, Mérian ranimé vint auprès de moi et s'attacha à me faire apprécier le mérite de ces croquis, charmé du prix que j'y attachais et se battant les flancs pour enchérir sur mes louanges.

c( Avec de pareils talents on n'est jamais seul, observai-je, et Ton peut se passer de cette cohue d'indifférents dont la société se compose. Je ne m'étonne plus, mon cher Albin, que tu te sois confiné dans ce bonheur tranquille et que vous ayez fini tous deux par ne plus quitter cette retraite, cachée

dans un si beau pays : vrai nid d'amonreux à«B contes de fées....

— N'est-il pas vrai! n'est-il pas vrai! s'écria Mérian faisant chorus avec un empressement chaleureux. Oui, cher ami; nous avons ici, sois-en certain, la plus délicieuse existence! »

S*il ne l'eût certiGé ainsi , je n'en aurais pas douté; mais, entre le ton où il s'était monté, et le son de sa voix, j'avais saisi une si étrange discordance, que je ne pus m'empêcherd'interrogerun regard, qui se détourna du mien.

A cet éloge de la vie intime et bucolique, répondait, comme une conséquence naturelle, l'aversion des distractions extérieures ainsi que de l'indiscrétion des banales amitiés.

J'entamai bravement ce chapitre; pour trancher net une situation fausse, je sonnai à pleins poumons mon propre hallali, et, comme Albin, sans m arrêter, laissa jusqu'au bout courir la fanfare, soit qu'il n'eût pas la pensée de m'en appliquer le sens, soit qu'il prît plaisir à m'écouter chanter la retraite, je

ne craignis point, peu ménager d'une si douteuse affection, de la mettre au pied du mur.

« Tu me pardonneras^ dis-je, en me rapprochant de lui, de n'avoir pas prévu que je tomberais chez toi si mal à propos. Ma santé, que tu as jugée trop excellente pour mériter qu'on s'en informe, est un peu- altérée; j'ai dû quitter mon poste, prendre un congé, et j'avais trouvé charmant, en garçon égoïste, de venir respirer auprès de toi le bon air de la famille et des montagnes....

— Ah! interrompit Mérian, en me lançant furtivement un regard défiant jusqu'à l'ironie; ah, vraiment! c'était là* ton dessein?... »

Je le contemplai moi-même avec un étonnement naïf.

Était-il instruit de ma mission? était-il possédé par une jalousie soupçonneuse, passée à l'état maniaque?

w Alors, reprit-il, la promenade te fera du bien; nous avons de grands bois, des ascensions sur les rochers exerceront tes jambes.

TuTentends, Brigitte : il se constitue malade;

il a besoin d être fortifié. Notre belle amie est bien un peu paresseuse; mais avec la perspective d'un devoir de charité.... D'ailleurs, elle aime aussi les excursions, elle raffole de la nature; tu Tas bien vu?...

— Sans doute , interrompit Mme de Merlan; je Taime...» comme autre chose et je sais m'arranger de tout.

— C'est cela même I Eh bien, organisons pour demain une grande promenade aux raines du mont Sainte-Marie! »

Mme de Mérian se cramponna instinctive^ ment à son fauteuil avec un air coquet de nonchalanxse effrayée.

c< Bahl bahl repartit Albin, une fois entraînée, tu fatiguerais un chamois. Puis, Toc*casion de faire admirer notre petite Suisse; les circonstances, la bonne fortune d'un aimable compagnon. Allons: vous irez là-haut; tu porteras tes crayons, vous babillerez en route, il te contera fleurette, et la journée passera comme un rêve.

— Mais, objectai-je, encore plus étonné^ tu ne comptes pas nous accompagner?

— Eh, bon Dieu , que feriez-vous d'un mari! »

Son œil s'était allumé , il attendait une réponse, qu'un regard enivrant lui rendit.

« Eh bien, dit-elle, si cela vous fait plaisir.... demain, après le déjeuner, je serai à la disposition de Monsieur. »

Cette minute d animation fut passagère :

presqu'aussitôt Mérian se replongea dans le plus morne abattement.

Au pied de l'escalier, je retrouvai Lapierre qui, en me précédant jusqu'à ma chambre avec un flambeau, me dit tout bas :

<' J'espère que Monsieur va nous rester?

— Demain nous devons faire une grande promenade.

— Avec Madame? A la bonne heure I Vraiment, Monàieur; est-ce que ce n'est pas un meurtre? une jeune femme si belle et si bonne, si douce avec tout le monde! Enfin, enfin, vous voilà! »

Il r'ouvrit la porte pour ajouter, sur un ton pénétré et profondément convaincu :

tf Ah, que vous avez bien fait de venir ! »

Si l'on rédigeait en monologue toutes les idées biscornues, les questions inachevées et les suppositions incohérentes, dont, en me déshabillant, j'eus Tesprit traversé, on ajouterait aux morceaux de facture en style haché qui encombrent le théâtre, une pièce d une banalité supérieure. Mes suppositions parcoururent, de Géronte à la Barbe-Bleue, la gamme la plus étendue du clavier conjugal. De toute évidence, Albin s'était transformé ; l'inégalité de son caractère, la cruelle indifférence de son cœur (j'en avais fait l'épreuve), et celte prostration qui succédait à des boutades peu raisonnées; tout me faisait pressentir en lui les effets d'une affection mentale préludant par l'extinction graduelle des facultés, par cette bizarrerie, qu'une pieuse et fidèle compagne évite de provoquer, et subit en s'efforçant de la dissimuler aux étrangers. De là peut-être cette séquestration , où l'un se complaisait par un instinct nostalgique, et que l'autre acceptait par prudence et par dévouement.

Ainsi , d'heure en heure se compliquaient

les difGcultés de la mission dont m*ayait chargé le ministre. Il n'était plus question d'agir, mais d examiner si le malheureux Albin pouvait être relevé de l'état moral où je venais de le trouver, et de s'assurer, avant de songer à ramener Renaud du palais d'Ârmide, si l'homme que je rencontrais à sa place n'était pas le preux Astolphe ayant laissé sa raison dans la lune. J'avais à ma dis* position des moyens d'action assez puissants, des souvenirs émouvants à réveiller et j'étais bien résolu de les évpquer à propos sans faiblir. Mais pouvait-on sans péril aborder ces remèdes héroïques, après avoir endormi, pour être bienvenu, les défiances du malade, et quels reproches n'aurais-je pas encourus, s'il m' arrivait de précipiter par des émotions funestes , une crise ajournée par la plus vigilante sollicitude! Comment s'éclairer? il me répugnait de questionner Lapierre, tête un peu fêlée par l'âge, et de procéder en inquisiteur avec des valets, dans l'hospitalière maison d'un ami.

Il ne fallait rien précipiter. Afin de dégager

mes préoccupations de toute pression loin*taine, j'écrivis par une voie sûre, au minis^ tre, un mot confidentiel où j'annonçai que sans désespérer du succès je prévoyais une longue négociation. Du reste, je m'arrêtai à cette idée, que pour lire dans ces ténèbres, c'est à Mme de Mérian que je devais inspi»

rer de la confiance et^ s'il était possible, une certaine amitié.

Le lendemain, le temps parut beau : on dé^ jeûna de bonne heure, dans un laborieux silence; car Albin semblait contenir une dispo-* sition inquiète^ et attendre une confidence ou une question, qui ne vint pas. En sortant de table, Mme de Mérian me confia son petit atti* rail à dessiner et conserva à la main une boîte carrée en bois d'acajou. Edme survint ensuite, avec une gibecière, un fusil et un chien d'arrêt.

On tourna l'angle de la maison et, sans sortir du parc, on se mit à descendre rapi* dément un sentier en lacet, pratiqué dans une ravine boisée accostée au banc de roche qui porte le château. Mérian nous accompa-

gnaity allant de Tun à Tautre et faisant valoir à nos yeux le plaisir que nous promettaient le but de Texcursion et la elémenoe de la journée. Au bas de celle rampe , la rivière venait à nous en bouillonnant sur le talus de recluse , faisant danser une jolie barque blanche où Brigitte se précipita la première; Edme la suivit sans façon et au moment d'y passer à mon tour, je serrai la main à Mérian qui resta mélancoliquement sur la berge.

Pendant ce temps-là , Técolier chasseret bien installé tenait des propos à son chien ; sa mère, sereine comme les nymphes, détachait les avirons, ajustait leurs supports aux flancs de l'embarcation, et se préparait à servir de batelière. Albin la contemplait toujours, mais elle était fort occupée; enfin je retirai la chaîne, qu'Albin avait décrochée et le bateau piaffa, pesant et soulevé, sur l'eau battue, allégée par les colonnes d'air qu'elle avait, au ressaut de l'écluse, enveloppées et émiettées en perles bouillonnantes.

Nous efQeurâmes de près la nappe d'eau verte qui plongeait huileuse et verticale dans

le bassin inférieur, au fond duquel aisément elle nous eût précipités. Albin, de loin, surveillait cette manœuvre hardie, avec Tattitude d'un homme prêt à plonger. Mais dès que le courant nous eût dérivés de cet écueil, il re* prit sa contenance découragée et il s'éloigna, en prenant congé par un geste, que je lui rendis. Alors, Mme de Mérian adressa à son fils une observation qui m'étonna beaucoup :

elle remarqua qu'il avait oublié de prendre congé de son père. Edme secoua la tète et répondit :

« Puisque nous devons revenir pour dîner....

— Peut-être, disrje à mon tour, aurionsnous dû l'engager avec plus d'instances à nous accompagner?

— Bah! répliqua l'écolier, s'il avait eu envie devenir....

— En effet, ajouta tendrement Brigitte, il sait bien qu'il nous aurait fait plaisir.

— Mon père a ses caprices, conclut le jeune homme, et, quand on le connaît. ...

— Edme , à quoi pensez-vous ! » înter-

rompit avec une douce sévérité Mme de Mérian.

Serait-il vrai, pensaî-je en recueillant ce premier indice, que par son humeur quinteuse et fantasque, dont j'ai déjà fait l'épreuve, Albin eût fatigué la tendresse de ceux qu'il aime le plus? Mais, alors, la vie recluse de cette jeune femme si brillante devait ressembler à un long supplice et elle saisirait avec ardeur une occasion d'y échapper. Touché de cette situation et plus encore d'une résignation si discrète, j'espérai trouver là une auxiliaire.

Ce nuage était déjà bien loin. La barque labourait la verdure des ondes, entre deux rives où des pelouses brûlées mariaient leur teinte fauve au pâle coloris des saulaies ; le soleil, entrevu dans l'azur, au travers d'une cuirasse d'écaillés pommelées et transparentes, poudrait les coteaux d'une cendre dorée, tandis que placée en face de moi, madame de Mérian souriante, la peau avivée par le travail des rames , se courbait sur elles en ouvrant les bras; et se redressait en

les repliant sur sa poitrine. Brune et rose au milieu de cette campagne blonde^ et par cette blonde matinée d'automne^ elle ressortait des fonds adoucis et mobiles de Thorizoïi limité, avec une franchise de relief, qui rehaussait d'un attrait irrésistible, le charme inexprimable de sa beauté. Quand ^ pour découper sans bruit, de la spatule de ses avirons, le cristal dont elle ne faisait jaillir aucun éclat, elle se penchait en avant et s'avançait, les yeux fixés sur les miens^ les deux bras ouverts comme au-devant d'un ami, je me sentais invinciblement attiré vers elle : tout en subissant à mon tour Toscillation cadencée de la barque, je croyais obéir à cet appel muet, qu'elle redoublait à chaque coup de rame, avec mon trouble qu'elle ne soupçonnait pas.

Je me levai résolument pour prendre les avirons à mon tour ; elle refusa d'un signe de tète, en élevant sur moi ses grands yeux, pour me dire, un peu haletante :

ce Je ne me fatigue jamais 1 ^

Son mouvement ayant fait glisser en ar-

rière un chapeau de campagne à peine retenu^ découvrit ce radieux visage épanoui, qui m'apparaissait inondé de lumière et desBiné^ du front jusqu'aux épaules, dans un massif ondoyant de cheveux plus noirs que le jais* II fallut donc se fasseoir; heureusement^ ou touchait au port. Pendant que le bateau^ obéissant à l'impulsion d'un dernier coup de rame^ se dirigeait de lui-même vers la rive où Ton devait aborder^ Mme de Mériaû l'e-* tirait et rangeait les avirons ainsi que les systèmes^ Elle avait passé à Tavant pour s'é'lancer plus vite à terre ^ et elle se prépai'ait à amarrer Tembarcation, quand j'accourus i son aide. Je remarquai la superbe insou" ciance avec laquelle son fils lui laissait toute lapeinô) sans jamais faire mine de se rendre utile. Edme était aussi incomplet au moral qu'au physique : je ne retrouvais en lui ni les traitb de sa mère, ni même ceux d'Albin.

Ses parents étaient trop jeunes peut-être quand ils l'avaient mis au monde; il n'était qu'esquissé et offrait les défaillances d^une épreuve d'essai. Trop débile pour être fort

méchant, mais surtout pour être bon, il préludait à Tombrede la famille, à figurer^ parmi les comparses du monde, un rôle d'inutilité irritante. Ces sortes débranches gourmandes sont rarement produites *par Tarbre conjugal, quand il est florissant et vigoureux.

Pendant qu'Edme suivait son chien sans nous attendre, nous nous acheminions à travers champs, vers un coteau, à la base duquel on vendangeait sous de grands noyers qui émaillaient un pré de leurs feuilles jaunies. Filles et garçons menaient joyeux bruit; mais leur gaieté s'éteignit à notre approche. Mme de Mérian salua, d'un air timide^ ces paysans qui la regardaient passer avec une admiration contrainte. Cependant, le doyen de la tribu^lui offrit, ainsi qu'à nous, de la vendange fraîchement égrappée dans sa cuve, sur laquelle voltigeaient en bourdonnant des guêpes, gouttelettes d'or éparses sur les grenats rembrunis qui les attiraient. On nous pressa d'entrer dans les vignes, de cueillir du raisin ; on aurait voulu couper des ceps entiers pour nous faire un thyrse bien garni. Étonné

de ces libéralités^ si peu coutumières en Bourgogne^ dans leMédoc^ et surtout aux environs de Paris, où le cultivateur empoisonne aux abords des sentiers le raisin mûr avec un lait de chaux, pour en éloigner les gourmands^ j'adressai à ces braves gens quelques questions amicales sur leurs récoltes. Alors, ils vinrent tous auprès de moi, encouragés et remis en train; ils me dirent qu'en Comté, la vendange est à tout venant et que Ton peut sans gène se régaler en passant. Leurs propos furent même assaisonnés de gaietés comiques, et de malices naïves qu'ils ont en réserve pour divertir à leurs propres dépens les étrangers et les messieurs de la ville. Je les trouvai familiers, généreux, lourds de forme et d'accent, avec un esprit naturel, çà et là jeté par filons. Au sommet des vignes se dressait un joli manoir à tourelles trapues, du seizième siècle; sur une crête beaucoup plus haute, on découvrait au loin une ruine féodale; enfin, en se détournant, on reconnaissait, dans les contours de la rivière, assis sur son roc plongé dans les arbres, le château de Cormeilles, avec

sea donjona, ta haute façade^ et ses toits aigus surmontés de girouettes, criant au soleil qui les allumait de ses feux. Un peu plus loin, et quand nous eûmes quitté les paysans, que Mme Brigitte m'avait paru tenir à dis»

tançai elle me fit admirer avec une certaine chaleur^ ce ravissant paysage. Les aspects de la nature, j'eus plus d'une occasion de le remarquer , exerçaient sur elle un pouvoir, dont ses traits traduisaient éloquemment Tinfluence.

Nous eûmes à traverser de nouveau , dans un bac^ la rivière qui reflétait un cirque bleuâtre de rochers, couronnés des derniers chênes d'une forêt épaisse, foisonnante et montueuse, où un étroit sentier nous achemina. Il fallait gravir à la file^ jusqu'à un premier plateau où s'élevait une chaumière, à Tangle d'un carré de culture mi-parti de trèfle et, d absinthe i ce poison cultivé dans les montagnes et dont le feuillage terne, bleuâtre est découpé comme celui de l'aconit ou de la ciguë. Là^ Mme de Mérian, pour quelque devoir charitable, voulut entrer dans

la maison ; ce que voyant^ son fils apparemment trop sensible appela son chien, arma son Fusil et nous abandonna pour s'aller perdre en chassant.

Dans ces taudis que Tindigence habite^ le dénuement, la maladie même n'excluent pas toute gaieté. Ceux qu'elle atteint se consolent par le repos^ dont la santé les prive ; ceux qui gardent les alités trouvent à leur chevet une fériation qui a bien son prix, et la pauvre chaumière a ses veillées en plein soleil. Il y avait là des enfants, et quelques commères tillant la chevenotte nouvelle autour d'un grabat. La chaumière babillait, et le bruit s'en échappait par la porte ouverte, comme du toit jaillissait la fumée. Dès qu'on aperçut Brigitte, tQut s'arrêta et nul n'osa lui parler. En visitant ces patriarches, Tange parla peu; elle enveloppa d'un regard ineffable toute la chambre, en s'assurant si rien ne manquait au malade, qui ne se plaignit point et ne de^ manda rien. Un instant ses doigts d'albâtre rosé entourèrent comme un précieux bracelet le poignet rude et bronzé du patient ; d'un

pli léger de ses longs sourcils elle trahit la constatation d'un accès de fièvre et elle demanda un verre à demi plein d'eau. Puis^ ouvrant le petit coffret d'acajou dont elle s'était chargée, elle en tira, devant les villageois stupéfaits, un petit tube de verre qui n'aurait pas doigté l'annulaire filiforme de la reine Mab. De ce bocal microscopique, elle fit sortir un à un trois globules blancs aussi exigus que des grains de sable ou de navette, et, avec un sérieux parfait, elle les précipita dans le verre, on on les perdit de vue. Enfin, ayant bien mêlé, elle s'inclina d'un siir mystique, eu murmurant quelques mots, et fit avaler au malade cette potion.... également mystique.

Sur les traits des assistants se peignait l'étonnement d'une incrédulité mécontente, mais le respect enchaîna les réflexions. Il faut, pour accepter les systèmes qui heurtent la raison, la subtilité raffinée qui, dans les villes, prête à l'absurde le prestige d'une conquête sur la routine vulgaire. Mais, persuader à des paysans qu'on guérit une grosse fièvre avec

trois grains de sable dans une gorgée d'eau claire!... J'observai sans rien dire cette scène qui aurait fourni à van Ostade un joli sujets pourvu qu'un Corrége miniaturiste se fût chargé de la figure principale et, frappé pour la seconde fois de la vénération religieuse qu'inspirait une si adorable personne, je la suivis hors de la chaumière qu'elle quitta souriante, emportant avec piété sa petite châsse médicale.

Une fois dehors, je me dédommageai de la complicité de mon sérieux et, pour éprouver Brigitte, j'essayai d'une querelle :

« Si vous vous figurez, m*écriai-je en riant, qu'on vous garde beaucoup de reconnaissance pour cette.... cérémonie....

— Ah, vous êtes incrédule? Eh bien, ils sont plus avancés que vous, car le malade a bu avec docilité.

— La belle raison! De votre main, je boirais la ciguë.... surtout à pareille dose. Seulement, v«us ne leur persuaderez jamais que l'on puisse être tiré d'affaire avec si peu : ils dissertent en ce moment sur une bienfaisance

qui ne nous ruinera pas, estimant d'après son prix, refficaoité d'un remède qui ne vous a pas coûté la centième parti d'un sou.

— D'abord, cela m'est égal ; ensuite, si je tenais à leur opinion, j'aurais ma revanche; car dès qu'il se verra guéri, le malade me proclamera sorcière, pour le moins!

•«^ Les honneurs du balai pourraient vous échapper! le succès est douteux et l'aspect chétif de votre panacée permettrait sans ingratitude de rendre grâce à la nature. Parlezmoi d'une bonne tisane qui a réduit deux heures dans une marmite, ou d'un sudoriûque amer et verdâtre, servi bouillant à un patient^ mitonné du talon jusqu'au cou dans un four attiédi; ou d'une trentaine de sang* sues, bien enivrées^ à moins que le malade n'ait préféré les avaler frites ; cela s'est vu I Voilà des remèdes intelligibles et dignes de foi. Mais, vos grains de mil ! Ah, si Molière avait eu à sa disposition cette veine comique, au temps du Malade imaginaire !

— • C'est bien! dit-elle en souriant avec malice; si vous tombez malade à Gormeillea^

TROP HKURKUX. 91

je VOUS réserve une médecine Qoire, dont Louis XIV aurait grincé les dents I

— -» Voilà, dis-je, une rancune qui fait bon marché de vos convictions! »

Mme de Mérian me devança d'un pas ra« pide pour couper court à ces propos ; mais^ au bout d'un instant, comme si rien ne se fût passé, elle revint, en parlant d'autre chose.

Quand nous arrivâmes, après une longue ascension, aux ruines de l'ermitage de Sainte- Marie, ma compagne n'était point essoufflée et, en m'essuyant le front, je remarquai que le sien était sec : la marche n'avait point en«flammé son teint; on aurait pu s'étonner de ne pas lui voir des ailes. Edme n'avait point reparu, elle ne s'en inquiéta nullement et, après m'avoir, tout en contant une légende d'ermite, fait parcourir les débris d'une bâtisse du quinzième siècle, enchevêtrée dans les taillis du bois, rabougris par la maigreur du sol dont , ça et là , le roc vif perçait la peau, elle se mit à chercher un point, de vue afin d'utiliser son album. Le site estescarpé, et le terrain défaillait brusquement

SOUS nos pas au-dessus d'un abîme à pic.

Elle se pencha sur ce précipice, retenue par un bras à des branches de buis^ sans audace apparente et comme ignorant le péril. Mes observations, qui le démontrèrent^ lui firent peur après coup.

Pendant qu'elle dessinait^ assise au revers d'un talus gazonné, simplement vêtue d'une robe de popeline brune, garnie en velours noir et taillée carrément à la vierge sur la poitrine, d'où s'échappait comme dans les portraits flamands, une guimpe plissée, arrêtée par une dentelle étroite et fine, j'oubliais pour l'artiste le pan de mur lézardé qu'elle copiait, et c'est dans l'atelier même, improvisé sur rherbe, que mes yeux contemplaient le tableau que j'aurais voulu fixer. De temps en temps, je me levais pour regarder ce qu'elle traçait : ni ma présence , ni mes indiscrétions, ni mes remarques ne semblaient l'inquiéter. Nous échangions quelques mots, les plus insignifiants. Je sentais néanmoins que cette femme ne ressemblait à aucune autre; elle me déroulait sans le savoir, et tenait en

éveil une curiosité, dont elle ne se souciait guère. Dès que le croquis fut un peu avancé, elle reprit plus d'animation; quand je parlais, elle abandonnait son ouvrage pourm'écouter des yeux, avec une expression de rêverie pénétrante qui parfois, me faisait perdre le fil de l'entretien.

Je n'avais guère que trois ans de plus qu'elle, un âge où Ton se fie à une raison dont les fruits encore verts, risquent d'être grillés par un coup de soleil, un âge où, cependant, on aurait scrupule de se montrer par trop jeune^ et de se livrer à l'étourdie. Intimement convaincu d'être a cent lieues de songer à mal, je ne pensais à rien^ abandonné aux charmes d'un désœuvrement complet de l'esprit aussi bien que du cœur. Nous étions bien seuls :

j'eus, dans un frisson intérieur, la perception de cette solitude, et j'exprimai tout haut une observation qui décelait peut-être je ne sais quelle sensation fugitive. « Bien seuls....

répéta comme un écho Mme de Mérian ; on marcherait de tous côtés pendant une heure ss^na rencontrer une âme ! »

Cette sécurité me cauBa-t*elle quelque ma* laise, trahi par mes traits? Je ne sais. Toujours est-ily qu'elle jugea a propos d'ajouter, avec un mystérieux sourire qui me parut empreint d'ironie :

(c Mais^ il n'y a pas de brigands dans la montagne. »

Ma contenance et mon calme battaient au loin les bois^ sur les traces du chien d'Bdme de Mérian.

« Pour vous occuper, reprit Brigitte^ mettez^vous là, devant moi : un personnage fera bien dans le premier plan de mon tableau. »

J'allai donc m'asseoir, en cherchant une attitude pleine d'abandon, de poésie et^ l'œil perdu dans les lointains, je la voyais beaucoup trop encore. Nous nous regar^ dions de temps en temps en souriant, par manière de distraction. Elle dessina long-»

temps, car son procédé était timide; mais son parti pris d'exactitude singulièrement obstiné. Quand je me rapprochai, elle leva les yeux sur moi, et découvrant la rangée de

perles qui séparait des lèvres si vermeilles, elle dit :

a Est-ce bien cela ?

— Aussi fidèle qu'un souvenir ! murmu^ rai-je à demi*voix ; si un tel souvenir valait d'être fixé.... »

Je m'emparai de Talbum de Brigitte^ et pour l'aider à se lever^ je lui offris une main où elle plaça la sienne, qui ne tremblait pas. le ne sais pourquoi je le remarquai.

« A votre tourl m'écriai -je; cette figure s'ennuierait toute seule. Voulez-* vous me remplacer là-bas ? j'essayerais .... »

Penchée sur mon épaule, et son front effleurant ma joue, elle examina l'esquisse qu'elle avait jetée d'après moi , afin de se bien rendre compte de la place ainsi que de l'attitude, et tandis que je m'établissais où elle s'était assise, elle alla se disposer tout contre l'endroit où elle m'avait posé, en tournant son visage de façon à me regarder sur le dessin, dont la moitié restait à faire. Cette œillade ajustée qui, dans la nature, rappe* lait un absent, revenait à moi sur le pa*

pier au bout de mon crayon. Seulement^ de temps à autre^ elle lorgnait obliquement de mon côté, comme pour deviner à distance comment je m'en tirais^ et c'est sous cette expression moins indécise que je m'efforçai de la saisir.

Mais, quand j'eus enveloppé d'un contour à peine indiqué Tensemble de la figure et distribué cette silhouette dans ses plans principaux, un mirage singulier rapprocha tellement l'original, que ma main retomba frissonnante et vaincue. Trop pénétré des beautés du modèle, trop ardent à les détailler sans en rien perdre, et comparant mes moyens à la tâche, je désespérai.

« Non ! m'écriai-je ; c'est rêver l'impossible ! Et d'ailleurs, si le hasard opérait ce miracle, je ne pourrais plus me séparer du portrait.

— Eh bien, pour peu qu'il ressemble, vous le garderez. »

Cet espoir, à défaut du talent, me munit d'une si opiniâtre volonté, qu'elle me rendit le sang-froid nécessaire. Pour un seul trait ,

je consultais vingt fois le modèle; vérifiant chaque ligne, je procédais avec une stratégie impitoyable et j avais pris, disaitelle, une physionomie féroce, tant je luttais attentif. A mesure que je reproduisais une pâle réminiscence de son visage exquis , je croyais conquérir quelque chose d'elle. J'avançais inspiré par cette folle chimère : j'aurais voulu la peindre toujours !

En terminant, j'étais ravi, mais exténué.

« Si vous êtes satisfait, dit-elle.... Mais, vous savez; on ne se connaît pas très-bien soi-même. Seulement, il faut que je renforce les premiers plans ; car votre bonne femme sort du cadre et se jette sur nous.

— Il paraît que mon art tend à rapprocher les distances : trouvera-t-il grâce auprès de vous ?

— Apparemment, puisque je vais suivre vos leçons. »

Tandis qu'elle travaillait, agenouillé contre elle, j'assistais à ses retouches; elle ajouta quelques finesses à mon ébauche , et ayant embrassé le tout dans un coup d'œil asseaâ

coquet^ elle détacha de son album cette page et me Toffrit. Mes remercîments furent confus et trop vifs. Je lui avais pris une main , qu'elle me laissa et^ ruQ prè» de Tautre assis, nous nous remîmes à causer.

Cette situation , la durée de ee tète-à-tète , à Tabri de toute importunité^ au sommet d'une montagne assombrie de Tombre par^ fumée des bois, tout contribuait, dans cette atmosphère de liberté, à me jeter hors des idées convenues. Entre les oiseaux qui planent et les oiseaux qui chantent, on oublie aisément et le monde et ses lois. L*intimité^ de ma part, allait vite en besogne, et trop expansive pour écouter, elle se prenait à 1 ecbo de ses propres avances. Il paraît qu'au surplus, cet élan n'excéda pas les aveux pet-' mis; car on n'eut point à se ^nettre en défense.

Cependant, peu à peu, la réflexion dissipa cet orage et ramena la présence d'esprit. Je me souvins de ma mission, et, résolu de met* tre à profit cette heure privilégiée de la mutuelle émotion d'une sympathie naissante,.

TROP HEUREUX. 9gr

j/arrivai &oufnoisem«nt au vil de la question^ par des lieux communs sur la ¥ie , sur les^ ittuaions déçues^ sur ieâ chagrins secrets^ sur La longueur des journées solitaires, et sur les sosges envolés de Tavenir. On m'écouta coi&iQe une fauvette qui gazouille, comme une brise qui chantonne sur les roseaux^ ou eaiiin^ le son lointain d'un cor errant sur le» vallons : cette musique plaisait. Màis^ habile à se contenir et trahie par la seule expression de ses traits^ Mme de Mérian sut se prêter avec grâce, en évitant de se livrer. San» feindre ua bonheur q,ui eût paru peiii natarel , elle ne: laissa point soup^nner La victime ; elle se déroba aux tendres eompa»sioQ» comme aux curiosités compatissantes ; elle ^da. tous ses secrets ; le personnage d'Albin resta inviolable.

De ce long entretien , je sortis confirmé dans mes suppositions ; mais sans preuves à l'appui. J'avais rencontré^ sous une forme angélique^ naïve, et presque enfantine,, ua caractère fortement trempé : Brigitte ne m'intoressa que davantage^ et au prix d'une vie,

iOO TROP HEUREUX.

j'aurais voulu lui rendre un bonheur dont elle m'eût remercié d'un regard sans qu'il en coûtât rien à sa fierté. Déjà, je me le persuadais du moins, déjà sa conversation plus familière et son ton confiant me récompensaient d'avoir entrçvu un coin de son âme, et mis en lumière un cœur sur lequel on pouvait compter. Je comprenais que l'amitié avait germé entre nous et je m'emparai avec une cordialité modeste, mais attentive, d'un rôle où mes instincts m'appelaient, où j'entrevoyais tout ensemble un bonheur sans remords et une sauvegarde contre un danger vaguement pressenti. Quand nous redescendîmes du Mont-Sainte-Marie, nous croisant à mi-côte avec les ombres du soir qui montaient du vallon, elle s'appuyait sans défiance à mon bras fraternel ; je la contemplais, fier d'elle et radieux, comme un de ses proches :

je me sentais son ami.

Albin avait traversé la rivière avec un pêcheur, et il était venu nous attendre dans notre barque pour nous ramener.

« Allez vite l'embrasser, dis-je à Brigitte

en l'apercevant; il a passé la journée loin de vous. »

Elle y courut avec une docilité qui , je le crois, ne lui coûta guère, et mon hôte nous accueillit Irès-joyeusement. Je me louai des plaisirs de la journée ; Mme de Mérian avoua que nous avions beaucoup babillé^ que le temps avait passé vite, et qu'elle avait grand appétit. En débarquant, je dis à Albin :

« Pourquoi n'es-tu pas venu avec noua ?

ta femme l'a regretté. Ah! mon cher ami, quel trésor! Elle est charmante.... »

Il me serra la main avec effusion, et prit les devants sous le prétexte qu'il allait faire servir le dîner.

Le lendemain, la journée, que des nuages annonçaient tristement, me parut très-longue, surtout durant les-heures où la présence de la châtelaine ne venait point animer cette résidence, créée jadis par des gens de plaisir et pour une société nombreuse. Ces vastes salles sonores, où la pensée évoque des fêtes, ces boudoirs galants où se retracent partout

et l'amour et ses jeux ; au dehors, les allées mystérieuses, les cabinets de verdure, les labyrinthes couverts, au centre desquels €upidon et les Nymphes grelottent à vous attendre, prennent^ dans la solitude et rabandon, ua earaxîtère de mélancolie désolée. J'errais oavré par une désœuvrance absolue^ repu de ma liberté, échangeant au passage quelques mots avec Albin qui s'éparpillait sur des passe-temps puérils^ comme s'il eût tour à tour évité et cherché tout le monde.

« Fais comme chez toi^ répétait-il en 6*esquivant; on vit céans en pleine liberté, j»

Du reste^ quand il était là, il me manquait quelque chose , son affection, que le temps ou d'autres causes avaient réduite à une banale réminiscence de familiarité. Auprès de Mme de Mérian^ je me sentais moins séparé de son mari; le désert était moins morne et le vide à demi comblé, tant cette beauté si vivante avait le don^ même en parlant peu^ de colorer et d'animer tout ce qu'atteignait son rayonnement. Elle me rejoignit^ durant une de ces flâneries^ au jardin/ où elle ne me

chercbait pas, car elle parut surprise de m'y rencontrer.

C'est une culture i la française^ étalée par terrassements, sur une pente adoucie etpralongée. La symétrie y contraste avec Taspect romanesque des points de vue lointains^ devant lesquels Tart a ménagé des repos aux plus belles placés : scène pastorak décorée pour des églogu«s mondaines, au milieu des sauvagmes rêveuses de la nature. On ne peut errer là bien longtemps^ si Ion est seul^ sans s'abandonner à de vagu6s aspirations qui se résolvent en tristesse, et j'en étais là, lorsqu'au premier plan d'une perspective de charmille^ agrandie par les fonds bleuâtres et doux de la plaine ourlée de coteaux violets, la fée du logis m'apparut. Elle avait les cheveux au vent; sa robe, étroitement ajustée, qui accusait les contours d'un buste élégant et vigoureux, prêtait à sa démarche cette grâce ennoblie que l'art aime à saisir : elle tenait à la main une corbeille^ qu'elle se disposait à remplir de raisins mûrs choisis le long des treilles.

Dès qu'elle fut là, tout se reprit à vivre et à chanter^ autour de ces ifs en pyramides^ dont la pointe atteignait les rameaux inférieurs des tilleuls séculaires^ qui versaient jusque-là Tombre découpée de leurs voûtes énormes, où vibrent les ondulations continues de la brise. Je m'emparai delà corbeille, et tandis que nous descendions^ mettant quelques lézards en fuite^ les degrés disjoints par où Ton arrivait aux treilles^ ma gaieté, ravivée par une longue abstinence, s'épanouissait avec une verve qui parut l'amuser.

Gomme les abeilles et les guêpes, nous allions bourdonnant parmi les ceps de vignes, en picorant aussi sur les grappes les plus vermeilles, si bien que, pour becqueter et causer plus à l'aise, on finit par s'asseoir. Mais^ à peine installé si près d'çlle, je sentis ma vivacité s'alourdir, ma voix devenir plus profonde et mes phrases s'embarrasser. Des préoccupations plus sérieuses m'inspiraient des idées mal définies que l'esprit se refusait à formuler. Je n'osais lever les yeux sur elle, et je la voyais pourtant. Bientôt, cette situation de-

vint si fausse; je fus si fort indigné de ma faiblesse, si mécontent de moi-même, que je me levai brusquement.

« Allons ! me dis-je avec dépit; il ne manquerait plus que cela ! ... »

Celte retraite inattendue^ si elle surprit Mme de Mérian^ ne parut point la blesser; son regard, ses paroles plus posées me rendirent comme un reflet de ce qui se passait en moi, et nous nous dirigeâmes en silence du côté du château. Sous les ifs, je lui tendis, pour Taider à gravir le sommet d'un talus d'herbe^ une main que je retins une seconde^ et comme je me sentis rougissant et troublé, je compris que je ne devais pas la suivre plus loin. Je la saluai, trop cérémonieusement peut-être, et me jetai dans un autre chemin.

J'avais aperçu au bas des prés, à quelque distance, Mérian venant à nous. Mais, soit qu'il nous eût reconnus de loin, soit que je me fusse mépris sur son intention, il avait, comme pour nous éviter^ fait un brusque détour et il cheminait dans un sens oblique

106 'mOP HEUHEUX.

sans détourner la tète. J allai de son côté, mais obliquement aussi et avec lenteur.

Pour me rendre au sentiment de la raison et du devoir, il avait suQi d'un si rapide instant de réflexion, que je rentrai en pleine sécurité, en voyant avec quelle facilité j'avais repris possession de moi-même.

« Ce n'est rien, me dis-je, humilié toutefois et non sans humeur ; seulement, quand on esl sujet au vertige, il faut éviter les précipices. »

L'imprudence de mes combinaisons m'apparaissait nettement : s'emparer de Tamitié de Brigitte pour pénétrer le secret d'Albin, c'était s'engager dans un défilé où, pour marcher droit, il aurait fallu un diplomate plus retors et entièrement refroidi par l'âge. La partie adverse exerçait des. séductions d'autant plus périlleuses, que l'isolement, l'oisiveté dont j'avais si peu l'habitude, laissaient à peu près sans défense mon cœur, incessamment attristé par l'indiiférence incompréhensible de mon ancien compagnon d'enfance.

Pourquoi n'irais-je pas droit au but? Mé-

rian, qui me semblait impénétrable, ne dissimulait si bien, peut-être, que parce qu'il o avait rien à eacher. Je reculais intimidé devant un malade, prenait des symptômes pour des sentiments profonds, et une âme desséchée pour une âme souffrante. N'étais-je pas, d'aillears, sufEsamm^ot averti par la circonspection avec laquelle Mme de Mérian évitait de mettre son mari en scène, de le stimuler à soutenir la conversation devant moi et de Texposer trop longtemps à mes observations? N'avais-je pas remarqué que son fils ne lui adressait presque jamais la parole, que les domestiques eux-mêmes, le servant dans un mutisme perpétuel, s'abstenaient de le consulter, de prendre ses ordres et se tenaient à distance, peu sympathiques et strictement respectueux? Il était temps d'arracher le mot prévu de cette énigme, d'abréger un séjour à la fois pénible et dangereux, enfin, de me mettre en état de quitter promptement Cormeilles, sans incertitude comme ^ns remords.

Raffermi par ces idées qui devaient être

justes, et subitement illuminé par cent preu^ ves de leur évidence, j'avais doublé le pas et j'arpentais de larges allées vertes, circulairement tracées dans une prairie entrecoupée de massifs d'arbres» lorsque tout à coup, ce vieil enfant, ce malade que j'avais à confesser, Albin deMérian, tournant la courbure de l'avenue, se présenta devant moi.

Surmontant une certaine émotion , je lui barrai le passage et lui dis résolument :

(( Je le cherchais; nous voilà seuls et je voudrais te parler. »

Il jeta autour de lui d'un air défiant des regards effarés, et je crus qu'il allait prendre la fuite. Il finit par balbutier quelques mots, se disant pressé, désireux d'ajourner à uu autre moment.... Mais, sans me laisser éconduire, je m'étonnai de cette répugnance à causer comme autrefois avec son ancien ami, je rappelai les souvenirs d'une intimité qui lui avait été chère et je lui demandai quels obstables avaient pu s'élever entre nous?

« Enfin, m'écriai-je en terminant, ma position sous ton toit est intolérable, tout à fait

douloureuse, et je ne m'en irai pas sans une explication! »

J'avais pris son bras , je l'entraînai vers un banc où je le contraignis à s'asseoir. Il y tomba tout accablé et protesta contre cette espèce de violence, par un coup d'œil fixe empreint d une fierté morne qui me troubla. Je repris, en m'établissant à côté de lui, les mêmes raisonnements, mais avec moins d'assurance et une effusion plus tendre, et je n'obtins pas un mot. J'insistai, cependant, et pour retrouver le chemin de ce cœur si chaleureux, si ouvert autrefois, je m'y fis précéder par la mémoire de feu Mme de Mérian, de cette mère adorée, que je ne pus évoquer sans un attendrissement réel. Albin pâlit, il ferma les yeux comme un patient qui subit une contraction douloureuse, et il appuya avec force sa main crispée sur mon bras, comme pour me supplier de m'arrêter. Après quelques secondes, il murmura avec un mélange de douceur et d'inquiétude :

« Est-ce qu'on t'aurait mal reçu? Brigitte t'aura fait quelque peine : c'est sans le

vouloir, sois en persuadé; elle est si botine^ si attentive !

— Elle? c'est la grâce et la douceur des anges ! (Il respira.) Mais, cher Albin, seule avec le spectacle de ta tristesse, de ton découragement, penses-tu qu'elle puisse être complètement heureuse? »

Mérian tressaillit et me demanda vivement :

a Elle t'en a parlé?

— Mieux que moi, répondis- je en secouant la tête, et depuis plus longtemps, tu co»nai&r sa réserve, sa discrétion et ce dévouement passif d'un courage qui déguise ses effoits.

Elle ne m'a rien dit; seulement, j'ai cru comprendre, j'ai jugé d'après ce que j'éprouvais moi-même.... »

Il retomba dans sa torpeur et dit avec accablement :

« Ekbien,mon ami, tu t'es trompé !. »

Alors, je m'attachai à rameuer Tentretiea à son objet véritable. C'est de lui-même qu'il s'agissait, de son avenir, de son bonheur qui me paraissait compromis. Je lui rappelai les succès de sa jeunesse, les* promesses qu'avait

ddfmées sa carrière, Tactivité féconde de cette inteUigence que }e retrouvais inoecupée; puis, éouméfant les dangers de cette inertie^ de runiformité d'une existence aussi recluse, je fis entrevoir rindifférence au delà d'une satiété complète^ et La vie devenue pesante à force de monotonie.

« Pourquoi, m'éeriai-je, pourquoi ce régime n aurait-il pas fini par fatiguer ta femme et l'écraser d'ennui? Tu t'ennuies bien, toil toi qui Tadores, ou plutôt.... qui l'adorais : caràeette heure....

— A cette heure.... répéta-t-il avec abattement, que voudrais-tu que j'aimasse au monde? Je lui ai donné ma vie! »

Jamais déclaration formelle ne tomba plus naïvement d'une bouche glacée.

« En lui donnant ta vie..... redis-je après lui, tu lui as donné bien peu^ puisque tu t'obstines à ne plus vivre 1 Ni plaisirs, ni distractions, ni tendresse, ni devoirs..,.. Tuas QQ fils : as^tu seulement pris la peine de l'élever?

— Ëdme? Mais c'est encore un enfant; il

est au collège. Est-ce* que tu aurais à t'en plaindre? A-t-il manqué à ton égard?,..

— Sur un point particulier, non; mais sur tous et en toute chose. Pardonne à la fidélité de mes souvenirs et de mes affections :

je me rappelle trop bien ce qu'était à son âge le fils de Mme de Mérian, mon pauvre cher Albin, qui n'existe plus pour moi! »

Il saisit ma main dans les siennes et la pressa dans une affectueuse étreinte.

« Tu as raison, dit-il à voix basse et concentrée; cet enfant, mon fils, le sien aussi.... J'aurais dû me rattacher à cette tâche; il le faut!..* »

Albin s'était soulevé; je vis sur son front un éclair d'énergie qui s'évanouit aussitôt.

Il retomba la tète dans ses mains en balbutiant d'une voix déchirante :

« Ah I je n'ai plus la force! »

Devant un si pénible aveu d'impuissance, de caducité, je restai saisi d'une douleur où se mêlait à la pitié une sorte de respect pour tant d'infortune : la victime connaissait son mal et en sondait la profondeur. Mes

doutes étaient fixés; mais que pouvais-je faire, sinon laisser comprendre à Mme de Mérian que j'avais deviné le secret de cette maladie dont elle s'obstinait à me dérober les symptômes, et m'efforcer de donner à cette pauvre femme le courage d'opposer aux • progrès du mal le^ ressources de Tart, en appelant d'habiles médecins ! Cette dernière marque de sollicitude, je la devais à mon malheureux ami, et je me sentais animé d'un certain zèle à entreprendre cette tâche, qui prêtait à la prolongation de mon séjour au château un motif plausible.

Albin me laissa le champ libre; car, ému sans doute par notre entrelien, ou mécontent de s'être laissé deviner, il m'évita tout le jour et, le soir venu, se retira de bonne heure.

Seul avec sa femme, près de laquelle j'avais pris involontairement ce ton de compassion tendre qui s'associe aux dispositions des âmes en souffrance, je soulevai tantôt un coin du voile et tantôt l'autre, me rapprochant, par gradations discrètes, de ce my-

114 TBOP HEUREUX.

stère douloureux, afin de m'en montrer maî^ tre Bans qu'on me l'eût dévoilé . Cette innocente manœuvre rendit nos relations plus intimes, de mon côté surtout; car Brigitte, ayant probablement démêlé mes motifs, demeurait impénétrable. Elle sut même rester enjouée^ afin de me faire illusion sur son apparente sérénité; elle échappait au péril des émotions par de longs silences qui avaient leur éloquence aussi et, s'abandonnant avec grâce à TafTection dont je la berçais, elle dépistait la curiosité avec une présence d'esprit si naturelle, si facile, que parfois j'en étais à me demander si mon dessein avait été compris.

Elle parlait d'Albin avec déférence, avec amitié même, sans élan toutefois, et il était aisé de s'apercevoir que ce cœur tout résigné vivait dans une solitude absolue. Cette vie de sacrifices, elle l'avait acceptée; la nature protestait seule, impuissante et vaincue, trahie de loin en loin par des regards profonds, par des aspirations contenues même avant de se faire jour : lutte mystérieuse, héroïque vie-

TROP heureux: 11b

toire, qui avaient rehaussé d'un attrait virginal les séductions de cette beauté, si irrésistible dans sa splendeur épanouie. Elle eut, du reste, asse^ d'art pour maintenir la con-^ versation dans des limites qui ne concer^ naient qu'elle et moi : tout ce qui regardait Albin resta comme incompris ou sans ré* pense, et il fallut respecter ce pudique sentiment d'une femme pour celui qu'elle avait aimé.

Quand j'étais loin d'elle, je cherchais vai** nement à me retracer, pour en tirer quelque induction, les moindres détails de nos entre*^ tiens» et je ne les retrouvais que décolorés. Je reconnaissais alors qu'en la contemplant j'avais cru l'écouter, et que je n'emportais avec moi qu'une vague harmonie, dont lô souvenir encadrait une image obstinée à me poursuivre. Touché de plus en plus de l'aisance courageuse avec laquelle Brigitte por-s tait un si lourd fardeau, et de la modestie nonchalante dont se voilait la dignité d'un tel rôle, j'estimais à si haut prix ce noble cœur, que je plaignais, non sans quelque

impatience, le triste Albin d'être hors d'état d'apprécier ce trésor enfoui.

Cette situation, dont je me préoccupais avec une persistance exagérée, finit par m'in^ quiéter pour moi-même. De quel droit inQigerais-je ma compassion à une femme qui ne la sollicitait pas, et qui s'était réduite à un demi-sommeil dont on n'aurait pu la tirer sans un double péril? Les insensés, disait Hésiode, sont sous la protection de Jupiter, et leur tête est sacrée. Ne pouvant rien pour le salut d'Albin, je finis par me résoudre à m'abstenir de rompre, par l'intervention d'une bonne volonté équivoque, l'équilibre si fragile où se maintenait douloureusement ce ménage. Il fallait donc préparer ma retraite et partir; tout le démontrait et je me le répétais dix fois par jour.

J'y songeais dans la matinée, en errant sur la terrasse autour du château, et je paraissais sans doute inquiet ou agité; car un jardinier qui travaillait là, dans un massif, et devant qui j'étais passé deux ou trois fois, me demanda — si ce n'était pas monsieur que je

cherchais? Je ne sais trop ce que je lui répondis; mais frappé de la singulière expression avec laquelle il m'interrogeait, je le questionnai de même à mon tour, et il me montra bien loin, dans les prés, un piéton que Ton entrevoyait sous les arbres sans pouvoir, à cette distance, le reconnaître. Le jardinier secoua la tête en clignant de l'œil d'une façon significative et assez peu respectueuse; puis il ajouta d'un ton narquois :

a Quand il est par là, on ne le revoit guère avant la nuit....

— Où donc pensez-vous que M. de Mérian soit allé ? »

Ma question fit naître un sourire équivoque; prenant cet air discret qui accompagne les indiscrétions, l'homme répondit avec une béate, mais venimeuse insouciance :

« Il va chez la Marlise.... »

Je détournai les yeux et repris ma promenade, stupéfait et blessé. Un moment après, je rencontrai Edme, qui passait comme à l'ordinaire, sans me saluer, d'où il suit que je le prévins, avec une certaine affectation.

118 TROP HEUïlEUX.

Il s'en souciait fort peu, et contraint de 8*arrêter, il me balafra de quelques lazzis tranchants, débités sur un ton de persiflage peu supportable* Près de s'éloigner, il me cria : « Si vous cherchez monsieur mon père, grand bien vous fasse; mais pour le quart d'heure, il rie pense guère à vous....

— Et qui vous fait supposer?...

— Je ne suppose rien ; on sait. ... ce qu'on sait. Vous croyez peut-être que je ne connais pas la Marlise ?

— Qu'est-ce que la.... Marlise?

— Monsieur veut me faire poser? Eh bien, parbleu, la Marlise, c'est la femme du Gigan. Bene respondere! je demande un bon point.

Ah ! s'écria-t-il d'un ton moqueur, vous prétendez connaître monsieur mon père?... »

Je me sentais indigné, presque furieux. Je rappelai ce petit drôle, et lui appliquant une leçon que peu d'années auparavant le duc de Fitz-James avait donnée à un quidam tout aussi irrévérent :

a Edme, lui dis-je, souffrez que je vous offre un renseignement utile : il n'est que

deux sortes de gens qui se permettent cette formule : monsieur mon père ; et ce sont les très-grands seigneurs ou les très-grands polissons. »

Sans attacher plus d'importance qu'il ne convenait à des propos de valetaille, étourdiment répétés par un sot écolier qui en avait sali sa pensée en se traînant sur les bancs de la cuisine, je subis, cependant, une impression fâcheuse. « Eh quoi! me disais-je, Albin, ce jeune homme si chaste, si pur autrefois! rélève de la sainte femme que j'ai connue, Albin, le mari d'une créature si digne d'être constamment adorée, Albin se serait plongé dans de pareils désordres 1 n

Mais en vain ma confiance luttait contre des soupçons qu'elle , ne pouvait accueillir sans une sorte de honte : je me retraçais de nouveau la froideur presque méprisante avec laquelle le maître du logis était traité par ses gens, les indignations contenues du vieux Lapierre et ses réticences, l'ennui profond d'Albin dans son ménage, l'irrévérence habituelle de sou fils, et cet air hébété, alourdi do

père, dont j'avais été frappé le premier jour; enfin, le trouble que ma visite imprévue avait causé, Tisolementoù Mérian s'était confiné, la dégradation de son intelligence, précipitée sans doute par une déplorable liaison, et ces indices se corroboraient d'une multitude de circonstances, d'aveux involontaires, de paroles échappées par mégarde. De là, cette froideur du mari, et ces bouffées de tendresse fugitive, arrachées aux remords d'un cœur malade; de là cette bonté indulgente de Brigitte, incessamment offerte comme un refuge à l'infidèle , mais sans effort humiliants pour le retenir. •

Et pourtant, tout en me laissant déborder par les convictions qui m'assaillaient en foule, je les subissais révolté, avec une répugnance insurmontable, d'autant plus défiant, que la faute avérée d'Albin prêtait, je le sentais en dépit de moi, une sorte d'excuse à des faiblesses que mes scrupules avaient combattues, et sur lesquelles, jusque-là, j'étais parvenu à me faire illusion. Ne nous faisons ni pire, ni meilleur

que Tious ne sommes : de la la distance est grande et je point à la franchir. Mais 80U\eDir du Pâté d'anguilli moralités sceptiques, venail constance d'Albin peu coi logicien austère, de même, principes analogue intéres consolation d'une femme ti de la conscience qui aurail pensée de porter au bonhei mière atteinte.

Ces réflexions, que je r m'ont expliqué plus tard 1 causa cette découverte et h sée avec laquelle j'appréci Mérian. Depuis quelques d( je m'étais fréquemment cl cessité d'éviter les trop fr( en tête-à-tête avec Brigitl persuadé, par la continuel!

cette morale, que je les év:

prouvai tout à coup une c( de la voir, de lui marque]

courtoisie empressée à laquelle ne doit pas faillir un hôte bien accueilli. Je rentrai donc au salon, où j'attaquai^ sur le piano, une sonate bruyante. Presque aussitôt la porte du fond s'entr'ouvrit et Mme deMérian, se montrant à peine, me dit :

« Continuez; je rentre dans, ma tour, où je serai bien aise de vous écouter sans quitter mon travail. »

Je courus jusqu'au bout du morceau en coupant les reprises, et je vins la rejoindre au boudoir. Après une courte conversation :

« Je m'étais imaginé, observa-t-elle, que vous étiez sorti avec M. de Mérian?

— Je Tai aperçu de ce côté, fort loin^ dans la prairie.

. — II aime à se promener seul. Probablement, il allait aux forges; c'est une grande usine, à une lieue deCormeilles.

— Albin^ sans doute, a là quelques amis ?

— Oui, répondit -elle avec indifférenee; des protégés, plutôt : une jeune femme^ un ménage auquel il porte intérêt, n

Ces mots furent jetés avec une tranquillité

si parfaite, que j'épfouvai comme un remords de ma crédulité, et un désir fort loyal d'être édifié sur le champ. Je prononçai donc le nom de la Marlise.

« Ah I vous saviez?. . . interrompit Brigitte. Elle s'appelle Marthe-Lise; Marlise est une forme abrégée : nos paysans écourtent la plupart des prénoms, comme ils ont fait pour la bonne amie de M. de Mérian.

— Sa bonne amie 1 elle est donc bien belle?

— A sa manière, et tout dépend des goûts.

Elle me ressemble aussi peu, que le jour à la nuit. Et, ajouta-t-elle en dardant sur moi ses yeux noirs, attisés par un léger plissement des sourcils, et c'est moi qui suis la nuit.... )i

Je compris que la Marlise était blonde ; mais je restai confondu de Thumble résignation qui venait de descendre à ce parallèle.

Bientôt je me sentis gêné et lesprit stérile. Abuser de la situation pour conter fleurette à brûle-pourpoint^ avec prélude élégiaque et plaintif y c'est une platitude qui m'aurait

répugné; achever de mettre à nu, au profit d'une curiosité malfaisante, cette plaie si pudiquement voilée, c'était tomber dans l'ornière des héros de pacotille. Pourtant, ce sujet, qui m'obsédait implacable, m'empêchait d'improviser d'autres propos : je quittai le boudoir. Mais au moment où je passais le seuil, Brigitte me dit :

« Lorsque M. de Mérian va aux forges, il revient quand il peut.... Si vous voulez, vers quatre heures, nous irons au-devant de lui. «

Qui n'eût admiré le courage de cette femme et le sang-froid à l'aide duquel, forcée de s'expliquer sur une situation qui désormais ne pouvait plus m'être cachée, elle en atténuait la gravité en l'exposant avec une insouciance qui permettait le doute, et qu^T interdisait en sa présence toute insinuation fâcheuse ! Il ét,ait impossible d'abuser plus habilement son monde, tout en disant la vé« rite.

Mes idées tardèrent peu à prendre un autre cours. La maladie d'Albin étant définie,

lâ cause de sa déchéance, de son dégoût pour le travail, de cet oubli de sa propre gloire étant connue, ma tâche bientôt m*apparut et plus noble et moins diiTicile. Ce n'est point à Tamour de Brigitte qu'il fallait l'arracher, ainsi que je l'avais craint; c'est à ce légitime sentiment qu'il fallait le rendre, en l'aidant à secouer une chaîne honteuse, rivée par la satiété et par l'oisiveté. Un tel dessein m'enflamma subitement, au point de triompher de toute arrière-pensée égoïste. Je compris que je devais me sacrifier à ce devoir, et même je crois que je ne nie représentai nullement la sécurité, qu'en cas d'insuccès, l'héroïsme d'un tel effort offrirait plus tard à ma conscience^ ni l'ascendant qu'un dévouement si généreux pourrait légitimer un jour auprès de Brigitte.

J'errais agité dans ma chambre, ne pou* vaut tenir en place. Parcourant ce long corridor gothique où l'horloge à coucou me bernait de sa vieille chanson périodique, je visitai d'anciens appartements, vides et comme imprégnés de l'atmosphère immobile

de Tabsence. Afin de me rendre compte des aîtres du logis, suivant jusqu'à rextrémité ce couroir tortueux, terminé par une tourelle, je m'engouffrai dans un escalier circulaire qui devait plonger, selon mes calculs, dans la chambre d'Albin, que je me proposai d'examiner en son absence, afin de me rendre un compte plus exact de sa vie journalière et de ses occupations intimes.

Cette chambre à coucher communiquait, par une petite bibliothèque contiguë, avec l'escalier dérobé. C'était une pièce assez grande, irrégulière, médiocrement éclairée et meublée à l'antique. Quelques fauteuils assez durs, une grande table que ne couvraient aucunes paperasses, une écritoire au fond de laquelle croupissait, sous des amas de poussière, un résidu noir et cristallisé; ça et là sur les meubles, des livres fatigués, surtout les livres de morale et de religion, fourvoyés parmi des romans d'aventures; tels furent les principaux objets dont j'eus les yeux frappés. Saint-Augustin, Vlmitation, vieil exemplaire de la traduction du chancelier de

Marillac, les traités de Morale de Nicole, quelques choix des Pères de TÉglise, semblaient être l'objet d'une méditation fréquente; mais, tout auprès foisonnaient des lectures d'une entière frivolité. Du reste, point de journaux ni de revues, point de nouveautés ni d'ouvrages spéciaux. On trouvait ces derniers fort mal rangés sur les tablettes de la bibliothèque, et poudreux, comme si, fréquentés autrefois, saqs ordre ni suite, ils avaient été successivement délaissés depuis longtemps. La pendule était arrêtée, le chambranle de la cheminée, dépoli comme par l'empreinte habituelle et constante d'un pied accoutumé à s'y appuyer. L'absence des meubles confortables ou simplement commodes, indiquait un hôte actif par nature et peu enclin à la mollesse; les ustensiles et l'entretien de la toilette dénotaient les habi* tudes d'un homme qui n'a point renoncé aux soins d'une élégance recherchée : circonstance rarement notée dans l'habitation des gens dont le cerveau est entrepris. Tout auprès s'ouvrait, par une communication di-

rectei l*appartement particulier de Mme dé Mérian ; miais son mari^ pour quitter le sien, possédait deux issues indépendantes; Tune aboutissant à l'angle de la maison , sur la cour d'honneur, l'autre, par l'escalier que j'avais descendu, au corridor où j'habitais.

J'ai su depuis qu'il s'enfermait souvent à l'étage supérieur, dans une rotonde pratiquée au sommet d'une tour et contenant les archives du château. Cette pièce, que quatre portes successives séparaient de ma chambre, restait close, et Mérian en emportait la clef. La salle où il couchait était en désordre; on comprenait qu'elle était rangée précipitamment pour un maître peu disposé, s'il rentrait à Timproviste, à rencontrer chez lui des valets importuns. Comme les gîtes où Ton ne fait que passer, ce logis n'avait point d'âme; il excluait la pensée de la vie comme celle du repos, il produisait une impression morne et glaciale; celui qui campait là, devait avoir ailleurs, je le compris, ses habitudes et sa pensée.

Ce n'est pas sans une certaine répugnance

que je me rappelais la proposition qne m'avait faite Mme de Mérian, d'aller au-devant de son mari quand il, reviendrait des forges» Je me demandais même si le courage avec lequel cette jeune femme prétendait me démontrer ainsi son empire sur elle-même, ou plutôt, donner le change à mes soupçons, n'était point blâmable par son excès. Toujours est-il que je résolus de lui épargner cette épreuve où sa dignité n'avait rien à gagner , et que, pour éviter ce rendez-vous, je sortis avant l'heure par la grande cour qui conduit dans les serres, séparées du jardin potager par un parterre jonché de fleurs. Là, tout en me contraignant à prendre intérêt aux variétés brillantes des dahlias, des calcéolaires^ des verveines, des pétunias changeants et surtout des roses remontantes qui étalaient leurs plus éclatantes combinaisons, je songeais confusément aux folies d'Albin et plus encore aux chagrins secrets de Brigitte, délaissée et méconnue dans cette poétique retraite, théâtre si voluptueusement . approprié aux joies mystérieuses de la vie à deux.

L'air était doux et tout chargé de Tencens des orangers, du jasmin, mêlé aux parfums pénétrants des résédas qui, par touffes énormeS) débordaient sur les allées. Au loin, quelques nuages rebondis se reposaient sur les cimes des montagnes, dont les pentes boisées tamisaient les rayons vermeils du soleil déclinant. Les prés s'étendaient jusqu'aux limites du vallon, et leur verdoyant tapis, que la rivière cernait d'une bande d*é^ meraude, tranchait avec une vivacité harmonieuse sur le diadème de roches dorées, avec des trouées d'un bleu d'émail, qui servait de cadre au rivage.

Cette scène émouvante et sans spectateurs, ces arômes enivrants vainement répandus, ces frais de bonheur inutilement dépensés par l'art et la nature, tout cet attirail de Texistence heureuse et remplie, je les contemplais avec une tristesse émue, inquiète, unie au sentiment d'un vide profond : j'étais péniblement seul, j'éprouvais les impatientes langueurs de l'attente.

A force de vouloir me prouver que je

n'espérais rien et n'avais rien à désirer, je m avouai, il le fallut bien, une préoc*cupation dominante : ce rendez-vous manqué, cette promenade à laquelle j'avais prétendu me soustraire. Si bien^ que tout en me demandant si Brigitte irait sans moi^ si me sachant au jardin^ elle s'aviserait de m'y rejoindre, je le quittai peu à peu, m'aven tarant au hasard sous les avenues de tilleuls, puis, de là dans le parcjpoussé enfin jusqu'à l'entrée de la prairie par un instinct involontaire, je m'éloignai de plus en plus, sans me demander où j'allais, jusqu'au moment où, en apercevant à cent pas devant moi celle que je ne croyais point chercher, je me vis honteux, comme une dupe, de l'étonnement dont je fus saisi.

Elle ne se détourna pas; je la suivis à distance, ravi de la suivre et sans désir de la rejoindre, tant suffisait en ce moment à me charmer, la splendeur de ce tableau où je la voyais prendre place*

« Après tout, dis-je au bout d'un instant, en m'apercevant que j'avais pressé le pas,

qu'ai -je à craindre pour elle? tout le péril est pour moi ! »

En deux bonds j'arrivais à son côté. Ce qui se passait en moi ne dut point lui échapper; car elle me reçut sans reproches et sans empressement. Nous parlâmes peu ; qu*aurais-je pu lui dire ! et nous arrivâmes, à la tombée de la nuit, jusqu'au bord de la rivière, que nous regardâmes couler.

« Peut-être, demandai-je timidement, aurions-nous mieux fait de ne pas venir jusque-là, dans le chemin qu'il doit suivre; car il n a pas dit qu'il allait aux forges.... »

Elle continua à contempler Teau, et répondit sans changer d attitude :

ic Oh ! cela lui est bien égal ! »

J'ai cru qu'elle étouffait un soupir; car dans ce ton distrait, je devinais un découragement profond.

« Mais, enfin, m'écriai-je avec chaleur, il faudra l'arracher à cette vie-là! »

Brigitte se détourna par un mouvement brusque, et fixa sur moi ses yeux, avec une

dignité si haute, que je compris que j'avais trop osé.

Presque aussitôt, la barque se détacha du rivage; Albin s'avançait vers nous.

Si notre présence lui causa quelque embarras, et telle était probablement Tintention de sa femme^ il sut le dissimuler sous les apparences d'une gaieté que d'abord je supposai factice : je n'avais pas encore remarqué en lui une pareille animation. Gependanti ces saillies d'une joyeuse humeur retrempée à une source impure, respectèrent un peu Mme de Mérian ; c'est sur moi qu'il déversa ce bouillonnement imprévu. Sans trop s'éloi« gner d'elle, il s'accrocha à mon bras, et se mit à débiter, assez haut pour être entendu, mille et une folies. Pour la première fois, il ne craignit pas de retracer quelques souvenirs de notre commune jeunesse; je retrouvai l'intimité que je croyais évanouie, et j'en eus le cœur un peu réchauflFé.

u C'était, lui dis-je, en serrant son bras contre le mien ; c'était le temps de tes pre-

miers travaux ^ qu'avaient suivi des succès rapides et dont j'étais bien fier, moi si complètement isolé^ çn dehors de cette fraternité que ta mère avait consacrée entre nous !

— Oui,... répondit Albin, en prolongeant sa voix dans un sifflement qui est la parodie des soupirs; oui; mais ces choses-là sont bien loin de nous, et ces vanités^ aussi bien que moi-même, tout est profondément oublié!

— Tu pourrais te tromper.,., répliquai -je; et il ne tiendrait qu'à toi, j'en ai la certî«tude....

— Bah! interrompit-il avec un rire forcé ; n'attristons pas la fête des pasteurs, et laissons tout cela ! »

Nous avions un peu ralenti le pas, taudis que Mme de Mérian pensive nous avait devancés, suivie bientôt du domestique qui emportait derrière nous la clef et les avirons de la barque, et qui, sur un signe de Mérian, passa devant nous. Les étoiles commençaient à scintiller dans Tonde, jaspée de plaques blêmes et dépolies, par les ondulations du vent.

Tandis que nous montions lentement vers le château; dont les tours dépassaient les massifs noirs du feuillage, j'interprétais les derniers mots d'Albin, et surtout Taccent un peu amer qui les avait caractérisés. Sa répulsion pour des souvenirs honorables et glorieux , le soin avec lequel il s'abstenait de toute étude, de toute lecture propre à faire briller à ses yeux le tableau de la vie active, de la marche des affaires et des per*sonnages qui s'illustraient en servant l'État, me parurent les indices d'un regret d'avoir tout abandonné. De là ces bizarreries qui m'avaient offusqué, de là des fautes que je déplorais et où il s'était plongé pour s'étourdir; de là ses dispositions farouches, quand ma présence était venue lui rappeler tout ce qu'il se considérait comme contraint d'oublier. Le ministre avait eu raison : Mérian, je n'en dou^ tais plus, en était à se repentir d'un sacrifice absurde; un scrupule de vanité l'empêchait de revenir sur ses pas ; on le sauverait en lui tendant la main , et peut-être on remettrait la paix dans son ménage.

« Décidément, repris-je, enhardi par la croissante épaisseur des ténèbres , et déguisant une certaine émotion sous des airs de cordialité insouciante; décidément, mon cher Albin, je crois que ton excellente mère s'est méprise en t'élevant comme une jeune fille!

— Assurément! secria-t-il; ou bien, il aurait fallu que cet ange gardien ne me quittât jamais.... Ah, mon pauvre ami! j'ai commencé par où j'aurais dû finir ! »

Cette allusion à son mariage équivalait à un complet aveu.

a Du reste, ajoutai-je d'un air Indifférent, avec un peu de courage et de raison, bien des maux qui semblent sans remède.... Tu regagnerais aisément le temps perdu, et même — le reste.»

Albin de Mérian, s'arrêta tout court, et me faisant face, il se croisa les bras en disant :

« Allons, puisqu'il faut en passer par là, parle, et finissons-en; voilà huit jours que tu mâches un projectile : enfant que tu es ! je t'avais deviné dès le premier moment. »

Ici^ deux causes de trouble et d'embarras

pour moi. Mérian qui venait, en trois mots, de reprendre sa place, et Tascendant de son esprit, sur un compagnon plus jeune, et d'un rang hiérarchique inférieur au sien, Mérian ne laissait pas, dans la situation où j'étais, que de m'intimider. La proposition dont j'étais chargé le grandissait à mes yeux, au moment même où je voyais reparaître en lui, dans une lueur fugitive, T homme qui m'avait autrefois dominé. Revoyant, dans un coup d'oeil rapide, les journées que nous venions de passer ensemble dans la persuasion naïve où j'avais été de la déchéance de ses facultés, je m'imaginai qu'il avait dû lire au fond de toutes mes pensées, et cette supposition me paralysa.

L'autre sujet d'anxiété n'était pas moindre. Le ministre m'avait chargé de le sonder et d'examiner le terrain : afin d'éviter un refus à la dignité du chef de l'Etat, je ne devais formuler une ouverture directe, que si M. de Mérian me paraissait complètement disposé à accepter le poste magnifique offert à son ambition. Il est plus aisé de dicter de

semblables instructions que de les suivre; car c'est précisément sur le prestige d'une proposition trop flatteuse pour être devinée, que je devais compter, surtout en la faisant briller soudainement.

Je commençai donc d'une manière énigmatique et confuse^ en pataugeant parmi des généralités embrouillées, si bien que Mérian me coupa la parole avec ces mots :

a Tu es mon meilleur ami, je suis discret; acquitte-toi franchement de ta commission. »

Il fallut obéir et, sans trahir par un empressement indiscret, le prix que j'attachais à triompher, transmettre avec bonhomie les offres du ministre, en dévoilant à propos l'inspiration flatteuse d'une pensée plus haute. J'eus soin de présenter une faveur si maniîeste, comme toute naturelle et parfaitement justifiée, afin d'assoupir une modestie dont je connaissais la sincérité. Mais, quand je désignai la cour où l'enverrait cette ambas«sade, Mérian fut assez surpris pour douter que l'offre fût sérieuse.

<c Sois certain, me hâtai-je d'ajouter, que

tu seras seul à t'étonner de cet avancement.

N'as-tu pas été ministre plénipotentiaire? Et d'ailleurs, lorsque le poste de Berne fut élevé au rang des ambassades , ton nom s'est présenté le première tous les esprits, etTopinion a trouvé des échos dans la plupart des journaux. Tes écrits ont laissé des traces durables; ils font autorité dans les polémiques et, soit parmi les organes du pouvoir, soit dans les rangs opposés, chacun va s'armer dans ton arsenal. C'est ainsi que, absent, tu as grandi dans la retraite.

— Eh bien, je serai ravi de continuer à grandir par les mêmes moyens! répondit Mérian, avec une ironie douce. Ne suis-je pas heureux ici, très-heureux? Pourquoi compromettre une carrière fort humble, mais plus que suffisante pour ma vanité! Quitter ce beau pays, où tout m'attache, où je me crois aimé, où je me suis créé des goûts simples :

Non, non! D'ailleurs le travail m'effraye, et le monde encore plus; je suis ce que l'on appelle. ... rouillé! Ce caprice original de la fortune ne me laisse qu'un regret, conclut-il

en me serrant la main ; j'aurais demandé à choisir mon premier secrétaire.... »

Ainsi, je retrouvais son cœur tout entier.

Il essaya de briser l'entretien; mais j'insistai consciencieusement, et pour garder une lueur d'espoir, je le suppliai, par respect même pour les vœux du roi, de prendre le temps de réfléchir avant de s'arrêter à une résolution inflexible.

Comprenant alors qu'il devait, pour m'ôter tout espoir, sans découvrir ses sentiments véritables, recourir à des arguments sérieux et décisifs, Mérian, après quelques instants de réflexion, reprit de lui-même, à peu près en ces termes, un sujet qu'il tenait à épuiser.

ce Si je reprenais du service, je démentirais mes écrits et l'homme tuerait son œuvre.

L'obligation de la paix, imposée par les intérêts commerciaux qui gouvernent, soutenus par la majorité de la chambre, paralyse les représentants du drapeau français près des cours étrangères. Aujourd'hui, les quatre grandes puissances savent qu'elles peuvent impunément traiter sans nous, contre nous,

et que si, jaloux de l'honneur national, le roi osait, ainsi qu'il doit le désirer, jeter son épée dans la balance, il serait abandonné par la bourgeoisie, son seul appui. Nos ambassadeurs sont donc réduits à plier. Entraînés par le vieil orgueil du nom français, s'ils élèvent la voix, ils s'exposent à être désavoués, et pourtant, tout en les avertissant de ce péril, quelquefois on leur conseille tout bas de l'encourir, et l'on fait bien. Mais cette ressource commence à s'épuiser et les entraves contre lesquelles se débat notre cabinet ne sont plus un secret pour personne. C'est le malheur de la situation, non des hommes; le tort de la nation et non de ceux qui la gouvernent. 11 est donc difficile à un mandataire qui se sent quelque énergie, et qui n'est point lié par des engagements antérieurs, d'assumer la responsabilité des premiers postes, et des premiers surtout; car, pour les petits États, il nous est loisible encore de les mettre à la raison en obtenant la neutralité des grands : prudentes compensations, par eux accordées au sentiment populaire. Impatient d'un

joug qui pesé à sa fierté, le roi m'inspire la plus respectueuse compassion; je plains, car la tâche est lourde, je plains ses mi-* nistres, prévoyant bien qu'un jour cette ombrageuse coalition, qui ne leur accorderait, pour conserver au pays son rang eu Europe, ni un homme ni un écu, les accusera bien injustement de Tavoir laissé déchoir.

Supposons même que, excédé de son rôle passif, le roi se révolte à la fin, et jette àl'inso* lence étrangère une bravade ou un défi, tu le verras jeté sur le pavé par cette même opposition qui, le pied sur son trône, l'accusera le lendemain d'avoir manqué d'énergie.... Et c'est pour faire, en sourdine, une partie dans un si lamentable adagio, que j'irais m'arra»

. cher au repos des champs, aux plaisirs si doux de ma tranquille obscurité ? Non, non :

dénué d'ambition, je refuse; si j'étais ambitieux, je refuserais plus formellertient encore! »

Ces considérations que je me borne à résumer, il les développa d'une manière à me prouver que son esprit n'avait rien perdu de

sa souplesse ni de sa vigueur. A cette époque, où rexpérience n'avait pas justifié de si fâcheuses prévisions, ma raison moins hardie ne leur prêta, je l'avoue, que la valeur d'un paradoxe adroitement échafaudé, et j'admirai les ressources que trouvait la passion pour couvrir ses écarts ou pour les justifier.

ce Ainsi, pensais-je, voilà un système électoral et la politique d'un règne mis en poudre, parce qu'il existe au fond d'une vallée , dans une forge, une coquette nommée Marlise 1 »

Cependant, le ton convaincu d'Albin, l'élévation de sa parole qui me retraçait l'élévation de ses sentiments à une époque déjà lointaine, avaient sensiblement ébranlé mes soupçons^ Mais la tristesse accusatrice et humiliée du bon Lapierre, de ce vieux serviteur si dévoué à un maître qu'il gémissait de condamner et qu'il n'osait plus défendre; l'anxiété avec laquelle il m'appelait à deviner ce qu'il eût rougi de me dire, me ramenèrent à la funeste réalité. Il plaignait sa maîtresse, il ne louait qu'elle , il ne. m'intéressait

qu'à elle, et tout en se rattachant à Tami d'Albin comme à une suprême espérance, il répugnait à formuler ce qu'il attendait de mou

C'était donc une sirène bien redoutable que cette Marlise, une Circé bien venimeuse, pour transformer si misérablement un homme doué comme Tétait Mé^rian, et pour écraser une rivale aussi incomparable que Tétait Brigitte I

J'y songeai avant de m'endormir, et mon sommeil en fut abrégé. Si bien qu'au petit jour, impatient d'en juger par moi-même, je m'habillai à la hâte, avec l'intention d'aller jusqu'aux forges, tandis qu'au château tout reposait encore.

Mais, par malheur, la porte où aboutissait le grand escalier, à côté de l'office, était restée fermée à double tour. Il fallut donc remonter, traverser le corridor, descendre à pas de loup par les degrés tournants qui côtoyaient la chambre d'Albin , et pour quitter la maison , ouvrir une porte voisine de son alcôve. Comme je débouchais sur la terrasse, un volet s'entre-bâilla, et Mérian, passant la tête à la fenêtre , me demanda où je courais

si matin. Contrarié, mais dédaignant de mentir, je répondis sur un ton assez bourru, que j'allais aux forges.

« Eh bien, dit-il à demi-voix, attends un instant ; je t'accompagnerai.

— Non : tu en arrives ; tu y as passé hier toute la journée !

— Qu'importe ! je suis ravi d'avoir un si bon motif pour y retourner. »

Pendant qu'il se préparait, je contemplais les croisées voisines, craignant de voir s'ouvrir une autre persienne, et l'espérant peutêtre. Je pestais aussi contre un compagnon qui risquait de prolonger mon absence, de rendre mon excursion inutile, de me retenir au delà de mes vœux , loin de la gracieuse châtelaine qui m'intéressait de plus en plus par ses malheurs, et même, de me compromettre auprès d'elle.

• Chemin faisant, mon hôte se montra enjoué, presque obséquieux; j'étais laconique et morose : les rôles s'étaient transposés. Il me conta qu'il allaft fréquemment aux forges, où il avait des intérêts....

ce Des intérêts de cœur ? inter rompi^-je, eo enveloppant cette crudité dans un écl^t de rire.

— Oui, répondit Mérian, et d'autres aussi.

Je suis copropriétaire de Tusine pour la moi* lié de sa valeur, et attaché^ pair une mission de surveillance^ à Tadministration d'une compagnie qui exploite toutes les fonderies de la province. »

Il entra à ce sujet dans une myriade de détails où je compris peu de chose, ayant la pensée ailleurs ; mais dont je dégageai cette conclusion 9 que Taffaire ne rendait aucun dividende, ce qui était pour lavenir un préf^age très--rassurant.

' Après avoir traversé l'eau dans un bac, nous côtoyâmes un canal ombragé de peu^pliers énormes ; nous passâmes, le long d'un sentier en coruiche escarpé à pic et sans parapet, sous une montagne percée en forme de voûte, dans les profondeurs de laquelle l'onde immobile et noire renvoyait auxréchos, telles que les notes fluides d'un harmonicdy les sons produits par les goutte^ d'eau qui

tombaient des stalactites pendant au sommet de cette nef souterraine. Un paysage pâle et lumineux s'ébauchait à Textrémité de ce couloir obscur,

Qiiând nous quittâmes cette région de &aîcbeur épaisse et ténébreuse pour retrouver le ciel gris et voilé, je crus, tant le contraste était frappant, émerger en plein soleil : nous nous trouvions transportés dans un étroit vallon, animé par des eaux courantes, par les roues d'un moulin tout empanachées d'écume, et fermé par deux hautes chaînes de monta^ gnes entremêlées de bois, qu'éclaircissaient des pelouses dont la rivière suivait les contours. Bientôt l'empierrement du chemin en*tretenu avec des scories concassées, extraites de l'écume des fourneaux, annonça par sa teinte noirâtre les approches du centre d'exploitation ; nous croisâmes quelques charrettes de minerais, conduites par des voituriers barbouillés de suie; puis, au loin, de hautes cheminées en deuil surgirent d'ua talus qui masquait les bâtiments; enfin, un bruit périodique et sourd qui, peu à peu^

se communiqua de mon oreille à mes pieds sous lesquels retentissait le sol, transmit jusqu'à nous la pesante activité des martinets.

Bien que cet établissement ne manquât pas d'importance et occupât une assez grande population d'ouvriers, puisque l'on y réduisait la mine et qu'on y dénaturait le fer après l'avoir séparé de la fonte, Tusine avait gardé l'aspect rustique des exploitations d'autrefois. La fièvre d'entreprises n'avait point ravagé la banlieue de cette métropole fumante : à dix pas au-dessous des vannes et des roues à eau qui servaient de motrices, le ruisseau redevenu berger appelait la rêverie sous son ombrage; les gazons, jusqu'à l'entrée des fourneaux, livraient aux éclats du feu leurs lisières effrangées ; des troupeaux paissaient tranquilles à cent pas de l'antre noir et sonore de Vulcain.L'atlirail de l'usine contribuait, avec les accessoires de la culture, à meubler les plans d'un tableau très-animé qui gardait sa primitive poésie. On comprenait que cette industrie, tirée du sol pour en utiliser un

produit naturel, n'était qu'une variété d'agriculture, mettant en rapport un grain minéral semé par le Créateur, au lieu d'une graine végétale centuplée par un laboureur. Ainsi que d'autres versants donnent du froment ou des fourrages, ces coteaux offrent du fer; les fermiers ont pour auxiliaires deux éléments opposés associés à la même œuvre : Teau et le feu.

Autour du haut-fourneau, castrum élevé qui a pour donjon une cheminée couronnée d'un ondoyant oriflamme, se groupent des hangars, des bâtisses à longues toitures, servant d'ateliers ou de magasins, et plus loin, au revers de la colline, des chaumières entourées de closeries, habitations des commis et des ouvriers. Sous les hauts portiques, comme à Tentour, ainsi qu'au flanc de l'usine où tournoyaient les roues, tout s'agitait; d'énormes blocs, des arbres verticaux, des engrenages, des mécaniques de tout genre, se mouvaient dans l'espace avec des vitesses inégales, et à leur pied se démenaient des légions de manœu-

vre», assourdis par le fracas des machines, éblouis par les éclairs du méjtal en fusion ; une fourmilière dans une fournaise.

An moment où nous arrivâmes, le bruit d'un marteau frappant à coups réitérés, sur un tam-tam d'airain, annonçait Theure, toujours un peu solennelle, de la coulée du matin. ^Presque aussitôt, le souffle ardent et rauque des soufflets s'éteignit en râlant dans le feu, et le bruit plus frais des cascatelles versées en cadence par les palettes des roues, s'endormit en même temps- Albin m'entraîna dans la vaste et noire halle, ouverte à tous les vents, où, devant la gueule du fourneau, bâillonnée par la glaise, s'étalaient dans le sable les moules en creux destinés à recevoir la fonte liquide. Les voix humaines dominaient maintenant le fracas apaisé, et j'entrevoyais des ombres noires errant çà et là. S'approchant alors du foyer qui dégorgeait de sa nappe incandescente une boue enflammée, des manœuvres, les jambes et les bras nus, couverts seulement d'une longue chemise où leurs omoplates en sueur traçaient leur empreinte,

THÔP HEUREUX. 151

et coiffés de larges chapeaux rabattus, entrai* nèrent au loin, à Taide de ïongs crochets de fer, ces masses de scories, qui se vitrifiaient par éclats en arrivant à l'air. L'accès devenu libre, des bras vigoureux commencèrent à miner au-dessous du foyer, la digue de terre qui lutaitla nappe de fonte; ils brandissaient des pieux de fer terminés en pointe, les enfonçant tout noirs dans ce mastic en ignition, d'où ils ressortaient rougis.

A mesure qu*ils amincissaient les parois de ce vaste creuset, le point rouge qui d'abord s'était éclairé au centre allait s'élargissant, avivé de teintes plus orangées; il jaunissait à vue d'œil et en se dégradant jusqu'à la nuance argentée, il prenait un éclat fulgurant. Enfin, tant la lumière prit une flamboyante intensité, il me sembla qu'on allait percer la coque où couvait l'œuf d'un nouveau soleil. Tous les ouvriers alors s'éloignèrent, harassés , ruisselants^ et je vis passer devant moi la silhouette sombre et colossale d'un homme qui portait une véritable solive de fer. L'ombre qu'il projetait sous la toi-

ture élevée du hangar se perdait dans les ténèbres de la charpente. Ses bras étaient herculéens, des jambières en bois couvertes de cuir protégeaient ses tibias , sa tête robuste, attachée à une encolure de taureau, était défendue par une sorte de casque en cuir, à longues ailes pendantes; une blouse étroite et collante dessinait les plans de sa robuste structure. J'entrevis confusément de grands traits anguleux , enduits de charbon et ravinés de sillons luisants creusés par la sueur, et tandis que je contemplais cette figure noire que les rayons du foyer échauffèrent jusqu'à la teinte du grenat , quelqu'un dit auprès de nous ; « Voici le Gigan,»

Le Gigan me parut fort bien nommé. Ce n'était pas la première fois que j'entendais parler de lui, et l'insolente explication que Edme m'avait donnée, se retraça subitement à mon esprit : « La Marlise est la femme du Gigan, »

Par un mouvement irréfléchi, je cherchai des yeux Albin, et ne le voyant plus à mon côté, je détournai la tête.

A l'entrée de la fonderie toute ouverte, soutenue, comme la plupart des ateliers de ce genre, sur de hauts piliers de bois, s'étaient avancés quelques groupes de curieux, tournés vers moi et fantastiquement enluminés par les reflets du foyer. Cette lueur vacillante, fouettant leurs traits de bas en hautj rendait les visages méconnaissables, et la zone de lumière vermeille qui les enveloppait faisait pâlir derrière eux la clarté du jour, en baignant, par opposition, le paysage servant de fond à ce tableau, d'une teinte verdâtre et livide. J'eus quelque peine à démêler dans ce combat de deux couleurs que leur équivalence faisait miroiter, les traits d'Albin de Mérian, qui causait avec une femme adossée à un pilier.

Elle était grande, bien faite, et sa mise incohérente empruntait àropulence des formes, qu'elle ne déguisait guère, et à l'effet de clarté qui en simplifiait les détails, une manière de style propre aux illustrations des figures de légendes. Des cheveux mal noués foisonnaient sur son cou, et comme je la

voyais à peu près de face, et ne prêtant qu'un profil au foyer, sa joue gauche me paraissait vermeille avec des cheveux ardents, tandis que la droite, modelée par la froide lumière d'un ciel brumeux, m'apparaissait blanche comme un marbre humide, sous une masse de cheveux d'un blond glauque. Doués, par ce constraste bizarre, d'un éclat particulier et discordant, les yeux étincelaient d'une vitalité sauvage; l'ensemble du personnage réalisait une si étrange vision, qu'à défaut du charme, elle étonnait assez pour captiver le regard.

Je devinai la Marlise avec un certain effroi, et mes instincts, choqués d'une si infime accointance, dirigeaient tour à tour mes yeux ébahis et sur cette femme et sur le Gigan.

Armé de son ringard de métal, et dominant de la tète les gnomes subalternes abrités dans son ombre, le fondeur était si proche de la gueule enflammée du foyer-monstre, que les jets fulgurants d'une clarté solaire l'illu' minaient, comme une statue d'airain livrée à

une fournaise où elle va se liquéfier. Je le contemplais attentif, lorsqu'il retira pour la troisième fois, après Tavoir tourné dans la plaie, son épieu rougi de la base éventrée du fourneau, d'où jaillirent sur lui des rayons si éblouissants, qu'il disparut à mes yeux comme dans l'éclair d'un coup de foudre.

Déjà la fonte se précipitait dans son* chenal, rapide et transparente comme l'eau, avec l'indéfinissable couleur d'un astre en dissolution. Le moule du lingot principal avait vingt pieds de long et le diamètre d'une poutre : il fut bientôt rempli. De là, par des canaux méliagés à travers une aire spacieuse, la fonte liquide alla combler d'autres châssis étalés sur le sol; puis, armés de bassines profondes, emmanchées de longues tiges, les sableurs vinrent puiser dans le ruisseau de fonte, comme à une fontaine, pour courir en tout sens verser au loin dans d'autres empreintes, creusées hors de portée, le métal, qui s'étalait en dessinant les contours lumi* neux de chaque objet. C'étaient des poêles, des volants de mécaniques, des ustensiles de

156 TROP HEQRBU?.

ménage, jusqu'à des bas-reliefs, représentant des animaux ou des feuillages. Du fourneau jusqu'au fond de l'atelier, fermé seulement par un côté au bout d'une longue perspective , le terrain représentait, étrange arabesque, un tapis noir et feu, formé de compartiments et de dessins fantastiques. En même temps, pour compléter la singularité du spectacle, ces amas de lueurs qui sortaient du sol en effluves rougeâtres effacèrent le jour, et projetèrent aux combles, sur les solives et sous les toits, des rayons éclatants, lancés en éventail comme les derniers feux du soleil, quand il achève de se tremper dans la mer.

Tandis que j'admirais ce spectacle nouveau pour moi, tout en écoutant, au milieu du silence qui avait peu à peu succédé au fracas du travail actif, le sourd bouillonnement de la lave emprisonnée dans ses creux, quelques étoiles jaillirent en sifflant autour de nous, semblables aux épluies d'une fusée, et Albin, se précipitant, me tira vivement en arrière.

Je me trouvai alors tout près de la Marlise,

qui me parut belle à sa manière : physionomie fauve et passionnée, formes élancées et nerveuses , chevelure d'un blond argenté plantée bas sur le front, œil plein' de puissance , bouche rieuse et cruelle, avec des traits et un ovale d'un dessin pur et accentué. La fraîche carnation d'une jeune ogresse; la noblesse sculpturale et Tallure hardie d'une amazone des ballades Scandinaves, ou des épopées carlovingiennes imitées par TArioste et le Tasse. . . .

J'eus à peine le temps d'ébau cher ce portrait que mon souvenir fixa après coup; car la Marlise s'éloigna par discrétion et Mérian me dit précipitamriient :

a On est ici comme des soldats devant l'ennemi : ces jolies étoiles, que tu as vues s'élancer en gerbe, chassées par des gouttes d'eau emprisonnées dans la fonte et subitement vaporisées, ces étoiles sont des balles de fusil fort coquettes, qui tuent l'homme dans le corps duquel elles viennent s'éteindre. Tu t'étais placé trop près des châssis. »

A demi distrait, je l'écoutais à peine, tant

j'étais préoccupé de son étrange passion , et mécontent d'être le témoin forcé de cette intrigue, au lieu de protester ailleurs par ma présence auprès de Mme de Mérian , abandonnée, et réduite à passer la matinée loin de moi qui aurais dû lui tenir assidue compagnie. Je ne voulais point aimer Brigitte; mais j'étais fier de me sentir un dédain profond pour un amour qui lui faisait outrage, et j'aurais trouvé fort humiliant d'admirer la Marlise. Aussi ne tardai-je pas à dire qu'il était tard et à demander que Ton retournât à Cormeilles.

ce Rien ne presse, objecta Mérian, et si tu as faim , nous trouverons bien à la forge un déjeuner rustique, »

Il alla vers la Marlise à qui il dit quelques mots. Je la vis tourner vers lui un regard tout plein de tendresse, et elle s'enfuit devant nous comme un oiseau. Nous suivîmes le même chemin qu'elle, et, traversant l'usine, nous montâmes, par un sentier vert, jusqu'à une jolie chaumière toute neuve, au seuil de laquelle Marlise, avec un enfant sur le bras,

se montra daas un cadre de volubilis et de haricots d'Espagne,

v< C'est moi, dit tout crûment Albin , qui leur ai bâti cette chaumière et qui Tai meu* blée. Un jardinet bien cultivé, une petite étable, des fleurs et, là dedans, tu verras, quelle propreté! Avant d'être à son aise, le Gigan buvait et malmenait cette pauvre Marlise f le bien être Ta rangé : c'est le modèle des maris ! »

Rien n'égale Tardeurdes regards dont cette sirène enveloppait Albin, si ce n'est la complaisance avec laquelle il accueillait ce ma* nége. Radieuse de la joie de le servir, elle veillait sur notre déjeuner avec une sollicitude dont Mérian était visiblement touché.

Elle nous quitta un moment pour aller auprès de son mari, qui venait de rentrer afin de se débarbouiller et de changer de vêtements. Al* bin profita de cette absence pour me répéter qu'autrefois ce ménage était moins heureux, . par suite des désordres du Gigan qui avaient semé la discorde entre les époux, et disposé la jeune femme à se laisser conter fleurette

par le mécanicien, un beau parleur, natif de Namur^ et que, tout Belge qu'il était, les forgerons appelaient le Parisien, à caus^ de ses belles manières.

« Je ne sais trop, ajouta-t-il, comment ce roman aurait fini , car le Gigan semblait ne rien voir, sans Févénement que je vais te raconter. Une nuit, que Ton faisait une coulée comme celle que tu as vue ce matin, une vanne se brise tout contre l'atelier; l'eau afflue dans un chenal pourri qui cède, et le jet envahi les creux au moment où la fonte liquide s'y précipitait par vingt issues. Naturellement, la coulée détonne, s'étoile et jaillit de toute part comme une mitraille enflammée. Tout fuit épouvanté : trois ouvriers atteints tombent dans le feu; le hangar retentit d'horribles clameurs, les grenades meurtrières, en s'enfonçant dans les charpentes, allument les toits en un instant. Ce fut une longue scène d'horreur, car là fusillade recommençait de place en place, redoutable et bien nourrie. Tout à coup, de l'extérieur du hangar, où chacun suivait la

marche du fléau, on s'aperçoit qu'une femme est demeurée blottie contre le mur au fond du bâtiment,-ï&enacée par les deux éléments prêts à se combattre sur ce nouveau champ où ils se précipitent de concert, et nul ne peut l'arracher à l'explosion prochaine de ces cratères qui s'allument à ses pieds.

« Le Gigan la reconnaît et avec une ironie farouche, il crie au mécanicien, son rival :

a Tu veux de la Marlise, toi? Eh bien, si tu n'es pas un lâche, va la chercher! »

(( Il fallait marcher au hasard dans le feu, sur la mitraille, sous des poutres carbonisées qui fléchissaient.... Cependant, avec un élan spontané, le Parisien s'élance tète baissée; mais aveuglé d'étoiles, mordu par la flamme et ses semelles calcinées, il s'arrête ébloui, épouvanté, et se cache la tète dans ses mains. Le Gigan alors, redresse son grand corps de Patagon, et câline, maître de lui autant que rapide, il s'envole dans ces flammes sur lesquelles il paraît glisser; il va jusqu'au fond de cette fournaise qui lance des dards; il

'<)harge Marliga sur son épaule et reparaît avec elle^ tout bardé de flammèobesi lapoi* trine striée de sang qui ruisselle, et les pieds nus, car ses sabots étaient tombés carboni* ses. Les ouvriers, depuis lors, prétendent qu'il marche sur le feu,

w Cependant, Tamaureux vaincu était resté aur le champ de bataille, errant au hasard, la tête perdue j le Gigan, qui le regardait dans toute la férocité du triomphe, fît un mouvement^ sur lequel sa femme se méprit; car elle se jeta à son cou, en lui criant avec l'angoisse de la plus vive passion :

tf N'y va pas! N'y va pas, mon homme, tu périrais! »

a Le Gigan la regarda, sourit et se sentit désarmé. En se dégageant de cette étreinte, il murmura i

« Tu lui sauves la vie,,,, »

a Sts'élanoantde nouveau sur le marécage de feu, il enleva par la ceinture le Parisien qui commençait à griller, puis il revint en courant le tremper, pour l'éteindre, dans le lavoir, comme ^n ferait d'un chiffon. Enfin,

le jetant roussi, ruisselant, presque nu et demi-mort aux piedsde la Marlise :

« Le voilà, dit-il avec dédain; et avec une bonne trempe : c'est de l'acier tout pur ! »

a Les rires se mêlaient aux larmes ; l'admiration fit une diversion brève à la conster^ nation générale, tandis que la Marlise, en sanglotant, couvrait de baisers et attendrissait par son repentir ce mari, qui avait reconquis son cœur en devenant un héros. On n'a rien vu de si touchant au monde que l'a* doration de cette bravé et charmante femme pour son mari; c'est une ivresse presque sauvage, c'est du délire I Moi (dit en terminant Albin), moi, je viens me repaître de ce bonheur; oui, je les regarde s'aimer et.... (Il s'arrêta et ajouta avec efifort) : et cela me fait du bien ! ... »

Son bras retomba sur la table comme une masse inerte, et je crus que sa tète accablée allait retomber sur ce bras.

Immobile, interdit, je me demandai avec efiFroi si rien n'avait fait deviner à mon ami les odieux soupçons dont on avait flétri ma

pensée; un frisson me glaça jusqu'aux os et je sentis la sueur fraîche me perler sur le front.

Presque aussitôt le Gigan entra suivi de Marthe-Lise qui, le couvant du regard, sem^ blaitle présenter à l'admiration de Tunivers. Il se prêtait à cet amour avec une placide béatitude. Cet homme herculéen, que j'avais Vu sous le prestige de Taudace, de la force, imposant et surhumain comme un génie du Tartare, il était là, timide et doux, l'œil modeste, la contenance abandonnée :

sur- son front on lisait le calme heureux et rêveur des pâtres, qui dans les pâturages déserts des Alpes, ruminent leur rêverie, en écoutant chanter les clochettes de leurs troupeaux.

Quand nous quittâmes cette chaumière bénie, encensés en quelque sorte par les hommages si expressifs de la reconnaissance de Marlise envers son bienfaiteur, le Gigan nous reconduisit le plus loin qu'il put, et, près de nous dire adieu, roulant sa toque entre ses mains, avec le trouble d'un solliciteur :

ce II serait bon, balbutia-t-il, d'empêcher le jeune monsieur (c'est ainsi qu'il désignait Edme) de venir trop souvent aux forges :

cela est jeune, imprudent, et s'il attrapait quelque mauvais coup.... »

Comme Albin hocha la tête d'un air incrédule :

« Et puis, ajouta le Gigan, à son âge on cause, on cause, et quelquefois on peut, sans mauvaise intention.... car les enfants répètent ce qu'ils entendent dire : il paraîtrait qu'on tient des propos sur la Marlise, et..., certainement, vous êtes notre bienfaiteur, notre père, et je me ferais tuer pour vous, monsieur! Mais on a des envieux; il y a de mauvaises gens. Enfin , monsieur me pardonnera....

— Oui, oui, je comprends.... interrompit Albin qui courba la tête ; il ajouta plus bas en soupirant : Allons, je ne viendrai plus ! »

Le chemin des forges jusqu'au château de Cormeilles me parut plus long qu'en venant; nous le parcourûmes tous deux sans échanger un seul mot.

166 TROP HEOREDX.

Une tristeâse inquiète assombrit pour moi les jour» qui suivirent cette excursion. Albin m'avait étonné par la résignation avec la^ quelle il avait reçu les observations* du Gigan; mais le silence qu'il garda avec son fils me surprit davantage. Cet enfant, qui tutoyait son père, sa mère, et ne les embrassait jamais , marquait toutefois une certaine déférence pour Mme de MéHan qui, de son côté, par un déplacement singulier des rôles, le tenait à dislance en s'abstenant de le tutoyer, étiquette que d'ailleurs elle observait égale*ment avec son mari. Ainsi, elle démontrait moins de familiarité fu'on n'en pratiquait avec elle; mais, en dehors de cette dissonance, rien ne trahissait la rupture formelle de la bonne harmonie. Toujours est-il qu'Albin dévora sans sourciller une si grave offense, et qu'Edme ne put soupçonner la confi* dence dont on avait humilié la dignité paternelle; d'où je conclus qu'il s'en fût médiocrement soucié, et que son père ne se faisait aucune illusion là-dessus. Cet homme, si brillant jadis et si bien fait pour dominer avec

grâce, était évidemment ravalé dan» sa propre maison à un état subalterne ; déchéance incompréhensible, adoucie dans les relations journalières par langélique et indulgente se** rénité de Brigitte, ingénieuse à cacher je ne sais quel mystère, dont Albin paraissait re^ douter pour lui-même, à un bien plus haut degré 9 la révélation»

Il souffrait, pourtant, et surtout, il avait souffert : la douleur avait en lui partout laissé des stigmates ; mais la nature du mal n'était pas moins difficile à deviner que son origine. Il planait sur ce logis^ où Mérian s'était blotti dans une réclusion suspecte, un funeste en-> chantement, un malheur continu; je n'abor^ dais plus mes hôtes qu'avec malaise et je les quittais le cœur serré. Une nuit, en traver* sant le corridor où s'ouvrait mon apparto* ment, je crus entendre parler proche de moi.

Guidé par un bruit indéfinissable, je me glis* sai à pas de loup jusqu'à la porte de la tour des archives, où mon ami s'enfermait sou^ vent, et je l'entendis très-^distinctement pleU'^ rer et sangloter.

Enhardi par une émotion poignante, je frappe, j'appelle, je me nomme, je supplie :

rien ! La voix qui se plaignait s'amortit, gra* duellement étouffée....

Que pouvais-je penser! L'expérience m'avait guéri de l'imprudence des suppositions : mais, comment condamner, dans l'oisiveté de la campagne et de l'isolement, l'imagination à un sommeil absolu ! « Marié si jeune, me disais-je, sans guide, sans nulle expérience des passions, s*est-il mépris sur l'état de son cœur ? A-t-il été désabusé par un autre amour et, avec un courage supérieur à ses forces, l'a-t-il immolé tardivement à un devoir trop rigoureux ? Mme de Mérian auraitelle accepté le sacrifice, sans parvenir a triompher des blessures de son orgueil ou de son affection trahie? Albin pleure-t-il une absente, ou déplore-t-il son bonheur perdu?... M

Je comprenais bien qu'il n'était pas sans reproches; mais la rigueur de cette expiation à deux se dévoilait chaque jour à ma pitié croissante. On ne pouvait aimer l'un sans

plaindre Tautre; il me semblait qu'une explication^ qu'un mot auraient suffi , dissipant un rêve douloureux , pour ramener le bonheur sous ce toit.

Que n'aurais-je sacrifié pour accomplir cette tâche! Mais, en vain j'adjurai mou pauvre Albin , en vain le suppliai-je de me rouvrir son cœur, de me confier la moitié de son fardeau, d'adoucir par cet aveu la douleur où me plongeait sa situation : il nia cette situation, cette douleur, ce fardeau^ et ne consentit même pas à admettre l'existence d'un secret.

« Yoilà bien nos étourneaux épris de la vie mondaine ! a'écriait-il avec un phlegnie affecté, démenti par les crispations de sa main qui serrait la mienne; ils ne peuvent s'imaginer que l'on puisse être heureux loin de l'arène où se débattent leurs folles ambi* tions! ))

Il se tira de ces assauts, tristement victorieux et visiblement épuisé; car, depuis plusieurs jours, je l'avais remarqué, en proie à un dégoût fébrile, il assistait aux repas

dans une inquiétante abstinence. Sachant qu'il dormait très-peu, je me demandais comment il pouvait continuer à vivre, comment il parvenait à soutenir l'excitation qui, causée par ma présence, secouait peu à peu sa stupeur accoutumée. Une seule idée m'eh^ bardissait : plus je le barcelais de cette lutte, plus je regagnais de terrain dans son inti-* mité. *Je le tuais sans l'importuner, et je le voyais se reprendre à mon affection, tout orageuse qu'elle fût, comme un malade affaibli à une potion violente, qui en abrégeant la vie lui rend une vigueur passagère. Impuissant à pénétrer dans cette âme par la oonûance ou par la sagacité, je m'incarnais en elle afin de me l'assimiler pour y lire par induction*

C'est sous l'empire de cette possession que je me rapprochai de Brigitte, et que je jouai près d'elle, assidu, respectueux, fraternel, lé rôle qu'Albin, je l'espérais, devait bientôt continuer. Dans cet hommage fervent et désintéressé, je me considéras comme un interprète, guettant une émotion, une parole

du cœur , un sourire , pour les rendre à leur adresse véritable, et enlever un acquittement à la chaleur du plaidoyer. Le malheur, avéré pour moi, de mon ami Mérian, m'avait transformé : j'existais, je sentais, j'agissais en lui et pour lui; je Tavais fait le dépositaire anticipé de cet amour idéal, dont je poursuivais en son nom la conquête.

Ainsi, j'échappais à une situation inquiétante et fausse, par une chimère qui m'exaltait tout en me semblant si peu raisonnable, que je me reprochais parfois la tentation d'en rire.

Nous reprîmes nos longues promenades^ où je la distrayais de mon mieux avec l'entrain d'une conscience épanouie, ces causeries dont la nature et Fart faisaient les frais, et où la moindre réplique suffisait à me tenir en verve. Je croyais m'apercevoir qu'elle revenait peu à peu à son mari dont nous ne parlions guère, et que je pensais rattacher à elle par une sorte de fil électrisé. Ce qu'il y avait d'instinctivement ]uste au fond de cette folie, je ne devais le démêler que plus tard :

jusque-là, provisoirement heureux, en la eoutemplânt j*appréciais enthousiaste , avec un parfait oubli de moi-même, le bonheur dont je construisais pour Albin l'édifice.

De si étranges lubies ne pouvaient être ni comprises ïii partagées : avec une jeune femme moins pure et plus imprudente, elles seraient devenues périlleuses. Brigitte m'avertit sans le vouloir et me découragea sans dessein, par l'uniformité d'une camaraderie cordiale qui arriva promptement à une intimité sans issue. L'expression du visage et des regards promettait davantage; mais la raison enchaînait comme à regret cette imagination, contenue par une volonté souveraine. Découragé, puis inégal et troublé, je perdis peu à peu la verve des premiers jours ; un vide affligeant se creusait en moi , et sans séparer mon sort de celui d'Albin, je contemplais de loin, avec ses yeux, cet ange vainement imploré qui prenait son vol et s'éloignait de nous.... J'eus avec Mérian des expansions d'affection muette et compatissante qui parurent l'impressionner triste-

ment, qu'il observa d'un intérêt attentif, et qu'il me rendit en y mêlant une sorte d'indulgence. Enfin, sans avoir la force de fuir ce séjour malsain, je tombai tout énervé dans la plus inquiétante nostalgie.

Je ne pouvais me passer de voir Brigitte, ni même Albin ; mais en leur présence, je devenais impatient de les quitter. Insensible à tout, j'errais, sans projets arrêtés, ne parlant quepar saccades, et me retirant de bonne heure, pour me plonger dans une somno* lence lourde, dont je sortais exténué.

Un soir, à la suite d'un dîner taciturne où, de même qu'Albin, je n'avais pu desserrer les lèvres ni pour parler, ni pour manger, j'étais rentré dans ma chambre, et là, je rêvais, assis devant le feu, depuis trois heures peut-être, lorsque réveillé par quelque bruit, je m'aperçus que je pleurais. Pourquoi et depuis combien de temps? Je n'aurais su le dire, et je n'eus pas le loisir d'y songer; car, ma porte s'ouvrit et je vis paraître Albin de Mérian....

Il me serra la ûiain en gilence» et en le regardant s'asseoir à mon côté, il me sembla que mon esprit, revêtant un corps, se po^ sait ainsi qu'un reflet devant moi.

Sa contenance embarrassée répondait à mes propres impressions ; sur ses traits, je lisais sans peine un sentiment de pitié douce dont j'étais moi-même pénétré, et dans le peu de mots qu'il laissa tomber, je reconnus le ton persuasif d'un homme qui fait appel à la confiance d'un ami, pour le délivrer d'un secret. Tandis que, réduit par l'étonnement à balbutier des syllabes incolores, je le contemplais dans mon rôle dont il s'était emparé, enhardi par mon trouble, il murmurait, en me serrant la main , des paroles tristes, empreintes d'une afTection et surtout d'une indulgence presque paternelles : et comme, en ce moment surtout, je pensais n'avoir rien à cacher, je ne trouvai rien à répondre.

Alors, avec toute la bonté d'un frère et la gagacité d'un observateur pénétrant, avec la conviction d'un homme qui n'ayant aimé qu'une fois, ne suppose pas que l'on puisse

aimer à demi, ni guérir d'un tel mal, alors Albin m'éclaira sur ce qui se passait en moi; il analysa mes sentiments pour Brigitte, et mit à nu tous les germes de cet amour avee une si cruelle évidanee^ que si j'avais eu à rougir devant mon juge, il aurait fallu rentrer sous terre/Mais, quand la conscience n'est point inquiète, on ne s'avise même pas de mentir : foudroyé pur cette révélation, bouleversé par cette passion que je sentis soudain éclater en moi violente, iticurable, je demeurais sans défense. Navré de l'impru* dence impitoyable avec laquelle Albin avait perlé le fer et le feu jusqu'au fond de mon cœur, je comprenais accablé, qu'un si brus* que réveil allait détruire mon repos, et pour jamais me séparer de lui.

Comme s'il avait lu ce qui se passait en moi, Mérian répondit à cette double pensée.

Je le vis se lever avec agitation, marcher à grands pas dans la chambre, tandis qu'il redisait :

fc C'est moi, c'est moi qui suis coupable!

N'aurais-je pas dû le prévoir?... »

Il revint tout à coup devant moi et ajouta résolument :

a Mais, je ne t'abandonnerai pas! Non : je lui dirai tout, s'il le faut!... Ah, grand Dieu; n'est-ce pas assez d'une victime! »

Son geste, ces mots entrecoupés, son extrême émotion, trahissaient les combats d'une âme exaltée avec effort à la générosité héroïque. A demi vaincu, pourtant, il essaya de se soustraire aux obsessions du fantôme de devoir qu'il entrevoyait seul, et, sur un ton plus doux :

« Nombre de gens, dit-il avec le désir de voir leur assertion confirmée, certifient que Ton peut supporter Tabsence, et qu'alors, avec le secours du temps ?... »

Je secouai la tète avec un découragement amer. Avant* de prononcer la rigoureuse conclusion qu'il m'épargnait, je voulus, même aux yeux d'un mari et au risque de lui déplaire, justifier un sentiment si peu prémédité, par sa profondeur, par l'aveu surtout, des souffrances qui en seraient l'expiation.

Je tenais aussi, en assumant toute la solida-

rite d'un amour discret et non partagé, à convaincre Albin qu'il m^aurait préservé, si son amitié plus confiante m'avait dispensé de rêver l'impossible, en cherchant à lui ramener, avec sa femme, le bonheur du foyer qui m'avait paru compromis.

a Pardonne à mon orgueil, répondit Mérian véritablement touché; j'ai fermé les yeux à l'évidence de ce que tu dis là; car je n'aurais pu y croire sans t'éclairer sur le néant d'un tel projet. Peu de mots, alors, auraient sufiGi; mais pour les prononcer, il m'eût fallu tant de courage ! »

Enfin, je touchais au but ! L'amitié d'Albin allait me livrer ce secret que ma curiosité avait si vainement sondé et si ardemment poursuivi! Mais, en cet instant où le plus léger effort aurait achevé d'abattre les derniers scrupules, je reculai, saisi d'un involontaire efifroi; je me cramponnais d'instinct aux illusions que je me sentais menacé de perdre.

a Ne te reproche rien! dis-je à mon hôte; de quel droit irais-je scruter ta pensée? Et d'ailleurs, à quoi bon, maintenant! Demain,

je quitterai Cormeilles, et même, s'il le faut, dans la revoir.

— Combien tu l'aime»! b* écria Mérian. Il y a huit jours à peine, tu aurais tout risqué pour savoir ce que tu crains aujourd'hui d'apprendre. Tu voudrais emporter le fe dans la plaie et, à la seule idée qu'on pourrait l'en retirer, tu te sens défaillir I »

Je protestai avec unç menteuse énergie»

car il avait touché au vif; mais ce cruel adversaire ne me laissa point respirer. Juge et confident afTectueux tour à tour, exempt de rancune autant que de jalousie, modération dont en ce moment-là je ne songeais point à m'étonner, il se mettait à ma place; il dé« peignait avec un tel feu ce que je devais éprouver, il associait dans une si intime union ses sentiments aux miens, ses souffrances aux miennes et pour le même objet; tant de passion contenue jusque^à débordait de ses lèvres et rayonnait sur son front, qu'il exalta, dans une sorte d'ivresse éblouie, mon fol amour, jusqu'au paroxysme de l'adoration et du désespoir. Et je mesurais naïf, épou-

TROP HEUREUX. i79

vaoté^ sous la lentille d'un microscope, retendue de ma blessure*

Il méjugea perdu; je le croyais aussi et je pense que la nature^ par un mystérieux pou-^ voir, contribuait à exaspérer en lui cette crise qui devait aboutir à alléger, par une confidence entière, un fardeau dont le poids Vé* crasait. Gomme je m'exagérais, grâce à lui, la gravité d'une passion naissante, de même il s'exagérait la responsabilité du malheur où j'étais tombé par une amitié irréfléchie, et jaloux de s'immoler à son tour, il prétendait me guérir à tout prix.

ce Quoi! s'écriait-il, je sacrifierais à de misérables vanités un frère, un ami, l'enfant d'adoption de ma mère, le seul être, hélas, dont je sois àimél Non, non : tu sauras tout; il le faut, je le veux! »

Sa résolution était affermie; car il se calma et parut rassembler ses idées. Il parcourut des yeux ma chambre sombre, froide et nue, où il n avait jamais habité; aux murs de laquelle il ne retrouvait ni sa pensée ni ses souvenirsy et glacé par le frisson de la solitude,

il me fit signe de le suivre ailleurs. En soulevant le loquet de la porte, il éleva jusqu'à ses lèvres un doigt mystérieux qui réclamait le silence et, avec un sourire d'ineffable tendresse, il murmura :

« Allons trouver ma mère, et causer auprès d'elle.... »

Il était près de minuit; Técluse qui jaillit au pied du château, mêlait sa note sonore au vent frais qui le long du corridor courbait la flamme de ma bougie : j'allais sans bruit à cette évocation, derrière Albin qui glissait dans les ténèbres; je le suivais oppressé^ comme on suivrait une ombre....

Situation singulière! Au début de cette explication j'avais entrevu l'imminence d'une rupture, et c'est dans ce terrain brûlant, que cette nuil-là, je vis notre intimité renaître.

En pénétrant avec Albin dans la tour où il s'était ménagé un sanctuaire, j'oubliai le château de Cormeilles où mon hôte ne seipblait guère moins étranger que moi : pour la première fois je me sentis chez lui, presque chez nous. Un grand feu pétillait sous l'âtre et les

clartés de la flamme concouraient, avec celles d'une lampe, à réintégrer dans nion souvenir les formes à demi oubliées, mais successivement et avec émotion reconnues, des meubles intimes qui avaient entouré jadis feu Mme de Mérian. La table où elle écrivait, son piano, ses livres favoris où elle nous avait fait lire, son métier à broder, sa corbeille à ouvrages, les cadres de sa chambre, la pendule qui tant de fois avait réglé Temploi de nos soirées:

tout avait été rassemblé là. Posé près du parquet, sur un châssis bas, à la place que, dans son salon, la chère défunte occupait d'ordinaire, le portrait de Mme de Mérian, toile expressive et vivante peinte en Italie par M. Ingres, sous le charme du soleil de Rome et dans la verte maturité du génie, ce portrait, chef-d'œuvre de vérité et d'interprétation intelligente, renouait pour nous la tradition du passé. Animée de lueurs flamboyantes, Mme de Mérian revivait; elle était prête à quitter son cadre, pour se rasseoir dans son fauteuil accoutumé, où je retrouvais sa pose en y reconnaissant son empreinte.

Albin accorda quelques instants à Témotion où me jetait cette apparition imprévue; puis, il me montra les lettres de sa mère, ses cahiers de notes, jusqu'aux volumes où se trouvaient sigoalés les passages qu'elle affectionnait, et jl dit tout bas :

tf Noua les relisons encore ensemble.... »

. Cette tour des archives, qui devait son titre à quelques liasses de parchemins féodaux empilées dans une armoire, était bien nommée : Albin y avait rassemblé le cartulaire de sa jeunesse, et établi le muséum de ses souvenirs. Sur une grande table étaient confusément éparpillées des Revues^ des journaux, des traités de politique et d'économie; les éléments des études où sa mère Tavait dirigé. Ce n'est que là, sous la stirveillance de son image, qu'il retrouvait assez de soumission pour s'occuper selon ses désirs. A la muraille étaient appendus plusieurs croquis plus ou moins fidèles, d'après Brigitte et, sur la table, ses traits étaient reproduits avec plus de grâce et de vérité, dans un médaillon assez grand, peint à l'époque de leur

mariage par un artiste inconnu qui avait eu le bonheur, ce jour-là, de rencontrer la finesse d'esprit, ainsi que la franchise de pinceau de François Hall. Mérian plaça dans ma main ce bijou, que je n'osai contempler longuement, tant je me sentis troublé. En le lui rendant, je remarquai que la monture ciselée en vermeil , avait blanchi , et que les saillies du métal étaient devenues frustes, sous le frottement réitéré des doigts.

« Toute mon existence est là, s'écria mon hôte en désignant Tun et l'autre portrait; ce que j'ai connu et ce que j'ai rêvé : je vis entre deux ombres,.,. »

Cette réflexion réveilla ma curiosité. Nous nous étions assis; Albin pensif regardait furtivement sa mère comme pour la consulter : .

il était froid et maître de lui.

« Si je te livrais en trois mots, dit-il en secouant la tète, le secret des chagrins qui ont détruit mon repos, tu ne me croirais pas et tu me prendrais pour un fou. Que de fois.

moi-même, n'ai-je pas douté de ma raison!

Cette confession va la mettre à l'épreuve ; car, à moins que je ne sois insensé^ elle te guérira. .. . de ce qui me fait mourir. Sans cette conviction, où trouverais-je le courage de retracer tant de maux, que depuis quinze ans j'ai endurés en silence !

« Quand j'épousai Brigitte, je n'avais aimé que ma mère, mais, avec une passion, dont elle avait favorisé l'essor autant pour me soustraire à des distractions dangereuses, <ïue pour me préparer par les mérites d'un fils accompli, à devenir un mari parfait. A ses yeux, tu le sais, la jeunesse était le noviciat du mariage, la famille une école normale de la science de vivre à deux; et c'est pour me diriger selon ses voies, qu'elle avait partagé ma vie entre une affection unique et les travaux d'une carrière active aiguillonnée par l'ambition. Elle atteignit son but : lorsque j'eus la douleur de la perdre, et deux ans par delà, j'avais gardé toute l'inexpérience d'une jeune fille. Docile à lui obéir , mon cœur nourri de ses

regrets, languissait dans une sorte de veuvage mystique.

« Cependant, Tinnocenee d'un jeune homme ne peut être comparée à celle d'une fille que Tignorance maintient en paix. On ne se gène pas pour parler devant lui; il reçoit des confidences, il ne choisit pas ses lectures, et s'il lui arrive de se garder chaste jusqu'à vingt-trois ans, il est exposé, par suite des préjugés vulgaires, à se sentir parfois embarrassé et presque humilié de sa gloire. Ce sentiment absurde, mais réel, exerça sur mon choix une certaine influence.

« Dès que le souvenir de ma mère eut cessé de me suffire, l'amour, sous une forme d'abord abstraite et générale, m*envahit tout entier- seulement, chaque fois que cette vague aspiration revêtait une forme, j'étais pris d'un effroi qui me faisait reculer. Je passais pour un bon parti, mes débuts avaient été heureux, ma réputation était intacte, et les mères permettaient à leurs filles de m'accueillir avec l'intention de me fixer. Mais celles-ci se prêtaient si habilement à ces dis-

positions engageantes, qu'intimidé de leur supériorité dans l'exercice de la théorie, et troublé . par la conviction de mon ignorante simplicité, je redoutais, en me montrant plus novice qu'elles, de perdre par ma gau* chérie l'ascendant qui sied à mon sexe, et de passer à leurs yeux pour un sot. Elles savaient leur rôle; quant au mien Je ne l'avais jamais répété.

« Belle parmi les plus jolies, Brigitte seule me parut au niveau de mon ignorance et totalement étrangère aux préoccupations de ses compagnes. Mes regards m'étaient rendus sans traduction; elle ne m'évitait pas pour aller me lorgner de loin ; elle ne m'inquiétait par aucun manège', près d'elle, je me trouvais plus hardi^ je la quittais moins mécontent de moi-même : je me sentais tout l'aplomb d'un homme devant la sereine ingénuité de cette enfant. Dès que j'osai lui laisser comprendre ce que j'éprouvais pour elle, loin d'aller au-devant des aveux, pour les repousser ou pour y répondre, elle me prouva que ce langage était encore plus nouveau pour

elle que pour moi; elle réussit, sans y prétendre, à me captiver par l'idéale pureté d'une telle innocence, qu'elle exerçait sur ma candeur le charme victorieux du contraste. Entre elle et moi, cette harmonie, qui résulte de l'accord des âges ainsi que des idées morales, était parfaite; Brigitte seule réalisait pour un cœur vierge, le type séraphique d'une jeune fille, comme on le rêve avant d'avoir vécu.

« Autour de nous, on découvrit bientôt que je l'avais distinguée, et chacun aussitôt s'occupa d'elle : Brigitte dédaigna d'en être flattée et ne s'occupa de personne. Dans le monde, elle gardait sa distance ; son regard incisif et doux s'accoutumait à rencontrer le mien sans le provoquer; elle m'attendait, étonnée parfois, et se demandant peut-être ce que j'avais à lui dire. Autre observation, dont j'étais fier et touché : sous le rayonnement de cet amour chaste et discret, ses dix-sept ans fleurissaient comme en plein soleil et sa beauté s'épanouissait à vue d'oeil. Derrière elle, je croyais voir ma mère plaçant cette

petite main dans la mienne; je reconnaissais les traits de cette image qu'elle avait si souvent fait luire à mes yeux; je tressaillais d'une joie profonde à la pensée d'animer cette idole charmante, de lui enseigner, en Tap* prenant moi-même, cet amour qu'elle semblait si bien faite pour comprendre et pour inspirer, de lui insuffler Tâme aimante de ma mère, en l'initiant, comme elle l'avait fait pour moi, aux joies souveraines d'une affection unique et sans bornes. En la contemplant toujours réservée et contenue, je me réjouissais d'être destiné à la voir éclore, à recueillir les premières émotions, les premières surprises de ce cœur endormi : le jour où je la conduisis à l'autel, il me sembla qu'elle naissait au monde et que je lui donnais la vie! »

Albin s'arrêta le temps nécessaire pour surmonter une certaine émotion et il ajouta brièvement :

ce J'ai dû rappeler ces souvenirs, non pour t'instruire de ce que tu as pu savoir..., à peu près, mais pour les préciser. »

J'acquiesçai d'un signe de tête et il reprit avec une sorte d'hésitation :

« Les Orientaux , ces premiers-nés de la civilisation, qui déduisirent leurs lois de la simple nature, avaient observé que l'instinct de notre sexe l'attache à la poursuite du plaisir, tandis que l'autre le craint et s'y dérobe par un sentiment de pudeur innée , servi par des sens plus calmes. Ils subordonnèrent donc les femmes, en les astreignant seules au précepte de la continence et de la fidélité, moins incompatible avec leur organisation passive qu'avec l'ardeur spontanée de la nôtre. Ton pauvre ami n'en savait pas si long : sur la foi des poètes, qui ne mettent guère en scène, sous les deux genres, que le sexe masculin , il s'attendait à des extases infinies, a des ivresses partagées.... Plus jeune que moi, tu devinas pourtant, à ma tristesse, l'effet d'une première déception ; car sans m'arracher aucun secret, tu trouvas moyen de me dire que si une jeune mariée avait les exubérantes adorations d'un fiancé de vingt syas , leur amour s'épuiserait en six

mois. Tu ajoutas que si le bon Dieu, dans sa sagesse, n'avait doué les femmes d'une modération, d'une force de résistance dont nous n'acquérons la possession qu'avec effort, aucune société polie n'aurait pu s établir.

ç( J'avais compris à demi-mot; la réflexion me lit reconnaître que c'est par Taffection sérieuse^ par Testime, par les délicatesses du cœur, qu'il faut peu à peu s'enraciner dans les sentiments d'une femme jeune, pure et honnêtement douée*

« Cette tâche, ainsi entrevue, rehaussait d'une dignité presque paternelle la violence d'un premier amour; elle devait valoir un jour à mes pensées un confident, à mes tra* vaux le stimulant d'une association sainte, a mes ambitions un but plus noble que l'é* goïsme et^ tout ensemble^ une récompense.

Animé d'un feu nouveau, je me remis à l'œuvre avec un courage raffermi et m'incarnant dans le rôle de ma mère , dont je sen* tais l'esprit revivre en moi, je m'attachai à ' former à mon tour l'ange qu'elle m'avait légué pour enfant.

« Brigitte recevait mes confidences ^ elle cueillait les prémisses de mes succès, je la conseillais avec gaieté ; je prenais son avis avec une déférence pieuse^ afin. d'enhardir la timidité de son jugement, incertain encore et moins porté à se fourvoyer qu'à s'abstenir.

C'est pour elle que j'ai dépensé toutes mes facultés dans ces ouvrages qui m'ont fait connaître; pour elle que j'ai accompli avec une heureuse audace des missions difficiles; pour elle...» tout était pour ellel

ce Mais, soit qu'elle fût trop jeune encore pour apprécier de si vaillants efforts, soit qu'elle se trouvât pourvue d'un naturel peu enthousiaste, je m'aperçus de son in^^ différence pour les triomphes de la vanité ; le bruit de notre nom la laissait aussi froide que les loilanges dont j'étais l'objet, et je finis par subir la leçon indirecte de cetle modestie, de cette raison supérieure à tout éblouissement* Brigitte n'était point ambitieuse; l'engouement des honneurs ne la lancerait jamais dans les orgueilleuses rivalités du monde : je me persuadai que cette simplicité d'âme tourne*-*

rait au profit du cœur et consoliderait plus tard le bonheur intime, préférable à tout.

<c Ce qui me confirma dans cette présomption, c'est la facilité avec laquelle j'organisai sa vie intérieure. Elle accepta volontiers une série d'occupations sédentaires, parmi lesquelles la musique et le dessin tenaient le premier rang ; elle s'y livrait sans entraînement, mais avec suite, réussissant à l'aide d'une ténacité placide, et assez indifTérente aux éloges que lui attiraient ses talents. Je m'étonnais de sa vocation singulière à deviner bien des choses et à s'assimiler les connaissances d'autrui ; car sans paraître ignorante, elle n'aimait pas la lecture. Dans la campagne, elle appréciait les beautés naturelles avec plus de chaleur que les tableaux dans un musée; dans les concerts ainsi qu'au théâtre, elle analysait assez froidement l'interprétation des chefs-d'œuvre par des virtuoses qui fortifiaient sa méthode, sans qu'elle parût engouée ni même frappée de leur mérite. Du reste, elle n'était pas plus sensible qu'avant notre mariage à l'admiration que son aspect

faisait naître. Sa J^eauté, qni se développait de jour en jour^ s'ignorait elle-même comme une rose qui fleurit dans les bois. Elle ne comprenait rien aux extases d'adoration dont j'étais épris devant elle : c'était pour la naïve enfant^ un hommage accoutumé; je ne sais même 9 s'il ne lui aurait pas convenu de me trouver, sur ce point, différent du vulgaire.

« Quand je lui parlais avec tendresse, quand, seul avec elle, je m'abandonnais à ces douces effusions dont un cœur uniquement épris ne peut constamment sevrer son langage, elle baissait les yeux, ses lèvres devenaient muettes, et je la voyais tellement embarrassée, que sous l'impression d'un malaise invincible, elle rougissait comme un enfant surprise en faute. Dès qu'elle m'avait ainsi modéré, réduit au silence , ses grands yeux soulevant leurs longs cils; dardaient sur moi un regard profond, rapide, pénétrant, et sa bouche se reprenait à sourire. Elle consentait, avec une grâce mutine, à m'embrasser, et le nuage s'évanouissait pour moi.

(c Par nioments, pardonne-moi la puéri-

lité de ces souvenirs ! j'adorais cette inintelligence prolongée des émotions du cœur :

elle réservait tant de promesses à l'avenir!

Elle irritait ma passion par le perpétuel attrait d'une conquête, et gardant au mari les fraîches illusions du premier jour, elle lui offrait à chaque instant la craintive émotion qui précède un aveu qu'on espère. Pour abréger ce terme^ car l'impatience voudrait hâter ce qu elle attend^ j'avais essayé de l'intéresser à quelques-uns de ces romans^ où l'amour fait vibrer ses notes les plus pures : elle ne put les achever sans ennui ; elle l'avouait naïvement; si bien qu'en devinant sur ses traits cet étonnement presque ironique dont on se sent saisi, en présence des senti- • ments exagérés que Ton ne saurait ni partager ni concevoir, je me redisais en paraphrasant le Pervigilium :

c Demain aimera celle qui jusqu^îci n^a point aimé. »

a Brigitte se plaisait à vivre auprès de moi; l'ennui n'assombrissait jamais ses traits charmants. Je cultivais avec amour celte verte

plante 9 résigné au bonheur incomplet de ne la posséder qu'en feuille, vivant par anticipation sur l'avenir ; et, me rappelant ce que j'avais été moi-même à cet âge de dix-sept ans, je me berçais de cette pensée : la saison viendra !

« Connais-tu bien des gens qui se fussent contentés d'un pareil bonheur ? Ce fut le temps le plus heureux de notre vie. Au bout d'un an^ ce rêve eut un réveil douloureux : Edme, notre fils, vint au monde.

« J'avais assigné ce terme à mes incertitudes, âmes peines secrètes, et rattaché beaucoup d'espérances à cet événement. La naissance d'un enfant, je le savais, cimente la mutuelle affection des époux, et tel est le bienfaisant pouvoir de la maternité, qu'elle triomphe, dans le cœur des femmes, de la froideur, de l'éloignement même qui escortent souvent les mariages de convenance^ et les alliances disproportionnées. Il est rare en effet, que dans sa joie d'être mère, et le cœur embrasé d'une tendresse toute nouvelle, une jeune femme ne cède pas à un sentiment de

reconnaissance attendrie pour le père de son enfant. Combien de ménages, assortis sous de fâcheux auspices, en ont démenti les menaces à partir de cette heure-là! Je m'étais donc persuadé que le cœur de Brigitte, au premier cri de son enfant, allait s'éveiller et^ comme au choc d'une étincelle, s'élancer électrisé jusqu'à moi. Avec quel intérêt, et dans quelles angoisses^ j'attendais les approches d*un moment si désiré, mais si redoutable ! Je me vois encore tremblant et bouleversé, durant cet instant critique où, livré à d'autres soins, entouré de gardes, d'un médecin froid et grave, ce que vous adorez ne vous appartient plus 1 Frêle encore et trop jeune, Brigitte avait été condamnée à ne pas nourrir son premierné : la nourrice étrangère attendait insouciante auprès d'un berceau vide encore....

« Permets-moi d'insister sur les moindres circonstances d'un moment qui décida de ma vie. Rien au monde ne peut se comparer à la pitié tendre, à la reconnaissance navrée dopt on est saisi, quand des cris arrachés par les douleurs, vous révèlent les tortures que subit.

pour que vous soyez père, Têtre chéri que' vous êtes menacé de perdre! Votre âme n'est plus en vous, elle est toute à cette existence qui va se doubler ou s'éteindre ! Chaque plainte vous laisse terrifié, anéanti, jusqu'au moment où vous sentez jaillir du fond de votre cœur un cri plus doux, qui n'est point parti de vos lèvres, et qui est vôtre pourtant; car c'est le souffle de votre vie, qui a passé dans votre enfant! Soudain, tout rayonne en vous et tout chante ; la joie se mêle aux larmes et le bonheur vous écrase. ...

w Le sacrifice avait été long : ma Brigitte l'avait accompli avec courage; le médecin s'étonna qu'elle eût si peu souffert. Ses traits s'étaient déridés, les gardes étaient joyeuses, et tel est l'émoi que produit toujours ce mystère de la naissance, que la nourrice^ en prenant possession avec un empressement jaloux du nouveau-né, le couvait avec des yeux de mère. Je m'approchai radieux du lit de ma femme : sa beauté rendue plus touchante par une sorte de béatitude, resplendissait; elle était comme transfigurée ! Je pris sa main,

qui ne s'avisa point de serrer la mienne; à mes paroles entrecoupées par Témotion qui me suffoquait^ elle répondit de sa voix ordinaire ; je me penchai sur son front immobile, et ma bouche, qui cherchait ses lèvres, respira leur souffle, sans recevoir ce baiser saint et ardemment attendu, qui eût été le premier, et que je n'osai prendre. On prescrivit du repos, je m'éloignai plus mort que vif; chacun me suivit avec lenteur en la regardant avec une surprise inquiète : elle n'avait pas songé à demander son enfant!...

« Mon sort se jouait sur cette épreuve : je voulus qu'on attendît. Quête dirai-je ! Le lendemain, oui, le lendemain ! de moi-même, je le pris, et je le lui apportai. J'approche, un triste sourire aux lèvres ; je le lui présente. . . . Ah, tiens! oublions ces instants cruels; je n'ai pas la force d'achever! »

La vois d'Albin expira; il couvrit son visage de ses mains et je le vis pleurer.

a Je compris, reprit-il ensuite avec accablement, je compris qu'elle ne m'aimait pas, qu'une antipathie naturelle l'éloignait de

moi, de moi qui l'adorais, bien certain de n'aimer jamais qu'elle ! Cette pensée exerça sur ma manière d'être une malheureuse influence.

« Au temps où j'attendais l'éclosion d'un cœur qui n'aimait pas encore, j'avais, attentif. Bans honte comme sans défiance, par mes prévenances, par la chaleur communicative d'une sereine affection, préparé, hâté, c'était mon illusion, Tavénement d'un bonheur si ardemment souhaité. Mais, depuis la naissance d'Edme, la crainte de déplaire, la conviction que ma personne était répulsive et mon amour importun, m'ont causé une gêne, une timidité qui m'ont rendu plus froid en apparence, et souvent aussi, gauche ou maladroit. — Un autre que moi, me disais-je avec uue amère compassion, un autre aurait pu la rendre heureuse.... et je me reprochais comme un crime, jusqu'à cette ombre du bonheur, que l'amour m'avait donnée auprès d'elle en me leurrant de ses premiers plaisirs. Je ne pouvais la quitter, et en sa présence, la parole expirait sur mes lèvres. Si je causais avec des étrangers, et qu'elle survînt au mi-

lieu d'eux, mon cœur se serrait, je perdais le fil de mes idées; je redoutais les occasions du tête-à-tête , et je les cherchais , pour les abréger aussitôt; je poursuivais avec angoisse ce regard qui m'enivrait et se détournait du mien; je tremblais tellement de l'offônser ou d'irriter son indifférence, que devant elle, je ne pensais plus, je n'exprimais aucun desir^ je ne risquais nulle opinion.

« J'ai dû perdre du terrain, non dans son affection, hélas, mais dans son estime : car cette façon d'être développa en elle une personnalité sèche, insouciante, dédaigneuse d'autrui, jalouse de son propre repos, et trop peu en souci de plaire pour accorder au monde extérieur le plus léger sacrifice. Plus on paraissait empressé auprès d'elle, moins elle se rendait bienveillante; les femmes que sa grâce attirait, les hommes qui lui rendaient hommage, se voyaient presque repoussés par des formules brèves, qu'on ne pouvait manquer d'interpréter crûment par cette conclusion : — Laissez-moi tranquille !

tt A mesure donc que ses charmes exté-

rieurs devenaient plus accomplis, son caractère se dessinait sous cette forme, et je gémissais, avec une sorte de remords, sur ces conséquences d'une union mal assortie, sur le malheur de cette pauvre enfant, rebutée de la vie, où je l'avais rivée à une chaîne pesante. Pour une âme délicate, pour un homme qui aime plus encore qu'il ne se voit abhorré, ce supplice est cruel !

« Que te dirai-je! On déserta la maison:

inquiets de cette froideur, persuadés qu'elle était imposée, mes amis s'éloignèrent un à un, ceux-ci d'un mari surveillant et jaloux, ceux-là d'un ménage trop heureux que le monde obsédait, et pour qui les devoirs de société devenaient un fardeau. Tu nous quittas comme les autres, et dans ma terreur que la vérité ne se ftt jour, ma conscience, mon orgueil bourrelés n'osèrent retenir personne.

oc On nous rencontrait encore dans quelques théâtres, dans le monde officiel où ma position m'obligeait à paraître : l'admiration publique l'y suivait, jointe à une sorte de malveillance à laquelle sont en butte les

maris qui confisquent un trésor, et nous rentrions silencieux, consternés, moi, du vide qui nous séparait, elle, de Tennui vivant qu'elle subissait à son côté. ma mère, ma mèrel quelle enfance heureuse tu m'avais donnée, et quel autre avenir tu m'avais promis I

« Ne croîs pas, cependant, que je me sois résigné sans lutte à ce misérable sort ! J'espérais toujours; je m'efforçais de vaincre, en multipliant, sinon les protestations, du moins les preuves de la tendresse la plus fidèle, la plus attentive et, pourquoi le taire, la plus touchante qui puisse fléchir une sensibilité blessée. Mais tout passait inaperçu devant l'apathie profonde où s'était plongée ma femme, afin sans doute de préserver de toute aspiration coupable un cœur que sa volonté tenait endormi. C'est dans ce sens qu'alors j'interprétai le mélange de gêne et de déplaisir, qui accueillaient les rares élans d'affection, où malgré moi, la puissance d'un sentiment impérissable m'entraînait parfois encore. En ces instants d'oubli^ Brigitte fai-

sait pleuvoir quelques mots secs, réfrigérants, acérés, qui me perçaient comme des grains de givre. C'était l'offenser que de lui rendre hommage, lui tendre un piège que d'interroger son cœur, l'irriter que d'aspirer à lui plaire, la fatiguer que de lui demander un conseil, l'importuner que de lui confier mes projets ou mes idées. J'étais, dans cette vie à deux, réduit à enfermer en moi toutes mes pensées. ^ -

ce Dès qu'une mission, un devoir quelconque, m'éloignaient d'elle, quelques semaines ou quelques jours, l'absurdité de cette situation m'apparaissait : l'image de Brigitte se reprenait à sourire au fond de mon cœur, j'ébauchais pour elle des déclarations, je trouvais des accents d'un irrésistible pouvoir^ et stupéfait de ma maladresse passée, je me précipitais impatient à ses pieds, avec l'ivresse d'un triomphe certain. Mais au retour, elle rejetait sur mes épaules cette chappe de plomb qui enveloppait mes ailes. Endolori par ce rôle passif, je descendis à un rang secondaire; je travaillais sans goût et sans

but, par habitude et bourgeoisement , tel qu'une bête de somme. Mme de Mérian vivait comme une odalisque au fond de son logis. Il me serait difficile de préciser davantage ce qui la concerne; elle ne me communiqua jamais une seule de ses pensées et ne rendit à mes confidences aucun aveu.

« Les instincts généreux font défaut à qui ne s'intéresse pour personne, aux âmes condamnées à n'aimer jamais. Par économie, Brigitte supprima quelques dîners qui rappelaient encore chez nous un groupe d'indilTérents ; elle réduisit sa toilette au stricte nécessaire, et l'ordinaire de notre table à un régime d'anachorète. Pendant qu'elle épargnait ainsi 9 elle se laissait voler par ses gens^ avec l'incurie la plus débonnaire. Jamais d'oeuvres charitables, à moins que pour se conformer à mon désir; alors elle y cédait sans opposition. Notre fils, qui commençait à grandir, était à l'abandon ; son trousseau n'était pas renouvelé, ses vêtements tombaient en guenilles. Il fallut bien y pourvoir; mais chaque fois que j'essayais d'intervenir sans

la consulter, Brigitte se blessait d'une leçon indirecte; elle défaisait mes commandes et courait acheter pour lui des étoffes, qu'ensuite elle laissait sans emploi. Si, pour être agréa* ble à ma femme, je l'exhortais à se préoccuper de sa parure, elle prenait dans les magasins, de belles robes, elle me les montrait, j'admirais son goût, je les trouvais trop modestes encore ; puis, au lieu de les livrer aux couturières, elle les empilait en coupons dans son armoire. Craignait-elle, en rehaussant ses attraits, d'exalter davantage un amour importun?

« Edme était mon unique refuge et ma trop faible consolation. Tu ne peux concevoir à quel point j'ai choyé, j'ai gâté cet enfant, qu'elle s'abstenait de caresser! Mais il tenait de Brigitte; son cœur retardait toujours de deux à trois ans. De bonne heure, il abusa de ma tendresse, à laquelle il ne pouvait répondre, et il ne respectait que sa mère, qui ne l'a jamais embrassé. Doué d'une précoce intelligence, dès qu'il sut lire ei ^^rire, il forma, avec elle, comme un parti, dont il

traduisait les instincts impitoyables. Pour éveiller sa sensibilité, je redoublai de tendresse et de sollicitude ; imbu des enseignements de ma mère, j'en prodiguais les trésors : vaine dépense! Cet enfant était d'argile et non de métal, il durcissait au feu, au lieu d'y fondre.

« Ne crois pas, au surplus, que Brigitte s'étudiât de parti délibéré à me meurtrir le cœur 1 Non : c'est par des cruautés naïves, involontaires, que se révélait en toute occasion son indifférence ou son antipathie. Ce qui m'enhardit à céder au soulagement de cette confession, c'est que je u'ai rien à lui reprocher. Lorsque les travaux de ma carrière me valaient un succès quelconque, une promotion, et que j'accourais, comme jadis auprès de ma mère, pour lui donner la joie de cette bonne nouvelle, Brigitte oubliait de m'embrasser et parlait d'autre chose. Elle n'eut jamais l'idée de m'encourager par le plus mince éloge. Un jour, c'était ma fête; elle se procure un bouquet, et pressée de sortir, au lieu de m'attendre elle remet à

mon domestique le soin de me Tofifrir de sa part. Je me rappelle encore la mine embarrassée du pauvre garçon pour remplir une mission si imprévue.... Retraçait^on en sa présence quelque trait de dévouement, de générosité, de tendresse conjugale, au lieu d'en complimenter Fauteur, elle s'écriait, avec une surprise guillerette : « — Oh I qu'il tt est drôle! Singulière idée! Jamais je ne me u serais avisée/... Mais, du reste^ c'est très- « bien! »

« Quand je fus envoyé en Hollande pour les dernières conventions, une de nos amies, qui rendait à Mme de Mérian june visite obligée, lui exprima poliment la part qu'elle pre* nait aux regrets que devait causer, dans un ménage uni, cette courte séparation. Brigitte s'étant un peu trop hâtée de la rassurer sur ce point, cette dame avoua que les voyages de son mari la laissaient fort triste. « — Je ne a vous comprends pas I s'écria Brigitte. Cerc< tajnement, j'aime mon mari; mais je l'aime a où il est : quand il est à Berlin, je l'aime à « Berlin; s'il est à Londres^ je Tâime à Lon-

« dres; on n'a pas besoin pour cela d'avoir <K les gens tout près de soi.

« — Enfin, répondit la dame en contenant a un sourire, l'essentiel est de ne pas l'aimer « à Berlin quand il est à Paris.... »

ce Au surplus^ à moins que ses sentiments pour moi ne fussent en jeu, il était rare que la chère enfant manquât d'esprit ou d'à-propos. Et même, sa répulsion n'allait point jusqu'à l'hostilité; on ne l'entendait guère déblatérer contre les maris, à l'exemple de tant de femmes qui ont des blessures à venger ou des torts à couvrir. C'est quand on la contrecarrait dans ses opinions commodes, dans son abstention d'agir, dans ses habitudes journalières, et seulement alors/ que ce joli chat démasquait ses grifiTes. En ces momentslà, bien que son humeur n'excédât pas l'impatience, la contrariété armait d'un aiguillon si incisif sa froideur accofc^umée, que son laconisme vous cinglait conikie un fouet et arrachait le sang à chaque coup. Pour éviter un supplice dont elle ne soupçonnait pas la rigueur, j en suis persuadé, je m'attachai à de-

viner ses goûts, à pressentir ses volontés, à prévoir ses ordres ou ses désirs, à m'approprier tout ce que je savais lui plaire et à en préparer de mon propre mouvement la réalisation. Comme elle est indolente, on peut arriver , ou peu s'en faut, à lui intimer ce qui doit, après réflexion, réussir à lui plaire, et c'est de la sorte que tu Tas vue, docile à mes avis, à nos projets pour égayer ton séjour, et s'informant des valets, avec une candide sollicitude, si l'on avait pris mes ordres, si I tout était conforme à mes intentions. Car, I vois-tu, j'ai fini par connaître mieux qu'ellemême ce qui lui est agréable. En commandant au logis, d'après mon impulsion, elle peut s'imaginer qu'elle s'étudie à me rendre la vie plus douce ; elle le pense assurément, I quelquefois, et.... et je me laisse prendre au côté favorable de cette chère illusion I Aux yeux de nos genSj^^'ton ami n'est qu'un enfant gâté, qu'un ^ïste, aux manies duquel s'est immolé un ange.

* a C'est dans ces souffrances que s'est écou-

I lée la plus belle portion de ma jeunesse, huit

. années de âésolation sans trêve et d'une passion sans écho. Ne t'étonne, ni du sang*froid avec lequel je dépeins ces tortures, ni de la facilité avec laquelle j'en précise l'impression. Ma pensée y revient sans cesse et, muet depuis quinze ans, je laisse échapper avec toi , pour toi| mes premières plaintes.

ce Tu le connais, maintenant, ce bonheur tant jalousé I Tu as le secret de ce ménage, . recommandé à la malveillante admiration des femmes évaporées et des époux volages, par l'obstination de la société à l'ériger en mo* dèlel Ahy si l'on avait pu deviner I... Avec quelle impitoyable ironie, le monde se serait vengé d'avoir été pris pour dupe ! Quels dédains I Quels pièges on nous eût dressés ! Et par quels commentaires outrageants, on aurait, passant d'un excès à l'autre, cherché à flétrir un homme envié, et, pire infortune, ma Brigitte elle-même I

(c II fallut y songer : chaque jour rendait mon rôle plus difficile à soutenir ; je redoutais d'être vu de trop près ; l'impatience avec laquelle était attendue l'éclipsé de cette lune

de miel interminable, attirait des observateurs trop intéressés, pour ne pas devenir à la fin clairvoyants. N'avais-je pas à prévoir aussi que le cœur de ma femme sortirait enfin de sa torpeur, que la révolte des sens et l'horreur du vide triompheraient d'une vertu si résignée; en un mot, que l'heure d'aimer sonnerait pour elle !

€c C'est sous la pression de ces idées ^ qu'inquiet de ma position ambiguë, et d'être une énigme trop longtemps, au milieu de ce Paris où j'avais tant souffert, je sollicitai comme une faveur l'occasion de quitter la France. Je traversai deux ou trois postes, ne me trouvant bien nulle part, aspirant à changer, à me mouvoir, à courir comme le my»

santhrope d'Horace et, comme lui, portant en croupe un noir souci , cet incurable amour, constamment ravivé par Taspect de la seule femme qui m'en eût fait entrevoir les délices, et connaître les douleurs.

c< En Prusse, à Londres, en Espagne, où nous ne fîmes que passer, Brigitte produisit plus de sensation encore qu'à Paris: l'Europe

212 XROP HEUREUX.

entière justifiait ma folie, en me prouvant qu'on ne devait aimer qu'elle, et qu'un culte élevé si haut ne pouvait plus descendre. Je ne le sentais que trop I Du reste, en se jouant, et comme à son insu, Brigitte me tenait sous le charme : elle s'initiait si vite aux éléments des langues étrangères et les balbutiait avec une gaucherie si attrayante en sa modestie, elle restait partout si inoffensivement ellemême, ses talents brillaient avec si peu de vanité, une égalité parfaite donnait à son accueil une si avenante sécurité, qu'on venait à elle sans trouble et qu'on la quittait transporté. Les femmes s'inclinaient désarmées devant cette beauté qui s'ignorait et ne prétendait à rien. Et je voyais que ses plus fervents adorateurs, réduits à la vénération par le prestige éblouissant de la déesse, n'osaient déclarer à la femme des sentiments trop humains pour leur sembler dignes d'elle. Suprême hommage qu'un ange mortel puisse rêver 1 Elle passait donc devant nous comme une vision, admirée à distance et gardée par ce rayonnement, qui de jour en jour grandis-

sait le vide' autour d'elle. Et je savais cruellement qu'elle n'était rien pour personne !

K C'est à Vienne, que je devais subir Tépreuve suprême, tant redoutée, et sonder jusqu'au fond tout mon malheur.... »

Le courage imperturbable avec lequel il articula cet aveu m'arracha un signe d'étonnément, et il s'en aperçut.

« Non ! reprit-il avec un sourire étrangement amer, non ; ce qui me reste à dévoiler ne me coûtera pas plus que ce que j'ai confié déjà à ton incrédulité. Seulement, écoute avec plus d'attention, et sois juge. Tu as entendu parler du prince T***, ce rejeton brillant d'une tribu moscovite^ où les princes pullulent si nombreux que, laisser tomber ce nom là, s'est s'exposer à cette infaillible question : — Lequel? suivie d'une demi-heure d'éclaircissements inextricables? Dispense -moi de ce travail généalogique.

« Nous avions rencontré cette livraison d'un recueil indéfini de princes,' dans TOberland, où elle recruta pendant plusieurs journées notre petite caravane. Les grands specta-

des de la nature animent, tu le sais^ Tesprit de Brigitte; le prince T*** parut se plaire parmi nous. Il sut se familiariser décemment avec elle, sans paraître accorder à ses avantages personnels une attention indiscrète (ces Russes ont le caractère trop rusé pour se trahir), et il me fit une cour assidue* Le mois suivant, nous le retrouvâmes, par hasard^ aux bains d*Ems, où Ton s'ennuie très-noblement; terrain propre à la culture des liaisons nouvelles. A rentrée de Thiver, sa santé Tappelanti autre hasard, dans le midi de TEspagne , lui fit traverser Madrid que nous étions sur le point de quitter, et où il s'attarda^ charmé de notre bon accueil.

w II faut avouer qu'on aurait difficilement cité un cavalier plus séduisant que ce prince T***, sculpté comme un camée grec, avec les traits d'un Antinous spirituel. De 1 instruction, une sorte de grâce naïve, la conversation la plus attachante, une adresse audacieuse à tous les exercices, la finesse d'un vieux diplomate, avec l'œil et laccent passionné de la jeunesse.... il réunissait à

un degré rare toutes les conditions d'un héros de boudoir, y compris bien entendu, le près»

tige du rang, de la fortune, du renom qui suit une ou deux romanesques aventures, et d'une éducation à laquelle Louis XY eût rendu hommage.

« Nous étions depuis plus d un mois à Vienne, où j avais été envoyé comme premier secrétaire, lorsque, par suite d'un troisième hasard, le prince y arriva, chargé d'une de ces missions du Czar, qui mettent fréquemment en défaut la sagacité de la Gazette d*Augsbourg,

« Tu connais Vienne et la tolérance de ses mœurs. C'est un pays où le passe-temps des intrigues amoureuses est si habituel et s'exerce avec tant de bonhomie, que lé scandale n'excite plus la malignité blasée. La fréquence des réunions, la familiarité qui en resserre les liens enlèvent aux intimités un peu trop vives le cachet de privauté qui les signalerait ailleurs. Nous retrouvions partout le prince et, ce qu'il pouvait y avoir de t trop marqué dans ses attentions se perdait

au milieu de la liberté géuérale de s'occuper à sa fantaisie. Plein d'anxiété^ pourtant, cer* tain que ma destinée était en jeu, j'examinais, je surveillais sans bruit, avec un intérêt vital, et sans illusions. La prudence du prince eût mis Lovelace en défaut : quant à Mme de Mérian, elle restait impénétrable.

« Au bout de quelques mois, pourtant, il devint évident que les assiduités de ce soupi* rant lui étaient agréables; elle le cherchait des yeux et semblait l'attendre, ils aimaient à causer ensemble et d'inévitables occasions les réunissaient partout. Bientôt , enfin, je m'aperçus que les rivaux du prince s'éclipsaient un à un, réduits à chercher fortune ailleurs. T***" m'abordait beaucoup plus souvent, pour ne rien me dire, et il me quittait très-vite. Ah! quelle clairvoyance donne au plus novice l'habitude de soufîrir ! D'ailleurs, n'étais-je pas averti par le scrupule que chacun mettait à troubler leurs entretiens, et, quand je les abordais ensemble, ne me sentais-je pas indiscret?

« J'eus un tort , et ce sera mon plus

pénible aveu; car j'y perdrai dans ton estime. Je n'empêchai rien, je ne. parlai point à Brigitte, je me dispensai de l'avertir, de veiller sur elle, de la soustraire aux occasions, et c'est avec une volonté réfléchie que je me résignai à tout observer en silence. Quand la jalousie me faisait monter le sang au visage, hélas ! je me demandais de quel droit j'aurais, après huit années d'une constance trop méritoire, contraint cette chère créature que mon amour avait sacrifiée, de subir à perpétuité, par la privation de tout amour partagé, le suppUce affreux dont je connaisBais trop bien l'horreur. Mais, crois-moi, ce sophisme d'équité aurait échoué à me vaincre, sans une illusion absurde qui me soutenait : folle combinaison du joueur à son dernier coup de dé! J'avais douté que Brigitte fût capable d'attachement ; de plus, j'étais persuadé qu'après tant d'années de tendresse méconnue, ce n'était plus à moi qu'était réservée la gloire de faire pour la première fois battre son cœur. Je m'imaginais donc, que si une autre- influence parvenait à y jeter, avec le

germe de la douleur, rintelligence d'un sens nouveau, et à y préparer l'élan généreux qui accompagne les combats intérieurs, x^ette âme, 1 ame de ma chère femme s'éclairant tout à coup, lui dévoilerait spontanément le doulou"» reux mystère de ma vie passée et qu alors, j'arriverais à temps pour recueillir le fruit de tant d'espérances déçues. Et je guettais, haletant, enivré parfois de ces chimères, Theure où j accourrais^ reconnu par elle^ pour la sauver, pour lui révéler un bonheur que j'attendais d'une fatalité bénie, ma suprême ressource! Cette heure-là ne sonna point ; car je ne pus la saisir.

a C'est au milieu de ces agitations et en proie à une sorte de fièvre, que je traversai ce long hiver et les premiers mois du printemps, faisant à la confiance de Brigitte des appels incompris, et substituant aux témoignages d'un amour dédaigné, les procédés moins inquiétants d'une amitié sans orages, indulgente et disposée à consoler ou à compatir. Vers la fin d'avril, je crus m'apercevoir que le prince T*** m'étudiait à la

dérobée, et que ses regards cherchaient à interpréter les miens. En même temps, il res* treignit ses relations de société ; ses visites à la maison étaient intermittentes et plus prolongées, ses traits s'altérèrent, son humeur devint inégale comme il arrive à ceux dont la conscience est bourrelée ; enfin , il se mit à me témoigner des égards, un respect, une sorte de sympathie compatissante, dont je me sentais, au fond, amèrement offensé.

Vers le niême temps, Brigitte cessa de parler de lui et s'abstint même de prononcer son nom devant moi.

« Il quitta Vienne à Timproviste, sans prendre congé de personne et, peu de temps après, j'appris qu'il s'était brûlé la cervelle....

« C'était un matin; ma femme venait de s'éveiller. Poussé par une violente résolution d'en finir avec mes doutes, j'entre chez elle, et là, sans ménagement, sans préparation, je lui jette la nouvelle fatale. « Non? s'écria Brigitte étonnée ; — Est-ce possible ! comment peut-on faire une pareille chose?... » Et

autres exclamations fort convenables, qui sont loin de trahir une émotion poignante.

« Je la regardais fixement ; elle ne changea point de visage. Elle blâma cet acte coupable au point de vue religieux , elle ne comprenait pas qu'un homme si riche et par conséquent heureux, en vînt à une telle extrémité. Enfin, elle regretta, pour la société officielle de Vienne, un personnage qui contribuait beaucoup à l'agrément des salons.

. i< Cette immuable froideur, une si profonde inintelligence des passions, me laissèrent consterné. Les assiduités de ce rival m'avaient fait souffrir; mais, le prince mort, — tu vas me trouver insensé! — je déplorai avec désespoir cette insensibilité absolue; je m'efforçais, cramponné aux dernières illusions qui m'échappaient, à provoquer, à surprendre dans l'âme de ma femme la trace d'une émotion, d'un sentiment, d'un regret pour ce pauvre prince, que tant de fois j'avais cru haïr !

« Le surlendemain, abordant la question franchement, je demandai à Brigitte si le

prince T*** ne lui avait pas adressé quelques hommages. Elle û'en disconvint point; elle s'en expliqua comme d'une sympathie fort insignifiante, en avouant toutefois que, sur les derniers temps, cette intimité étant devenue bizarre, exigeante, peu convenable même, elle avait dû rappeler le prince à la raison et le tenir à distance. « En y réfléchissant, « ajouta-t-elle, je suppose que déjà son cer- « veau commençait à se détraquer. »

Albin fit quelques pas dans la chambre avec agitation, et revenant à moi qui Técoutais avec stupeur, il s'écria désespéré, comme si cet aveu eût porté condamnation :

« Rien 1 rien 1 Elle n'avait rien éprouvé, rien compris! Ce malheureux qu'elle a tué avait passé dans sa vie aussi étranger que moi-même : elle ne l'aimait pas! Elle ne peut rien aimer!...

(K Conçois-tu, maintenant, poursuivit-il avec une fiévreuse ardeur, en étreignant mon bras dans sa main crispée, conçois-tu toute l'étendue de mon malheur, et le péril affreux où tu m*as réduit à t'arradher? Brigitte, ces at«

traits irrésistibles, cette physionomie rêveuse^ inoubliable^ qui récèle une énigme et vous lance comme un sort la curiosité d'en triompher, Brigitte, cette surhumaine beauté que nulle sensation n'altère, eh bien, mon ami, ce n'est pas une femme! c'est un fantôme.... Sa grâce naturelle, Tégalité de son humeur, le côté sémillant de son esprit (car n'éprouvant rien elle est sans prétention comme sans fierté), enveniment cette innocence du poison de la coquetterie! Comme d'autres naissent sourds-muets, aveugles ou perclus, la pauvre chère enfant est née para* lytique du cœur ; et tous les sens qui tirent leur activité du cœur sont restés étiolés I

— Non, non; c'est impossible! m'écriai-je en me levant à mon tour ; — non ! répétai-je d'une voix mal assurée, avec un effort instinctif pour échapper à des visions qui m'oppressaient; — • non! ce que tu supposes est horrible, et c'est ton imagination malade qui a créé un tel monstre !

— Un monstre? répéta Mérian révolté; mais il retomba assis, et le regard fixé à

terre, il redit: — Hélas! oui, un monstre.... mais bien innocent des ra^^es qu'il cause, mais qui vous torture sans le savoir, et qui m'aimerait, je le sens là, sMl avait pu aimer!

« Écoute : si, le lendemain de notre noce, un mal cruel avait frappé son cerveau, ne Taurais-je pas soignée, gardée près de moi et protégée de ma tendresse, comme une enfant chérie? Eh bien, c'est ce que je fais pour elle, en l'éloigpant des occasions de nuire^ en la distrayant à sa guise, en dérobant à la malignité le secret d'une si humiliante infir-mité. On me croit mollement engourdi dans une félicité égoïste ; mais Je suis seul à souffrir; cela vaut mieux I »

Et comme je luttais encore, n'ayant pas la force de sacrifier d'un seul coup des illu* sions déjà trop chères, Albin, serrant son plaidoyer, multiplia les preuves et en trouva d'accablantes, surtout dans l'ordre des faits qui touchent aux affections» Il me conta que sa femme oubliait à Tinstant ceux qu'elle ces« sait de voir; qu'elle n'écrivait plus à la tante qui lui avait donné asile; qu'elle avait laissé

se perdre toute relation avec ses frères ; qu'elle accueillait son fils, au retour des vacances , comme si elle Tavait vu la veille, et qu'elle le quittait à la rentrée comme s'il avait dû rentrer le soir ; enfin^ que pour elle-même, elle ne desirait aucun de ces témoignages de particulière affection dont elle ne s avisait pas pour les autres.

« Elle n'est préservée du mal^ disait-il, que par sa soumission à des principes dont l'observance ne lui coûte rien, et par le sentiment des convenances; mais jusque-là^ elle laissera le champ libre aux hommages, à leur expression trop vive ; car n'éprouvant rien, elle reste sans défiance. Jamais, je le répète, elle n'eut l'idée d'embrasser son fils, même au berceau, et quant à moi, je n'en ai reçu, sans l'avoir demandé, qu'un seul baiser :

c'est l'autre soir, quand je vous attendais sur la berge^ au sortir de la barque. Mais c'est à toi, j'en suis certain, que j'ai dû cette aubaine. — N'importe, ajouta-t-il avec émotion, je m'y suis trompé un instant. ...

Merci! «

Saisi d'une pitié profonde, je m'efforçai d'adoucir par des consolations, biea impuissantes, les angoisses de cette existence brisée. Mais un doute involontaire perçait à ira* vers mes discours: on se refuse à accepter ce que Ton croit impossible et ce qui paraît, inouï.

tt Un tel phénomène, dit Albin , est moins rare que tu ne le supposes, et l'expérience m'a rendu bien pénétrant 1 Ce germe de mort est plus souvent que tu ne le crois, transmis comme d'autres vices héréditaires, par des mères dont le cœur a été vicié. Celle de ma pauvre femme, dès la première jeunesse, fut flétrie par la brutale inconduite de son mari, Lovelace de village, qui descendait aux plus viles an^ours et n'apportait dans son ménage que les restes rebutants d'une sensualité mal assouvie. Ces crimes-là sont châtiés dans les enfants, mis au monde sous l'impression du ressentiment, de la haine, du mépris, du dégoût peut-être.... Non, le malheur de Brigitte n'est pas sans exemple, et, bien qu'on ne l'ait jamais signalé,

dans nombre de femmes j'en ai reconnu les marques. Seulement, celles qui ont été élevées sans principes, se donnent à plusieurs, par désœuvrement ou par apathie, sans appartenir à personne, et par là font illusion. Les autres, que leur peu de charmes laisse à l'ombre, ne causent à leurs maris, ni passion ni regret. Ces maris eux-mêmes, pour * la plupart émoussés par de folles amours, retourneront, s'ils sont rebutés par les glaces du ménage, chercher ailleurs des distractions, des plaisirs; prenant fort en gré l'avantage de posséder au logis une servante qui ne les obsède ni de sa tendresse, ni de sa jalousie. . . . ft N'ont-ils pas d'ailleurs l'ambition, la cupidité, le jeu, l'amour du monde ou celui de la table, l'appât des succès d'influence, de fortune ou de vanité? Que sais-je encore!

Au milieu du tourbillon qui les emporte, ils seront ravis que la sécheresse de leur femme soit pour eux la garantie de sa vertu. Aucun homme ne peut comprendre un pareil carac*tère, parce que les hommes ont tous des sens, qui leur font illusion sur l'absence du cœur,

quoique^ trop souvent, leurs facultés affectives ne remontent pas jusque-là. Aussi , vois-tu chez les plus libertins, l'ingratitude filiale et l'implacable indifférence pour tout lien d'amitié, s'accorder sans peine avec les écarts d'une débauche sans frein. Trop grossiers dans leurs appétits pour avoir du cœur : tels sont les frères de ma pauvre Brigitte, en qui cette nullité a supprimé le germe des sentiments.

« Vice héréditaire! te dis-je; son fil»

n'aime rien : dès qu'il échappera à l'enfance, il sera mauvais ; car si nous n'avons pas un cceur pour nous porter an bien, l'ardeur du sang nous porte au mal , et c'est ainsi que les unions cupides, mal assorties , de notre temps, produiront des générations sans entrailles! n

En présence des douleurs irrémédiables, la stupeur laisse l'esprit stérile et la sympathie toute passive. On voudrait et Ton ne peut apporter du secours ; on balbutie, pour conjurer la griavité du silence, quelques mots vulgaires, déplacés, inopportuns^ que l'on

n'oserait accentuer et que Ton ne parvient pas à retenir. S'obstiner à atténuer le mal en le montrant sous de meilleures apparences, c'était une banalité irritante à laquelle on ne pouvait guère échapper; mais du moins, je n'y cédai que faiblement, par lambeaux de phrases entrecoupées, vagues....

C'était trop encore.

« Eh quoi ! interrompit mon hôte, avec une anxiété presque suppliante, en me prenant les mains ; tu n'es pas convaincu? Et tel est déjà ton aveuglement, que de si terribles leçons seraient perdues pour toi? Mais, réfléchis donc ! Retrace-toi ce que tu as pu voir ici depuis tant de jours , et ce que tu viens d'écouter! Ne comprends-tu pas que cette femme n'agit point, ne se meut pas comme une autre dans la vie réelle ? Ne perçois-tu pas l'impalpable autour d'elle? Reconnais-tu dans tes sensations confuses l'impression formelle d'une créature existante, ou bien n'est-ce que la vaporeuse évocation d'un songe? S'il te fallait définir Brigitte, préciser ce qu'elle éprouve pour toi, mettre pour ainsi

dire en scène le caractère de ses sentiments et des tiens, parviendrais-tu à former une image saisissable et vivante? Non, cent fois non ! Et je défierais le plus habile dans l'art de traduire une âme en relief, d'entamer ce marbre, et d'animer le spectre de Mme de Mérian !

« Penses-tu que je ne me sois pas consumé à poursuivre cette chimère! Quand j'eus quitté Vienne pour ce poste de ministre en Allemagne, où je n'ai fait que passer, j'espérais encore; j'ai voulu.... la passion rend insensé! Je m'étais imaginé qu'attendrie par le tableau de mes souffrances, par l'excès de l'adoration, du désespoir.... ou plutôt, non ! je n'avais rien prévu : une force comprimée ne combine pas son explosion! Ma douleur, mes supplications, les expansions de mon cœur auraient touché le ressentiment et la haine : Brigitte ne fut qu'étonnée, contrariée, et incapable de s'apitoyer sur des peines qu'elle ne pouvait comprendre.... Cet effort qui, je le sentais bien, devait être le dernier, consuma mes dernières larmes et le

reste de moa énergie ; je la quittai dans un état violent.

<c Le lendemain, je reçois la visite de notre médecin. Il s'établit au coin du feu et m'entretient de divers sujets ; puis, il m'adresse certaines questions singulières, son œil m'observe avec attention ; quelques mots trop subtils pour être adroits font allusion à ce qui s'est passé la veille, et je découvre tout honteux que Mme de Mérian, troublée de l'exaltation où elle m'a vu, s'est innocemment empressée d'aller conter au docteur le secret de mon âme, en lui demandant une consultation sur l'état de mon cerveau. Pour masquer la plaie morale, il fallut sacrifier le corps, confesser je ne sais quelle fièvre et accepter une ordonnance. J'en étais aux grains d'ellébore!

« Tant d'indifférence, un vide si profond autour de moi, finirent par triompher de mon activité ; mon malheur qui m'absorbait tout entier ne laissait plus qu'une attention machinale aux affaires publiques. J'abandonnai tout et je vins enfouir ici mes cha-

grinsy ma démence incurable. Ma démence, je le dis, car elle est réelle : rien n'a pu me distraire de cet amour qui est ma vie, ni mettre fin à ces accès d'espérance ou d'illusion, dont parfois, je démêle toute Tinanité. L'absurde fidélité de mon cœur a inoculé une idée fixe à ma raison.

i( Rappelle-toi la sollicitude avec laquelle ma mère, chère et sainte femme! a élevé mes croyances au dogme de Taroour unique, le désespoir où m'avait plongé la pertQ de cette amie, et juge, d'après mes sentiments pour elle, de ceux que ma femme a dû m'inspirer !

Sans vanité, sans ambition pour moi-même, et né pour grandir avec un appui, c'est dans le cœur seul que je puisais un principe de force: plus qu'un autre j'étais né pour être aimé ! Aucun être vivant ne pourrait apprécier ce que j'ai souffert et ce que j'endure chaque jour 1 Laisse-moi penser que ta compassion me sauvera de toute réflexion railleuse ; car je crains moins le ridicule encore, que l'injuste mépris qui pourrait atteindre celle à qui je dois une protection. Ah! si

elle parvenait à savoir combien je lui ai donné davantage!...

tt N'importe ; ces afflictions jamais ne m'endurciront pour elle! je reste son gardien/ son ami; je la guiderai comme un aveugle ou un enfant : j'ai besoin^ pour exister, d'être certain à toute heure qu'elle n'a rien subi de pénible auprès de moi. Sa beauté me transporte et ses yeux m'expriment ce que ses lèvres n'ont pu dire. C'est par elle seule que j'ai entrevu le bonheur que peut donner une femme aimée, et ma pensée n'a jamais pu former un désir, sans qu'elle n'en fût l'objet ! toute autre femme est sans pouvoir sur un amant qui n'a jamais changé. Réduit à l'adorer de loin, avec respect, car un plaisir égoïste et toléré sans partage a fini par me révolter comme une profanation, je lui fais hommage en secret, d'un sacrifice, qui irrite encore un amour dont je prétends mourir, puisque je n'en ai pu vivre....

« On la vénère à cause de moi ; je souffle à son esprit certains mots du cœur qu'elle ne devinerait pas et qui soutiennent la bienveiU

lance autour d'elle. Ma Brigitte est si docile ! J'éloigne les occasions qui trahiraient son infirmité , et j'aplanis devant elle les sentiers où son esprit peut marcher sans faux pas.

On l'aime, on me croit aimé, presqu'ingrat. . . . Que ne peut-on, hélas , m'abuser aussi ! Et puis, qui sait ! peut-être, plustard, un jour. . . . Ne sera-t-elle pas pour moi toujours jeune ?

Eh bien, c'est une dernière espérance! Ah!

tiens, dût-elle m'oublier et vivre pour un autre : je donnerais ma vie avec joie pour qu'elle éprouvât ce qu'elle inspire !

(c Voilà.... voilà mon sort! acheva-t-il d'une voix que l'émotion suffoquait de plus en plus ; et tu vois que je ne suis pas tout à fait malheureux !...».

Son courage ne put aller au delà ; sa respiration s'embarrassait, je le vis défaillir, chanceler et, hors d'état moi-même d'articuler une parole, je courus à lui ; je lui ouvris mes bras où il vint se réfugier. Après tant d'années de silence et d'isolement, Témotion de cette étreinte était trop pour un homme

que depuis si longtemps rien d'humain n*a* vait consolé : son cœur se fondit, et tandis que je le tenais serré sur ma poitrine, il sanglottait en versant un torrent de larmes.

Dès qu'il put se reconnaître, Albin s'aperçut que j'avais les yeux humides, et cette sympathie lui causa un étonnement si attendri, il m'en remercia avec une si touchante gratitude, que je fus navré de cette nouvelle preuve de l'abandon complet où il avait lan* gui. Bientôt, pourtant, il éprouva le besoin d'être seul, et il me pressa d'aller prendre un peu de repos.

J'étais tellement anéanti, qu'au lieu de me déshabiller, je m'assis machinalement au pied de mon lit sur une chaise, et là, le visage enfoncé dans les plis de la couverture et la tète enveloppée de mes deux bras, je tombai dans une méditation tumultueuse et profonde. Je revoyais atterré tout le cours de cette lugubre existence; l'image de Brigitte* errait vague et terrifiante à travers ma pensée, et, pour rendre plus poignant encore le

tableau des infortunes d'Albin, ma mémoire impitoyable se retraçait la gaieté, les espérances, la riante et lointaine légende de son enfance heureuse, sur les genoux de sa mère....

Je ne sais combien de temps je passai dans cette situation ; mais un soubresaut, en me réveillant, me prouva que la pensée avait empiété sur les régions du rêve. J'étais glacé; la chambre faiblement éclairée me parut sinistre et je m'inquiétai d'Albin, que j'avais laissé seul, sous de si violentes impressions.

En proie à une anxiété instinctive, je me glissai sans bruit jusqu'à la tour qu'il tenait soigneusement fermée d'ordinaire. La porte était toute ouverte, la lampe brûlait encore; mais Albin n'était plus là.

Au risque de réveiller Mme de Mérian en passant devant son appartement, je descends chez mon ami : sa chambre était vide, avec un aspect froid et inhabité, comme un logis qui n'a plus de maître. Tout au bas de l'escalier, la porte qui donne sur la cour d'honneur était entrebâillée : je pensai qu'Albin,

pour se remettre, était venu respirer au grand air^ et je me décidai à arpenter le parc et les jardins pour le rencontrer. Mais, bien que la lune, qui commençait à décroître, prêtât à la nuit une clarté assez vive, j'errai longtemps, sans découvrir personne et sans percevoir aucun bruit. Enfin, tout en bas, dans les prés, sur le banc où nous avions causé pour la première fois, je reconnus de loin une forme immobile et comme accroupie.

A peine vêtu, la tête découverte, ef les pieds dans la rosée, mal préservés par des pantoufles d'étoffe, Albin s'était oublié, dans Tattitude inerte des gens écrasés de la fatigue de penser. Je pris sa main^ il frissonna transi ; et le contraignant à se lever, je le ramenai vers le château, en le grondant fraternellement de s'être exposé ainsi, par une nuit trèsfroide. L'humidité de ses habits indiquait qu'il était là depuis longtemps; son visage blême et ravagé, ses doigts glacés et moites justifiaient mes inquiétudes.

Il me suivit docile et je compris que, sans me remercier, il savourait avec une joie in-

térieure l'amitié qui avait mis ma sollicitude en éveil. En passant le long des ifs , rangée de pyramides noires, qui ressortaient comme des cypes, sur les fonds vaporeux de ce paysage endormi, Mérian s'arrêta tout à coup et me dit familièrement :

« Ah! si elle m'avait aimé.... j'aurais soulevé des montagnes! >»

, Un moment après, il ajouta :

« Dieu Ta formée trop belle pour une femme ; l'amour d'une semblable merveille, c'était trop pour ce monde! »

Je compris qu'il avait oublié son but, qui était de me détacher d'elle, et, près de la quitter moi-même, j'essayai de lui inspirer la résolution de retremper ses forces en se distrayant par une courte absence.

a Ne plus la voir! s'écria-t-il avec effroi; passer un jour sans l'espérer, sans écouter sa voix, sans respirer autour d'elle! Et tu peux supposer?... Allons, allons^ tu n'es pas bien malade! »

A l'extrémité de l'avenue/ sous l'ombre du château, nos regards plongeaient de haut sur

la campagne^ et le bruit de Técluse qui déroulait Tonde à nos pieds^ semblait^ au lieu de monter jusqu'à nous^ chanter dans la nue sur nos tètes; ça et là^ dans la plaine immense, les étoiles réfléchies sur l'eau, ponctuaient comme des épingles d'or les sinuosités de la rivière. Livré à une mélancolique béatitude, qui succède aux crises violentes, Albin perclus d'un froid qu'il ne sentait pas, s'obstinait à s'attarder. Il jeta, au-delà des^ montagnes, un regard qui atteignait à des espaces plus lointains que l'horizon, et il.

murmura :

« Conserve ta pureté pour elle.*.. Donnelui toute ta vie! Un amour unique. ... Ma mère a bien fait; elle avait raison! »

Et comme je le regardais étonn.é :

« Oui, poursuivit-il;. on porte envie aux libertins : mon sort est meilleur ; j'aime 1 Us n'y peuvent réussir.... »

Je le vis sourire, et il me dit comme en confidence :

(c Les amoureux sont impatients! Qu'est-ce que ce peu de jours? Quand nous nous re-

trouverons là-haut, tous deux fidèles et purs^ pour qui nous séparerait-on? Je vois déjà ma mère s'approchant de Brigitte et faisant jaillir de ce cœur 1 étincelle de vie qu'elle m'a gardée : Brigitte me regarde, elle me reconnaît.... et notre vie commence 1 Tu ne peux croire à quel point cette vision me poursuit et me soutient! »

Enfin, je réussis à le ramener dans sa chambre, à le mettre au lit, à rappeler en lui Un reste de chaleur et à lui faire prendre un peu de thé que je réchauffai sur les tisons de la tour des archives. 11 me regardait faire avec une satisfaction émue; je devinais qu'à ma place, il évoquait et croyait voir une autre image. Quand j'eus regagné mon appartement, le jQur commençait à poindre.

A l'heure du déjeuner, qui fut servi plus tard que de coutume, comme je traversais la salle à manger, je m'y croisai avec Mme de Mérian, qu'une bonne femme du village attendait près delà porte. L'aspect de Brigitte produisit en moi une impression plus vive que

de coutume, mais dont j'aurais difficilement défini la nature ; je l'admirais avec un mélange de crainte et de regret, attiré par le péril et la curiosité : jamais ses attraits n'avaient resplendi à mes yeux d'un si impitoyable éclat. Je la saluai avec une insurmontable froideur; j'éprouvais devant elle un malaise, une sorte de timidité, qui contrastaient avec l'aisance familière de son accueil. Je me reprochais presque les idées défavorables dont je tremblais de laisser voir la trace et, mécontent de ce remords que j'attribuais à ma faiblesse , je cédais pourtant aux illusions qu'elle cherchait à ranimer. ,

Personne n'avait encore paru. Levée seule et depuis longtemps, Brigitte comparait la maison au château de la Belle aux bois dormant.

ce Eh quoi ! demandai-je un peu inquiet , le Prince n'est pas venu vous réveiller?

— Oh, le Prince, dit-elle, en éclairant de ses dents blanches et d'un coup d'œil limpide son sourire céleste, le Prince est fort

galant; il respecte mon sommeil et ne le trouble jamais.... »

Cette paysanne qui l'attendait était convalescente, à la suite d'une maladie dont elle s'était relevée par miracle. Elle venait remercier la châtelaine, des secours qu'elle en avait reçus.

« Il faudra vous ménager, observa gracieusement Brigitte; ce mal si dangereux ne pardonne pas deux fois et il est sujet à des retours. La femme de Jacquier le gardechasse en avait guéri; mais deux ans après, une seconde atteinte Ta emportée.... »

La pauvre malade pâlit, elle balbutia des remercîmehts pour un avis si charitable, et je reconnus effrayé cette lacune morale, qui réduisait l'esprit à néant dès qu'il fallait que le tact en fût rehaussé par Tintervention du cœur.

Au moment de se mettre à table, Mme de Mérian étonnée de ne pas voir son mari, supposa qu'il était malade, et eut l'idée d'envoyer quelqu'un s'en informer.

« Si vous y alliez vous-même? objectai-je; vous jugeriez mieux....

— Pensez-vous? répondit-elle; eh bien, j'y vais. Vous m'excuserez, n est-ce pas? »

Pendant son absence, Edme fit irruption ; il se mit à table et me conseilla de Timiter, ce que je ne fis point.

a II paraît, s'écria-t-il en dépliant sa serviette, que mon père est malade : ce ne sera rien!

— Vous l'avez vu?

— ' Non ; mais comme il n'a pas voulu se lever. . . • Ma mère aurait pu , ce me semble, attendre pour monter là'haut que l'on eût déjeuné. Savez-vous qu'elle est jolie, ma mère? Bon! vous ne voulez pas le dire; mais vous n'avez pas l'air de la trouver trop laide.... »

Heureusement, le retour de Mme de Mérîan me dispensa de répondre, et pendant qu'elle s'asseyait, l'impertinent garçon s'avisa de lui dire :

ce Ëh bien ; était-il si nécessaire d'aban*donner ton unique enfant, et.... ton amoureux? »

Brigitte répondit en riant :

« Vous êtes un petit sot! J'étais bien sûre que mon unique enfant et.... mon amoureux ne mourraient pas de faim. »

Je compris que les fanfaronnades de ce petit bonhomme, qui jasait avec les gens du pays sur le compte de son père , n'épargnaient pas sa mère davantage, et, très-offusqué de la sérénité impitoyable autant qu'indifférente, avec laquelle Brigitte avait reçu à bout portant l'insinuation qui me concernait, je pris en aversion Edme, qui m'avait crevé les yeux de cette insupportable clarté.

^ Mme de Mérian nous dit que son mari commençait un rhume, qu'il était très-rouge et avait un peu de fièvre.

« Vous avez bien fait, ajoutart-elle en s'adressant à moi, de m'envoyer dans sa chambre ; ma visite lui a fait plaisir. Du reste, je vous ai consciencieusement restitué Thonneur de cette bonne inspiration. »

Je ne pus réprimer un mouvement d'impatience et de contrariété.

« Bon, bon! reprit Brigitte; vous avez

â44 TROP HEUREUX.

beau prendre vos grands airs : les hommes se prêtent fort eomplaisamment à être gâtés!

— Mais..., et les femmes?

— Oh, moi, je n'y tiens pas beaucoup et j'ai la prétention d'être assez commode.

— Heureusement ! » ajouta Edme avec âpre té.

« Edme, m'écriai-je subitement indigné, vous êtes ingrat et cruel pour votre excellent père! »

Un long silence suivit cette sortie; Mme de Mérian le rompit enfin par ces mots :

« Monsieur a raison , et si je ne retenais Albin, il me gâterait comme un petit enfant.

Mais cela me gênerait un peu.... »

Je demeurai pensif, presqu'humilié de l'aveuglement avec lequel je m'étais fait illusion sur cette nullité d'âme qui, maintenant, se dévoilait à chaque parole, surtout en l'absence d'Albin. Je m'étonnais de la facilité avec laquelle la beauté nous prend à son amorce, et de notre penchant à accepter comme une réalité le reflet de nos propres sentiments, dont nous parons ce qui nous

plaît. L'idole perdait son prestige; Mérian avait frappé de stérilité cet amour, en le piquant dans sa fleur.

En quittant la table, je courus auprès de lui. Sa prostration était complète, et son œil d'un éclat miroitant. Il parlait avec peine, et je vis que mon abord lui causa un certain embarras; mais cette impression dura peu.

Il me serra la main avec affection, presqu'avec reconnaissance ; puis, troublé par les souvenirs de notre entretien de la nuit précédente, il fit semblant de s'assoupir. En étudiant sur ce visage les rapides effets d'une indisposition à son début, je me rendis compte des ravages que cette constitution avait subie, et je sortis effrayé. ,

J'insistai pour qu'on allât chercher à la ville le meilleur médecin du pays et je m'offris pour cette expédition. Mais, Mme de Mérian, sans partager mes craintes, dit qu'il valait mieux envoyer Lapierre, qui, connaissant le docteur, saurait au besoin le poursuivre chez ses clients et, avec l'autorité de son zèle, ne manquerait pas de le ramener. On attela donc.

et vers quatre heures, le médecin arriva à Cormeilles.

C'était un homme jeune encore, mais usé par le travail ou par les soucis. Sa physionomie douce et rêveuse rayonnait d'intelligence : rhabitude d'observer y était tempérée dans son expression, par une sensibilité, sans laquelle le génie, appliqué à une science dont l'humanité est le mobile, me sera toujours suspect. Il resta longtemps au chevet du malade, dont le teint, depuis deux heures, avait pris un hâle jaunâtre et rembruni. Sans ordonner grand'chose, il nous emmena et, rentré dans le salon, il nous dit qu'il passerait la nuit au château.

Pendant que je ployais consterné sous cette déclaration qui révélait un danger, Mme de Mérian remerciait avec une courtoisie empressée, comme on accueillerait un voisin qui s'invite à dîner, et elle courait donner les ordres nécessaires. Je profitai de cette absence pour compléter les diagnostics du docteur, en l'instruisant des insomnies habituelles d'Albin, et en lui avouant que la veille, à la suite

d'un long entretien, dont le sujet l'avait vivement ému et exalté, Mérian avait dû prendre froid dans le parc, où il avait erré tête nue, à la fraîcheur de la nuit.

c La cause immédiate n'est plus que secondaire, répondit le praticien; car cette fièvre qui, malgré des symptômes ataxiques si ra-.

pides, menace de prendre très-vite un caractère déterminé, doit être le produit d'un travail latent et prolongé. »

Brigitte qui reparut en ce moment, voulait qu on lui nommât la maladie.

a C'est pour tâcher de la deviner afin de la combattre^ que je vous demande l'hospitalité, D répondit simplement le docteur.

Survinrent alors les exclamations, les ques^ tions oiseuses : « cela sera-t-il long? — faudra-t-il ensuite un régime? — Pourvu qu'il guérisse avant l'hiver! — Que pensez- vous del'homœopathie?... »

J'étais au supplice!

Le médecin qui connaissait par la renommée, l'intimité qui unissait ce ménage modèle, en écoutant Brigitte (avec les

yeux, je le crains), me disait tout bas :

« Pauvre femme : elle est charmante! Elle se met à la torture pour montrer du courage ; mais elle a perdu la tête.... »

En présence d'une mère de famille attachée de cœur à ses devoirs, et qui avait fixé le bonheur à son foyer, Tenquête ne redoutait ni indiscrétion, ni mystère.

ce M. de Mérian, nous demanda le docteur eh pesant sur chaque mot, a-t-il éprouvé quelque chagrin profond, quelque revers dans sa fortune ou dans ses projets, quelque mécompte, quelque souffrance dans ses affections, quelque déception dans ses espérances?. . . La nature du mal, l'aspect du sujet, les prodromes anomaux et précipités de Tàffection qui va se faire jour , tout dénote une prédisposition organique et l'action d'un ver rongeur! »

L'espace qui sépara d'une pareille question la réponse de Brigitte, ne laissa pas que d'être, pour moi du moins, assez solennel.

J'attendais, attentif, en détournant les yeux, et comme Brigitte paraissait interroger ses

souvenirs, Thomme de la science, en lui prenant la main pour l'encourager, ajouta d'un ton persuasif et doux :

« Rappelez-vous bien.... cherchez; réfléchissez; aidez-moi de votre mieux! »

Brigitte leva sur lui ce regard chaste et profond, tout lumineux d'innocence, qui résumait sans la traduire, une âme absente, et qui traduisait avec candeur, une conscience sans remords; puis, avec une conviction sereine, que rien n'inquiétait :

«Non, dit-elle; non, je ne vois pas.... je ne sais rien. Jamais M. de Mérian n'est contrarié; aucun souci.... Je crois qu'il est très-heureux! »

J'évitai Tœil de ce juge qui, je le sentais, m'interrogeait à mon tour.

Nous causions depuis quelques moments, lorsque la porte fut lentement ouverte par une main qui pesa longuement sur la serrure, et Albin, à demi- vêtu d'un caleçon, et d'une robe de chambre passée à la hâte, Albin de Mérian, défait, l'œil allumé et se soutenant avec peine, apparut à nos yeux éton-

nés. Sa main se leva tremblante pour nous empêcher de le soutenir ; il vint s'asseoir au milieu de nous , et un sourire de supplicié contracta ses traits.

(( Allons, allons! balbutia- t-il; on risque fort d'en revenir, et je me sens tout à fait mieux ! »

Il me lança un coup d'œil anxieux, pénétrant^ et après avoir envisagé Brigitte et le docteur par un mouvement plus rapide :

i< Ces maladies-là, reprit-il, sont sans danger, quand le sujet est robuste, et qu'il vit sans tracas, sans ambition^ loin du monde, heureux, à la campagne^ avec une bonne femme qu'il aime, etdont.... Tenez, docteur; pour être à moitié guéri, je n'ai qu'à la regarder! »

Sa vigilante et généreuse tendresse avait pressenti cet interrogatoire, et redouté mon zèle : son cœur l'avait traîné jusque là, pour la protéger de son témoignage. •••

Pendant qu'on le grondait d'une si périlleuse imprudence, il n'écoutait rien et attendait que je l'eusse rassuré d'un signe. Plus

tranquille alors, il se souleva; mais dès qu'il fut debout, ses forces rabandonnèrent, et il fallut le porter dans son lit, à la suite d'un évanouissement profond.

Une volonté si formelle rendait ma situation très-perplexe; car je sentais que le devoir m'interdisait, et me prescrivait à la fois, de chercher à sauver Albin malgré lui.

La nuit fut agitée, et vers le matin, le délire se déclara; mais ce premier accès céda en quelques heures. En ce moment là, le docteur entra dans ma chambre, pour me rassurer un peu. Il allait partir, pour se faire remplacer en ville auprès de sa clientèle, et, vu l'importance, le rang du malade, ainsi que l'intérêt qu'il y prenait, il annonça son retour dans la journée même. Il devait se procurer des médicaments nécessaires ^ ceux qu'il avait apportés ayant suQi dans la première phase.

De moi-même, avant de le quitter, je revins à la question qu'il avait posée la veille à Mme de Mérian.

« Si, comme vous l'aviez supposé, de-

mandai-je, vous eussiez rencontré en M. de Mérian des organes usés par la lente consomption d'une douleur fixe, d'un chagrin persistant y cette découverte aurait-elle donc modifié le traitement de la maladie?

— Nullement! répondit-il; mais elle aurait modifié mon opinion sur son issue présumable.

— Ainsi , dans le cas où l'état "moral que vous avez défini, aurait exercé une influence évidente.... »

Le médecin me coupa la parole et prononça :

« Alors, il serait perdu sans ressource ! »

Pendant quelques jours qui me parurent longs comme des mois, et qui, dans mes souvenirs, se résument en quelques heures d'angoisse, je subis les alternatives des craintes désespérées et des folles espérances : les esprits frappés passent ainsi de l'un à l'autre excès. Persuadé que, dans la plupart des fièvres, le délire du malade, manifestation involontaire, n'atteint pas le fond de sa pen-

sée, j'agissais autour de lui , je réglais tout, comme s'il avait pu nous comprendre; j'avais soin surtout de mettre Brigitte en évidence^ de guider son activité à une foule de petits soins dont l'assiduité décèle une vive sollicitude. Elle obéissait, non-seulement empressée, mais presque servile. L'appareil ex* térieur d'une situation qui troublait tous les cœurs, l'air affairé, la consternation des valets, l'anxiété des bonnes gens du village qui affluaient pour avoir des nouvelles, les larmes du vieux Lapierre, le désespoir du Gigan et de la Marlise, qui venait pleurer jusqu'au seuil d'Albin, les affectueuses exhortations du curé, toutes ces marques d'une désolation unanime, d'une sensibilité énergique plongeaient Brigitte dans un malaise, dû au sentiment instinctif de son infériorité. Elle aurait voulu bien faire et se tenir à la hauteur d'un rôle si nouveau pour elle. Dominée par son entourage, réduite au zèle d'obéir, elle suppléait aux émotions par une dépense d'activité dont j'avais soin de lui faire hommage, tout en multipliant les occasions de Texer-

cep. D'ailleurs, elle procédait fort simplement, et sans songer à se faire valoir.

Durant les heures, hélas trop fugitives, où de courtes trêves nous rendaient des lueurs d'espérance, je me promettais d'utiliser dans l'avenir le côté passif et soumis de ce caractère.

« Quand Albin sera convalescent, penqais-je, j'éveillerai l'esprit de cette indifférente sur les secrètes souffrances de son mari ; je lui enseignerai le cœur ainsi qu'on enseigne une langue ou l'arithmétique^ et je laisserai entre ses mains, comme un appendice au Code de la civilité, un manuel pratique d'affection conjugale, où j'aurai tout prévu. Elle se conformera à cette hygiène, elle pratiquera la tendresse, comme on apprête un repas avec les recettes de la Cuisinière bourgeoise , et ce pauvre mari , trop bien subjugué pour approfondir, y sera trompé.... »

En attendant, j'avais soin d'éloigner, sous divers prétextes, Edme, dont l'ingrate indifférence risquait de mettre en relief, par une

analogie trop saisissable , le côté faible de 8a mère. Il ne demandait pas mieux que de fuir un spectacle où il trouvait peu d'intérêt. Nombre d'enfants sont, comme les fruits verts, d'une incroyable dureté! Il trouvait moyen, cependant, de songer à lui : un soir, en sortant de table, il parla de son prochain retour au collège.

tf Tu viendras me voir, au moins, dit-il à sa mère, et plus souvent que l'an passé ?

— Vous êtes heureux , n'est-ce pas , lui demandai-je, quand on vous appelle au parloir, d'y retrouver votre maman et de courir l'embrasser ?

— Oui, répondit Edme. Les autres ont' des mères qui sont laides, et mal fagotées: moi, je leur montre la mienne et je me moque des leurs; cela les fait enrager! Tous les pions sont amoureux d'elle et ils n'osent pas me mettre en retenue.

— Mon ami , dit en riant Brigitte, ce sont là des sentiments peu charitables; vous faites de moi votre poupée. S'il faut absolument que votre vanité trouve un jouet, j'aime

mieux vous donner autre chose ; une montre d'or, par exemple, avec une chaîne. C'est tout aussi joli à montrer qu'une mère, et vous en aurez le plaisir tous les jours.

— Je ne dis pas non , riposta l'écolier ; mais avant de Tacheter, il faut attendre : car mon père en a une très-belle.... »

J'aurais étranglé ce petit monstre! Mais Brigitte, selon toute apparence, ne saisit point sa pensée ; car elle répondit simplement :

« Mais votre père a besoin de sa montre, et je suis persuadée qu'il ne vous la donnera pas, »

Dans rintervalle qui précédait les recrudescences du mal, Mériau nous examinait avec une béatitude sereine ; il admirait sa femme; il la suivait des yeux, étonné, parfois inquiet, et il cherchait les miens, tantôt attendri, tantôt avec un air de connivence sceptique dont j'étais affligé.

a Quel bonheur, murmura-t-il un soir, que tu te sois trouvé là ! Tu continues ma mère.... Si Dieu me l'avait laissée, ajoutat-il, en désignant Brigitte, elle l'aurait for-

mée ! (Et après un moment de repos) : elle est un peu pâle aujourd'hui; ne la fatigue pas trop! »

Ainsi 9 je ne parvenais pas à renouer des illusions qui pouvaient le rattacher à la vie. Quand il fallait lui donner à boire, j'envoyais sa femme; elle lui soutenait la tète, elle essuyait son front; sa voix avait pris, à l'unisson, l'accent tendre et doux dont chacun lui serinait la note. Edme ayant eu la sottise de sHnformer tout haut si la maladie n'était point contagieuse, Brigitte alla sur-le-champ embrasser son mari, qui pleura. Mais, un moment après, il me remercia en me serrant la main, avec cette réflexion :

(c Elle n'a jamais manqué de courage.... »

Penchée sur lui, et répétant, en fidèle écho, de très-douces paroles, elle le tutoya à deux reprises; le visage d'Albin trahit soudainement une satisfaction radieuse. Il garda cette petite main dans la sienne; puis, par un mouvement brusque, s'étant retourné de mon côté, il nous regarda l'un après l'autre avec une vivacité furtive : ses doigts se détendi-

rent et il demeura tout abattu. Dans cet état de prostration même, où la nature succombe, ses facultés fugitives conservaient leur vivacité; il était impossible de Tabuser. Cette raison réduite à des intermittences, assemblait encore les idées qui partent du cœur; car, au milieu de son délire, mon pauvre ami eut la suprême bonté de me certifier qu avant notre entretien, dont le souvenir me poursuivait comme un remords, il était déjà malade, et que les émotions de cette fatale nuit étaient étrangères à la crise qui les avait suivies de si près.

Discret et réservé, le médecin s'abstint de toute allusion à Tétat moral de mon ami, et il ne renouvela plus ses questions à ce sujet. Seulement, quand l'instant redouté devint proche, c'est moi qu'il vint avertir.

c< Je ne l'avais que trop prévu, dit-il en me serrant la main avec un regard profond ; les efTorts de la science sont insuffisants. Notre devoir est d 'éclairer Mme de Mérian . »

Je m'empressai de revendiquer le fardeau d'une si pénible tâche.

Brigitte, que je pris à part, reçut ce coup avec une stupeur muette, comme un voyageur arrêté par la nouvelle que devant ses pas la route est détruite, ou que Tessieu de sa voiture a rompu.

« Quel malheur! murmura- t-elle à voix basse, et qu'allons-nous devenir? »

Son regard cherchait vaguement un appui, sans l'implorer, et je fis à son indigence l'aumône de quelques paroles à réplique facile.

Elle insista pour que M. le curé fût mandé à l'instant : c'est en vain que j'opposai les risques de frapper l'esprit du malade; elle n'eut de volonté que pour ce devoir, et j'eus de la peine à gagner quelques heures.

Combien j'eusse apprécié un instant de solitude, pour donner cours à ma douleur et retrouver un peu de force! Il n'y fallait pas songer : on ne pouvait, sans imprudence, abandonner Mme de Mérian au chevet du moribond, qui, à l'aspect de mon visage ainsi qu'à la gravité de sa femme, devina tout, et sollicita lui-même ces secours de la religion dont je redoutais l'appareil.

Je vois encore, pendant celle triste cérémonie, qui transforme en une chapelle la chambre où Ton va mourir, Tattitude fervente et recueillie de Mme de Mérian. On Teût prise, les mains jointes et les yeux au ciel, pour un ange bienfaisant, supérieur aux douleurs terrestres et rendant compte au Très-Haut de Tâme dont il Ta fait gardien. Derrière elle, et jusque dans Tescalier, se pressaient les gens du château et les paysans du village : le silence n'était interrompu que par les oraisons du prêtre devant l'autel improvisé, et par quelques sanglots étouffés parmi la foule.

Ce spectacle avait fixé Tattention, et par suite, réveillé l'esprit d'Albin : il assista à l'ofiice avec cette résignation décente qui est la grâce du courage. Le sacrifice consommé, il voulut nous embrasser; il fit appeler un à un ses serviteurs et leur serra la main; il tendit ses lèvres au vieux Lapierre, qui jadis nous avait tous deux, petits écoliers, conduits à l'école, et qu'il me fallut, à mon tour, guider et soutenir. Brigitte, au chevet du lit, les yeux baissés, l'imagination saisie par l'as-

pect de cette scène, avait la pâleur et Timmobilité d'une statue. Attentif à ses mouvements , veillant sur elle pour la diriger, pour rinspirer à propos, je remplaçais Albin, souvent à son profit, dans ce rôle de sollicitude inquiète, où sa vie s'était consumée.

Pendant le dîner, qui fut court et auquel Edme essaya de faire honneur, le médecin soutint seul, avec lui, une conversation décousue. Avertis par le docteur, nous avions résolu de veiller la nuit entière, soit dans la chambre d'Albin, soit dans la bibliothèque contiguê à cette pièce. Qu'elles s'écoulent avec lenteur, ces vigiles de la mort où, la pensée vide et le cœur brisé, on se regarde l'un l'autre, dans la désœuvrance pesante et inavouée qui accompagne l'attente d'un dé* part!

Vers trois heures, la garde fit signe au médecin d*approcher et nous le suivîmes à pas discrets. Le malade qui luttait contre un dernier accès de fièvre, était comme terrassé; il respirait avec plus de peine , son front et ses joues, chargés jusque-là de teintes

fauves et bronzées, les avaient dépouillées pour prendre la blancheur mate de l'ivoire :

ses traits mêmes ne se ressemblaient plus.

On fit réveiller sur-le-champ Edme assoupi dans un coin.

Peu à peu, l'œil du patient se ranima et prit une expression inquiète, jusqu'au moment où il se fixa sur Brigitte , dont il ne put se détacher. Albin attira sur son cœur son fils qui , instinctivement répugné , se prêta avec timidité à cet élan suprême , que suivit un soupir très-profond.

Bientôt, le malade agita les jambes et se plaignit du froid : une lampe éclairait vivement son visage et permit de lire sur ses lèvres ce que Toreille n'aurait pu percevoir.

Sur un signe du docteur, chacun s'empressa vers le foyer pour chauffer des linges, remplir des cruchons d'eau bouillante, et préparer des sinapismes. Mme de Mérian se mit à l'œuvre aussi; mais, dans sa précipitation, heurtée peut-être par les auxiliaires qui se choquaient confusément autour d'elle , la jeune femme accroupie sous Tâtre perdit l'équilibre, et sa

main gauche^ une demi- seconde^ lui servit de point d'appui dans la braise....

J'entendis un cri étouffé, au moment même où je lui criais :

a Venez 1 venez! »

Par un effort de volonté soumise, elle se re-^ dressa et apporta la bouilloire d'étain qu'elle venait de remplir. Debout devant ce lit, la main roidie et tenue à distance, contenant toute plainte et comprimant la douleur aiguë d'une brûlure vive, elle respirait à peine; mais des larmes , arrachées par l'excès de cette torture, ruisselaient sur ses joues contractées par la souffrance.

Soudain, les yeux d'Albin qui ne la quittaient pas, grandissent et se rallument.. Il voit couler ces pleurs, et ses traits y répondent par Texpression d'une béatitude enivrée. Par un mouvement de joie suprême, il se soulève, électrisé, radieux; il tend les lèvres, exhale un faible cri, et retombe. •••

Cet éclair de bonheur l'avait foudroyé!

Je ne demeurai au château de Cormeilles que le temps nécessaire pour rendre à mon malheureux ami les derniers devoirs, et pour assister à l'ouverture de son testament. Soumise h mon inspiration , la veuve de M. de Mérian se tint à l'écart et ne reçut personne.

Par ses dispositions dernières , le défunt prenait contre son fils toutes les précautions légales et rassemblait les faveurs de la loi sur sa femme^ qu'il protégeait au delà du tombeau par des considérants empreints de la plus vive tendresse. Seulement, il avait attaché à ses dispositions des clauses conditionnelles de nullité, dans l'éventualité d'un second mariage. Peu de jours auparavant, il avait, devant moi, arraché à sa femme le serment de rester veuve. Albin me léguait, avec tous ses papiers, le portrait de sa mère.

Le lendemain de la cérémonie, je descendis au salon pour prendre congé. Ëdme rentrait, avec son fusil, d'une promenade dans les vignes, où il avait tué quelques grives; mais

sans emmener son chien, par respect pour les convenances. Mme de Mérian, assise dans son boudoir, devant une table , avait repris Tébauche d'un petit dessin commencé. — Il faut bien s'occuper un peu....

Mon départ ne provoqua ni regrets, ni surprise; on ne revint pas sur les jours passés ensemble sous ce triste toit : présent encore, Tami d'Albin était déjà presque oublié.

Peu de jours après, les journaux de la province déversèrent dans ceux de Paris le panégyrique de M. de Mérian, avec un tableau déclamatoire des félicités de ce ménage, des vertus de la veuve et de l'orphelin, et de leur inconsolable douleur. Au milieu des commentaires auxquels donna lieu cette fin prématurée, je n'eus, du reste, aucun rôle à jouer; car, ayant traversé Paris sans y voir personne, je retournai en Allemagne, où je passai l'hiver dans un découragement insurmontable et une séquestration absolue. -

PARIS. — IMPRIMERIE DE GH. LAHURE Rue de Fleuras, o

^Cîi

u L.yj ^ t ly^j

Page 1