LES MOIS
la partie de l’empire d’Annam qui se trouve au sud de Tonkin, est divisée en deux zones bien distinctes. La première, avoisinant la mer, est habitée par la population annamite. La deuxième, située à l’ouest de la première, est habitée jusqu’à la rive gauche du Mé- Kong, par les Moïs, population à demnisauvage.
Les Moïs avaient sans doute, à l'origine, une langue commune; mais, n'étant pas fixée par une écriture, elle s’est altérée et s’est divisée en un grand nombre de dialectes qui ont donné naissance à autant de tribus d'importance variable. Dans le sud, parmi celles qui dépendent de notre colonie de Cochinchine, il en est qui ne comptent guère plus de 1,000 habitants. En remontant vers le nord, elles sont plus considérables. Les Halongs, les Bahnars, les Halans compteraient de 12 à 15,000 habitants; les Sedangs en compteraient 20,000, et les Giarais, la tribu la plus importante, aurait 40,000 habitants.
Mais ce chiffre paraît être un peu exagéré.
On n’a pu introduire ancune organisation administrative chez les Moïs:
les tribus se fractionnent par groupes au gré de chacun. On donne le nom de village à ces groupes quoiqu'il leur manque l’organisation, la hiérarchie qu'implique l’idée de village. Nous avons eu beaucoup de peine dans notre colonie à introduire chez ceux qui en dépendant une organisation toute rudimentaire. Et cependant les voies de communication très faciles de ce côté permettent d’avoir avec eux de frequentes relations. Ils sont plus méfiants et plus craintifs que les cerfs de leurs forûts,
et on pourrait dire qu'ils sont plus difficiles à apprivoiser. La vue d’un étranser les inquiète, les fait fuir. Pour pouvoir pénétrer dans un village, il faut se faire annoncer, se faire agréer, et que des gens sûrs, bien connus, se portent caution.
Ils sont superstitieux à un degré rare, et tandis que leur mode de vie paraît en faire les gens les plus libres qui se puissent voir, leur disposition d’esprit les fait vivre dans une contrainte perpétuelle. Ils croient aüx esprits; ne redoutant rien des bon esprits, ils ne san préoccupent jamais. [ls cherchent au contraire à fléchir les mauvais esprits, à se les concilier par quelques offrandes, ou en réglant lenr conduite de façon à ne ne pas les offenser.
Les habitations sont généralement bien construites; il n'entre, bien entendu, ni fer, ni pierre, ni brique dans la construction. Elles sont élevées, comme celles des Cambodgiens, à plus de deux mètres au-dessus du sol, reposant sur de forts pieux; le plaucher est en clayonnage. Le mobilier est des plus simples. Quelques hottes, des arbalètes, quelques cognées. des houes fort petites, des marmites en terre, une ou deux nattes et un foyer pour la cuisine. Dans les habitations confortables, on trouve quelques jarres, pour conserver l’eau et le vin de riz ou de maïs.
Parfois un ou deux gongs. Beaucoup se servent de tiges de bambou pour conserver l’eau. Le bambou dn reste sert à tous les usages. A défaut de marmites en terre, on fait cuire dans des bambous le riz, le gibier. Naturellement, le bambou à demi-consumé
après une opération de ce genre ne sert qu’une fois, mais les forêts sont vastes et peuvent fournir indéfiniment cette batterie de cuisine.
Le costume n’est pas moins simple.
Une ceinture d’écorce ou d’étoffe qui fait le tour des reins et passe entre les jambes forme le costume des hommes. Les femmes ont une petite jupe courte et parfois une petite chemisette.
Quand il fait froid, les hommes portent parfois une sorte de gilet en écorce tressée, tout ouvert devant.
Le Moï vit de peu, et, passant sa vie en forêt, il sait y trouver de quoi satisfaire ses besoins les plus pressants.
Il est rare qu'il cultive assez de riz et de maïs pour en avoir une provision suffisante pour l’année. Il supplée à ce qui lui manque par des racines, des pousses d'arbre, et il fait preuve pour ses recherches d’une dextérité et d’un instinct remarquables. La chasse au piège ou à l’arbalète lui fournit des ressources appréciables. On trouve dans les villages des volailles, des porcs et des bestiaux. Ces derniers ne sont pas employés comme animaux de trait ou de bât, car il n’y a pas de chemins chez les Moïs, sauf chez ceux de notre colonie et du Binh-Thuän. Dans tout le restant da la région moï, il ny a que des sentiers très difficilement praticables. Le plus souvent on ne peut
les suivre que la cognée à la main, et |
il faut à chaque pas trayer son chemin à travers les fourrés qui envahissent ces sentiers. La circulation y est souvent aussi rendue dangereuse par Îles pièges à gibier qui sont tendus çà et là, et que les Moïs seuls savent reconnaître.
Leurs procédés de culture étant des plus rudimentaires, il est rare qu’ils puissent obtenir plus de trois récoltes ’un même terrain. Quand ils l’ont épuisé, ils abandonnent la place, et le village va s'établir ailleurs.
Ils se déplacent encore dans d’autres circonstances; par exemple, en cas d’accidents répétés, d'épidémie. Ils estiment alors que l’emplacement occupé est défavorable, et ils en cherchent nn meilleur. La frayeur causée par toute épidémie est si forte qu’elle leur fait abandonner même les récoltes sur pied.
Quelques tribus savent extraire le fer des minerais et forger les quelques instruments en usage: cognées, houes,
lances légères et sort bien montées, sabres. Les tribus qui dépendent du Cambodge reçoivent, sous forme de mauvais petits lingots, le fer dont elles ont besoin. Ces lingots sont la monnaie d'échange du pays; elle n’a cours que dans le bassin d’Attopeu.
Les femmes savent tisser les étoffes grossières employées comme vêtements.
Les hommes savent tous exécuter les travaux de sparterie qui leur sont nécessaires: nattes, nasses, hottes; ces dernières sont souvent remarquablement bien faites. Les Moïs cultivent le tabac et fument beaucoup, soit des cigarettes roulées dans des feuilles d'arbre, soit des pipes de leur façon, en bois, en terre, parfois en cuivre. Ces dernières venant du dehors.
Les bijoux en usage sont des colliers en grains de plomb, des bracelets en laiton, ressemblant assez à des ressorts de sommiers dont les spires se toucheraient; les Moïs portent souvent de ces ornements aux jambes. Ils ont aussi des colliers de verroterie, de coquillages, rien qui pour nous ait une valeur intrinsèque bien appréciable.
Les besoins des Moïs sont réduits au strict minimum possible; aussi passentils presque toutes leurs journées à rôder en forêt, cherchant sans hâte, des pousses, des racines, quelque gibier. Mais ils ne s’éloignent jamais beaucoup, de crainte d’être enlevés.
Ils ne font que très peu de commerce, et seulement par voie d'échange, car la monnaie chez eux est inconnue.
Ils se procurent de la cire, des rotins, des écorces médicinales..., parfois, mais rarement, de l’ivoire, et ils échangent ces produits contre du sel, du fil de laiton, des jarres, des gongs, de l’étoffe parfois, des verroteries. Pour faire ces échanges, ils se réunissent par groupes assez nombreux pour pouvoir se défendre contre les fauves, ou contre les hommes, et ils transportent leurs produits à dos d'homme, parcourant ainsi de longues distances. Ils font parfois huit jours de marche pour se procurer une jarre, qu'ils courent grand risque de briser pendant le trajet de retour.
Ces échanges, suivant les localités, se font avec les Annamites ou avec les Laotiens, ou bien avec les tribus intermédiaires. La marche est rendue fort pénible, non seulement par l’état moins
que rudimentaire des voies de communication et par les nombreux accidents de terrain, mais aussi par des myriades de petites sangsues de terre qui mettent en sang les jambes des voyageurs et occasionnent des plaies et une anémie rapide. Il faudrait aller presque nu comme les Moïs, pour s’en préserver comme ils le savent faire.
Toute la région moï est malsaine; la fièvre des bois y règne en permanence; aussi les Annamites hésitent-ils à s’y aventurer, et sauf de rares exceptions, il ne peuvent s’y acclimater.
Les Moïs, de leur côté, ne peuvent vivre hors de leurs forêts. Ils dépérissent en pays annamite. Ces conditions, jointes au peu d’importance du commerce avec les Moïs, rendent les relations fort limitées et assez rares entre ces deux parties de l’empire d’Annam.
Les Moïs ne jouissent que d’une sécurité fort précaire, par suite des habitudes de pillage et surtout de rapt, qui sont générales chez eux. Aussi chaque village est-il entouré d’abatis épineux, de haies, et on ne peut y pénétrer que par une ou deux ouvertures, dont les accès sont souvent protégés par des petits piquets fort aigus, dissimulés dnns les herbes, et qui blessent cruellement ceux qui ignorent toutes les précautions à pr endre pour s’approcher des lieux habités. Quand on croit avoir à redouter plus particulièrement une surprise, les défenses accessoires sont si bien multipliées, que les sentiers du village deviennent presque impraticables, même pour ses habitants.
Les Moïs, dans leurs entreprises contre leurs voisins, procèdent d’ordinaire par surprise. Quand une expédition est décidée, on sacrifie un buffle pour se concilier les esprits, on examine les présages: passages de telles sortes d'oiseaux, telles ou telles rencontres.
Si les présages sont défavorables, on ajourne le moment du départ. Si tout s'annonce bien, on se met en route.
À l’approche du village menacé, on redouble de précaution pour le surprendre. Le plus souvent, il n’y a même pas lutte, les gens se sauvent dans la
forêt, les retardataires sont faits prisonniers et emmenés.
Généralement, après une expédition
de ce genre, on entre en pourparlers, pour le rachat des prisonniers, qui sont
rendus contre
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livraison d’un certain nombre de buffles. D’autres fois, les captifs sont emmenés pour être échangés chez une tribune voisine qui agit % même, de façon à les éloigner suffisamment pour qu'il ne puissent pas tenter de s'échapper. C’est ainsi que lon rencontre des Annamites esclaves
jusque sur la rive droite du Mékong.
Ces sortes d’expéditions sont tentées aussi bien contre les villages annamites voisins de la région moï que contre les villages moïs. Elles sont faites parfois même contre des villages appartenant à la même tribu que l’agresseur, le plus souvent contre d’autres tribus.
Les Annamites ne s'étaient pas plus occupés d'organiser ces insoumis à demi nomades, que les Australiens ne se sont occupés de civiliser les aborigènes. Seu-.
lement, tandis que les Australiens ont peu à peu refoulé les aborigènes et tendent à les faire disparaître, les Annamites ont usé d’une grande tolérance vis-à-vis des Moïs. Il est vrai qu’ils ny ont pas eu grand mérite, car, d’une part, le pays moi offre peu de ressources et, d'autre part, il est fort malsain. En outre, des préoccupations plus graves ont retenu toute leur attention depuis. la fin du siècle dernier. Après une série d’insurrections graves, ils se sont trouvés aux prises avec nous, et la question d'organisation de la région moï est restée à l’arrière plan.
On s'était contenté provisoirement de préserver les villages annamites des déprédations des Mois. Le protectorat vient de prendre dans ce sens des mesures excellentes. Mais, après avoir pourvu au plus pressant, la protection des villages annamites, il faut compléter ces mesures en cherchant à modifier peu à peu les habitudes des Moïs, à les organiser comme nous l’avons fait en Cochinchine, de facon à rendre toute cette région facilement praticable jusqu’au Mé-Kong et à permettre ainsi l’utilisation de toutes les ressources de l'Annam.
Ce qui était une non-valeur pour lPAnnam livré à ses seules ressources, sans commerce avec l'extérieur, peut, avec nos moyens d'action, en acquérir.
Toutefois, l’organisation des Moïs sera une œuvre fort délicate, nécessitant beaucoup de tempéraments, suivant les tribus auxquelles on a affaire, exigeant une patience infinie, et même les ré-
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sultate se feront longtemps attendre.
Cette perspective, loin de décourager, doit être une raison de plus pour commencer dès maintenant cette entreprise.
M. Navelle, administrateur principal, a fait, il y quelques années, un voyage fort intéressant chez les Bahnars. L’an dernier, M. Guiomar, résident à Qui- Nhon, mort depuis si malheureusement, a fait une excursion chez les mêmes peuplades; il a pu pousser jusque chez les Sedangs et voir quelques villages giarais. La mauvaise saison l’a empêché de poursuivre sa tournée. Il serait nécessaire de continuer ces tournées annuelles, en les faisant à la bonne saison.
Dans ce but, il faut varier les itinéraires, nous mettre peu à peu en relation avec tous les villages et les familiariser ainsi avec notre présence. Ne rien exiger comme redevance, se Contenter de grossir chaque année la somme de renseignements que nous possédons sur le pays, sur ses ressources actuelles, sur celles qui pourraient être créées, leur avenir. Se concilier l'amitié des villages afin de faire désirer notre
venue; des cadeaux fort peu coûteux suffisent pour cela. Profiter de ces dispositions, quand elles se manifesteront, pour obtenir l’amélioration des sentiers, pour rendre les communications plus faciles et nous permettre de venir plus promptement et plus facilement. S'efforcer, au moyen des cadeaux, de développer le désir de se procurer des objets semblables, ce qui peut déterminer à produire pour avoir des moyens d'échange. Créer des besoins chez ces peuples, qui n’en ont pas. C’est une œuvre de très longue haleine, qui demande, outre la patience et les ménagements, de la suite dans les idées. Il faut entreprendre ces tournées sur plusieurs points: au Thanh-Hoa, au Binh- Dinh, au Quang-Nam, dans le Tran- Ninh; pousser jusqu’au Mé-Kong pour bien étudier tout le territoire annamite et, chaque année, étendre ou déplacer le cercle de nos tournées.
Colonel REINHARDT, Ancien résident général en Annam et au Tonkin.
(Le Temps, 21 Juillet 1890).