‹ Tung pao. Toung pao (volume 5)Chapitre 4 sur 54 · RENE · texte numérisé non relu

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s'interrompt ici et n’est pas terminé.

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Ni l'un ni l’autre texte ne semble être en parfait état, mais celui du ÆXwei sin tsa 8#i (A) est certainement le meilleur et le plus complet. Il est à la base de la traduction qu'on va lire, tandis que les divergences de la rédaction du Ci ya l'añ tsa &'ao (B) sont ajoutées en crochets.

“Quelques milliers de li à l'ouest des pays mahométans le sol produit une chose excessivement vénéneuse et pareille dans son ensemble à la figure d'un homme: en effet, elle a l'apparence du ginseng. On l'appelle ya-pu-lu (ya-pou-lou). (Cette plante croît dans la terre jusqu'à une profondeur de plusieurs toises. Si un homme se heurte contre la plante par erreur, il recevra son exhalaison vénéneuse et doit mourir. [B: Quand on la blesse, son écorce brille; l'exhalaison da poison pénètre dans l'homme qui meurt aussitôt.] Voici la méthode de prendre la plante. D'abord, aux quatre côtés (autour de la racine) on creuse un trou assez grand

pour recevoir un homme [B: D'abord on creuse une grande fosse

dont les quatre côtés soient assez spacieux pour recevoir un homme]. Ensuite on lie la plante au moyen d'ure lanière de euir dont l'extrémité est attachée aux pieds d’un grand chien [B: Ensuite on lie la plante légèrement au moyen d’une lanière de cuir, dont la partie antérieure est attachée aux pieds d’un grand chien]. Avec un bâton on bat et chasse le chien qui s'enfuit en entraînant avec lui la racine. Accablé de l’exhalaison du poison, le chien périt sur le champ. Alors on ensevelit la racine dans un trou du sol [B: dans un autre sol], et au bout d’un an on l'en sort pour la sécher au soleil. Elle est mélangée avec d’autres ingrédients [B: pour dominer sa nature] et en chaque cas on en râpe un peu dans du vin qu’on donne à boire à un homme; le corps entier de celui-ci en sera paralysé, et il tombera en torpeur comme s'il était mort. Même si on lui applique des couteaux ou des haches, il ne s'en apercevra pas. Au bout de trois jours si une petite dose de médecine lui est administrée, il reviendra à la vie. (C’est peut-être là le remède employé par Hwa T‘o qui anciennement était capable d'ouvrir les intestins et de purger l'estomac pour guérir des malades. ! Or j'ai entendu dire qu’une provision de cette médecine [B: deux pièces, c’est une médecine divine] est conservée dans la Pharmacie

Impériale. ? C’est Pai T'in-yü qui l’a appris de Lu Suñ-yai.

1 Hwa T'o est le célèbre médecin et chirurgien qui mourut en 220 de notre ère, Cf. surtout la notice de Chavannes, BEFEO, III, 1903, p. 409. Comme M. Chavannes fait remarquer d’après le Aou Han Xu, l’anesthétique employé par Hwa T'o était du chenvre infusé dans du vin qui excitait et étourdissait le patient. Donc la conclusion de Cou Mi n’est pas juste. Cf. aussi C. Pétillon, A/Zusions littéraires, p. 380, et T'oung Pao, 1598, p. 237—238; S. Julien, Chirurgie chinoise. Substance anesthétique employée en Chine, dans le commencement du Ille siècle de notre ère, pour paralyser momentanément la sensibilité (Comptes rendus hebdomadaires des séances de l'Académie des Sciences, XXVIII, 1849, p. 195—198). L'information est extraite de l'ouvrage médical Ku kin à turn du commencement du XVIe siècle. Voir aussi Flückiger et Hanbury, Pharmacographia, p. 547. Sur les propriétés narcotiques du chanvre connues dans l'Inde, cf. C. Joret, Les plantes dans l'antiquité, 1, p. 645.

? Cf. Bazin, Notice historique sur Le collège médical de Péking, p. 24—25 (extrait du «Journal asiatique, 1856).

4 BERTHOLD LAUFER.

Quelques uns disent: les officiers avides et les fonctionnaires oppressifs du temps présent, quand ils ont fait des exactions excessives et qu'ils sont accusés, prennent de la drogue dite drogue de cent jours; ne serait-ce pas cette plante dont ils se servent?”

Il semble que Cou Mi soit resté le seul auteur chinois à parler de la plante ya-pu-lu. Du moins, Li Si-éen, dans son Pen ts'ao kañ mu (chap. 175r, p. 13b), ne cite-t-il que le texte du Æwei sin tsa 8 à propos du ya-pu-lu; il le cite d’ailleurs assez inexactement, en supprimant le conte du chien et en ajoutant au préambule les mots J5£ À mo pei, ‘au nord du désert Gobi.” 1 La dernière phrase il l'a changée ainsi: À À Ÿ# JE # HI HR 1 H # A HA I 4. C'est à ce texte que se rapporte la brève note de Stuart, * qui fait remarquer qu'il n’y a pas de description de la plante, et que son identification demande de nouvelles recherches. De même, J. L. Soubeiran et Dabry de Thiersant® ont déjà noté la plante ya-pu-lu d'après le Pen ts'ao sous le titre Atropa (avec point d'interrogation), en disant: “Décrit par le Pen ts'ao comme déterminant une anesthésie suffisante pour permettre de faire des opérations. On dit que l’action s'en fait sentir pendant trois jours; il aurait été employé par le chirurgien Houa-to, pour des opérations intéressant les intestins.”

Il est surprenant de voir ce que l'encyclopédie Xo & kiñ yüan A F4 tn) Ji (chap. 69, p. 5 b} à fait du texte du Kwei sin tsa ki.

Ici la plante est introduite sous le titre “herbe qui réveille de la

" Cette addition est donnée aussi par le Yüan kien lei han (chap. 411, p. 22) dans un autre texte, de seconde main et mal digéré, concernant le y ya-pu-lu. Le P'ei wen Cai

Fun fan p'u (chap. 97, p. 25b; Bretschneider, Bof. Sin., 1, p. 70) contient le même

texte écourté, sans le conte du chien, mais avec l'introduction correcte [nf [a] Hh Fe

* Chinese Materia Me dica, p. 59; voir déjà F. P. Smith, Contributions towards the Materia Medica of China, p. 36. Smith dit sans raison que la plante vient du pays des

Huns ou des Oxigours.

La matière médicale ches les Chinois, p. 190 (Paris, 1874).

mort et qui rétablit la vie” 4 X rl Æ 5.1 Naturellement Üou ne veut pas dire que l’homme qui prend la potion meurt réellement et ressuscite au bout de trois jours, mais seulement qu’il reste sans conscience pendant cet intervalle. S'il mourait, l'expérience de frapper le corps avec un couteau n'aurait aucun sens. Qu'il est insensible aux coups c’est la merveille; par conséquent, la vie n’est

pas encore éteinte. Le conte du chien est éliminé, et le document

entier est abrégé ainsi: — # hf À JE. Hi [el fr M 4 af BE DE BA AI 2 Dit ét nn ZE. MN À ET RAA, Æ = À Gi} I 2 Sk 4e 2 HN dé. A ÿù FH DIN É FL Ce texte corrompu et mutilé fut adopté par G. Schlegel, ? qui fit venir la plante de l'Arabie (au lieu des pays mahométans), l’attribua au palais impérial et induisit en erreur P. J: Veth.°

La plante décrite par Cou Mi peut être identifiée sans difficulté

avec la mandragore sur la base de la transcription ya-pu-lu, laquelle

correspond exactement à l'arabe-persan abruh 3) ou yabruh Z 954

désignation pour le fruit de cette plante. { Elle-même s'appelle en

1 Selon le P'ei wen ai kwan l‘ün fan pu et le T'u Su tsi C'en cette définition émane

du Tien tsai ki 7H Ein SL.

? Nederlandsch-chineesch Woordenboek, IV (supplément), p. 25.

3 Archives internat. d'ethnographie, NII, 1894, p. 82.

* Selon d’Herbelot (Bibliothèque orientale, X, p. 72) les Persans appellent aussi communément cette plante es/erenk [astereng] et les botaniques arabes ont formé par corruption les noms d’izbroug et d’iabrouh qu'ils lui donnent, du mot persan abrou. l’origine perse du mot est plaidée aussi par Wetzstein (Z£, 1891, p. 891) et Veth (Archives internat. dethnographie, VXI, 1894, p. 200) qui pour cette raison ont hasardé l'opinion que, de même, les notions magiques sur la mandragore auraient pris leur origine en Perse, C’est une hypothèse qui ne s'inspire que de considération purement philologique sur les mots; les preuves historiques font défaut: 11 n’y a pas de texte iranien de date ancienne à ce sujet. Pour la première fois la mandragore est mentionnée dans la littérature perse par Abu Mansur, qui autour de l’an 975 écrivit son Livre des Principes Pharmacologiques (traduction d’Achundow, p. 148). Baber écrit dans ses Mémoires que la mandragore se trouve dans les montagnes du Fergana (A. S. Beveridge, Memoirs of Babur, p. 11). Il est dificile de se ranger à l’avis de Wetzstein que l’arabe yabruh serait issu du persan abremi. Voir aussi Horn, Grundr. iran. Phil, 1, 2, p. 73.

Ü BERTHOLD LAUFER.

arabe toffah-el-jenn > -#5 (“la pomme des esprits”) ou sira elkotrob Sli)| z\ (“la lampe des lutins”), aussi la’ba xusj et beid el-jinn (‘œufs des esprits”). ! En Araméen le fruit est nommé

yowruha NT2); et la forme 7erabüh est usuelle en Syrie.

| rh LE CS Ce nom sémitique parait être d’une date relativement ancienne;

du-moins trouvons-nous dans Dioscoride un terme dit égyptien de la forme äreusis laquelle, selon moi, semble être apparentée à l'arabe abruh: peut-être ce mot est-il à corriger en ärepouu. La mandragore (ou mandegloire par étymologie populaire) ? forme un genre de la famille des solanées à la racine fusiforme et souvent bifurquée, aux feuilles radicales d’un vert sombre, aux fleurs purpurines et dont les fruits rouges, semblables à une petite pomme,

exhalent une odeur agréable. Les propriétés narcotiques de cette

* L, Leclerc, Traité des simples, 11, p. 246; III, p. 240; d’Herbelot, Bibliothèque orientale, AIT, p. 524. Les Arabes ont emprunté aux Grecs aussi le mot mandragoras dans la forme mandaghura (Leclerc, III, p. 341).

? Francisque-Michel, Recherches sur le commerce, la fabrication et l'usage des étoffes dé soie, 11, p. 76, Paris, 1854) a fait cette observation: “Au XVe siècle, ils [nos ancêtres] employaient la soie À conserver certaines amulettes, dont un célèbre prédicateur de l’époque brûla un grand nombre, ce qui valait mieux assurément que de brûler les gens qui y avaient foi. On les appelait madagoires, par une altération du mot mandragores. ‘Aujourd’huy, ajoute l’auteur du Journal du roy Charles VII, le vulgaire les appelle mandegloires, que maintes sottes gens gardoient en lieux de repos, et avoient si grande foy en celle ordure, qu'ils croyoient fermement que tant comme ils l’avoient (mais qu’il fust bien nettement en beaux drapeaux de soye ou de lin envelopé), jamais jonr de leur vie ne seroient pauvres.” Dans le dialogae de Mathurine et du jeune du Perron, celui-ci lui dit: ‘As-tu point aidé a soufller le feu lent sous la coque d'œuf où est le germe, la soye cramoisie, et cela de quoy les magiciens faisoient leur pâque avec la petite mandragore® (Confession catholique du sieur de Sancy, liv, II, ch. ler)” Aussi l'expression main de gorre était en usage populaire. C. Joret, Les plantes dans l'antiquité et au moyen &ge, 1, p. 498. — “La Mandra-

J0ra officinarum est connue sous le nom de Mandragore femelle. Elle est très commune dans le

midi de la France, on la rencontre en abondance sur les rivages de la Calabre, de la Sicile, de l'île de Crète, de la Cilicie, de l'Afrique, de l’Espagne ; elle se plaît dans les lieux ombragés, sur les bords des rivières, à l'entrée des cavernes. Elle fleurit en automne, quelquefois aussi au printemps. Sa racine est grosse, noirâtre extérieurement, blanche à l'intérieur, charnue; ses feuilles sont grandes, les plus extérieures obtuses, les plus intérieures aiguës; leur couleur est un vert bleuâûtre, luisant en dessus, terne en dessous.

Le pétiole est long; les hampes florales sont longues, rougeûtres, et un peu pentagonales.

plante étaient connues anciennement, et elle était douée de vertus magiques, aphrodisiaques et prolifiques. La racine prend souvent des formes singulières, rappelant plus ou moins le corps de l’homme. Le nom est dérivé du grec 2799247002, mot dont l’étymologie est encore inconnue. D’après Littré, ce parait être un nom d’homme appliqué à une plante, et contenir 270905 ou uédbx, nom d'une

divinité locale de l'Asie Mineure. L'origine orientale de plusieurs

croyances attachées à cette plante, comme nous verrons, paraît certaine. Assurément, le nom n’a rien à voir avec le persan mardumgiya LS +, Comme supposent Wetzstein ! et Schrader. ?

Ce n’est pas le but de cette notice de retracer toutes les croyances touchant les vertus de la mandragore et accumulées pendant beaucoup de siècles. Un tel travail a été maintes fois tenté, mais, à vrai dire, aucun essai de ce genre n'est tout à fait satisfaisant

ou complet dans l'emploi des sources. Ÿ Une œuvre d'ensemble et

La fleur se compose d’un calice à cinq divisions aiguës et lanceolées, d’une corolle trois fois plus longue que le calice, de couleur violette et découpée en cinq lobes oblongs, obovés” (A. Milne Edwards, De La famille solanacées, p. 56, Paris, 1864).

DE :c

? Reallexikon, p. 36. Une nouvelle hypothèse sur l’aflinité du nom grec se trouve à la conclusion de cet article.

* Il y a trois monographies que je n'ai pas eu l’occasion de voir, J. Schmidel, Dissertatio de mandragora (Lipsiae, 1671); Granier, Dissertation botanique et historique sur la mandragore (Paris, 1788); et Bartolomi, Commentari de mandragoris (Bologna, 1835). Ce sont les traités suivants qui me sont connus: KE. v. Luschan a illustré six racines de mandragore de l’Orient proche sculptées en figures humaines (Z£, XXIII, 1891, p. 726—728); sa brève notice est accompagnée de notes explicatives par Ascherson et Beyer (p. 729—746) et de notes additionnelles par Wetzstein (p. 890—892). — W. Hertz, Sage vom Giflmüdchen, traite de la mandragore dans un appendice (4 BA W, 1893, p. 164—166). — P. J. Veth, De alruin en de heggerank (Archives internationales d'ethnographie, VU, 1894, p. 81—88) et De mandragora (ibid., p. 199—205). — C. B. Randolph, 74e Mandragora of the Ancients in Folk-Lore and Medicine (Proceedings American Academy of Arts and Sciences, XL, Boston, 1905, p. 487—537). — E. O. v. Lippmann, A/raun und schwarzer Hund, dans ses Abhandlungen, Y, 1906, p. 190—204. — Comme on suppose qu’il s’agit

de la mandragore dans l’Ancien Testament (DN=7 Zäda’im, “plante d'amour”, dérivé de “

dud, “aimer”; Gen., XXX, 14—16, et Cant., VII, 14), on trouve des articles à ce sujet dans les nombreux dictionnaires bibliques: le meilleur que j'aie vu est celui de E. Levesque

ÿS BERTHOLD LAUFER.

de critique reste à faire. Les notes suivantes ne doivent être regardées que comme un commentaire du texte de Cou Mi; toutefois

rien d'important n'y est omis.

au Dictionnaire de la Bible par F. Vigouroux (IV, col. 653—655). 11 ne faut pas oublier que cette interprétation du terme hébreux repose sur une hypothèse, d’ailleurs fort vraisemblable, suggérée par les traductions #Aaz uavdpæyépou des Septante, mandragora de la Vulgate, et yabruhin du Targum d'Onkelos et du syriaque; en outre, la plante est répandue en Palestine. — Le savant japonais Kumagusu Minakata (Nature, LI, 1895, p. 608; et LIV, 1896, p. 343—344; cf. T'oung Pao, 1895, p. 342) a contribué deux brèves notices à ce sujet en se servant de sources chinoises, mais sans méthode et critique. Je ne veux

pas entrer dans une critique détaillée de ce travail, mais je voudrais remarquer seulement

que ses rapprochements entre la mandragore et la plante añ-lu FF PE (PAytotacca acinosa) ne sont que des parallèles psychologiques, mais non historiques (voir #xfra). Minakata a aussi donné une traduction du conte de Cou Mi avec quelques contre-sens sans consulter le texte meilleur du ÆAwei sin {sa ëi, et a fait allusion à Josèphe par des sources de seconde main, Je ne dois rien à cette Ctude; en effet, j'ai trouvé tous les textes indépendamment, et mon travail était achevé quand par hasard l’article de Minakata est tombé dans mes mains. — Niccold Macchiavelli (1469—1527) est l’anteur d’une comédie, d’abord intitulée Comedia di Callimaco et di Lucrezia (\re édition, s.Zn.d.), puis Mandragola (1624, etc.; éd. sous mes yeux, Roma, 1688), en cinq actes, en prose, précédée d’un prologue; c’est une satire sur la croyance à la vertu de Ja mandragore pour féconder une femme. Callimaco dit a Mèsser Nicia (p. 63): “Voi havete a intendere questo, che nô è cosa piu certa a ingravidare d'une potione fatta di Mandragola, questa è una cosa esperimétata da me due para di volte, et trovata sempre vera: e se non era questo, la Reina di Francia sarebbe sterile, e infinite altre principesse di quello stato.” La comédie de Machiavel a fourni à J. de la Fontaine le sujet d’un conte rimé qui est intitulé “La Mandragore, nouvelle tirée de Machiavel” (Œuvres de J. de la Fontaine par H. Regnier, tome V, 1889,

p. 22, avec une introduction intéressante de l'éditeur).

“Cette recette est une médecine

Faite du jus de certaine racine,

Ayant pour nom mandragore; et ce jus Pris par la femme opère beaucoup plus Que ne fit once nulle ombre monacalé

D'aucan couvent de jeunes frères plein”.

La Mandragola n été imitée par J.-B. Rousseau dans sa comédie Z4 Mandragore, également en cinq actes, en prose, “tirée, dit le titre, de l'italien de Machiavel”. Andrea Calmo écrivit {a Pofione, comedia facctissima et dilettevole, en quatre actes et un prologue, imitation de la Mandragola, écrite dans les dialectes vénitien, bergamasque, italo-grec, etc. (Venise, 1552, réimprimée en 1560, 1661, et 1600). Il y a une nouvelle de Charles Nodier, intitulée la Fée aux miettes (1832), dont le héros, pour posséder sa maîtresse, doit trouver “la mandragore qui chante”. Une nouvelle allemande Mandragora, d’ailleurs assez faible, par de la Motte Fonqué, a paru en 1827.

L'historiette du chien déracinant la plante ne se trouve ni dans Pline ni dans Dioscoride qui l'un et l’autre ont écrit sur la mandragore. La version la plus ancienne que nons connaissions est due à Flavius Josèphe (37—93) qui dans son œuvre De bello judaico (VII, 6, $ 3), écrit entre les années 75 et 79, s'exprime ainsi: ! “Or dans ce palais croissait une espèce de rue* qui mérite notre admiration à cause de ses dimensions, car elle était aussi large qu’un figuier en ce qui concerne la hauteur et l'épaisseur; et, suivant une tradition, elle avait duré depuis le temps d'Hérode, et probablement elle aurait continué beaucoup plus longtemps si elle n'avait pas été tranchée par les Juifs qui occupaient la place plus tard. Et dans la ravine qui environne la cité [Machaerus] au côté du nord, il y a une certaine place nommée Baaras et produisant une racine du même nom. Sa couleur est semblable à celle du feu, et vers le soir, elle émet un rayon comme un éclair. Elle n’est pas prise aisément par ceux qui s’approchent d’elle et désirent l'enlever, mais elle se retire de leurs mains et n’est pas stationnaire jusqu'à ce que l'urine ou le sang menstrual d’une femme soient versés au-dessus d'elle. Même alors ceux qui la touchent rencontreront une mort certaine s'ils ne portent suspendue à la main une racine de la même espèce. Il y a aussi une autre méthode de l’ôter sans risque, et la voici. Les gens creusent le sol autour de la plante jusqu'à ce que la partie cachée de la racine devienne fort petite. Alors ils y lient un chien, et quand le chien suivra la personne qui l’a lié la racine est arrachée sans difficulté; mais le chien expire infailliblement, comme s’il était une victime au lieu de l’homme qui devait prendre la plante, Après cela, personne n’a besoin de craindre de la prendre

dans ses mains. (Cependant, après tous ces dangers qu'on court à

1 Flavii Josephi opera graece et latine ed. G. Dindorfius, IT, p. 316 (Parisiis, 1865) 2 Une herbe de la famille Rufaceae, mentionnée par Luc (XI, 42). Plusieurs espèces

sauvages croissent en Palestine, tandis qu’une espèce, Rufa graveolens, est cultivée.

10 BERTHOLD LAUFER.

l'obtenir, elle n’est recherchée qu’en considération d’une seule propriété qu'elle a, à savoir que, apportée à des malades, elle chassera vite les démons (qui ne sont autres que les esprits des méchants) qui entrent dans les hommes vivants et les tuent, s'ils ne peuvent pas obtenir de secours contre eux.” ?

La cité de Baaras était située en Syrie, sur le bord oriental de la mer Morte. Josèphe ne donne pas le nom de la plante, mais il n'y a pas de doute qu'il ait envisagé la mandragore qui existe en Palestine. Le motif de la racine arrachée par un chien paraît être d'origine orientale, et ensuite fut adopté par l’hellénisme lequel

a absorbé tant d'idées orientales. ?

Un conte semblable est raconté par Élien (Hist. an. XIV, 27)

qui nomme la plante cynospastus (xvyôrraros, “déraciné par un chien”)

l''Eredôénar d'Ey roïc Rarineloic nai mhyavoy &Eioy Toû pLeyéSouc bauuäræ aux yap oÙdeuäs Uouc xai méçouc àrencimero. Adyoc à y &mù Tüv ‘Hpédou xpévwv æùTè diapnérai, nèy mi mAëïoroy Ürwç Éeivev ÉÉexômy 0 Ürd Tüy rapæAufévrwy Tùv TÉxOy ‘lovdalov, The Dépayyos dÈ rc naTd Ty éperoy epexobryc Thy mA Bxépac ôvoué- Leral ris réroc, Qes re Fllay éuowvéuucs Aeyomévys adr@. AÙrTy DAoyi èv Thv xporëv Écine, repi Ôè ras Écrépac œéAuc àGracrpérrouræ roïc émioüar xai (ouaoévorc Aæféiy abray ox Éariy eüxelpwroc, &AX Üroÿebryei, nai où mpérepoy Yoraras mpiv &v Tiç oÙpoy yuvaindc 4 TÔ Épuuvoy alua mé ar’ arc où uv &AAX xai TÔTE Toiç dVaæuévoig æpoèmade écris Üéværos, el puy TÜmo Tig adTHy Emelvyy Émeveyxéquevoc Tv Pllav Ex The Auipoc drypruuévuy. ‘AAlTxerai D nai v«aŸ Érepoy Tpérov dxivdvwc, Üç écT: roiécde. KéxAw mäcay abrTyy repiopéaaoucis, &ç elvær Tù wpumréueroy Thç Pic PpaxÜTæroy, Er EE abrhç drodoür: nÜva, nänelyou T@ dravrs œuvænonoubeïy épuérævroc, % WWÈèv dvarrärai fadlue, Ovarne: à ebddc à xÜwv, Garep évridobeig Toû jLéAAovrOoG Tv Porévyv dvaiphruchar, Défos yap oÙdeic rois er raüræ Auufävouci. “EcrTs ÔÈ puerT& TooËTuy MivÈG vor dix play irgdy meporolèasros Tr yàap xaAobueva Gaiuéva (raüræ ÔÈ rovypüv cris àvporwy ryeduara) Toïg Uüriv elrduéuevx nai xrelvoyra Troc Boybelac 1ÿ Tuy- ALävorTag, aÙry rayés 6Eenudver, xhy mporeveyÔÿ |LÔvOY Toïç vorobsi.

* Je m'abstiens d'aborder le problème botanique. Dans la plupart des cas il est impossible d'insister sur une identification trop spécifique. Mandragora officinalis, Atropa mandragora, où même Æ/ropa belladonna ont été proposées comme les plantes comprises par les anciens à ce titre, Je ne crois pas cependant qu'une seule espèce y corresponde, car les mêmes idées pouvaient passer d'une plante à l’autre. On sait que la mandragore n'a jamais pénétré au-delà des Alpes sauf dans le midi de la France; néanmoins on a réussi

à on trouver des substituts dans l'Europe centrale et septentrionale.

ou aglaophotis (äyAxcQuris, ! “lumière brillante”). Selon lui, la plante est cachée au-dessous parmi les autres herbes pendant le jour, tandis que de nuit elle devient visible et luisante comme une étoile, car elle rayonne et ressemble à du feu (DAoywdys yo écrit nai Ecrmi TUPI — KA ou KE). Par conséquent les gens attachent un signe distinctif à la racine et s’éloignent. Sans cette précaution, ils ne peuvent pas se souvenir au jour de la couleur ni de la figure de la plante. Mais ils n’ont pas coutume d'extraire ce végétal euxmêmes, Car on dit que celui qui l’a touché par ignorance de sa nature meurt quelque temps après. On conduit donc un chien jeune et robuste qui n’a point reçu de nourriture pendant quelques jours et qui a une faim violente; on le lie à une corde forte aussi loin que possible, et l’on fait un nœud difficile a dénouer, autour du bas de la tige de l’aglaophotiss Un repas opulent de viande rôtie, d’une odeur suave, est présenté au chien qui, poussé par la faim et attiré forcément par la bonne odeur de la viande, arrache la plante avec la racine. Quand le soleil regarde la racine, le chien mourra aussitôt. Les gens l’ensevelissent à la même place, et ayant rempli quelques cérémonies mystérieuses en honorant le cadavre du chien, parce qu’il a laissé sa vie pour eux, ils osent toucher le végétal et le portent chez eux. Ils l'emploient pour beaucoup de choses utiles, et à ce qu'on dit, ceux qui souffrent de l'épilepsie en sont guéris; elle est bonne aussi pour la maladie des yeux.

Le conte d'Élien, sans doute un peu loquace, n’est pas localisé, et est un peu exagéré: il n’y a guère de lieu pour le repas, à moins que ce ne fût un acte de charité. Le texte d'Élien qui vécut à Praeneste en Italie sans jamais quitter ce pays démontre que le conte fit sa migration de l'Orient en Italie,

Pline, afin d'illustrer les mensonges des magiciens anciens, dit

que dans sa jeunesse le grammairien Apion lui parla de la plante

1 Cf. Pline 2 102.

12 BERTHOLD LAUFER.

cynocephalia (tête de chien”), connue en Egypte sous le nom d'osiritis, utile pour la divination et préservatif contre tous les mauvais effets de la magie; mais si quelqu'un l’arrache du sol dans sa totalité, il mourra aussitôt. 1 C'est la même superstition que nous avons trouvé dans Josèphe et Élien, et ici même l'Orient (l'Egypte et les magiciens) paraît en prendre la responsabilité. Si le nom cynocephalia, qui avant tout se rapporte à la forme de la plante, permet d'établir un rapprochement avec le chien de Josèphe et d'Élien, c'est ce que je n’ose décider. ?

La légende occidentale reproduite par Cou Mi présuppose évidemment une version d’origine islamique qui doit s'être répandue en Chine à l’époque des Song. En consultant la vaste compilation d'Ibn al-Baitar dans l'excellente traduction de L. Leclerc, nous n’en trouvons pas de trace. Malheureusement, Leclerc a cru bon d'éliminer quelque chose de cet article, car il ajoute: “Quelques passages de ce chapitre, qui tranche par son caractère sur le ton général de l'ouvrage d’Ibn al-Baïtar, nous ont paru devoir être supprimés.” J'ai donc recouru à la traduction de Sontheimer, laquelle, comme on sait, est bien inférieure à celle de Leclere à tous égards, et j'attends, d'ailleurs, la confirmation de ce texte par un arabisant, Selon Sontheimer, { Ibn al-Baitär mentionnerait le procédé avec le chien et ajouterait que lui-même en a été témoin, mais qu'il a trouvé faux que le chien y perde sa vie.

! Quaerat aliquis, quae sint mentiti veteres Magi, cum adulescentibus nobis visus

Apion grammaticae artis prodiderit cynocephalian herbam, quae in Aegypto vocaretur osiritis, divinam et contra omnia veneficia, sed si tota erueretur, statim eum, qui eruisset, mori (XXX, 6, 6 18).

* Dans un autre passage de Pline (VIII, 27, & 101) les fruits de la mandragore sont nuisibles aux ours qui lèchent des fourmis comme antidote (Ursi cum mandragorae mala ustavere, formicas lambunt); cf. Solinus (XXVI, 8): Cum gustavere mandragorae mala, moriuntur: sed eunt obviam, ne malum in perniciem convalescat et formicas vorant ad

uperandam sanitatem,

* Traité des simples, X], p. 246-248,

IL D, de.

Dans la traduction de Leclerc l’auteur arabe fait dire à Hermès à propos de l'acquisition de la plante qu'on prétend que son extraction est difficile par la raison qu’il faut connaître le temps favorable à l'opération.! D'autre part, d'Herbelot® a révélé une version qui s'approche assez nettement du texte de l'écrivain chinois. “Luthf-Allah dit qu'il y a du danger d’arracher, ou de couper cette plante, et que pour éviter ce danger, quand on veut la tirer de terre, il faut attacher à sa tige un chien que l’on bat ensuite, afin que faisant des efforts pour s'enfuir, il la déracine.” Voilà le trait de battre le chien, étranger à Josèphe et Élien, mais admis dans la version chinoise, Cependant un parallèle arabe plus complet et plus exact reste à chercher. D'ailleurs, autant que je sache, il n’y a pas beaucoup d'originalité dans les notices des Arabes sur la mandragore. Par exemple, tout ce qui est rapporté par Qazwinti à ce sujet, comme l’a reconnu aussi G. Jacob, n’est que l'écho des traditions hellénistiques. Qazwini a copié Avicenne (980—1037), et Avicenne a été répété par les historiographes européens des croisades et d’autres écrivains médiévaux. ŒÆEnfin, les auteurs byzantins comme Théophane et Kedrenos ne font que reproduire les traditions des anciens.

Pour ce qui est des propriétés lumineuses de la plante, nous les avons vues accentuées par Josèphe et Élien. Le chérif el-Edrisy fait remarquer: ‘On donne à cette plante le nom de siraj el-kotrob, parce que le kotrob est cette petite bête qui luit la nuit comme du feu. Cette plante est bien connue en Syrie où elle croît surtout non loin du littoral. La partie interne de l’écorce de sa tige luit la nuit, tant qu’elle reste humide, au point qu'on la croirait em-

brasée. Une fois desséchée, elle perd cette propriété. Si on la met

! L. Leclerc, Traité des simples, 11, p. 241. 2 Bibliothèque orientale, X, p. 72.

? Stludien in arabischen Geographen, p. 165.

14 BERTHOLD LAUFER.

dans un linge mouillé, l'humidité lui rend cette lueur qu'elle perd en se desséchant.” 1

La forme anthropomorphique de la plante (plus correctement de la racine) sur laquelle insiste Cou Mi n’est pas relevée par les auteurs classiques. Dioscoride décrit la racine? sans mentionner cette qualité. (Cependant, nous apprenons par une citation du Codex neapolitanus de Dioscoride que la racine de la mandragore était intitulée 2Y/sw76u009D0c dans l'ouvrage perdu du Pseudo-Pythagore sur les effets des plantes. De même, Columella (De re rustica X, 19, 20) en parle au terme planta semihominis.

Hermès est cité par Ibn al-Baïitar comme disant: “La racine souterraine de cette plante a la forme d’une idole debout, avec des pieds et des mains et tous les organes de l’homme. Sa tige et ses feuilles, issues de la tête de cette idole, apparaissent à l'extérieur, et les feuilles ressemblent à celles de la ronce. Elle s'attache aussi aux plantes qui l’avoisinent et s'étale par-dessus.” #

La qualité soporifique de la plante est signalée par Aristote (De somno et vigilia), Théophraste (Hist. pluies IX, 9, 1) et Xénophon (Symp. W, 24). Dioscoride (IV, 76) dit qu’elle fournit un suc endormant, étourdissant ou même mortel, employé par les médecins comme anesthésique sous forme de vin pour les opérations chirurgicales et qu'elle s'atteste comme aphrodisiaque efficace.

Lucien fait deux allusions à cet effet du remède: ‘‘tu dors, comme assoupi par de la mandragore’”’; et Démosthène réveille, malgré eux,

ses concitoyens assoupis comme s'ils avaient bu de la mandragore. #

! L, Leclerc, Traité des simples, II, p. 247.

* Les racines sont très longues, au nombre de deux ou trois, intriquées l’ane dans l'autre, noires en dehors, blanches en dedans et recouvertes d'une écorce épaisse (L. Leclerc, Traité des simples, YA, p. 419); mais Pline et Dioscoride sont d'accord poar rapporter que la plante se présente sous deux sexes, mâle et femelle.

* L. Leclerc, Traité des simples, A, p 247.

* E. Talbot, Oeuvres complètes de Lucien de Samosate, X, p. 31; I, p. 474 (Tim. 2, Dem. Enc., 36

Qt

Pline aussi en signale la force soporifique, mais la dose devait être réglée proportionnellement à la vigueur du malade. De plus, on la buvait contre des morsures de serpents et pour assurer l’insensibilité avant des opérations; l'odeur en suffisait à quelqu’uns pour produire le sommeil. ! Théosphraste ? dit qu’elle induit en sommeil, mais que donnée en plus grande quantité, elle est mortelle (of d'Üry«wrixo! mhelous D didôpeyor ka Oxyary®Dopor xalarep Ô maydpaydpas). D'après Celsus (III, 18), les anciens avaient l'habitude de mettre le fruit de la plante sous leurs oreillers pour hâter le sommeil.

Hermès, cité par Ibn al-Baïtar, dit que c’est une plante bénie entre toutes et qu'elle est utile contre toutes les maladies qui affligent l’homme par le fait des génies, des démons (cf. Josèphe) et de Satan. Elle est salutaire aussi contre les graves affections internes, telles que la paralysie, le tie nerveux, l’épilepsie, l’éléphantiasis, l’aliénation mentale, les convulsions et la perte de la mémoire. ?

Le vin mentionné par Cou Mi et Dioscoride, dans lequel on a fait infuser des racines de mandragores s'appelait mandragorite (Littré). En italien c’est mandrayolato. L'usage de ce terme remonte jusqu’à Dioscoride (V, 81: © maydoxyopirys civos). Théophraste { a déjà fait observer que la racine est administrée dans du vin ou du vinaigre (dou: d'éy os % GEa). Le médecin Galène (131—204) fait remarquer que l'extrait de mandragore, aussi bien que le vin qu'il servait à préparer, étaient chaque an apportés de Crète à Rome. Ajoutons le texte de l'évêque Isidore (Isidorus Hispalensis, ca. 570—636), inséré dans ses Originum sive etymologiarum libri XX

(XVII, 9): ‘“Mandragora dicta, quod habeat mala suaveolentia in

? Vis somnifica pro viribus bibentium; media potio cyathi unius. Bibitur et contra serpentes et ante sectiones punctionesque, ne sentiantur; ob haec satis est aliquis somnum odore quaesisse (XXV, 94, $ 150).

? De causis plantarum, NI, 5.

* L. Leclerc, Traité des simples, 1, p. 246.

* Historia plantarum, 1X, 9, 1.

16 BERTHOLD LAUFER.

magnitudinem mali Martiani; unde et eam Latini malum terrae vocant. Hanc poetae àvfpwrc/ro0Doy appellant, quod habeat radicem formam hominis simulantem, Avfowrcs enim graece, latine dicitur homo. Cuius cortex vino mixtus ad bibendum datur ïis quorum corpus propter curam secandum est, ut soporati dolorem non sentiant. Huius species duae: foemina, foliis lactucae similibus, mala generans in similitudinem prunorum; masculus vero folia betae similia habet.”” 1 Nous devons tourner maintenant vers une autre idée attachée à la mandragore, qui ne se trouve pas chez Cou Mi, mais qui se manifeste dans un autre groupe de traditions chinoises. Maimonides (1135—1204) dit à propos du livre L'Agriculture des Nabatéens ? que Adam dans son livre fit mention d’un arbre dans l'Inde, les branches duquel rampent comme un serpent, quand on les jette sur terre; et, de même, d’un autre arbre, la racine duquel a la forme d'’an homme et une haute voix et prononce des paroles intelligibles. 5 £ Nous lisons dans la matière médicale d'Tbn-al-Baitar (1197 —1248) sur la plante luf Càs) (Arum dracuneulus): “T1 y en a trois espèces. L'une s'appelle en grec dracontion, ce qui veut dire arum serpentaire, sal, à cause que sa tige tachetée ressemble à une peau de serpent. C'est l'arum long, Kibäma, le grand arum, AS Li. Nos compatriotes en Espagne lui donnent le nom de gargantia xgüs.é. D'autres l’appellent sarräkha xl 0, parce qu'ils prétendent qu'elle

jette un cri, sarkha, que l'on entend le jour du Mihrijan, c’est-à-dire

‘ L'idée que la mandragore hâte la propagation émane pour la première fois du Physiologus (chap. XIX), où la plante est localisée près du paradis, étant cherchée et mangée par les éléphants avant de s'accoupler. Je ne poursuis pas cette piste ici, parce que cette notion ne joue pas de rôle dans la tradition chinoise,

* Cf. E. Renan, An ÆEssay on the Age and Antiquity of the Book of Nabathæan Agriculture (London, 1862); A. v. Gutschmid, ZDMG, XV, p. 1, et Nüldeke, täid., XXIX, p. 445. On sait que ce livre (Faläha nabafiya) qui prétend d'être une traduction arabe d'une ancienne source nabatéenne est une forgerie du dixième siècle.

* D. Chwolson, Srabier, II, P- 458.

LA MANDRAGORE. Il

le jour de la Pentecôte, et, de plus, que celui qui l'entend mourra dans l'année.” 1 La même observation est aussi faite par Ibn el- ‘Awwäm de Séville, qui écrivit dans la première moitié du VIS siècle de l’hégire le Xitab el-falaha (Livre de l’agriculture). L’analogie de ce cas avec la mandragore est frappante, et il s'agirait de savoir si le trait de la plante qui pousse un cri et cause la mort d’un homme était à l’origine propre à l’arum, c’est-à-dire, appartenait à un autre cycle de traditions, et a passé de là à la mandragore, ou inversement. En tout cas cette notion légendaire paraît bien être d'origine orientale. Autant que je sache, Maimonides ou plutôt l'œuvre apocryphe qu'il cite présente la source la plus ancienne qui contienne la combinaison de cette attribution avec la mandragore. Dès ce temps-là ce motif ne tarda pas d’être vulgarisé: le eri poussé par la racine de la mandragore au moment qu’elle est arrachée au sol devient fatal à l'auditeur. Le plus fameux passage de ce genre se trouve dans Shakespeare, Romeo and Juliet (IV. 3, 47):

And shrieks, like mandrake’s torn out of the earth, That living mortals, hearing them, run mad.

Dans King Henry VI (AI. 3, 2) Suffolk dit à la reine:

Would curses kill: as doth the mandrake’s groan. 3

1 L. Leclerc, Traité des simples, VII, p. 248.

3 C. Huart, Littérature arabe, p. 313. L'ouvrage d’Ibn el-‘Awwam a été traduit en français par J.-J. Clément-Mullet (Zôn al Awwäm, livre de l'agriculture, 2 vols, Paris, 1864—1867). Malheureusement je n'ai pas accès à cette traduction; j'ai tiré le fait en question de J. Lôüw, Aramäische Pflanzennamen, p. 239.

* Dans plusieurs autres passages, Shakespeare fait allusion à la mandragore.

Not Poppy, nor Mandragora,

Nor all the drowsie Syrrups of the world

Shall ever medicine thee to that sweet sleep

Which thou owedst yesterday.

Othello, III. 3, 330.

Give me to drink mandragora...

That I might sleep out this great gap of time. Anthony and Cleopatra, X. 5.

Dans King Henry IV (WW. 1, 2), Falstaff appelle son petit page “whoreson mandrake”; le

18 BERTHOLD LAUFER.

Mais hâtons-nous d'ajouter que cette tradition est strictement médiévale, (C'est par inadvertence que G. E. Post! fait observer, “The ancients also believed that this root gave a demoniacal shriek as it was pulled up.” Il n’en est rien: rien de pareil dans aucun document de l'antiquité.

Cette idée bizarre, d'où vient-elle? Nous avons vu que Cou Mi compara la mandragore avec le ginseng (Panax ginseng), fameuse panacée de sa patrie. D'autre part, le nouveau dictionnaire anglais d'Oxford régistre le terme “Chinese mandragoras”” au sens de ginseng, et le dictionnaire persan-anglais de Steingass donne cette définition de l'expression mardum-giyä LS p5;4: “a plant, the produce of China, said to resemble a man and woman, and to which many wonderful effects are attributed; mandrake, colocynth.” De cette manière, le mot persan désigne la mandragore aussi bien que le ginseng d'origine chinoise, C'était le P. Martini (1655) qui rapprocha le dernier à la mandragore: “Je ne sçaurois mieux representer cette racine qu’en disant qu'elle est presque semblable à nostre Mandragore; hormis que celle-là est un peu plus petite quoyqu'elle soit de quelcune de ses especes, Pour moy je ne doute point du tout, qu'elle n’ayt ces mesmes qualités et une pareille vertu; puisqu'elle luy ressemble si fort et qu'elles ont toutes deux la mesme figure” [suit une assez

longue description de la racine et de ses propriétés]. ? De même

juge Shallow recevait dans sa jeunesse le sobriquet “mandrake” (“when he was naked, he was...like a forked radish with a head fantastically carved upon it with a knife”; #bid., IT, 2), Enfin le passage dans Macbeth (1. 3, 84)

Or have we eaten of the insane root

That takes the reason prisoner ?

parait contenir une allusion à la mandragore.

* Dans le Dicéionary of the Bible de J. Hastings, II, p. 234.

* A. Kircher, La Chine illustrée, p. 241 (Amsterdam, 1670). On voit ainsi que le inseng ctait connu en Europe au XVII® siècle, Je ne m'arrête pas à cette matière sur laquelle tant a été écrit. Il suffit de renvoyer le lecteur à Bretschneider, Bo/anicon sinicum, 3° partie, no. 8; Du Halde, Description de l'empire de la Chine, A1, p. 150 (ce mémoire

est dû au P, Jartoux); Mémoires concernant les Chinois, 11, p. 428 ; et voir la bibliographie

que la mandragore, le ginseng est anthropomorphisé et doué de langage par les Chinois. L'ouvrage ancien Pie lu fl] &K dit que

sa racine est comme la figure de l’homme et a des qualités divines

(AE 4 À KE À Mb); et le Wu pu p'en ts'ao BL RE À #1,

écrit au troisième siècle, attribue à la racine des mains, des pieds

et des yeux, tout comme chez l'homme, et la range parmi les choses

spirituelles (À À À M H 41 À À h).! Ensuite le

ginseng est capable de crier. Le document le plus ancien à cet égard qui me soit connu est contenu dans les Annales de la dynastie

Soui, où nous lisons: “Au temps de Kao Tsu (ou Wen Ti, 590 —604)

dans H. Cordier, Büibliotheca sinica, col. 2969, 3085—6. — L'observation du P. Martini fut relevée par J. F. Lafitau (Mémoire presenté à son altesse royale Monseigneur le Duc d'Orleans, regent du royaume de France; concernant la précieuse plante du ginseng de Tartarie, découverte en Canada, 88 p., petit 8°, Paris, chez J. Monge’, 1718), missionnaire Jésuite parmi les Iroquois, qui, après avoir lu le mémoire de Jartoux sur le ginseng chinois, découvrit une semblable espèce au Canada. Il dit (p. 71): “Quand j'eus découvert le ginseng, il me vint en pensée que ce pouvoit être une espece de mandragore. J’eus le plaisir de voir que je m’étois rencontré sur cela avec le Pere Martini, qui dans l'endroit que j'ai cité, et qui est rapporté par le Pere Kirker [sic], parle en ces termes. Je ne sçauroïs mieux representer cette racine, qu'en disant qu’elle est presque semblable à notre mandragore, hormis que celle-là est un peu plus petite, quoi qu’elle soit de quelqu’une de ses especes. Pour moi, ajoute-t-il, je ne doute point du tout qu’elle n’ait les mêmes qualitez et une pareille vertu, puisqu'elle lui ressemble si fort, et qu’elles ont toutes deux la même figure.” Lafitau a raison dans sa critique qui suit: “Si le Pere Martini a eu raison de lappeller une espece de mandragore à cause de sa figure, il a eu tort de l’appeller ainsi à cause de ses proprietez. Nos especes de mandragore sont narcotiques, rafraîchissantes, et stupéfiantes. Ces qualitez ne conviennent point du tout au ginseng.” Alors Lafitau s’efforce de démontrer que la mandragore des anciens n’est pas identique à notre mandragore d'aujourd'hui. Une autre curiosité de l’opuscule de Laftau c’est qu'il rapproche le nom iroquois du ginseng canadien, garent oguen (qu'on dit signifier “cuisses, jambes” + “deux choses séparées”) au mot chinois traduit par lui “ressemblance de l'homme”. Il en conclut que “la même signification n’avoit pû être appliquée au mot Chinois et au mot Jroquois sans une communication d’idées, et par consequent de personnes. Par là je fus confirmé dans l'opinion que j'avois déja, et qui est fondée sur d’autres préjugez que Amerique ne faisoit qu'un même continent avec l'Asie, à qui elle s’unit par la Tartarie au nord de la Chine.” Tout cela est excusable et intelligible, eu égard à l’état de la science au temps où vivait l’auteur.

1 Je ne crois pas que la traduction de Bretschneïder (“has hands, feet, a face and eyes

like a man possessed of a god”) soit correcte ; le mot mi ne se rapporte qu'à la racine même.

20 BERTHOLD LAUFER.

il y eut un homme à Sañ-tan ! derrière la maison duquel on -entendait chaque nuit la voix d’un homme. On le cherchait, mais sans le trouver. En s’écartant un /? de la maison, tout ce qu'on aperçut fut une plante de ginseng avec les branches et les feuilles hautes et bien développées. On la déracina et on trouva que la racine avait plus de cinq pieds de long, et que toute sa forme imitait le corps d’un homme. Depuis ce moment les cris cessèrent.”? A en croire le P'ei wen Cai kwañ k'ün fañ p'u Ii L'é jrs FE 4 # a (chap. 93, p. 5 b) il y a encore un texte plus ancien à relever ce trait, le 7 yüan FL DU attribué à Liu King-$u 21] 2 54 du cinquième siècle; mais n'ayant pas à ma disposition une édition de cet ouvrage, je laisse de côté la question chronologique. Liu Kin-8u dit: ‘Anciennement il y eut un homme qui, en fouillant le sol, y introduisit sa bêche. Puis il entendit dans la terre des soupirs, et en recherchant le son, obtint de fait un ginseng.” # Rappelons aussi le fait que les Chinois se servent de ginseng comme aphrodisiaque.

Ces coincidences étant constatées, les ressemblances entre les traditions de la mandragore et du ginseng sont épuisées, et les différences, au contraire, sont plus nombreuses et plus fondamentales. Le ginseng n'est pas une plante vénéneuse, elle rétablit la vie et ne donne jamais la mort comme Ja mandragore. Il n'est pas dangereux ou fatal de recueillir du ginseng qui n’est point devenu

objet de magie. Son cri paraît comme un développement logique

‘ La partie du San-si sud-est, toujours fameuse pour son excellent ginseng. fer LR EE A AE 6 PE AMF. R LE Fr. À € — H Pr 8 D À — À. #4 SE me 4h g = KB ZX. HR HR ÉR. He À HR. P # # x. — Sui Eu, chap. 82, p. 1. Le Pen 1s'ao kan mu (chap. 12 À, p. 4b) a tiré le même texte du ÆArcañ ou Aiñ Hi [A Æ. 17 AU ouvrage du temps des Song.

de sa caractéristique anthropomorphe, et qui plus est, n'envoie pas uu homme à la tombe. En effet, les Chinois n’ont rien emprunté de cela aux peuples occidentaux; une telle théorie se heurterait sérieusement contre la chronologie. L'anthropomorphisme et la faculté de parler du ginseng sont d’une date plus ancienne en Chine que les notions analogues de la mandragore à l'ouest; et selon toute apparence, la connaissance de la mandragore n'y est pas arrivée avant l'époque des Song. Mais s'il est vrai que le ginseng était un objet de commerce de la Chine à la Perse, la question se pose si le eri de la mandragore qui fait son début au moyen âge n'est pas le résultat direct des contes chinois concernant le ginseng. k Le fait rapporté par Cou Mi que des racines de mandragore étaient importées en Chine aux temps des Song et effectivement employées n’est pas moins intéressant. Cependant il est frappant que ni Cou K'ü-fei ni Cao Zu-kwa ne paraissent connaître ce commerce. ? Mais Cou K'ü-fei Jf] = JE nous a laissé une anecdote sur une autre plante apparentée à la mandragore quant à la composition et l'effet de son poison et qui pour cela ne manque pas de piquer

notre curiosité. Aussi nous donnera-t-elle occasion de formuler

1 J] y a d’autres plantes les racines desquelles sont conçues par les Chinois comme anthropomorphes, par exemple, PAytolacca acinosa, San lu DA] (CE (ef. Bretschneiïder, Chinese Recorder, XII, 1871, p. 219; Bof. sin., II, no. 112, 111, no. 131), décrite par le

Pie lu avec les mêmes expressions que le ginseng (4H DAN JÉ k # Mi) et ap-

pelée aussi ye Au 1% i02 (“criant de nuit”). Mais le Pen ts'ao kañ mu ne contient

pas de texte qui fasse allusion à la faculté de crier qu ‘aurait la racine. Minakata (voir supra) ne donne à cet effet qu’un texte écrit en 1610, le Wu £sa tsu %. RÉ Al 4

? La plante /a-tu 15 TE a été identifiée avec une mandragore par Bretschneider (Bot. sin., III, no. 132), qui fonda cette opinion sur un dessein japonais, mais Stuart (Chinese Materia Medica, p. 257) regarde cette identification comme douteuse et la description dans les sources chinoises comme insuflisante ; à l’avis du même auteur (p. 58) il est douteux aussi que le genre A/ropa se trouve en Chine. Forbes et Hemsley (Journal Linnean Society, XXVNI, p. 175) en registrent une Mandragora caulescens au Yun-nan d'après Franchet (Bull. Suc. Bot. de France, XXXII, p. 26). Quoi qu'il en soit, il est

certain qu'aucune mandragore n’est connue à la pharmacopée chinoise.

Le LR

BERTHOLD LAUFER.

quelque conclusion à propos du nom mandragore lui-même. Dans son Lin wai tai ta SÈ XF 4 À, écrit eu 1178, l’auteur chinois rapporte ainsi: “La fleur man-t'o-lo de la province de Kwang-si croît partout dans l'état sauvage. Ses feuilles sont larges, les fleurs blanches, et la formation des fruits est comme chez l'aubergine ou la mélongèue (Solanum melongena). Elle forme partout des petits piquants, et c'est une plante qui sert de remède aux hommes. ? Des voleurs ceuillent la plante, la sèchent et broient. Ils la placent de manière que des hommes la boivent ou mangent; et en ce cas ils en deviennent ivres. Pendant qu'ils sont daus cet état de torpeur, les brigands enlèvent leurs cassettes et prennent la fuite. Les hommes au midi de la Chine se servent de ce remède aussi pour les petits enfants et en amassent de grandes quantités.” ?

Le nom man-t'o-lo kb PE YË est contenu dans le Fan yi min à tsi (chap. 8, p. 6) et équivaut au sanskrit mandara, mandära, mandaraka. * Il est assez étonnant qu'une plante non-cultivée, qui d’après Li Si-ëen croit aussi au nord de la Chine, soit appelée d’un terme sanskrit.

Elle n'apparaît pas dans les documents avant l’époque des Song, *

‘Le môt SK a ici la fonction verbale. Cf. 2£ À HE “une herbe qui fait du bien à l'homme”; £ A KE “une herbe qui empoisonne l'homme”.

Bi ou 4 PE HE 46 fi Æ HFKÈEALÉEÉ

ho Dh + nn fi Æ 2h A 79 SK À FE 48. 4 IE PA #6

in À ED M À PR À DE C. ME US A 27 SE mn À.

FA KM 78 2h À Si Æ fi EE US£. — zix ni tai va, chap.

8, p. 14b; éd. du Ci pu fau Cai ts'u Hu.

* Voir aussi Eitel, Zandbook of Chinese Buddhism, p. 94.

* Du moins pas de texte d’une date plus ancienne m'est-il connu. Le Tu ëu {si d'ei section botanique, chap. 124), sous le titre man-f'o-lo, ne fait que citer la notice du Pen

{s'ao kan mu, puis une brève remarque de C'en Yü-i Fi H Gui & des Song, un conte tiré du Tan Yüan EN 10) par Ya 1 hs fé. qui vécut au commencement de. l'an-

ième siècle et collabora au 7s'e fu yüan Awei, et une note très courte du Lo yañ hwa mu ki

c ne 12 K EU (“Mémoires des plantes de Lo-yañ”’), écrit par Üou Sü 5 si

dans la seconde moitié de l'onzième siècle. Le texte le plus important du Zi* wai tai ta

et pour cela est suspecte d'avoir été importée de l'Inde, quoique le fait d’une telle importation ne soit pas relevé par les textes. La plante se rapporte au genre Datura, mais il n’est pas certain si

c'est l'espèce alba ou stramonium.! C'est une solanée comme la

y est omis. Le Z'x ÿu ési ‘er contient aussi un dessin de la plante. Ü'en Hao-tse Es +; dans son Pi fu va lin E DA 14 Âk fn (chap. 5, p. 37 b) de l’an 1688, décrit le #an-t'o-lo comme une fleur du nord de la Chine et dit que le nom est sanskrit. ! Stuart, Chinese Materia Medica, p. 145—147. “Le Datura stramonium, ou Pomme épineuse [anglais /4orn-apple], appelé aussi stramoine, endormie, herbe aux sorciers, herbe aux diables, croit communément en France, mais il se rencontre également dans presque toutes les parties du monde, à l'exception de l’Australie; on pense qu’il est originaire de l'Amérique et qu’il s’est propagé de là en Europe. Cependant on le trouve depuis des siècles, en France, en Grèce, dans la région caucasique, dans la Syrie” (A. Milne Edwards, De la famille des solanacées, p. 87, Paris, 1864). — Les auteurs chinois de l’Zxgusk and Chinese Standard Dictionary étaient conduits par un sentiment juste, en se servant du mot #”an-t'o-lo pour traduire l'anglais mandrake. S. Couvreur (Dictionnaire françaischinois, p. 369) donne deux termes su-hwa pour Datura: San ma-tse [I] Dpt + (“chanvre sauvage”) et Za-pa wa il] JL £ (“fleur à trompette”). Le datura est connu aux Cams sous le nom salak et aux Khmers sous le nom s/4# (Aymonier et Cabaton, Dictionnaire Gum-français, p. 481). Notre mot dafura est ramené au sanskrit dhattura par Yule (Æobson-.Jobson, p. 298); Hindi et Hindustani dhatura, persan datura silo. La mention la plus ancienne du datura qui me soit connue dans la littérature européenne vient de Pierre Belon du Mans, qui dit dans son œuvre Les Observations de plusieurs singularitez et choses memorables, trouuées en Grece, Asie, Tudée, etc., fol. 369 (Anvers, 1555) [cf. T'‘oung Pao, 1916, p. 362): “Les Tures ont des merueilleuses experiences de plusieurs choses, comme pour faire dormir soudainement. Voudroit on chose plus singulière que de trouurer drogue pour faire iucontinent dormir qu’elqu’vn qui ne peut reposer? Ils vont chez vn droguiste (car ils n’ont point d’Apoticaires) auquel demandent pour demie aspre de la semence de Tatoula. Puis la baillent à celuy qui ne peut dormir. Tatoula m'est autre chose que ce que les Arabes appellent Nux metel, et les Grecs Solanum somniferum: de laquelle nous en trouuasmes de saunage en la plaine de Iericho, prés la fon-

taine d’'Helisee.”” Le mot ’afoula est Osmanli Zadula dblb (néo-grec rérovawsc), évidemment dérivé du persan. Cette forme du nom n’est pas notée par Littré qui ne doune que datura et le dérive de l’arabe datora et du persan fatula, en ajoutant “du radical /a/, piquer, par allusion à l’enveloppe épineuse du fruit.” Vu le mot sanskrit, cette étymologie semble être caduque, Christoual Acosta (7ractado delas drogas y medicinas de las Indias Orientales, p. 87, Burgos, 1576) s'exprime ainsi: “Lhamase esta planta en el Malabar, Vnmata [Sanskrit wemat{a] caya: en Canarin, Datyro: los Arabes, Nux Methel, y Marana: los Portugueses, Datura, y la Burladora: los Parsios, y Turcos, Datula: los medicos Indianos graduan esta planta fria, euel grado tercero, y seca enel fin del segundo.” Acosta donne une gravure de la plante et contribue des observations intéressantes sur son emploi

dans l'inde et l'Espagne. Le mot mefel da terme botanique Datura metel, originaire de

24 BERTHOLD LAUFER.

mandragore, et comme toutes les solanées, contient l’alcaloïde daturine ou atropine, C17 Hos Os. L'avalogie des contes de Cou Mi et de Cou K'ü-fei, bien qu'ils se rapportent à des plantes différentes, est due à la composition chimique analogue et à la même action des deux poisons. Encore de nos jours, les Chinois ont employé cette substance funeste pour des buts artificieux. Crawfurd! nous informe que kÆuëubuñ (le mot souudanais pour Datura ferox)* est donné par les Malais pour produire la plus complète stupeur et “is a powerful engine in the hands of the Chinese for effecting various artifices and tricks in trade.” On dit que dans quelques parties de la Chine Datura alba s'emploie pour stupéfier et saisir des poissons. La désignation propre de la dernière espèce est nao-yañ Fi] = d'autrui identifient ce terme avec Datura metel. Les fleurs, digérées dans le vin, servent d’anesthésique et sont indiquées dans la chorée des enfants; on en fait aussi des lotions contre

les éruptions de la face, l’enflure des pieds et la chute du rectum. #

l'Inde, est dérivé du sanskrit mafula, peut-être apparenté à mafla et unmatta (“enivré, insensé”, et aussi “datura”). Cette espèce est notée par Loureiro (Flora Cochinchinensis, p. 135) pour l’Indochine sous le nom na0 yañ hwa fi] D 4k. Datura ferox était connu à Linné comme une plante chinoise; elle est commune dans la Chine septentrionale (Bretschneider, Æ£arly European Researches into the Flora of China, p. 104), Une autre espèce, Dalura meteloides, connue en Amérique, est employée par les Indiens Zuñi et Mohave (M. C. Stevenson, Æ£fAnobotany of the Zuñi Indians, Thirteenth Annual Report Bureau of American Ethnology, 1908—09, p. 46; W. E. Safford, Proceedings of the Nineteenth Internat. Congress of Americanists, p. 28, Washington, 1917).

* History of the Indian Archipelago, 1, p. 466.

* Javanais Æaëubur, malais keéubur. D'après l'Encyclopædie van Nederlandsch-Indië (11, p. 204) ce mot se rapporterait au Da/ura alba.

* C. Ford, Flora 0f Hainan (China Review, XX, p. 161). Le même auteur fait remarquer que octte plante s'appelle à Hoïhow mwi-/ioa-lo F4 [ll HE. évidemment une tentative dialectale de reproduire le mot étranger man-t'o-lo. Forbes et Hemsley (Journal Lannean Society, XX VI, p. 176) disent que Datura alba se trouve dans la Chine méridionale et à Formose, et est cultivée À Peking.

* d, L. Soubeiran et Dabry de Thiersant, La Matière médicale chez les Chinois, p. 190 (Paris, 1874). Dans An Æpitome of the Reports of the Medical Oficers to the Chinese Imperial Marilime Customs Service, from 1871 to 1582, compilé par C. A. Gordon

QT

E. Perrot et P. Hurrier,! deux pharmaciens français qui ajoutent à la nomenclature chinoise le nom japonais mondarague, donnent les renseignements suivants: ‘Les grains de ce Datura, irrégulièrement triangulaires et dont la forme a été comparée à celle de l'oreille humaine, sont d’un brun jaunâtre clair, rugueuses, déprimées au centre. Dans l'Inde, elles servent à préparer un extrait et une teinture très estimés comme narcotiques et sédatifs. Les feuilles s’emploient topiquement comme calmantes. Les fleurs, digérées dans le vin, jouissent d’une grande réputation dans l'épilepsie et l’hydropisie.” En effet, plusieurs espèces de Patura (fastuosa, metel, et stramonium) croissent dans l'Inde. ?

C’est dans l'Inde que nous rencontrons aussi le prototype des brigands de Cou K'ü-fei. Nous savons par Garcia da Orta (1563) que les thugs indiens mettaient cette drogue dans la nourriture de leurs victimes, et que l'effet en durait vingt-quatre heures; ceux qui prennent cette médecine perdent leurs sens, rient toujours et sont très généreux, car ils laissent les gens enlever quelconque joaillerie qu’ils choisissent, et ne font que rire ou parlent très peu, et seulement des absurdités. Les cas d’empoisonnement avec le

Datura sont encore très fréquents dans l'Inde. Mais les fripons

(London, 1884), il est dit (p. 231): “The datura or man-t'o-lo of the Buddhist classics is foreign to China, having, it is said, been introduced from India. When eaten, unconscious laughter is set up, and the person acts as if intoxicated. It may be used as an anæsthetic. It is used in infusion to wash the feet; it is also applied to ulcers of the face, in convulsions of children, and in prolapsus ani” Voir anssi G. A. Stuart. Chinese Materia Medica, p. 145—147.

l Matière médicale et pharmacopée sino-annamites, p. 174 (Paris, 1907).

? W. Ainslee, WMaferia Indica, 1, p. 442—446 (London, 1826); W. Roxburgh, Æ/ora Indica, p. 188; G. Watt, Commercial Products of India, p. 487—489; Flückiger et Hanbury, Pharmacographig, p. 459—463. Datura alba est indigène dans l'Inde; il n'est pas certain si ceci est le cas pour Datura stramonium (A. de Candolle, Géographie botanique, II, p. 731). Toutefois cette espèce se trouve dans l’état sauvage à l'Himalaya de Kachmir à Sikkim.

* C. Markham, Colloquies on the Simples and Drugs of India by Garcia da Orta, p. 175,

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chinois et indiens qui apparaissent si modernes et civilisés dans leurs méthodes et assez congéniaux à nos chloroform burglars ne peuvent se vanter d'une graude originalité. La ruse est vieille, hors que les anciens préparaient l'extrait non du Datura, mais de la mandragore; c’est toute la même chose. Frontin qui vécut sous les règnes de Vespasien et de ses fils, et mourut dans les premières auuées du règne de Trajan, raconte dans ses Stratagèmes l'auecdote suivante: ‘“Maharbal, envoyé par Carthage contre les Africains révoltés, sachant cette nation très-portée pour le vin, en fit mêler une grande quautité avec de la mandragore, substance qui tient le milieu entre un poison et un soporifique; puis, après une escarmouche, il se retira. Vers le milieu de la nuit il fit semblant de prendre la fuite, laissant quelque bagage et tout le vin empoisouné. L'ennemi se jeta dans le camp; et là, dans la joie de la victoire, ayant bu avec excès de cette mixtion, tandis qu'ils étaient étendus par terre comme des corps morts, Maharbal revint sur ses pas, et en fit un graud massacre”. } Polyen (Polyainos) de la Macédoine, qui vécut à Rome sous les règnes de Marc Aurel et L. Verus, dit dans son Strategika (VIT, chap. XXIII, 1) que le jeune César, en voyage pour l'Orient, tomba dans les mains de pirates ciliciéns pas loin du cap Malea. Il fit venir la rançon demandée de Milet et au même temps un pot rempli d'épées et une quantité de vin empoisonné avec de la mandragore. Il en régala les pirates et ordonna qu'ils fussent massacrés dans leur assoupissement, Dans un autre passage

du même ouvrage (V, chap. X, 1) Polyen rapporte un conte sem- ! Maharbal, missus a Carthaginiensibus adversus Afros rebellantes, quum sciret, gentem avidam esse vini, magoum eius modum mandragora permiscuit, cuius inter venenum ac soporem media vis est. Tune, proelio levi commisso, ex industria cessit: nocte deinde Inlempesta, relictis intra castra quibusdam sarcinis, et omni vino infecto, fugam simalavit: quumque barbari occupatis castris, in gaudium effusi, medicatum avide merum hausissent, et in modum defunctorum strati jacerent, reversus aut cepit eos, aut trucidavit (S/rafegematicon IT, chap V, 12). J'ai reproduit la traduction de Th. Baudement dans l'édition d'Amien Marcellin, Jornandès, Frontin, ete. par M. Nisard, p. 536 (Paris, 1851).

Rs mie

blable à celui de Frontin à propos du général carthaginien Himilco.

Mais retournons à l'Inde. La connaïssance du dhattara y remonte à une époque reculée, car la plante est plusieurs fois mentionnée par Suçruta. Je dois à l'obligeance du Dr. A. F. R. Hoernle d'Oxford les renseignements suivants:

“There are the following references to dhaltüära in the text-book of Sucçruta:—

1. Cikitsasthana, ch. XVII, verse 35, p. 435 (Jivinanda, 5th ed.), where pounded seeds of dhattüra and other drugs (madana, kodrava, etc.) are recommendeä in the treatment of a sinus (rai).

2. Kalpasthäna, ch. VI, verse 49, p. 589, roots (or, according to others, seeds) of dhattüra, made up, with other drugs, into à paste, is recommended as à çirovirecana (‘clearing of the head’) in the case of hydrophobia.

3. Ibidem, verses 51, 52, root of dhattüra, made, with other drugs, into a paste, wrapped in leaves of unmattaka (synonyme of dhattüra), and baked into a cake (apüpaka), is recommended in the case of bite by a rabid dog.

“In the text-book of Caraka, dhattüra does not occur at all. For the occurrence of dhattüra in medical text-books and later authors, such as Cakrapanidatta, ce. a.n. 1060, and Bhäva Micra (Bhävaprakäça), 16. cent. A.D., see U. C. Dutt’s Materia Medica, pp. 207—8.

“The Sanskrit word ïs spelled variously dhattüra, dhuttüra, dhasstüra, etc.

“You identify dhattüra with Datura stramonium; but, as you know, our botanical books mention other varieties also. Sanskrit medical text-books distinguish two varieties, black, or rather dark, flowered, and white flowered (see Mat. Med., p. 202); and they have also two names, dhattüra aud unmatta (or unmattaka). The former is expressly called Ærsna-puspa, ‘dark-flowered” (see Æaja Nighantu,

10. varga, p. 135), and appears to be the one usually intended to

28 BERTHOLD LAUFER.

be used, But wnmatla seems to be the proper name of the white variety, indicated by a prescription of Cakrapanidatta (Mat. Med., p. 207, note 2), where the name çvetonmatta, or ‘white dhattüra’ occurs. )., stramonium has white flowers, while 1). metel and D. fastuosa have darker flowers. Accordingly the Sanskrit name dhattära would seem to refer to the latter two varieties, while

unmatta would seem to indicate the variety 2. stramonium."” À

Le Dr. T. Tanaka au Bureau of Plant Industry, Department of Agriculture, Wash-

ington, a eu l’extrème obligeance de traduire pour moi les renseignements suivants sur Mandara-kwa (ou Mandara-ge selon la prononciation bouddhiste) Er 12 pra £, contenus dans le //on20-Kômoku-keimo À FT Eat H 7x E« by Ono Ranzan ’P HT HW LI revue par lui Bo HF [1 SE X2, 1847, chap. 13, p. 28—29).

“Japanese Nomenclature : In Provinces :

Cosen-asagao (Korean morning glory).

Fama-nasubi (mountain egg-plant).

Namban-asagao (morning glory of the Southern Barbarians).

Hari-nasubi (spiny egg-plant). Jyo.

Tü-nasubi (Chinese egg-plant). Iyo.

Crekwa-korosi (sergeon killer). Sanuki.

Grekioa-dausi (sergeon thrower). Hôüki, Iwami, 1yo. T'enjiku-nasubi (Indian egg-plant). Awa.

lga-nasubi (prickly egg-plant). ; Awa.

Giba-s0 (meaning uncertain). Buzen.

Camera-s0 (meaning uncertain). Edo (Tokyo).

Kicigai-nasubi (insane egg-plant). Iwami.

Awisu (meaning uncertain). Bingo.

Iga-nasu (prickly egg-plant). Nagato.

Ki-asagao (tree [or yellow?) morning glory). Simoosa. Cosen-tabako (Korean tobaceo). Totomi.

T'o-asagao (Chinese morning glory).

Baramon-s0 (herb of the Baramon JE 4 FH , that is, Brahmaua). /

Chinese synonymes : quoted from

{lb 4E Fu hoa (Buddha’s flower’). A1 Lh À

MU Ji Tin ne # LUE € FO PE SE TC es ro 0 tra. # | HF MX K ji A PÈ 2 rien Kie mi lo he #6 JE 1 À

“Spontaneous im the provinces Hoki, Buzen, and Suwo, but not grown in the prefectures

Ainsi l’histoire du genre Datura dans l'Inde est assez claire. Quant au mot mandara, nous avons noté que les Chinois et les Japonais le rapportent exclusivement au datura. En consultant le dictionnaire sauskrit de Boehtlingk, nous trouvons que mandara, mandära où mandäraka signifient en premier lieu Ærythrina indica, ? l'arbre de corail, un des cinq arbres du ciel d’Indra, appelé aussi parijäta, puis une variété blanche de Calotropis gigantea, et enfin la pomme épineuse, c'est-à-dire le genre Datura. À l'égard de ces identifications, il est évident que le terme mandara, quand il est mentionné dans les textes bouddhistes chinois où la plante tombe des cieux comme une pluie au temps où le Bouddha prêche la loi, est l'Erythrina à l'exclusion du Datura.? D'autre part, l'usage du mot mandara chez Cou K'ü-fei à l’époque des Song prouve assez bien que dans l'Inde aussi mandara servait d'expression pour le.

Datura.

near Kyoto. The seed is planted in the spring. The form of the leaves is like that of the egg-plant (SoZanum melongena), without spines, green, and alternate. The plant is 2—3 feet high, the way of branching being also similar to that of the egg-plant ; it blooms in the summer and autumn. Flower standing in axil of leaves, white, resembling the blossom of the morning glory (Pharbitis nil) with elongated tube and united petal. There are five edges on the outer margin of a flower, gradually narrowed into a tube, about 3 sun (1 sun = 1.193 inch) long. Fruit, about 1 swx long, is round and spiny, hence the name ari-nasubi is derived; it contains flat, brownish-black seeds. The plant dies ont in the autumn, and no part of it thrives until next year.

«If one happens to eat the flower and leaves by mistake, a nervous condition of the nature of insanity will be the consequence, but with the removal of the virus which caused the effect, this condition is gradually overcome, the result being a complete cure without leaving any mental disorder.”

1 W. Roxburgh, Flora Indica, p. 541.

? Contrairement à ce que Stuart (Chinese Materia Medica, p. 145) dit à ce sujet. C’est d’ailleurs Li Si-éen lui-même qui est responsable pour cette erreur, en introduisant sa notice sur le man-t'o-lo avec les mots: “Il est dit dans le Ya wa ki (Saddharmapundarika-sûtrs) qu’au temps où le Buddha prêcha la loi, le ciel fit pleuvoir des fleurs de

man-t'o-lo” Il ne savait pas que mandara se rapporte dans l’Inde à des plantes différentes.

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Voici enfin une question que je me demande et que je voudrais proposer aux étudiants des langues indo-européennes pour leur considération: serait-il possible que le terme sanskrit mandäraka et le terme gréco-latin mandragora(s) soient anciennement apparentés et descendent d'une racine commune? L'accord est éclatant, et si

c'est un accident, l'accident serait extraordinaire.

PAR

is

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