A TRAVERS LE TIBET ORIENTAL
D’après les nouvelles du Tibet venues depuis un an, l'entrée des troupes chinoises à Lha-sa et la fuite du Dalai lama aux Indes, il semble que l’intention des Chinois de transformer leur vague protectorat sur le Tibet en une prise de possession plus effective doive être bientôt un fait accompli. Les Chinois ont commencé, au prix de cinq ans de lutte, par s’assurer une grande partie des pays frontière. Mais cette zdne des marches renferme encore des enclaves indépendantes, dont la plus importante est le Nyarong, au nord de la route Tatsienlou-Batang. Il paraît que les Chinois ne se sont pas attardés plus longtemps à cette conquête en détail, pensant, sans doute, que la marche en avant de leurs troupes isolerait ces pays indépendants du reste du Tibet, et les réduirait sans combat.
De juillet à novembre 1909, j'ai traversé le Nyarong et les marches conquises, alors que de part et d’autre on se préparait au dernier effort, mais que rien ne faisait prévoir un si soudain dénouement.
Entre mes deux voyages de 1907 et 1909 il ne s’était rien passé d’important. Les Chinois semblaient temporiser et déjà les Tibétains remis de leurs défaites des dernières années reprenaient courage.
En juillet 1909, j'arrivai à Ta-tsien-lou venant de Yun-nan-Sen par la vallée du Kien-Tch’ang. C’est un voyage d’un mois, très désagréable en cette saison. De Ta-tsien-lou je me dirigeai au nord-ouest vers le Dergué, en suivant la route du pundil hindou Krishna, puis celle de M. Rockhill. Le général chinois Tchao Eul-fong se trouvait à ce moment au nord de Dergué, attendant des troupes. Le Nyarong (Tchan-Toui en chinois), de son côté, levait des soldats, dont 2000 cavaliers qui devaient avec ceux du Tsarong couper aux Chinois, à Tsiamdo, la route de Lha-sa.
J'étais entré secrètement en relation avec les autorités du Nyarong. Je leur demandais l'autorisation de traverser leur pays pour gagner Litang. Les pourparlers trainèrent tout le mois que je restai dans le pays de Tchangou. Après
1) Extrait de La Géographie. — T. XXIII, 1911.
plusieurs refus je fus autorisé à gagner Litang, mais par la route que me feraient suivre des guides fournis par les autorités.
Le Nyarong est divisé en quatre districts dont trois entourent le quatrième, celui de Rounon, la résidence du gouverneur. Le gouverneur est nommé par Lha-sa et est assisté d’un sous-gouverneur religieux. Le district central de Rounon me fut interdit et c’est par les districts latéraux que je gagnai Litang, en ligne droite, toutefois. Nous avons mis dix jours de marche. Le Nyarong est un plateau élevé, à 5000 mètres d'altitude moyenne et couvert de patu-
rages. Il est coupé par le Yalong
g, affluent du Yangtseu, qui y creuse un sillon
de 2500 mètres de profondeur. Le dixième jour seulement on passait le Yalong sur des barques en peau de yack.
Le cours de ce fleuve dans le Tchantoui n’est pas celui que les géographes, faute de données, avaient tracé trop au nord sur les cartes. Tandis que le plateau n’est peuplé que de pasteurs nomades vivant sous la tente, les rives escarpées du fleuve sont jalonnées de nombreux villages aux maisons hautes et étroites, accolées les unes aux autres en raison de l’exiguité du terrain et surtout dans un but de défense. Du plateau au bord du fleuve la route traverse la zone des forêts, des cultures vers 3000 mètres, puis les villages près du fleuve vers 2800 mètres.
On sort du Nyarong deux jours avant d'arriver à Litang. La principale richesse du Nyarong est ses pâturages et ses immenses troupeaux de yacks. Il possède aussi des mines d'or exploitées par le gouverneur, L'or du Tchantoui est le plus estimé sur le marché de Ta-tsien-lou.
Litang est sur la route officielle du Seu-tch'ouen à Lha-sa. La route commerciale est celle qui passe par le Dergué. Toutes deux se rejoignent à Tsiamdo en contournant le Nyarong. Litang est une grande lamaserie de 2800 lamas. Sous ses murs se trouvent une rüe de marchands chinois, des maisons tibétaines et les châteaux des débas ou rois de Litang. L’un d’eux a eu la tête tranchée au cours de la guerre, l’autre est en fuite avec sa famille. Un mandarin et une garnison chinoise occupent un quartier de la lamaserie.
De Litang je continuai ma route vers le sud. Le plateau est moins élevé et plus accidenté que celui du Nyarong. C’est le grand quadrilatère compris entre le Yalong à l’est, la route officielle au nord et le fleuve Bleu à l’ouest et au sud, quadrilatère que M. Bonin avait traversé en diagonale de Likiang à Ta-tsien-lou en 1895. La partie supérieure que je parcourais est très fertile, offrant de larges étendues cultivables et très habitée. Elle comprend les pays et les lamaseries de Chontain, Conkaling et Kiatchrin ou Sanpiling. Ces lamaseries ont été prises par les Chinois et transformées en casernes, écoles et yamens. Leurs temples, sauf celui de Sanpiling qui a été brûlé, sont de beaux monuments d'architecture, tant par leurs proportions que par la richesse de la décoration intérieure.
Dans le pays de Do voisin de Chontain les villages sont mieux construits
que partout ailleurs au Tibet. Les maisons aisées sont à plusieurs étages et aussi soignées que nos maisons d'Europe. Le pays de Kiatchrin était jadis célèbre par ses arts, le travail des cuirs, la sellerie, la coutellerie et l’orfèvrerie. Aujourd’hui le pays est ruiné, les populations ayant fui devant l'invasion chinoise. La lamaserie de Sanpiling fut prise en 1906 après un siège de six mois. Celle de Chontain succomba en quelques jours et celle de Conkaling était abandonnée quand les Chinois y arrivèrent. Mais actuellement encore une autre grande lamaserie, celle de Louzon, près du fleuve Bleu, est restée indépendante. Elle est le refuge de tous les lamas révoltés et survivants des lamaseries prises, Des postes de soldats chinois sont établis tout autour de son territoire pour empêcher les lamas de faire des incursions en pays annexé.
Comme je me dirigeais vers l’ouest, il me fut impossible de traverser le pays de Louzon. Les habitants des districts voisins me fournirent des guides pour en faire le tour. Je quittai alors ces contrées de culture, riches et peuplées pour franchir successivement les énormes vallées des quatre grands fleuves de l'extrême Asie méridionale. Je traversai le fleuve Bleu en radeau, puis le Mékong là où je l'avais traversé deux ans auparavant, enfin la Salouen et arrivai dans un pays de pasteurs appelé Djrougon, où le hasard me fit passer près du glacier qui donne naissance à l’Irawady oriental. Cette source est la plus septentrionale et la plus éloignée de l'embouchure. Elle serait donc la source de l'Irawady même, car cette branche orientale, celle qui passe à Bhamo, est appelée Irawady sur les cartes de Birmanie, tandis que la branche occidentale, dont les sources sont birmanes, est considérée comme affluent et s'appelle Shindwin. Là commence un plateau qui s'étend vers l’ouest et où le Kioukiang (nom chinois du haut Irawady) s’est déjà creusé sa vallée.
Le glacier est à 5300 mètres d'altitude, voisin de la passe appelée Lageula. Le cours d’eau se dirige d’abord vers l’ouest coulant en vallée à fond plat à 4500 mètres d’altitude. Il reçoit des filets d’eau en éventail venant du bord du plateau et devant l'obstacle que ce plateau présente, tourne au sud, puis au sud-est pour sortir parallèlement à la Salouen. Il semble du moins qu'il en doive être ainsi. Car je n’ai pu élucider le problème et acquérir une certitude. C'est au point le plus occidental du cours de cette rivière que les Tibétains assez épars dans cette région, s'étaient réunis pour m'arrèter.
Depuis la Salouen jusqu'ici j'avais suivi la route du pandit Krishna. Sur sa carte le tracé itinéraire est exact, mais le col Lageula n’est pas marqué et les deux rivières qui de part et d’autre en découlent, l’une vers la Salouen, l’autre vers l’ouest ne sont qu’un seul et même cours d’eau affluent de la Salouen. Sa source est marquée au point où Krishna a rencontré cette rivière et où j'ai été arrêté par les Tibétains, point de bifurcation des routes Rima Batang et Songakioudzoug-Menkong. Or, je n'étais plus dans le bassin de la Salouen depuis un jour et demi de route. Quelques heures encore de marche vers ouest m’auraient appris si j'étais dans celui du Brahmapoutre.
Je n’ai pas vu tout de suite l’importance du nœud orographique où j'étais parvenu. Les pourparlers avec les Tibétains occupaient alors toute mon attention. Ce n’est que le lendemain au moment de quitter, au hasard de la route, le Kioukiang, que le manque de preuve, et, partant, de certitude absolue m'est apparu. Les indigènes me dirent que la rivière s’élargissait bientôt et s'enfonçait dans le pays sauvage des Kioutze. Il n’y avait plus de route sur ses bords.
Tout me porte donc à croire que c'était bien le Kioukiang traversé par le Prince Henri d'Orléans en 1895 dans la haute Birmanie par le 27° 40’ de Lat. et que les collines à allure de plateau au pied desquelles je fus arrêté étaient le Tila-la de Krishna séparant le bassin du Brahmapoutre de celui de l'Irawadi. Mais je laisse la confirmation de cette hypothèse aux voyageurs plus heureux d’un avenir moins troublé.
Mon projet était d'aller jusqu’au coude du Brahmapoutre, où doivent se trouver le Pomi, pays peuplé, dit-on, par les descendants de soldats chinois fixés là depuis le XVIII siècle, et un pays plus curieux encore, «Knas padma Bskor», découvert par les Tibétains il y a neuf ans. Sa légende en fait une terre promise où les lamas se réfugieront lors de l'extinction du boudhisme et conserveront la tradition et les livres sacrés.
Il y a cinq ans, dès les premières années de la guerre, les populations conquises du pays de Kiatchrin avaient émigré vers la terre promise. Sur ma route j'avais rencontré plusieurs de leurs villages abandonnés.
Sans soldats chinois et en temps de paix, il n’eut pas été impossible d’atteindre ce but. Les autorités de Sangakioudzoug depuis longtemps prévenues de mon arrivée avaient attendu que je fusse au croisement de toutes les routes pour me les faire couper toutes à la fois. Les Tibétains n'usèrent d'aucune violence pour m'arrèter, malgré leurs dispositions belliqueuses du moment. Des émissaires étaient, en effet, venus de Lha-sa pour lever des soldats. C'était le dernier effort des Tibétains pour couper aux Chinois la route de la capitale. J'avais de plus avec moi cinq soldats chinois de Sanpiling avec un officier. La présence de ces protecteurs, qui du reste estimaient depuis longtemps être allés assez loin, donnait à mon voyage un caractère hostile et devenait un danger.
Je pus regagner la Salouen sans revenir sur mes pas, par la route la plus méridionale allant de Chine au Tibet.
Le long de ce fleuve un mauvais chemin me fit sortir du Tibet par le pays Loutze dépendant de la Chine. C’est à quelques jours plus au sud que deux explorateurs allemands allant au Tibet, les docteurs Brunhüber et Schmitz furent tués par les Lissous indépendants en janvier 1909 près de Omati sur la rive gauche de la Salouen. J'ai entendu plusieurs versions de ce double assassinat. Aucune ne laisse supposer que les malheureux voyageurs aient dù leur sort, comme il arrive le plus souvent en pareil cas, à une attitude brutale vis-à-vis des indigènes. Il est plus probable qu'ils ont été trahis par leur interprète chinois. Le Père Monbeig, missionnaire à Quisi, acheta par l'entremise
du Consul d'Allemagne à Hong-Kong les débris de leur caravane. Il me donna quelques boîtes de leurs clichés photographiques, une caisse de vêtements lissous et me céda onze animaux de leur caravane avec lesquels je partis pour Yunnan fou à la fin de janvier 1910.
Pendant ce voyage de retour, la route traversant le pays des Mossos, j'ai fait quelques études sur leur langue et leur écriture. Leur ancienne capitale est la préfecture de Likiang fou dans le Yunnan. On trouve encore des Mossos au nord de cette ville le long du Mékong jusqu’au 29° de Lat. et jusqu’au Yalong à l'est. Les Mossos sont ainsi répartis à peu près également en pays chinois et tibétains. Les noyaux les plus purs se trouvent sur la frontière naturelle du Tibet et de la Chine c’est-à-dire entre les 27° et 28° de Lat. dans la principauté de Yetché et à Bedjri au sud de Tchongtien. Bedjri, l'ensemble de six gros villages, est la ville sainte des Mossos où les sorciers (fwmbas) vont au moins une fois dans leur vie en pélerinage. Il n'y a pas de sanctuaire, mais des sources et une grotte sacrées et une vaste terrasse de dépôt calcaire en forme de bassins circulaires étagés, toute pareille à celles du Yellowstone des États-Unis. La religion des Mossos n’est qu'un culte de la nature. Pour aller à Bedjri il faut descendre la vallée du Fleuve Bleu dans la première partie de sa boucle vers le nord. Les gorges y ont deux mille mètres de profondeur. Le fleuve y tombe en cascades que l’on voit de trop haut pour estimer la hauteur de chute. .
La langue Mosso est actuellement polysyllabique. Sur un millier de mots que j'ai recueillis, un tiers environ est d'origine tibétaine et chinoise. Grammaticalemment la langue Mosso est nettement tibétaine. Elle comprend plusieurs dialectes différant par la prononciation et par les emprunts plus ou moins grands, suivant les lieux, faits aux langues chinoise et tibétaine. Les Mossos ont deux systèmes d'écriture, dont les {wmbas sont seuls à faire usage, l’une idéographique, déjà connue, et l'autre, syllabique dont j'ai découvert des spécimens en 1907. J'ai étudié ces deux écritures, l’une avec le tumba du roitelet de Yetché, l’autre avec le tumba de Likiang.
Le T'ou seu (maître de la terre) est le descendant des anciens rois de Lik'ang qui, depuis les Mings, exercent les fonctions de préfet indigène avec un préfet chinois. Il possédait une généalogie de ses 29 ancêtres avec leur histoire et leurs portraits, Il voulut bien me donner une copie du texte qu’il avait déjà et faire reproduire les portraits. Cette histoire du royaume de Likiang remonte à la dynastie des Song et mentionne 16 générations antérieures de chefs de tribu débutant sous les T’ang vers 620.
Comme histoire du Tibet j'ai rapporté plusieurs ouvrages tibétains, la plupart manuscrits, dont le caractère légendaire enlève beaucoup de la valeur; au point de vue de l’art, 80 peintures provenant des grandes lamaseries pillées. Je dois mentionner aussi que les monastères de Chontain et Conkaling renfer-
ment encore leur trésor que les autorités chinoises ont mis sous scellés. Les
pièces les plus remarquables sont de grandes broderies murales valant jusqu’à 2000 taels. Si les évènements rappelés au début de cet article marquent la fin de la guerre sino-tibétaine, les autorités s’aviseront sans doute de vendre le butin de guerre. Cette vente ne pourra se faire avantageusement qu’en partie sur place, à Tch’eng-tou et à Pekin.
Mais je ne pense pas que, malgré des accalmies même prolongées, les Chinois en aient de sitôt fini avec les Tibétains. S'ils pratiquent la politique des résultats immédiats et se fient aux apparences de soumission, ils enverront à Pékin des rapports rassurants et Pékin réduira les dépenses et les effectifs des corps d'occupation. Le moment venu, les Tibétains se révolteront de nouveau. Les garnisons chinoises elles-mêmes ne sont pas sûres.
Les mandarins qui me reçurent à Sampilling ont été depuis massacrés par leurs soldats mutinés. Ces soldats, parmi lesquels comptait l’escorte qui m'avait accompagné au Tsarong, avaient pourtant l’apparence des troupes les mieux disciplinées. Ces révoltes de soldats sont fréquentes au Tibet. J'en avais déjà signalé plusieurs lors de mon voyage en 1907.
Le gouvernement de Pékin ne peut manquer de s'en inquiéter et les puissances limitrophes du Tibet à l'influence desquelles l'occupation chinoise porte ombrage, n'auraient qu’une pression énergique et simultanée à exercer pour ramener la Chine au respect de leurs conventions réciproques relatives à l'intégrité du territoire Tibétain. Celles-ci reconnaissent bien la suzeraineté de la Chine sur le Tibet telle qu’elle était avant 1907, mais r’autorisent certainement pas un essai d’assimilation pure et simple.
J. BAcor.