CHAPITRE XX
douc.e légende. Une légende toute de surprise dans ce pays de poésie lascive, tout à fait en dehors du caractère arabe... et pour cette raison, sans doute, d’origine berbère, avec une trace de christianisme.
C’est la « Légende de la veuve » !
Il était une fois un guerrier de la tribu des Ouerghemmas, voisine de la Tripolitaine, qui adorait follement son épouse. Il l’adorait tellement, son amour était si exclusif, qu’il n’admettait même pas l’infidélité de la belle après la mort, au cas oü il succomberait dans quelque combat.
Partant pour la guerre, il demanda à sa femme de jurer que, s’il succombait, elle lui serait fidèle, même au delà du tréjias.
« Comme gage de ta foi, lui dit-il en mettant le pied droit dans le large étrier damasquiné, je te confie mes deux grands lévriers, mes deux slouguis, dont le pelage a la couleur du sable du désert. Prends dans la main leur laisse et ne la lâche sous aucun prétexte. »
La femme jura.
Le guerrier fut tué dans une bataille où il se conduisit vaillamment.
La femme pleura, et pleura même beaucoup !
Mais on ne peut pleurer toujours. Bientôt sa douleur s’évanouit devant l’ai^parition d’un jeune et beau cavalier dont elle écouta les galants proi)oSr Elle l’épousa.
Mais qui ne meurt ici- bas ? Elle mourut. En toute hâte, elle se rendit au paradis.
Qui l’attendait à la porte du céleste séjour?
Son premier mari.
« Que je suis heureux de te revoir, ma bien-aimée... Mais où sont donc mes slouguis? »
A cette question, la veuve se voila la face et redescendit sur terre sans proférer une parole. Là elle fut changée en un joetit oiseau qu’on appelle hadjala L Depuis lors la veuve du guerrier parcourt le désert sous la forme de ce petit oiseau, en sifflant les slouguis. Que celles qui n’ont jamais lâché la laisse des slouguis lui jettent la première pierre.
La Tunisie est assez peuifiée vers le littoral, mais elle comjDte peu d’habitants dans l’intérieur des terres. Sa population, autant qu’il est possible de l’évaluer eu l’absence d’état civil et de recensement précis, serait d’environ deux millions d’habitants, ainsi répartis : 700,000 Berbères; 1,200,000 Maures et Arabes; 50,000 Juifs; 50,000 Européens.
J’ai à parler encore des Berbères, c’est-à-dire des aborigènes de l’Afrique se^îtentrionale, successivement désignés sous les noms de Mauritaniens, de Numides, de Gétules et de Garamantes dans l’antiquité, et que nous appelons aujourd’hui Kabyles, Berbères, Khroumirs ou Touaregs, selon les contrées qu’ils occupent. Vingt fois con-
1. L’oiseau en question appartient à l’espèce de nos traquets d’Europe. Lorsqu’il perche à l’extrémité des hautes herbes, son petit plastron rouge ressemble à une fleur qui se balance au vent et que caressent les rayons du soleil.
quis et dispersés, ils ont dû renoncer à la vie nomade pour se réfugier sur les pics inaccessibles de l’Atlas, comme sur des îlots aériens, et devenir par cela même sédentaires. Ceux qui ont conservé la vie nomade se sont réfugiés dans l’immensité du Sabara. Ce sont les Touaregs.
Conquis et reconquis sans cesse, ils ont toujours subi la loi religieuse du vainqueur. Avant d’appartenir à l’islamisme, ils av^aient douze fois apostasié, ayant été alternativement idolâtres, poljTbéistes et clirétieus. Ils portent presque tous sur le front une croix tatouée, témoin du passage de la race j)ar le cliristianisme.
Qu’ils soient Berbères dans le sud de la Tunisie, Kliroumirs dans le nord, Kab3'les
Femmes nomades à la fontaine.
en Algérie ou Touaregs dans le Sabara, ils ont conservé le langage de leurs pères : idiome sans doute mélangé de turc et d’arabe, mais qu’eux seuls parlent et comprennent. Ils ont conservé aussi les mœurs de leurs ancêtres, absolument démocratiques ; si bien qu’en les étudiant de jirès on peut analyser sur le \df les coutumes d’un jieuple telles qu’elles étaient il y a plusieurs siècles. Leur tempérament est républicain et décentralisateur. Nous trouvons chez eux une organisation communale et une sorte de suffrage universel qui remontent à des époques reculées.
Les Berbères sont mabométans : mais, après avoir traversé tant de religions, il ne leur est resté d’ardeur pour aucune. Presque libres penseurs, il n’ont pris de l’islam que tout juste ce qu’il fallait pour passer pour musulmans et n’être pas inquiétés par les conquérants. Ils ne prient guère, jeûnent mal et font j)eu d’ablutions religieuses. Quant à la mosquée, ils la considèrent comme un lieu où il fait bon faire sa sieste au frais. La i^arole du Berbère est aussi sacrée que celle de l’Arabe nomade est peu sûre. C’est un loyal, qui sera un ami fidèle, aussi bien qu’un ennemi vindicatif si on l’a blessé.