‹ Tunis et ses environs; texte et dessins d'après natureChapitre 100 sur 124 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

plus jeune, ayant été le plus heureux et le plus habile clans la direction des affaires et ayant gagné la confiance de tous, fut, ainsi que le veut la coutume arabe, chargé

Halte dans les forêts de Khroumirie (sur la frontière de l’Algérie).

de la direction des intérêts de la famille ; et il reçut le dépôt de la fortune commune consistant en seize mille piastres en bon couffas, pièces d’or de la valeur de 1 5 francs. Au bout d’un certain temps, le père se repentit d’avoir abdiqué entre les

mains de son jeune fils, et il lui redemanda le dépôt. Hasseu, craignant que ce ne fût pour le dilapider, refusa de désigner le lieu où il avait caché l’argent.

L’aîné, M’ Barck, prit parti pour le père. Dans la rage que leur inspirait la résistance de Hasseu, ils résolurent de se débarrasser de lui. Il fut convenu que, comme par imprudence, Hassen recevrait un coup de feu qui, sans le tuer sur le coup, pourrait être mortel. Avec un raffinement de cruauté inouï, Hassen reçut une décharge de moukala (fusil arabe) dans le ventre. Le père et le frère simulèrent un si grand désespoir que le pauvre blessé y fut pris.

Un notaire fut appelé par les meurtriers pour recevoir les déclarations de l’agonisant. Hassen reconnut qu'il mourait victime d’un accident d’arme à feu dont nul ne pouvait être responsable. Puis, sur la demande du père, il déclara que les seize mille piastres étaient cachées à droite, entre les deux grosses racines du grand caroubier le plus voisin du douar, du côté du soleil levant.

A peine le pauvre Hassen eut-il rendu son âme au Prophète que le père gagna la cachette. Il n’y trouva rien et revint déconcerté. La mère, ignorante du méfait, mais désireuse que l’on retrouvât l’argent de la famille, dit alors à son mari :

— Tu te seras trompé ou, dans son délire, Hassen se sera trompé de côté.

Le père retourna ; le trésor était bien à gauche de l’arbre. N’ayant pas besoin d’argent pour le moment, et la cachette étant bonne, il l’y laissa. A quelque temps de là, comme il avait des bestiaux à acheter, le père retourna à la cachette. Le sac avait disparu. Désolation dans la famille, cris de douleur. Quel pouvait être le voleur?

Plusieurs mois s’étaient écoulés sans que l’ou pût sortir du cercle vacillant des conjectures, lorsqu’un singulier incident mit sur la trace des voleurs.

Un jour le père vit entre les mains du fils de sa propre sœur, de son neveu, quelques pièces d’or. Comment ce gamin de douze ans pouvait-il se trouver en possession de bou coujfas? Si c’étaient les siens? Ce fut une lueur! II interrogea l’enfant avec tant d’adresse, que celui-ci lui raconta l'origine des pièces qu’il avait en main.

La semaine précédente, par gourmandise, il était grimpé sur le grand coffre du gourbi pour prendre un peu de miel dans un pot. Au lieu de miel il y trouva des pièces d’or qu’il garda, après avoir soigneusement recouvert le pot. Le père appela M’ Barck, et, l’ayant instruit de l’incident, ils se rendirent avec l’enfant chez sa mère. Le pot avait disparu. De là un interminable procès qui dura des années pour la ruine des deux parties; car, dans une perquisition habilement dirigée sur les indications d’une domestique, le khalifa avait découvert le magot, qu’il avait eu le soin d’emporter, soi-disant pour le rendre à la partie gagnante, mais en réalité pour se l’approprier. Quel tableau des passions, de la cupidité et des ruses de certains nomades !

Ne me demandez pas de tirer une morale quelconque de cette histoire, siuon que la cupidité a éteint tous les bons sentiments chez des malheureux à qui la vie errante a enlevé la sociabilité. La vie étant peu pour eux, ils estiment encore moins celle des autres. Nous ue pouvons du reste, nous autres civilisés, façonner nos idées d’après celles de gens qui rencontrent sans cesse sur leur passage des choses qui 11e sont à personne, et qui ont pour principe de tout droit celui de « premier occupant ».

Après les nuages noirs, le coin de ciel azuré; après l’histoire dramatique, la

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