CHAPITRE III
Je me suis souvent arrêté au petit café qui figure sur la planche hors texte de ce chapitre pour regarder, tout en savourant un kawoua, défiler cette multitude de jardiniers et de maraîchers arabes, pour voir passer les nombreuses voitures se dirigeant vers la Marsa, vers la Riana, vers le Bardo, — et aussi nos fringants officiers de chasseurs d’Afrique casernés à la Manouba.
C’est près de là que stationnent les caravanes des nomades du sud qui, fuyant leur sol desséché, viennent faire les moissons dans les champs qui recouvrent Carthage.
Si vous suivez la route du Bardo, vers l’ouest, le long des murailles de la cité
Bab-Sidi-AM-es-Salem.
sainte, vous ne tardez pas à arriver à une autre porte, celle de Sidi-Abd-es-Salem. En face de cette porte se trouve, à droite de la route, une ancienne fontaine (sebelà) où l’on voit des groupes de négresses lavandières, aux vêtements curieusement bariolés.
J'ai placé en tête de ce chapitre la porte Bab-Saadoun, comme un type de fortification espagnole, avec échauguette en briques sur l’angle du mur. A partir de cette porte la ligne des murailles tourne brusquement vers le sud-est jusqu’à la Kasbah. Devant cette porte sont assis les employés arabes préposés à la perception des droits sur telle ou telle marchandise que l’on introduit dans la ville. C’est quelque chose comme
nos octrois ; mais l’impôt est exclusivement perçu pour le compte de l’État, la ville n’en ayant que la part que le gouvernement veut bien lui abandonner.
C’est ici le cas de rappeler que, pour beaucoup d’impôts, on en est encore à les faire percevoir par des fermiers auxquels ils ont été adjugés. Cet état de choses cessera sans doute dans un avenir prochain, lorsque toutes les fermes seront arrivées aux termes fixés par leurs adjudications respectives. Ce sera une des dernières réformes que la France accomplira dans ce beau pays, pour l’amener à la régularité et à l’ordre administratif des pays d’Europe.
Rien n’est amusant comme ces postes d’employés arabes, nonchalamment assis ou accroupis, fumant leur cigarette ou dégustant un kawoua. Quelles distractions de toute sorte en voyant visiter à fond les sacoches, les couffins, les caisses et les paniers portés sur des ânes, sur des mulets ou des chameaux, et encore en apercevant ces douaniers fantastiques soulever les burnous et fouiller jusque dans les poches des vastes pantalons de leurs compatriotes ! C’est le tabac surtout qu'ils recherchent.
Une chose insensée, c’est l’affectation de telle ou telle porte à telle ou telle denrée. Si bien que si l’on vient par le sud et si la porte affectée à la perception du droit sur la marchandise dont on est porteur est au nord, il faut faire des kilomètres en contournant les remparts, pour trouver la porte affectée à l’article que l’on a à faire pénétrer dans la ville. Il n’en pouvait cependant être autrement en présence des impôts innombrables et variés qui s’étaient successivement greffés les uns sur les autres en Tunisie avant notre arrivée. Si l'on pouvait percevoir tous les impôts à toutes les portes, chaque fermier serait obligé de placer des employés à chacune d’elles ; et il y aurait là autant d’employés que de sortes d’impôts; c’est-à-dire une légion à chaque porte. Toutes ces complications, avec le cortège d’ennuis et de tracasseries qu’elles entraînent, rentreront dans le domaine de l’histoire dès que les fermes d’impôts auront disparu.
Pour l’Africain, une chose résume tout, richesse et bien-être : l’eau. Je crois donc bien faire en complétant ce chapitre par quelques réflexions qui n’ont pu trouver place dans les pages précédentes. Si l’eau manque souvent en Tunisie, c’est aux peuples pasteurs qu’il faut s’en prendre.
Je m’explique :
Lorsque, les Vandales d’abord, les Arabes ensuite, ont porté la destruction et l’incendie dans cette richissime contrée, ils y ont trouvé un régime des eaux merveilleusement ordonné par les Romains et les Byzantins. Us y ont trouvé de grandes voies rattachant Carthage à Hadrumète (Sousse) et Hadrumète à Zaghouan. A ces grandes voies se reliaient d’innombrables routes et chemins desservant l’intérieur du pays. Partout c’étaient des fermes plantureuses, des villas féeriques, des jardins merveilleux protégés par des réduits fortifiés placés sur les coteaux. Le simple paysan, pour alimenter sa maison perdue dans la plaine, se payait le luxe d’un aqueduc comme celui dont il reste encore un arceau au Khangat-Hadjaj, et dont l’image est à la fin de ce chapitre.
Les rivières étaient captées, non pour emplir des réservoirs qui s’envasent, mais pour répandre par dérivation l’eau chargée de limon qui descend des montagnes, lors