CHAPITRE IY
Si Tunis apparaît toute blanche aux }7eux du voyageur qui débarque à la Goulette, elle doit cet aspect à l'ensemble des terrasses qui recouvrent les maisons, et aussi à l’habitude qu’ont les Arabes de badigeonner leurs habitations au lait de chaux au moins une fois par an. Cette peinture hygiénique enveloppe les microbes et bouche les fentes et les trous dans lesquels les scorpions et toute la série des vermines que la chaleur fait éclore pourraient se multiplier avec une inquiétante facilité.
Les terrasses forment une sorte de dédoublement des villes arabes. Elles ouvrent au-dessus des rues de nouveaux moyens de communication. C’est par les terrasses que les commères voisinent; les ménagères ou les esclaves y étendent le linge; le soir, après les dures journées de siroco, on y monte pour respirer sous un ciel étoilé d’un merveilleux éclat. Mais comme il n’est pas de médaille sans revers, les voleurs d’amour et les voleurs d’argent connaissent également le chemin des terrasses. Aussi l’habitation des villes arabes est-elle doublement close, verrouillée et cadenassée : en haut à l’accès de la terrasse ; en bas à l’accès de la rue.
Je me suis souvent amusé à suivre les ébats des chats et des chiens qui parcourent ces terrasses avec la plus parfaite liberté d’allures. De loin en loin, sur ces mêmes terrasses, une mule ou un chameau tourne le manège de noria qui monte en grinçant
l’eau d’un puits. Enfin, en mars, avril et mai, les terrasses sont transformées en véritables parterres de fleurs où dominent les éclatantes marguerites jaunes et les rouges coquelicots. La végétation est extraordinairement envahissante sous ce délicieux climat; et la moindre fissure d’une muraille devient un asile fertilisant pour la graine qui tombe.
Tunis la blanche pourrait quelquefois s’appeler Tunis la verte ( Tonnes el Kadra). Telle est en effet l’une des épithètes arabes dont on la décore. Dans les rares années où les pluies sont abondantes et persistantes, lorsque la blanche couverte de lait de chaux est profondément imbibée d’eau, il se produit subitement une petite végétation de cryptogames qui change la couleur des coubas ou des murailles mouillées. Elles apparaissent alors d’un beau vert tendre : mais il suffit de quelques jours de grand et chaud soleil pour réduire à néant cette petite végétation éphémère et parasite et pour ramener à leur beau blanc les murs et les coubas violemment détachés sur le ciel bleu.
Le touriste le moins clairvoyant est frappé par la différence des aspects des divers quartiers de Tunis. Je laisse de côté la ville franque ou européenne qui sera avant peu une magnifique cité, comparable aux plus coquettes villes de France, pour ne m’attacher ici qu’à la ville arabe.
La ville arabe se divise en trois quartiers : la Médina (cité), au centre ; le quartier Bab-es-Souika ( Bab-Souikcc , par abréviation) au nord, et le quartier Bab-al-Djazira au sud. Chacun de ces quartiers a son caractère d’ensemble bien tranché et renferme des parties très distinctes entre elles. Il n’est pas difficile de s’orienter dans la ville arabe. Il suffit pour cela de procéder méthodiquement. Tout d’abord, lorsqu’on fait face à la porte de France (Bab-el-Bahar), on se trouve à la- jonction de deux lignes de tramways qui enserrent totalement la cité ( el Médina'). Celni de droite conduit à Bab-Souika et laisse à sa droite le faubourg ou quartier de ce nom. Celui de gauche sépare la cité du quartier Al-Djazira et conduit à Bab-Djedid (porte Neuve). La porte de France est le point autour duquel la ville se développe en éventail.
Bon gré, mal gré, l'étranger attiré par les souks s’engage sous la porte de France. Il se trouve aussitôt sur la place de la Bourse : petite place extrêmement animée, où les camelots arabes, cireurs, marchands de gâteaux, d’allumettes, de bouquets et d’oranges s’égosillent pour attirer le client. C’est à se demander comment, sur une place si petite, toujours bondée de monde, les chevaux, les voitures, les ânes et les chameaux peuvent se mouvoir sans écraser personne. C’est sur cette place que se traitent les affaires : son nom lui vient de là. A droite est le consulat d’Angleterre.
Deux voies s’offrent pour pénétrer dans la ville arabe : en face, la rue de l’Eglise ; un peu à gauche, la rue de la Kasbah. C’est la première qu’il faut prendre : elle mène directement au milieu des souks.
J’ai conduit plusieurs amis par un autre chemin, par des ruelles arabes qui mettent plus spontanément aux prises avec les souks : mais c’est un peu compliqué. Je reproche à la rue de l’Église d’offrir une transition trop ménagée. Lorsqu’on pénètre dans cette étroite artère, il semble qu’on entre dans une rue de quelque ville du sud de l'Italie. Ce ne sont à droite et à gauche que boutiques d’Italiens et de Français. On y coudoie autant d’Européens que d’Arabes. On rencontre à gauche la petite église des