CHAPITRE VII
Dans nos cafés on n’entend que des cris : « Garçon, une demi-tasse ! Garçon, un mazagran! Garçon, ceci, garçon, cela! » et les réponses : « Boum ! versez à l’as ! » Iiien de tout cela dans un café arabe. En entrant, le consommateur jette sa caroube sur la patène. La pièce de monnaie produit sur le métal un bruit sonore qui avertit le kaouadji : le client prend sa place sur les nattes sans proférer une parole; le cafetier sans en dire davantage, apporte la tasse et passe à un autre. Autant de fois il entend sonner la caroube sur la patène, autant de fois le cafetier met une tasse de café à bouillir.
Si le café est fait pour chaque consommateur et servi individuellement, il n’en est pas de même de l’eau fraîche, complément obligé de toute consommation de café. Après chaque tasse de café, le Tunisien boit quelques gorgées d’eau du Zaghouan ; et, cette fois, l’eau est apportée dans un vase unique, quel que soit le nombre des consommateurs. Ce vase, en fer-blanc, en terre cuite ou en cristal, selon le luxe de l’établissement, passe de l’un à l’autre. Tant pis pour celui qui, étant le dernier, doit porter ses lèvres sur des bords que d’autres ont touchés. Ce n’est pas le cas d’appliquer la prédiction consolante des bonheurs célestes pour lesquels les derniers devront être les premiers. Ici, pas d’erreur! Le dernier n’est pas le premier!
On voit en tête de ce chapitre l’image d’un petit café de la rue des Libraires, et, au-dessus de ces lignes, la porte d’un autre petit café. Ces deux établissements sont presque en face l’un de l’autre. C’est là que se réunissent les libraires, les relieurs et les éditeurs arabes dont les boutiques sont voisines. Tout autour se tiennent, à certains moments, les revendeurs de livres.
Ces petits cafés — et il y en a une quantité de cette importance à Tunis — sont généralement en forme de long couloir, avec un banc d’un côté. Souvent ce siège est fait de maçonnerie. Banc en bois ou banc en pierre, il est toujours recouvert de nattes et de tapis. Le mur est également garni de nattes très épaisses, qui isolent parfaitement
Porte d’un petit café.
de la fraîcheur des pierres. De l’autre côté sont les coffres, les réchauds, les étagères et tout l’ameublement du kaouadji. Une peinture ou plusieurs peintures sur verre, représentant le célèbre sultan Mahmoud sur son cheval noir, quelque héros musulman terrassant un lion, ou une centauresse, ou encore l’enlèvement d’une vierge par un guerrier arabe, ornent ce côté du café.
A la porte, le cuveau ou le baril peint en vert, avec cercles rouges, contenant l’eau offerte aux passants. Derrière ces cuveaux, l’on voit généralement un petit coffret peint en bleu ou en vert clair, sur lequel se trouve la tirelire en cuivre du cafetier et à côté, presque toujours, un vase avec des fleurs : œillets, roses ou jasmins, suivant les saisons.
Le petit café de la rue Souk-el-Belat est des plus intéressants : les bancs, les chaises et les tabourets sont presque tous dans la rue.
Le café du souk des sacs, près de Bab-el-Mnara, est bien curieux aussi. Il se compose d’une arrière-boutique et d’une sorte de porche orné de faïences et de peintures. Je le recommande aux touristes. Pour le trouver, il suffit de passer sous la porte que l’on voit en face de soi au sortir du souk des selliers. Passé cette porte, il est à cent mètres sur la droite.
Il importait aussi de montrer un de ces cafés des faubourgs où, d’habitude, les consommateurs sont assis par terre, toujours déchaussés, ayant laissé leurs babouches en dehors des nattes sur lesquelles ils sont accroupis. Cette habitude de se déchausser en quelque lieu que soient les musulmans est absolument logique. Comme ils s’assoient par terre et que leurs mains touchent souvent le sol, il serait désagréable pour eux de les mettre sur les impuretés apportées aux semelles des chaussures.
A la mosquée, la logique de cet usage est encore plus frappante. Le musulman en prière met le visage contre la terre pour s’humilier devant Allah et l’adorer. Que seraitce, si quelque babouche malpropre avait touché la natte, dont le fidèle approche la bouche et le front?
Il ne faut pas chercher d’autres raisons que celles de la propreté la plus élémentaire pour justifier l’interdiction de fouler avec ses chaussures le sol des mosquées, les nattes des cafés et l’intérieur des appartements.
Le plus curieux de tous les cafés arabes est, sans contredit, le Café des Marabouts, qui se trouve à droite en montant le Souk-Ettrouk. On y accède par quelques marches d’escalier et par un long couloir, au bout duquel se trouve une vaste salle, très haute, avec un grand nombre de colonnes peintes en rouge et en vert, en mirlitons, et soutenant des arceaux. Ce qui donue encore à ce lieu l’aspect d’un édifice religieux, c’est qu’il est éclairé par le haut au moyen d’ouvertures fort élevées au-dessus du sol.
Tout autour se trouvent des bancs en maçonnerie, et le milieu est également occupé par un massif de maçonnerie. Le pourtour et le milieu sont couverts de nattes sur lesquelles sont groupés les joueurs, les fumeurs, les buveurs de café et les dormeurs.
Dans ce café, chose étrange ! se trouvent des tombeaux. Us renferment les corps de saints personnages, de marabouts ! C’est ce qui a fait donner à ce café le nom de Café des Marabouts.