‹ Tunis et ses environs; texte et dessins d'après natureChapitre 6 sur 124 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Ceci dit, que je ne sortirai plus du cadre naturel d’un livre qui m’a été inspiré par une ville pleine de couleur et de pittoresque : ville que tout voyageur intelligent et curieux doit admirer au moins une fois pendant sa vie.

Ravi par les aspects si divers qui se sont offerts à mes regards, mon unique but est d’exposer et de communiquer mes impressions. Je m’en serais éloigné, et j’aurais fait infailliblement fausse route, si j’avais laissé envahir ces pages par les souvenirs et par la représentation des vestiges des grandes époques punique, romaine , byzantine et arabe.

Si, dès le début de mon livre, j’ai dû résister aux tentations de l’histoire, je ne dois pas succomber ici aux séductions non moins vives de l’archéologie. Cet entraînement me conduirait trop loin, car c’est par milliers que l’on rencontre des ruines sur le sol de la Régence. Et il en est de très belles et de très imposantes, comme celles de l’amphithéâtre d’El-Djem, que l’on peut placer, sans craindre d’être taxé d’exagération, entre le Colisée de Rome et les Arènes de Nimes, comme les arcs de triomphe de Tunga et d’Aphrodisium, etc., etc.

Désireux de ne pas sortir des limites que je me suis tracées, je me suis borné à reproduire, dans le premier chapitre et dans le deuxième, quelques-unes de ces ruines si fréquentes en Tunisie où, suivant un historien de l’antiquité, on pouvait, de son temps, faire plus de cent lieues à l’ombre des maisons et des jardins, dans un pays qui comptait, du temps des Romains et des Grecs de Byzance, plus de douze millions d’habitants.

Pour bien marquer le parti pris d’actualité, la première page du premier chapitre se compose d’un fragment des belles faïences du palais Hussein, à Tunis, disposé en encadrement. Sous l’arcade arabe de cette tête de chapitre, on voit un petit cavalier tunisien dans sa tenue des jours de fantasia. Il rappelle que nous sommes dans le pays de ces indomptables cavaliers numides dont la valeur, l’audace et la ruse décidèrent de tant de victoires; que nous sommes sur la terre de la grande Carthage, dont les armes portaient le cheval et le palmier , armes parlantes d’une rare éloquence ! le « cheval punique » et le palmier du Djérid !

Cette première image m’a paru l’équivalent d’une préface, étant un lien entre les temps passés et l’époque présente.

J’ai encore davantage affirmé ma hâte d’arriver à l’époque actuelle en plaçant hors texte, dans le premier chapitre, une vue de la ville que noirs voyons aujourd’hui ; vue prise de la kasbah, c’est-à-dire du point le plus élevé de la colline sur laquelle s’élève la cité blanche, sur laquelle se dessine le « burnous du Prophète ».

On voit dans cette page hors texte, au premier plan, un bâtiment qui confine au Dar-el-Bey et à un cimetière. Au-dessus des terrasses de la ville, dans le ciel bleu, les dômes et les minarets des nombreuses mosquées. Les dômes sont, les uns recouverts en tuiles vertes de Nabeul, pareilles aux écailles d’un monstre marin; les autres, blancs comme neige, recouverts d’épaisses couches de lait de chaux, sous lesquelles disparaissent les détails d’architecture.

A la page 4 se trouve la vue des ruines d’une antique cité fertile de la Byzacène. On a découvert dans les ruines mêmes le nom de la ville morte, Sedjermès. Ce nom a une consonance berbère plutôt que romaine, ce qui ferait croire qu’elle remonte aux origines de l’immigration chananéenne. Les Arabes l’appellent Enchir-Arrat, et, suivant la légende du pays il y avait encore là, il y a une soixantaine d’années, une population arabe.

L’ensemble des ruines de Sedjermès est imposant. Ici les restes d’un temple : colonnes, inscriptions, chapiteaux et frises magnifiquement sculptés, couchés sous les touffes de lentisques, de romarins et de thuias, plantes aromatiques dont les parfums rappellent l’encens que l’on brûle au-dessus des morts ! Là le théâtre, le temple, les thermes. Yoilà l’époque romaine !

Une basilique byzantine montre encore les pans de ses grandes murailles en briques jaunes, qui sont d’or au soleil couchant, et un baptistaire à immersion ; ce sont les témoins de l’époque grecque.

Entre toutes ces ruines antiques, des ruines plus récentes attestent que les Arabes avaient greffé sur ces écroulements successifs une ville qui fut ruinée et abandonnée à son tour.

Aujourd’hui, quelques pâtres s’y abritent, pendant que leurs chèvres, cambrées sur les rinceaux des frises effondrées, sur les acanthes de chapiteaux à demi ensevelis, broutent les liserons et les mauves, dont les grandes fleurs roses éclatent au soleil comme des pierres précieuses, avec les modestes fleurs de violettes du thym et du romarin et les blanches fleurs du ciste, qui ressemblent à celles des fraisiers. C’est un spectacle inoubliable que cette abondante et merveilleuse flore tunisienne cachant

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