CHAPITRE XVII
Fantasia ! Ce mot, qui n’a rien d’arabe, est le plus répandu parmi les Arabes. Il dit tout. Il résume l’universalité des plaisirs : depuis l’ardente passion jusqu’aux plus innocentes satisfactions. Demandez à un Arabe pourquoi il porte tel objet doré ou argenté... Fantasia! Demandez-lui s’il a vu sa Fatma chérie. Fantasia! S’il a bien mangé, bien ri, bien bavardé, s’il s’est amusé enfin. Fantasia!
Mais la fantasia par excellence, c’est l’exercice du cheval, avec l’éloquence de la poudre à la clef !
Tout se termine ou se résout en fantasia: la razzia fructueuse comme les fiançailles
ou le mariage dans le douar ; l’arrivée d’un hôte de distinction, comme l’heureuse issue d’un combat.
En Algérie, les fantasias sont le plus souvent des fêtes de grand apparat pour lesquelles on concentre les goums de toute une contrée, réunissant des milliers de cavaliers qui, divisés en deux camps, simulent des combats individuels ou des combats d’ensemble. Ces mises en scène sont pleines de grandeur. La fantasia donnée à Na-âma, dans le Sud-Oranais, en l’honneur de la caravane parlementaire de 1887, où près de 2,000 cavaliers se sont mis en ligne, fut un spectacle inoubliable.
La différence est, ici encore, bien tranchée entre la Tunisie et l’Algérie. Si les fantasias algériennes sont le simulacre du combat, les fantasias tunisiennes se rapprochent davantage des carrousels du mo}ren âge. Le costume du cavalier, le caparaçon du cheval et la partie purement équestre du programme seraient là pour marquer les traces de la chevalerie européenne, si les histoires héroïques des croisades n’étaient le fond des contes populaires arabes-tunisiens ; et si, à deux pas de Tunis, les musulmans ne vénéraient pas saint Louis, roi de France, sous le vocable de Sidi-Bou-Saïd, qu’ils croient enterré dans la mosquée du ravissant village juché sur la falaise du cap de Carthage.
Le costume de fantasia du Tunisien est tout l’opposé de son costume ordinaire. L’ample gandoura et le burnous flottant ont disparu. Le vêtement tout entier s’ajuste au corps. Une veste ou une vareuse sanglée par une ceinture métallique à laquelle est attachée une plaque en argent ciselé ou repoussé, ou ornée de velours et brodée, qui recouvre le pectoral gauche; par derrière, une rangée de tubes à cartouches, également en argent, protège les reins au-dessus du haut dossier de la selle.
Les pantalons bouffants s’arrêtent aux genoux et retombent sur de belles bottes en maroquin rouge brodées d’or sur toutes les coutures par les sarrajines. L’étrier est damasquiné d’argent.
Autour du turban est enroulé le liaïk, pièce d’étoffe en soie blanche rayée, fixé sur les épaules et contre le corps par les épais cordons qui retiennent la demi-cuirasse et les cartouchières.
Les cordons qui attachent le liaïk autour du turban se terminent par deux énormes glands en clinquant d’or et d’argent retombant presque sur l’épaule gauche.
Comme vous le voyez, ce costume, qui dessine le corps du cavalier, est un costume très voisin de celui des cavaliers européens au moyen âge. Mais où il n’y a plus d’erreur possible, c’est lorsque l’on voit les chevaux ornés de plastrons colorés et recouverts de longues housses à très larges bandes de couleurs vives ou même de drap d’or, qui retombent le long de la croupe du cheval, presque jusqu’à terre. Ces housses portent tautôt le nom de chelil, tantôt celui de caprazoun, dans lequel on reconnaît le substantif caparaçon, qui réveille à lui seul des idées de chevalerie.
Qu’on est loin des fantasias d’Algérie, uniquement faites pour montrer l’habileté du cavalier dans le maniement des armes et pour faire apprécier la vitesse et le fonds du cheval !
Quelque chose de plus distingue encore la fantasia tunisienne : c’est le dressage du cheval pour le carrousel et pour les exercices de manège.