CHAPITRE XVIII
européenne de la capitale devenant plus nombreuse, ceux qui fuient ses rues brûlantes pendant les deux mois de grande chaleur sont plus nombreux aussi. Les villas poussent comme des champignons sur le rivage du golfe, au nord de la Goulette. Et bientôt la Goulette, la Goulette-Neuve, Kheir-Eddin et le Kram ne seront plus qu’un long chapelet de villas se mirant dans les eaux bleues du golfe.
Le canal de la Goulette existait probablement du temps des Carthaginois, puisque, lors de la troisième guerre punique, le consxrl romain Censorinus fit entrer sa flotte dans le lac de Tunis. Il a été réparé plusieurs fois parles Arabes; mais la légende d’après laquelle ils eu seraient les créateurs ne semble guère admissible. La Goulette restera le port de Tunis jusqu’à ce que Tunis puisse recevoir les navires dans son propre port, ce qui aura lieu avant deux ans.
Ce que la commune de la Goulette peut perdre par la translation du port à Tunis, elle le gagnera comme point de défense militaire et maritime de la capitale. Et puis cette jolie petite ville a pour elle d’être une station balnéaire où l’on peut respirer pendant les mois de grande chaleur.
Actuellement les paquebots de la Compagnie Transatlantique n’arrivent pas à quai. Ils jettent l’ancre en rade à un kilomètre environ du rivage. Un canot à vapeur va chercher les voyageurs à bord pour les descendre à l’entrée du canal qui a donné son nom à la ville. Je passe sur les embarras du débarquement, sur les formalités de la douane et sur tous les menus détails qui disparaîtront totalement ou partiellement lorsqu’on abordera à quai à Tunis et lorsque des lois ou des règlements nouveaux seront la conséquence forcée de ce nouvel état de choses.
On longe le canal et l'on passe sous la vieille forteresse pour entrer dans la ville et pour se rendre à la gare. La Goulette offre à l’Européen, nouveau débarqué, les premiers aspects de cette population tunisienne si pittoresque et si artistique. Là, si c’est vers le mois de mai, à l’époque des récoltes, sur la presqu’île de Carthage, ils croiseront même des caravanes de nomades venues du sud, fuyant les pays dénudés, pour faire les moissons.
On y voit pour la première fois des Tunisiens dans leur beau costume national, des juives vêtues de pantalons collants et de courtes blouses et coiffées de bonnets pointus, et des petits enfants aux vêtements éclatants. C’est là que la Tunisie empoigne l’artiste, pour ne plus s’en dessaisir.
La propreté des rues de la Goulette est confiée à des forçats invraisemblables dont les travaux forcés consistent à arroser la voie publique et à tricoter des bas en lézardant au soleil. Et encore y a-t-il toujours, sur deux forçats enchaînés l’un à l’autre, un travailleur in par tibus : j’entends par là un des deux enchaînés qui se promène à côté de son compagnon de chaîne, en amateur, saus faire œuvre de ses mains. C’est à faire rêver. Ces forçats fantastiques vous demandent un bacchich (petit cadeau) en passant. Lorsqu’ils ont un ou deux sous, ils s’en vont au café arahe voisin pour savourer un moka à côté des consommateurs ordinaires. Personne ne les fuit. Il semble que leur état n’attire sur eux aucune déconsidération. Et en réalité cela est ainsi.
Le criminel est un débiteur de la société. Lorsqu’il a « payé » sa peine, il ne lui doit plus rien : il est quitte envers elle et réintégré de plein droit. Il rentre alors dans la circulation comme si de rien n’était. Cette manière d’envisager les droits de la société envers ceux qui enfreignent ses lois a tout au moins ceci de bon, qu’elle ne ferme pas les portes au libéré et qu’elle ouvre toute grande la porte de la réhabilitation.
Le bagne est dans la forteresse même. Cette forteresse, que l’on va remettre en état, a été bâtie par les Espagnols, démolie par les Arabes et reconstruite par eux en 1584, telle qu’on la voit. Elle sert aussi de caserne, de manutention et d’hôpital.
Caravane de nomades.
La Résidence d’été, à la Marsa
CHAPITEE XII
Un très beau jardin fait suite à l'avenue qui conduit à la gare italienne. Puis vient un prolongement tout récent de la ville, la Goulette-Neuve. C’est là que s’installent pendant l’été un grand nombre de baigneurs venus de Tunis.
Le long du rivage du golfe, on rencontre ensuite le palais et les beaux jardins de Kheir-Eddin, la petite ville du Kram, Cartilage, le Lazaret avec ses jardins et, tout au bout des terres, le cap, sur les falaises rouges duquel est assis le joli village blanc de Sidi-bou-Saïd.
De Cartilage il ne reste à peu près rien de visible. Les débris en sont couverts par une épaisse couche d’humus sur laquelle les moissonneurs arabes viennent chaque année, en mai, récolter l’orge et le blé.
J’aime à penser souvent au jour où pour la première fois je traversai les champs dorés sous lesquels dort l’antique Carthage, la ville quatorze fois séculaire ; car jamais le souvenir des tableaux que je vis alors ne s’effacera de ma mémoire.
Les Arabes nomades, moissonneurs venus du sud, avaient planté leurs douars
non loin des grandes meules de céréales. Autour des tentes étaient les bêtes, chevaux, dromadaires (que l’on appelle chameaux) et ânes. La moisson de l’orge se fait par arrachement; le blé est coupé à la faucille à dent de scie. Une des gravures de ce chapitre représente une rangée de moissonneurs arrachant l’orge.
Le dépiquetage des céréales est également très curieux et très pittoresque. Il se fait au moyen d’une sorte de traîneau en bois sous lequel sont fixés des morceaux de fer et de silex en relief. Le traîneau, sur lequel l'homme se tient debout, est attelé de deux chevaux qui sont lancés au galop sur l’aire, de façon à décrire un cercle d’environ dix mètres de diamètre. De loin, le conducteur a l’air de marcher à la mécanique au ras du sol comme les bonshommes de certains joujoux à musique; mais que son attitude est belle ! On croirait voir soudainement reparaître un Romain sur son char : ses vêtements flottent au vent pendant cette course folle, comme aussi les crinières et les longues queues des chevaux, tandis que les épis s’écrasent en laissant au vent une poussière d’or.
En remontant le rivage vers le nord, on se trouve au pied de la colline sur laquelle étaient autrefois Byrsa, la fortere'sse de Carthage, le temple d’Esculape et la maison de Didon. L’on y voit aujourd’hui le collège et la chapelle de Saint-Louis.
Cette colline est terre française depuis plus d’un demi-siècle.
Comme saint Louis, roi de France, y avait succombé avec l’élite de la noblesse française, le roi Charles X, immédiatement ajirès la prise d’Alger, conclut en 1830 un traité avec le bey de Tunis qui rendit la France propriétaire de la portion de la colline de Byrsa sur laquelle ce roi est mort. C’est M. de Lesseps, le père de M. Ferdinand de Lesseps, qui conclut et signa cette convention au nom de la France.
Mais le roi Charles X fut emporté peu après par la révolution de Juillet, avant d’avoir pu réaliser le dessein qu’il avait formé d’élever à cette place un monument à son saint aïeul.
Le roi Louis-Philippe reprit ce projet en 1841. Par ses soins, une chapelle et une maison destinée au gardien du sanctuaire furent construites sur la colline de Byrsa. Ni l’une ni l’autre ne répondaient à la grandeur des souvenirs ; et le patriotisme des Français qui se rendaient alors en Tunisie était péniblement affecté en voyant l’état de délabrement de cet établissement national, qui resta pendant plus d’un quart de siècle dans un complet abandon. Le cardinal Lavigerie en a entrepris la reconstruction sur des bases monumentales. Il y fit construire d’abord un magnifique édifice, à cloîtres mauresques, servant aujourd’hui de séminaire; puis il y fit bâtir une importante cathédrale.
Ce monument est dû à la générosité des familles nobles de France, qui ont contribué en grande partie aux frais de sa construction. Le plan de la nouvelle cathédrale est dû à M. l’abbé Pougnet, architecte de la belle église de Saint-Vincent-de-Paul de Marseille. Son style est byzan tin-mauresque. La première pierre en a été posée le 11 mai 1884 par Mgr Robert, évêque de Marseille, ancien évêque de Constantine et d’Hippone, sous la présidence de S. E. le cardinal Lavigerie et au milieu d’un grand concours de prêtres et de fidèles. Aujourd’hui la construction est terminée, et la nouvelle basilique de Saint-Louis sera livrée au culte au moment où ce volume verra le jour.