‹ Tunis et ses environs; texte et dessins d'après natureChapitre 98 sur 124 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

En sortant par Bab-Alleoua on se trouve en présence de deux routes qui encadrent le grand cimetière situé au pied du fort Ben-Hassen. Celle de droite conduit aux abattoirs. Au delà elle se transforme en une piste arabe qui mène au Djebel -Ressas et qui passe à travers une forêt d’oliviers séculaires. Ces plantations remontent, dit-on, à l’époque byzantine. Quoi qu'il en soit, il y a là des arbres dont l’âge ne peut se compter que par siècles. Leurs troncs évidés, tordus, ont des attitudes tourmentées auxquelles un feuillage triste vient encore ajouter sa mélancolie. Mais si l’on traverse cette forêt la nuit, par un clair de lune, ces vieux oliviers semblent s’animer, ils ont des physionomies de spectres désolés. L’ensemble réveille dans l’esprit des souvenirs de l’Enfer du Dante !

Le jour, le spectacle est plutôt biblique. Selon la saison, des Arabes labourent la terre sous les oliviers pour qu’ils puissent mienx « boire la pluie ». Ils labourent avec une charrue primitive, la charrue du temps des Romains, armée d’une pointe de fer, j’allais dire d’un don, en guise de soc, attelée d’une paire de ces petits bœufs tunisiens,

si jolis et si bien bâtis, d'une paire de mulets on d'ânes. Ou bien, en d’autres saisons, des troupeaux de chèvres broutent l'herbe sous la garde d’un berger assis au pied d’un vieil olivier... sinon dans le tronc même : le chien arabe veille. Ou bien, si c’est l’époque de la taille de ces arbres, on voit les Arabes sur des échelles dont les échelons sont démesurément écartés, qui cassent et blessent ces pauvres oliviers... c’est ce qu’ils appellent tailler. Ou bien encore, et c’est alors un spectacle à tenter le pinceau du peintre, c’est l’époque de la cueillette. Les Arabes sont venus là avec leurs tentes, leurs femmes, leurs enfants, leurs bêtes et leurs chiens. Ils s'installent à l’endroit de la récolte. Et l’on voit des femmes vêtues de robes bleues, la tête et les épaules couvertes de voiles écarlates ou blancs, les hommes en gandouras blanches, jaunes ou bleues, aller, venir, grimper sur les échelles, tapant à coups de garde sur les branches pour faire tomber les olives sur des toiles étendues au pied de l’arbre. D’autres font le nettoyage et le triage. Pendant ce temps, les enfants s’amusent entre eux. Et ces scènes sont éclairées par taches, la lumière du soleil étant tamisée à travers les vieux arbres.

L’an dernier, un assassinat a été commis sur cette juste, au milieu des oliviers. L’endroit où s’est effectué le meurtre est, suivant l'usage arabe, marqué par un amas de pierres, chaque passant ayant coutume d’en poser une en souvenir de l’événement.

Lorsque l’on quitte la forêt d’oliviers on se trouve, au sommet de la colline, devant un panorama immense, magnifique, s’étendant sur toute la plaine du Mornag, où s’éparpillent capricieusement de nombreux domaines. La plaine est bornée par une chaîne de montagnes qui paraît très rapprochée. Pure illusion d’optique résultant de la transparence extraordinaire de l'atmosphère. Vous estimez que ces montagnes sont à une distance de quatre ou cinq kilomètres, et elles sont pour le moins à vingt kilomètres du point où vous vous trouvez.

La piste arabe est un chemin frayé depuis des siècles, un peu au hasard. L’Arabe, avec sa répulsion profonde et inconsciente pour la ligne droite , ne trace que des chemins tortueux, même en plaine, sans que le moindre obstacle puisse motiver les courbes qu’il décrit.

Il est des endroits où les pistes ont plus de cent mètres de large. Cela tient à ce que l’Arabe, qui trouve à tel moment la piste mauvaise dans un endroit, en fraye une autre à côté ; puis, selon les circonstances, une autre ; et encore une autre. Si bien que la piste se compose souvent de tout un faisceau de sentiers. L’Arabe, qu'il chemine sur la piste ou qu’il laboure son champ, ne détruit jamais l’obstacle qui s oppose à sa charrue ou au pas de sa monture. Il le tourne, fût-il simplement occasionné par quelque grosse pierre, une touffe de câpriers, de diss, de lentisques, de chardons ou d’asphodèles.

Il est très difficile de toucher à ces pistes. Dès que les riverains cherchent a les rétrécir là oîi elles sont trop larges, elles deviennent impraticables, n’étant pas faites pour supporter sur une petite largeur le passage de nombreux troupeaux, de chevaux et tle voitures. Dès que la piste est rétrécie, elle se transforme en une route qu il faut caillouter et entretenir.

La route qui est en face de la porte Alleoua, longeant le lac et le chemin de fer,

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