M DCCC LXXII
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OLiÈRE, dans son impérissable galerie des vices et des ridicules de son époque, a laissé de côté un type, celui du financier parvenu de trisbas à la fortune grâce à l'usure ou à des opérations d'une honnêteté douteuse. Est-ce par oubli, est-ce à dessein que le maître de la comédie n'a pas abordé ce caractère dont il eût de son temps trouvé à coup sûr tant de modèles i Je crois volontiers, avec Chamfort, que les auteurs du XVII* siècle avaient là-dessus reçu de Colbert certains ordres positifs qu'il leur était fort difficile d'enfreindre. Lesage, qui est avec Regnard un des meilleurs successeurs de Molière dans le genre comique, mit, en 1709, sous le nom de Türcaret, ce type du trai-
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tant sur la scène. On verra que les choses ne se passèrent pas sans lutte ni opposition de la part des intéressés. La comédie de Turcaret n’était dans l’origine qu’un petit acte que Lesage présenta aux Comédiens Français, vers la fin de l’année 1707, sous le titre de Les Étrennes. Il désirait le faire jouer le premier jour de l’année 1708; mais les Comédiens refusèrent la pièce sous prétexte que depuis la Saint-Martin jusqu’à Pâques leur règlement leur interdisait d’accepter moins de cinq actes. Devant cette étrange prétention, Lesage, qui n’était pas un débutant pour la Comédie, puisqu’il y avait déjà fait représenter trois de ses auvres, pensa à adapter sa pièce de telle façon qu’elle fût en état d’être reçue à n’importe quelle époque de l’année. Le sujet y prêtait beaucoup par lui-même, et Lesage n’eut pas de peine à transformer en cinq actes son idée première, à laquelle il n’avait paspensé tout d’abord donner tant de développement. Son auvre fut, sous le titre de Turcaret, présentée de nouveau aux Comédiens Français et reçue en 1708. On s’imagine aisément qu’une comédie dont le sujet tout nouveau blessait tant de personnalités connues devait avoir, avant même d’être représentée en public, une grande vogue dans les salons littéraires si nombreux à cette époque. On deman-
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doit partout à l’auteur des lectures de sa pièce, on se l’arrachait en même temps que le roman ou le quatrain en vogue. Collé tenait à ce propos de Fuzelier, qui fut l’ami et le collaborateur de Lesage, une anecdote qu’il a consignée dans son Journal historique. La voici :
« Avant que de faire jouer son Turcaret, Lesage avait promis à madame la duchesse de Bouillon d’aller lui lire sa pièce; on comptait que la lecture s’en ferait avant le dîner. Quelques affaires le retinrent et il arriva tard. La duchesse de Bouillon le reçut avec un air d’impatience et de hauteur, et lui dit d’un ton aigre qu’il lui avait fait perdre plus d’une heure à attendre. « Eh bien, « Madame, reprit froidement Lesage, je vais vous « faire gagner deux heures. » Après cette courte réponse il fit sa révérence et sortit. Quelque chose qu’on fit, et quoiqu’on courût après lui sur l’escalier, il ne voulut jamais remonter, n’y dîna point et ne lut point sa pièce. » L’anecdote doit être authentique, car Lesage avait un caractère assez indépendant et se trouvait toujours disposé à rompre avec les personnes dont il croyait avoir à se plaindre.
Les traitants, les gros financiers s’émurent à la nouvelle qu’on allait représenter, devant ce public
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qui était la source de leur opulence, une comédie où lis étaient découverts et stigmatisés avec une implacable vérité. Ils offrirent, dit-cn, à P auteur une somme considérable pour qu’il retirât sa pièce. Devant son refus, ils firent agir les plus puissantes influences pour empêcher Turcaret d’être représenté. Lesage, grâce au Dauphin, parvint à triompher de tous ces obstacles, comme le constate du reste l’extrait suivant du registre des Comédiens, année 1 708 :
a II y a eu quelques difficultés au sujet de la comédie de Turcaret, qui furent levées par ordre de Monseigneur du i3 octobre 1708, conçu en ces termes : « Monseigneur, étant informé que les « Comédiens du Koi font difficulté de jouer une « petite pièce intitulée Turcaret ou le Financier, « ordonne auxdits Comédiens de l’apprendre et de a la jouer incessamment. »
Lesage avait-il eu vraiment l’idée de personnifier dans Turcaret telle ou telle individualité financière et malhonnête de son temps ? On ne peut mettre en avant aucun nom, mais il en est un qui rappelle quelque peu le héros de la comédie de Lesage, c’est celui de J.-B. Lorieul de La Noue. Ce de La Noue, d’abord valet d’un curé de village, s’était enrichi peu à peu et était devenu un
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gros partisan. Son luxe, ses nombreuses maisons pleines de tableaux de maîtres et d’objets précieux, ses galanteries sans nombre, lui donnent plus d’un point de contact avec Turcaret. Comme lui, il ne put échapper aux revers de la fortune et se vû condamner, le 3 avril ijoS, au pilori et aux galères. Sa mésaventure lui valut à cette époque le quatrain suivant :
De financier, jadis laquais,
Ainsi la fortune se joue !
Je vous montre aujourd’hui La Noue ;
Vous verrez bientôt Bourvalais.
Bourvalais, émule de de La Noue en improbité, pourrait à la rigueur, lui aussi, avoir servi de modèle à Turcaret. Je ne citerai que ces deux noms au milieu de cent autres qu’il serait facile de désigner. Les dernières années du règne de Louis XIV préludaient déjà aux scandaleux trafics du système de Law.
La comédie de Turcaret fut enfin représentée le 14 février 1709, sur la scène française de la rue des Fossés-Saint-Germam-des-Prés. Le succès en fut très-grand, et discuté seulement par ceux qui trouvaient la pièce trop vraie. Les premières représentations de l’auvre de Lesage étaient, sous le titre de Critique de la comédie de Turcaret par le
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Diable boiteux, précédées et suivies d'un prologue et d’un épilogue que la Comédie-Française vient de joindre aujourd’hui à la reprise de la pièce. C’est parfait à tous égards, car ce que disaient alors dans ces deux morceaux don Cléofas et Asmodée est encore et sera malheureusement toujours d’un à-propos véritable.
Malgré la réussite de sa comédie, la fatalité semblait s’attacher à Lesage. La rigueur du froid fui telle, en effet, dans les premiers mois de l’année 1709, que la Comédie se vit obligée d’interrompre ses représentations, et Turcaret fut arrêté en plein succès. Les sept premières représentations avaient rapporté à Lesage la somme, assez forte pour cette époque, de 598 livres 6 deniers. Les traitants, pendant cet intervalle, essayèrent bien encore de faire disparaître Turcaret du répertoire ; mais ils n’y réussirent pas plus que la première fois, et la reprise de cet ouvrage dramatique le fit bientôt rentrer dans tous ses droits. Lesage publia en 1709 le livret de sa comédie chez Pierre Ribou ; il se vendait vingt sols ; mais il serait difficile de nos jours de le retrouver pour un prix semblable.
L’auteur de Turcaret avait, en même temps que sa comédie, présenté, en 1 708, un petit acte au-
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quel il avait donné le titre singulier de La Tontine. Les Comédiens Français ayant eu encore, à l’égard de cette pièce, des scrupules et des craintes que Lesage ne partageait en aucune façon , il rompit définitivement avec eux pour se consacrer à ce genre léger et charmant qu’il créa, pour ainsi dire, et qui s’est continué jusqu’à nous sous la dénomination d’opéra-comique.
Je ne veux pas parler ici de la famille de Lesage, ni relever bien des erreurs biographiques commises à son sujet; je rappellerai seulement, à propos de l’un de ses enfants, une touchante anecdote, parce qu’elle se rattache à la comédie de Tur- CARET. L’aîné de ses fils avait, de même que le troisième, embrassé malgré Lesage la carrière du théâtre. Il avait, sous le nom de Montménil, débuté au Théâtre-Français, le 8 mai 1726, dans ce rôle de Mascarille de f’ÉTOURDi, aujourd’hui le triomphe de Coquelin. Malgré le succès de son fils, Lesage avait déclaré qu’il ne lui pardonnerait jamais et ne le reverrait de la vie. Un jour, il était alors en pleine discorde avec la Comédie-Française, Lesage est entraîné au théâtre par quelques amis. On jouait Turcaret, et Montménil remplissait justement le rôle du financier. Lesage écoute la pièce, se laisse aller à applaudir son fils avec toute
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la salle, et, après la représentation, ivre de joie, redevenu père, il se jette dans les bras de son enfant, pleure avec lui et lui pardonne. Montménil mourut prématurément en 1743, et Lesage eut la douleur de fermer les yeux à ce fils, qui fut, parait-il, un des meilleurs acteurs de son temps, un homme vertueux et un camarade regretté de toute la Comédie.
Quant à l’auteur de Turcaret, il mourut à Boulogne, le 17 novembre 1747, dans sa quatrevingtième année, entre les bras de son second enfant, chanoine de cette ville. Une touchante légende raconte que Lesage, dont l'intelligence était à ses derniers instants très- affaiblie par une vie toute de labeur, retrouvait toute sa plénitude avec les rayons du soleil, mais qu’elle disparaissait avec eux. Lesage mourut très-pauvre et ne laissa après lui qu’une gloire littéraire que personne n’osera jamais contester.
Mars 187 J.
F. DE Marescot.